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Séminaire de l’@psychanalyse du 22 novembre 2025

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Séminaire de L’@psychanalyse 22 novembre 2025, Brasserie du Dôme, Montpellier

La pulsion muette

Jean Christophe Contini

  • * * * * * * * *

LECTURE

L’enfance perdue

de Jean Christophe Contini

PAR LUC DIAZ La petite chambre à deux lits puis un seul celui du frère aîné les premiers duvets nordiques la fenêtre la rivière en-dessous la lisière au-dessus ces arbres de lumière les feuilles vertes du soleil

L’autre fenêtre surplombant le vide le crochet de métal abandonné inutile cet étrange bâtiment avec ses deux fresques peintes sur la façade le paysan dans son champ le berger En-dessous de la petite villa juste à côté la rivière la boulangerie tout en bas des ateliers des locaux au-dessus tout en haut sur le toit de la terre des hautes herbes

Derrière la boulangerie il y avait des clapiers des lapins y habitaient il y avait une odeur de paille peut-être une odeur de foin juste en face un petit pont

Un ponton Alors on voit l’eau s’écouler vite dans un petit canal un chenal brillant de métal inoxydable pas comme la tôle au-dessus toute rouillée à quelques endroits

Je crois une fois avoir vu un rat très gros j’ai eu peur suis parti immédiatement en courant comme cette fois au bord du lac à St-Gingolph où nous avions un petit logement au bord de l’eau Je donnais alors un coup de pied dans le tapis partais vite sauf ce jour où je suis resté un petit moment de trop étonné de l’absence d’insectes alors les guêpes sont sorties en force pour m’attaquer toutes ensembles

Peut-être pour se venger de moi et alors j’en avais partout sous mon habit sur mes doigts alors j’ai couru en criant de douleur ce fut mon dernier coup de pied sauf ceux donnés sur Je me souviens du grand David mort assassiné avec une seringue et ce coup de grenaille dans l’œil d’un homme au bord du lac tout cela n’a pas duré longtemps quelques bribes seulement

De l’autre côté du petit vallon de la maison une grande place entre deux bâtiments cet immeuble juché au-dessus de l’eau en dessous ce tunnel d’eau sombre que j’ai osé traverser un jour d’eau basse marchant sur les pierres Les pêcheurs m’aimaient bien les ouvriers m’aimaient bien même si je n’étais pas un pêcheur même si je n’étais pas ni un ouvrier juste un petit enfant perdu et seul avec les pêcheurs au bord de la rivière les ouvriers sur le chantier

C’était souvent des Portugais il y en avait un qui m’aimait bien nous allions faire les courses le matin pour le ravitaillement le pain la viande tout était bon après je lui demandais une cigarette au menthol J’allais les voir souvent cela ne dura que le temps d’un été il y avait aussi Michel le fils du propriétaire celui qui avait construit toutes les maisons dans ce petit vallon creusé par la rivière

Il était un peu fou je crois ou quelque chose comme ça pourtant j’aimais bien aller chez lui il faisait de bonnes grillades il était gentil je ne voyais pas qu’ils buvaient qu’ils fumaient peut-être se droguaient avec ses copains son chien son bouc J’entrais aussi dans la réserve des ateliers au-dessus de la boulangerie à l’étage j’avais réussi à prendre une clé carrée je pouvais alors ouvrir la porte depuis l’extérieur me cacher déambuler vaquer vagabonder

Une fois je me suis fait surprendre je n’ai pas réussi à me cacher quelqu’un m’a vu j’ai dit que j’avais la clé carrée pour m’amuser je ne lui ai pas dit Comme j’étais le seul enfant dans ce quartier que j’habitais la maison des fous je fuyais errais le long de la rivière dans la forêt entrais dans des maisons des locaux vides comme un voyeur comme un bandit solitaire comme un voyou

Très jeune je me suis caché pour m’échapper j’allais seul à l’école à pied en montant jusqu’au château haut et fier de Vufflens par le petit talus dans la forêt longeant le champ de maïs quelques petites villas marchant sur les Un peu avant d’arriver sur la place du village où il y avait toutes mes écoles d’enfant là où j’ai senti le premier jour cette odeur de pâte de pâtes à modeler ces consistances ces couleurs bleu jaune vert rouge il y avait aussi la maîtresse d’école et ce premier camarade d’école enfantine Bertrand

C’est là que j’ai appris à faire les nœuds pour nouer mes lacets de chaussures ces nœuds qui ressemblent un peu à des papillons Il y avait aussi les récréations dans une sorte de cour entre les deux bâtiments Bertrand hurlant les poings levés courant derrière un camarade pour se venger je ne sais pas de quoi et le jeu de la couratte avec Aline qui m’a montré son sexe dans les toilettes de l’école au sous-sol dans la pénombre l’atmosphère humide de la cave

Et ce jour j’ai perdu et dû embrasser Aline sur la bouche j’ai commencé tout à coup Alors Patricia m’a dit qu’elle ne m’aimait plus tout a changé je suis devenu tout le temps seul effrayé mon enfance a été perdue volée je suis devenu un enfant perdu

Je me suis perdu me sens depuis tout seul éperdument perdu c’est alors que le grand-père est mort d’ailleurs je n’ai plus jamais eu aucun ailleurs je ne connaissais pas ma famille d’Italie alors j’ai aussi perdu l’Italie

  • * * * * * * * * DISCUSSION DU LIVRE

Jean Christophe Contini, La pulsion muette, Paris, L’Harmattan,

2025, préface de Joseph Rouzel

PAR MONIQUE LAURET

Le livre de Jean Christophe Contini témoigne, avec un rare courage, du parcours personnel d’un analyste. Le devenir analyste ne doit pas au hasard, mais à la rude confrontation au réel de la vie, dans un cheminement solitaire, singulier, fait de travail personnel et de lutte intérieure contre cette « muette » pulsion de mort, Todestrieb, qui habite tout un chacun jusqu’au cœur même du désir, mais qui chez certains les condamne à une partie perdue d’avance, comme le disait Lacan. Dans cette partie à trois : sujet, savoir et sexe.

Refuser une partie perdue d’avance relève de la force du désir et du courage de la vérité. Le langage avec sa structure préexiste à l’arrivée au monde de chaque sujet. Ce dernier va s’y inscrire, s’y structurer et s’y développer, empruntant les signifiants premiers au lieu de l’Autre pour articuler une chaîne signifiante, l’inconscient. Le réel d’une constellation familiale préexiste aussi à l’arrivée au monde d’un sujet, il ne peut que le subir. Certains enfants se trouvent d’emblée plongés dans une « maison des fous », des petites folies privées parentales, négligeant cet autre nouveau, ses besoins et ses désirs. Les petites folies privées disséminant haine, répression et vociférations constantes condamnent un enfant à la solitude intérieure. Le dehors, l’ailleurs, les figures Autres rencontrées alors pourront servir d’appui symbolique nécessaire au lent processus de subjectivation d’un sujet ; mais la rencontre extérieure est aussi porteuse de tuché, de mauvaise rencontre pouvant faire basculer un destin. La mauvaise rencontre dont témoigne Jean Christophe Contini est celle de l’abus sexuel que peut subir un enfant à l’âge de neuf ans, effraction brutale qui a entraîné chez lui clivage, dissociation, effondrement narcissique et dépression. De nombreux enfants et adolescents sont abandonnés à eux-mêmes sur le difficile parcours du chemin d’humanisation. Ils sont volés de leur propre espace d’intimité, du vivant créatif des relations humaines, de l’accès à la découverte de leur sexualité, de l’accès au symbolique. L’enjeu du développement psychique est l’objectalisation, pouvoir investir libidinalement ce que l’on appelle en psychanalyse une relation d’objet à un autre différent de soi, qui puisse ouvrir à l’enrichissement subjectif réciproque dans l’altérité et dans une génitalité devenue adulte. La véritable rencontre amoureuse permettra plus tard de créer une person-nalisation nouvelle, elle élargira alors les limites du moi, donnant au sujet l’occasion de se découvrir autre en ouvrant à un advenir dans la temporalité. Le deuxième enjeu du développement psychosexuel est l’accès à la sublimation des pulsions sexuelles œuvrant à la culture, la créativité et la civilisation. La notion de création est centrale, rappelait Lacan dans son séminaire L’Éthique de la psychanalyse, non seulement dans le motif de la sublimation, mais dans celui de l’éthique au sens le plus large.

Il existe dans toutes les relations enfant-adulte dans lesquelles s’établit un transfert à un autre supposé savoir ou transmettre : professeur, prêtre, thérapeute ou père, un risque d’abus de pouvoir, trahissant le sens profond de la transmission humaine et spirituelle. L’interdit est la condition de la possibilité de structuration.

La question de l’enfant abusé recouvre la question du traumatisme, « troumatisme », suite à un événement qui met son intégrité physique ou psychique en danger. Le terme d’abus assez large peut concerner les violences de toutes sortes, les maltraitances, les négligences, les manques et les carences jusqu’à la question de l’abus sexuel, véritable violence active et prédatrice sur le corps de l’enfant. Cette dernière violence provoque un excès d’excitation « toxique » qui déborde les capacités psychiques de défense, ce que l’on appelle en termes freudiens, une rupture du pare-excitation ; par irruption du réel sexuel, non représentable et non symbolisable à ce moment-là. Les violences sexuelles sont des actes extrêmement destructeurs qui vont avoir des effets sur la maturation et le développement de l’enfant. Disqualifié dans ses besoins les plus fondamentaux en tant que sujet désirant, l’enfant peut devenir un handicapé psychique voire un naufragé psychique selon le terme de Ferenczi. Le trauma a ceci de particulier qu’il détruit le sens, « plus rien n’a de sens » disent souvent les victimes. Le sujet est acculé à une passivité radicale, il n’est plus que l’objet-chose d’un autre, dans une véritable expérience de non-existence, qui risque de se répéter dans ses nouvelles rencontres amoureuses. Il se constitue une sorte de trou psychique qu’il faudra délimiter pour ne pas être envahi par la folie. Un trou dont le bord peut être délimité par la lettre qui se fait littoral, comme le dit Lacan dans « Lituraterre ». C’est à ce moment que se crée le clivage du moi, comme système de défense. L’enfant non protégé est prêt à « l’éclatement » dit Ferenczi, au risque de sa disparition. Un désir de mourir peut apparaître. L’enfant abusé s’enferme dans la honte, la solitude, une mésestime de soi, des ruminations mentales sur les humiliations subies et des troubles de la pensée. Il peut se développer un sentiment d’indignité et de confusion dans le fait de se sentir coupable ou victime.

La réalité psychique est issue de la conjonction entre l’acte subi et sa traduction interne, la « réécriture intérieure » qui se fait secondairement, en après-coup. C’est une reconstruction psychique dont la dimension subjective s’origine dans une configuration fantasmatique où la culpabilité fait le lien entre l’histoire personnelle et l’événement subi. Être sadisé pousse à la mélancolie, ce que Jean Christophe Contini déplie dans le livre, mais la pulsion de vie peut pousser aussi l’enfant et l’adolescent au désir de survivre, à la transformation, à la sublimation. C’est l’amour, la reconnaissance de l’autre, le soin donné à la vie psychique qui permet de la nourrir et de lier ensemble les forces de déliaison de cette muette pulsion de mort du côté de la symbolisation, du côté de la vie. C’est la déficience symbolique qui est grave, rappelait Lacan dans son deuxième séminaire en 1954-55. L’écriture, cet appareil opérant de civilisation, permet de symboliser, transformer les effractions traumatiques du réel et de la jouissance de l’Autre. Si le langage est premier, l’écriture rend compte de la structure intime des choses, elle peut permettre de fixer le cri primaire jaillissant par surprise. La poésie conjugue l’articulation du langage et du réel. L’écriture, Jean Christophe Contini en use avec grâce jusqu’aux confins de la poésie.

Le poète, le psychanalyste, l’artiste sont à l’endroit du non encore représenté. L’acté poétique nous décolle du langage qui nous nomme en nommant le monde à notre place, dans un combat qui s’enracine dans nos lieux les plus obscurs, ceux qui se maintiennent dans le bois mort du déjà dit. Ce combat advient afin de ne pas nous laisser rétrécir, étouffer et nous ouvrir à la liberté de l’inouï. L’ouverture permise par la poésie d’une parole interprétative relance le sens, le souffle, la pulsion de vie.

Monique Lauret

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INTERVENTION DE JEAN CHRISTOPHE CONTINI

Bonjour à toutes et tous, merci de votre accueil et merci à L’@psychanalyse de m’accueillir dans ce séminaire pour parler de la pulsion muette, ce qui pourrait d’emblée paraître assez paradoxal, puisqu’il s’agit de parler de l’indicible et en quelque sorte de l’insu.

Je devais initialement venir à Montpellier en février dernier, mais une opération aussi sérieuse qu’inattendue et ses exigences de rétablissement m’en ont empêché.

D’une certaine façon, je dis « tant mieux », puisque je me serai sans doute étendu sur mes deux derniers ouvrages autour de questions d’écriture qui sont, au fond, assez éloignées du propos que je vais tenir aujourd’hui, dans l’après-coup – Nachträglichkeit – et quelques mois après la parution de La pulsion muette.

Ce titre m’est venu assez rapidement, comme une évidence, parce que je l’avais déjà entendu dans la bouche de mon analyste, qui a beaucoup travaillé sur la question des traces et dont une des grandes préoccupations actuelles est celle de la pulsion de mort et de ses paradoxes qui sont, comme les voies du Seigneur, impénétrables.

Alors évidemment, ce n’est pas la véritable raison qui explique le choix de ce titre, mais une sorte de constat personnel, comme un auto-diagnostic, qui m’est apparu bien des années après avoir quitté mon analyste.

Je crois que ce qui caractérise ma trajectoire, c’est la discontinuité, une continuité faite de discontinuités en quelque sorte.

J’appelle « fenêtre du transfert », le moment où tout a commencé pour moi du côté de la rencontre de la psychanalyse, pendant ma formation d’éducateur spécialisé à Fribourg en Suisse, grâce à Joseph Rouzel et Pascal Martin, un psychanalyste freudo-lacanien strasbourgeois qui a notamment œuvré dans la psycho-boxe avec son comparse Richard Hellbrunn.

Fenêtre ouverte qui ne s’est jamais refermée, malgré la discontinuité évoquée. Je suis parti, je suis revenu, reparti, revenu, et pour l’instant je suis toujours là, ou ici, ça dépend…

C’est dans le cadre de ma formation d’éducateur que je me suis engagé pour la première fois dans une psychanalyse en Suisse. Le premier analyste que j’ai voulu rencontrer m’a envoyé voir ailleurs, malgré un solide transfert, et ma foi, je suis dès lors allé rencontrer les personnes qu’il m’a indiquées en soutenant ma demande.

Après l’interruption de deux tranches avec deux analystes différents et quelques années de latence, je suis retourné voir ce premier analyste qui, cette fois-ci, a accepté de me recevoir, pendant 4 ans, avec au milieu plusieurs interruptions.

Jusqu’à la dernière, après une période difficile et un sentiment de mal-être assez insupportable, sans aucun recours.

  • * * * * * * * *

Quelques années plus tard, poursuivant mon chemin d’études et d’écriture – dont deux thèses de doctorat –, je me suis souvenu de ce mot de mon analyste évoquant, presque moqueur, une réaction thérapeutique négative, et moi de me remettre dans un état d’analysant, retrouvant les séminaires de psychanalyse auxquels je ne m’étais plus véritablement rendu de manière régulière.

J’ai par ailleurs traversé régulièrement, ma correspondance en atteste, ce que j’ai appelé des passages à vide, des moments de creux assez pénibles à vivre, sans projet sur le feu, surtout pendant les vacances d’été…

Au fur et à mesure, j’ai remarqué que ces périodes étaient marquées par une sorte de masochisme mortifère, avec un babil incessant dans ma tête que je remplis d’ordinaire par mes pensées, mes activités, la rumination après-coup des événements et des journées vécus, un babil qui, épuré de toute référence, m’est apparu être constitué d’une sorte de flots de mots orduriers, de reproches à mon encontre, les reproches incessants de ma mère à mon égard, peut-être, me suis-je dit, ceux-là mêmes que j’ai vécus tant de fois.

Autre chose remarquée, une sorte de régression aux stades anal et oral dans ces moments, pour utiliser des termes freudiens, avec un destin des pulsions les faisant tourner en circuit fermé sur mon propre corps.

Tirant progressivement des fils, je me suis rendu compte, c’est un comble, et j’ai dû me le rappeler, que ces épisodes étaient animés de manière inconsciente, et que donc mon inconscient me jouait des tours.

Une culpabilité inconsciente.

En poursuivant mon cheminement, notamment à travers des lectures et l’écriture continue de textes pour des revues sur le fil de mes recherches, j’en suis arrivé à une sorte d’auto-diagnostic, plus du côté de la mélancolie et des états limites, des névroses narcissiques comme les évoque Freud.

Tout s’est alors éclairci et je me suis rendu compte que je m’étais mépris durant mon analyse, grâce à ces passages à vide et cet état de mal-être ressenti vers la fin de ma dernière tranche d’analyse.

Une autre chose qui m’est apparue, c’est le fait que l’abus sexuel que j’ai subi à 9 ans et dont j’ai parlé ici lors de ma dernière intervention, autour de la question des cris et de l’écriture, donc du déchiffrement en quelque façon, n’était pas uniquement le fruit d’une mauvaise contingence, hasardeuse, qu’elle avait été non pas provoquée, mais que des conditions répétitives avaient été favorables à ce que cela se produise.

Une phrase de Tosquelles, dans le passage d’une conférence au début du film Une politique de la folie, m’a ensuite mis sur la piste d’un troisième élément. Tosquelles, rappelle que l’analysant veut avoir raison avec ses rationalisations, mais qu’il ne se souvient de rien. « Il ne se souvient de rien », alors « il n’y a qu’à l’inventer », dit-il.

J’ai repensé à un petit texte que j’avais écrit au lycée et que j’avais baptisé

  • je ponctue ce terme un peu curieux en l’occurrence – du prénom de mon

père Umberto, que je n’ai pas connu. J’y mêlai des poèmes d’Albert Samain dont une vieille amie de mon père m’avait envoyé un recueil, Le chariot d’or, et évoquai une mémoire brumeuse nourrie de volutes de fumée bleues… Un texte bien noté par l’enseignant de français, un écrivain suisse romand dont le premier livre avait eu du succès.

J’ai repensé alors à mes premières années pendant lesquels j’ai côtoyé mon père, sans pouvoir me souvenir de rien, sauf à me demander ce qu’il pouvait bien se passer pendant les heures durant lesquelles il me gardait, pendant que ma mère travaillait ou était en formation à l’école d’éducateur.

Je sais par ses écrits que mon père était souvent pensif et préoccupé par le cours de sa vie et le cours de l’histoire en rapport avec sa carrière dans l’Armée italienne, dans les troupes des Chemises noires, dans la Garde nationale républicaine ensuite, et que cela a passablement torturé son esprit.

Je sais qui plus est qu’il était malade d’une tumeur au cerveau, ne parvenant à la fin plus à parler et subissant de très violents maux de tête à ce que l’on m’a raconté.

Je sais qu’il fumait beaucoup, qu’ils s’engueulaient souvent avec ma mère.

Alors je me suis dit que ces moments certainement importants passés avec lui ont été peut-être un peu étranges, d’une inquiétante étrangeté me suis-je dit parfois.

Mais de tout cela, je ne m’en souviens pas, ce n’est qu’une construction.

Je ne me souviens de rien.

Il y a quelque temps, lors de l’enterrement de mon dernier oncle, du côté maternel, l’une de mes grands-tantes m’a raconté qu’à l’enterrement de mon père, à l’entrée de l’église catholique de la ville où je suis né, ma mère m’a porté pour que je puisse embrasser une dernière fois mon père dans son cercueil.

Nous étions à table, sur la terrasse du chalet familial avec une partie de la famille, ce chalet que j’avais connu jadis dans mon enfance et où j’allais avec mes grands-parents qui s’en occupaient.

Cette simple phrase et ce souvenir, dont je ne me souvenais pas, m’ont littéralement bouleversé et l’émotion m’a envahie, comme elle est peut-être en train de le faire maintenant au moment où je vous le dis. Je n’ai plus pu parler, et j’ai dû attendre un bon moment avant de pouvoir dire à ma grand-tante que cela m’avait ému et que je la remerciant de se souvenir.

J’ai d’ailleurs fixé ce moment par écrit.

Je ne savais pas que j’avais dit au revoir à mon père, je ne m’en souvenais pas. On m’avait dit qu’il était au ciel, et je me souviens que dans les moments de détresse, je regardai au ciel désespéré en l’appelant à l’aide et en pleurant.

La messe et les Notre-Père que mon grand-père maternel nous faisait réciter au chalet avant de nous endormir, moi et mon cousin, ne m’ont pourtant jamais parlé, sans doute comme dans le mythe individuel du névrosé m’était bâti ma propre religion, rendant régulièrement visite à mon père sur sa tombe, dans un petit cimetière que je longeais chaque jour d’école pendant quelques années.

Et puis plus tard, lui rendant visite dans des moments difficiles, comme pour prier et appeler un destin favorable – c’est assez curieux tout de même…

Dans mes rêves, je l’ai revu plusieurs fois, et dans un poème je suis parvenu à lui parler. Je crois que j’ai toujours cru qu’il reviendrait un jour et que cette croyance, que je sais être fausse, m’habite encore, avec toute la force du réfractaire, ou de la réfraction peut-être.

Au fond, je me demande parfois si je ne suis pas plus catholique que les catholiques…

Je sais pourtant bien qu’il ne reviendra pas et que je ne le retrouverai jamais.

  • * * * * * * * *

Alors j’en arrive maintenant à La pulsion muette…

Lors de ma dernière venue au séminaire, j’avais parlé de la question des cris et de l’écriture, évoquant mon parcours d’écriture et d’un texte dans lequel il m’avait semblé être parvenu à fixer mon cri et par la lecture répétée à rejoindre ce que je pourrais qualifier d’ombilic du traumatisme, puisque le passage concerné avait à voir avec l’abus sexuel que j’ai subi à l’âge d neuf ans, mais aussi du point ou de l’ombilic du troumatisme, puisque tous le travail d’écriture réalisé à partir de la retranscription et de l’élongation de mes rêves par l’écriture associative l’analyse m’y avaient conduit.

Cela marche à tous les coups, mais enfin je ne vais pas y revenir, puisque c’est tout de même assez pénible à endurer et que cela vous la coupe instantanément, en tous cas pour moi, et qu’il faut ensuite un très fort combat pour reprendre le dessus et retrouver mes mots et la parole.

Il s’agissait dans ce cadre, me semble-t-il, d’un cheminement partant du chiffrage et du déchiffrage, ou du défrichage, pour aller jusqu’à un point de butée indicible, un os en quelque façon.

Avec La pulsion muette, je suis parvenu à écrire, malgré moi, puisque j’ai été pris par ces mouvements d’écritures, quelque chose que j’avais essayé de puis de nombreuses années, essayer de faire quelque chose comme un récit de vit, une histoire de vie.

Je n’y étais jamais parvenu jusqu’alors, et c’est étonnamment ce qui s’est présenté sous la plume avec cet ouvrage qui réunit deux textes distincts qui ne sont pas sans présenter des répétitions.

Ce n’était pas mon intention au départ, mais cela s’est avéré possible par cette entrée de la mélancolie, qui m’a fait beaucoup travaillé, et m’a rappelé ce moment douloureux de mal-être en fin d’analyse, celui de me retrouver comme un déchet sous le regard de mon analyste, écho à cet insupportable regard silencieux, froid et désincarné de ma mère, peut-être à celui hagard et égaré de mon père dans ses vieilles années, celui d’un surmoi terrible, comme une sorte d’œil absolu, ce travail oppressant et permanent d’une culpabilité incessante et lourde, le sentiment constant d’être sous surveillance, certainement celle implacable de ma mère qui avait l’œil partout et sur tout – elle s’en vantait d’ailleurs dans son travail.

Alors si lors du dernier séminaire je suis parti de l’écriture et de la rature du cri pour en arriver à un point d’impossible, un trou du dire, je dirai qu’avec La pulsion muette, c’est en quelque sorte le contraire et le trajet inverse, inversé.

C’est de ce point d’énigme, ce mal-être ressenti pendant plusieurs séances, allongé sous l’œil et le corps présent, mais silencieux de mon analyste, ce battement sourd et silencieux de la pulsion de mort – qui aspire au retour à l’inanimé –, que j’ai voulu repartir, avec ce terme par lui exprimé un peu moqueur :

« Oh ! Une réaction thérapeutique négative ! »…

Ce dire de mon analyste m’a servi beaucoup plus tard, d’une part, parce que je m’en étais souvenir de manière déformée et avais retenu « transfert négatif », d’autre part, parce que je suis parti à plusieurs reprises de mon analyse, demandant ensuite à chaque fois à mon analyste si je pouvais revenir.

Ce sont bien ces moments que je peux qualifier maintenant de « réactions thérapeutiques négatives », alors que j’avançais à grand train dans une analyse soutenue et parfois grisante, avec deux à trois, voire quatre séances par semaine, juste avant le départ ou tout juste au retour du TGV de Paris où j’étais parti étudier au département de psychanalyse de Paris 8, avec un projet de master recherche consacré à la trace et aux traces, sous la direction de Gérard Wajcman.

Mais finalement, j’en suis revenu les mains vides, sans plus d’appartement ni de travail, puisque, comme l’a bien rappelé Jean-Bertrand Pontalis à propos du transfert, l’analysant que j’ai été ne s’est pas souvenu, mais a répété. J’ai donc répété. On pourrait ici me poser la poser la question : « Alors qu’est-ce que vous avez répété ? » Je n’y répondrai pas ici.

  • * * * * * * * *

Alors, je ne vais pas m’étendre sur toutes les constructions que j’ai pu faire et que je peux encore faire aujourd’hui, puisque des constructions, on ne fait que ça, au sens de la construction freudienne bien sûr… Mais je vais revenir au livre La pulsion muette.

Peut-être en discuterons-nous avec celles et ceux qui l’ont lu, car je suis pour ma part assez étonné des différents retours que j’ai reçus avec pour livre, notamment de psychanalystes, et sans doute en raison du style d’écriture que j’ai qualifié comme étant « au ras des pâquerettes », c’est à dire au pied de la lettre, par le récit.

Paradoxalement, ces retours louent en quelque sorte cette manière inédite de parler de clinique, avec de l’autre côté un désaccord sur le qualificatif de « ras des pâquerettes » employé…

Pour ma part, j’aime bien les fleurs et cette hauteur, cela ne veut bien évidemment pas dire qu’il s’agit d’une écriture brute et épiphanique, elle résulte de longues années de travail d’écriture, que ce soit dans mes thèses, les livres et les textes en ouvrage et en revue que j’ai publiés dans d’après-coup, ou encore les nombreux poèmes écrits et les tentatives de textes en prose.

Pour conclure, j’aimerais encore revenir sur une question que j’avais posée dans un texte sur les violences sexuelles qui a été publié dans la revue Le Sociographe il y a quelques années. Comme dans mes textes les plus récents, j’y débutais mon propos par une part de récit autobiographique, avant de monter en conceptualité, comme le propose la démarche clinique qu’a développée Mireille Cifali à l’université.

Je lis ce paragraphe qui s’intitule : « Liminaire : du traumatisme et du travail de la pensée »…

La première rencontre, celle de la psychanalyse et de l’utilisation de ses

concepts pour l’élaboration d’une pensée clinique de l’éducation spécialisée, me fit solliciter un échange personnel avec le psychanalyste intervenant dans la séquence de formation, afin de lui demander une orientation pour le mémoire de recherche que j’envisageai de réaliser autour de la thématique de la transmission en éducation spécialisée, qui concernait de près mon histoire de vie — une histoire de famille dans mon cas, comme le souligne Alain Vilbrod dans un ouvrage au titre éponyme (1995). Sollicitant le conseil d’un autre psychanalyste — lui aussi freudo-lacanien —, je ressentis le désir énigmatique d’en savoir un peu plus sur ma propre existence et débutai, après quelques recherches et rencontres, une cure avec un analyste que l’on m’avait indiqué ; suivi qui répondait qui plus est à l’une des exigences de formation consistant à réaliser un travail personnel de cent cinquante heures hors école dans la dimension du “savoir-être”… Durant ces premières séances d’analyse, je rapportai en toute franchise quelques rêves issus du processus de libre association et du transfert. Dans l’un d’eux, je me voyais assis sur le bord d’un mur, en face d’un personnage lui aussi assis. Détournant mon regard quelques instants, je remarquai soudainement que l’autre en face n’était plus là et m’approchai du muret, me penchant par-dessus pour regarder ce qu’il se passait en bas : il y avait une flaque de sang au sol. L’analyste me demanda si j’étais un être angoissé et s’il m’arrivait de penser au suicide. Je répondis gaillardement que pour le suicide c’était non et que je n’étais pas plus angoissé qu’un autre, même si je ressentais parfois, certes, et comme tout le monde, un sentiment d’appréhension, par exemple lors des examens ou des prises de parole en public, mais qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un affect d’angoisse. C’est ici pour moi une très belle illustration des modalités du déni et de la dénégation qui caractérisent la question de la réception de

la parole de l’autre, tout comme celle des formations de l’inconscient. La deuxième rencontre fut celle de la thématique de la violence, de la

maltraitance et des abus sexuels, présentée par une intervenante psychothérapeute qui se consacrait plus particulièrement à cette clinique et dont elle transposait les acquis dans la formation et la supervision des travailleurs sociaux, afin d’en présenter les spécificités. Ces deux journées

  • sur trois ans — de formation et de sensibilisation aux abus sexuels et au syndrome de stress post-traumatique furent pour moi marquantes et je fus pris d’un étrange sentiment intérieur et sourd, ainsi que d’un implacable désir d’en savoir un peu plus, sans en avoir conscience ni véritablement savoir pourquoi. Je décidai dès lors de m’inscrire aux six jours de la formation continue centrée sur le thème de la maltraitance et des abus sexuels que délivrait cette intervenante avec une collègue psychologue dans le cadre d’un petit organisme de formation indépendant. C’est au cours de ce stage de formation que je pris véritablement conscience de l’état de dissociation que je ressentais, du moins je le supposais, depuis l’abus sexuel dont j’avais été victime et sollicitai rapidement un travail thérapeutique auprès de cette intervenante, d’autant plus que mon analyste, à qui je venais de confier ce qui était resté jusqu’ici un secret inconsciemment dissimulé, me répondit que ce n’était selon lui “pas ça”, et que dans mon cas cela se passait “plutôt du côté du père” ; je quittai dès lors cet analyste et mis fin à cette première tranche… Ce moment fut néanmoins important, et je le souligne dans l’après-coup, pour en extraire une question qu’il me paraît important de formuler : il y est ici question de déni ou de dénégation — d’un je ne veux rien en savoir en quelque sorte. Mais de quel côté et chez qui faut-il localiser ce phénomène ? Chez l’analyste ou chez l’analysant, la victime ? » Réponse, un peu des deux… du côté de l’abus subi tout comme de la

question du père et de la nomination, comme le ponctue juste à propos Joseph Rouzel à la fin de la préface qu’il a bien voulu commettre pour La pulsion muette :

« Si du texte il en est, mais pas l’auteur, Jean Christophe signe ainsi qu’il est à son affaire. Qu’est-ce à dire ? On célèbre la Pâque à Jérusalem. Ses parents accompagnent l’Enfant dit Jésus. Il a à peine 12 ans. Sur le chemin du retour dans les pénates familiaux, il a disparu. Ils reviennent en arrière après une journée de marche. Ils le cherchent partout et le retrouvent parmi les docteurs de la loi. Il discute des textes sacrés. Ses parents s’étonnent : mais pourquoi tu nous fais ça ? “Il leur dit : Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il faut que je m’occupe des affaires de mon Père ?” (Luc, 2:49), car “le Père réveille les morts et les vivifie…” (Jean, 5:23).

  • * * * * * * * *

J’ai connu un peu mon père, mais je ne me souviens de rien, de rien d’autre que du peu que l’on m’a raconté et des quelques photographies de lui que j’ai dans mes albums.

J’ai pu par contre récupérer ses archives personnelles, que ma mère avait gardées, et qui contenait ses notes et carnets de cours suivis à l’Institut des sciences de l’éducation, où je me suis formé bien plus tard que lui après l’école d’éducateur, les photocopies de son carnet militaire, qui détaille ses engagements, à l’école d’officier tout d’abord, puis en Afrique orientale en 1935, en Espagne en 1936, en France en 1939 et en Albanie en 1941, avant d’être blessé et de s’engager, habitant la Ligurie, dans la garde nationale républicaine pendant la guerre civile.

Ses archives contenaient également les traces de son exil volontaire en Suisse, en 1951, attestant son activité de veilleur de nuit et d’aide-infirmière dans deux sanatoriums de Leysin entre 1951 et 1955, tout comme des manuscrits de ses tentatives d’essais littéraires, notamment un roman autobiographique retraçant sa vie et ses aventures militaires, tout comme le tourment qui en a résulté, celui d’être dans le camp des perdants, rongé par le doute de ses engagements.

Mais encore et aussi les archives d’un numéro inédit d’hommage au poète américain – très controversé – Ezra Pound à la direction duquel il avait participé pleinement et qui avait été programmé dans la revue Présence, dirigée par le poète suisse Gilbert Trolliet, oncle de Valère Novarina.

Et moi de m’en être servi, à partir de ces épisodes de vacance vécus, subis, de ces périodes de “trou d’être”, avec deux thèses de doctorat, sur l’éducation spécialisée, puisque ce fut la seconde carrière de mon père qui fut éducateur et sous-directeur d’un home, comme on disait alors, les 20 dernières années de sa vie, avant que ma mère n’en reprenne la direction et que j’y grandisse en son sein – habitant sur place –, avec l’équivoque que cela convoque ; une seconde consacrée à la réception française d’Ezra Pound, fondée sur l’étude des archives personnelles de mon père que j’ai fait déposer au Centre des littératures de Suisse romande, avec sur ce fil et entre autres publications une anthologie de Gilbert Trolliet au Mercure de France, avec une préface d’Alain Borer et une postface de Valère Novarina, que j’ai rencontré à l’occasion de cet engagement, de ce que je qualifierai, à l’instar du titre d’un livre de Bernard Stiegler, de “passage à l’acte”.

Les deux thèses que j’ai soutenues, les livres et les textes que j’ai publiés, j’appelle cela “passage à l’acte”, car pour un sujet en position mélancolique, c’est la plus belle victoire qui existe en réponse et au regard des puissantes inhibitions et angoisses qui en barrent le chemin.

Il faut y aller, et j’y suis allé, plusieurs fois, que ce soit en formation, en analyse, à Montpellier, encore aujourd’hui, à Paris et ailleurs, sur les chemins de l’engagement dans la recherche en travail social et en littérature, en poésie et en écriture tout autant.

« Toute formation humaine, affirme Jacques Lacan, a pour fonction, par essence et non par accident, de refréner la jouissance » (in Autres écrits).

De mon père, je m’en suis passé, sans en avoir le choix, mais non pas sans m’en être servi, pour le dire de la sorte, ce qui n’est pas très joliment dit d’ailleurs…

Ma mère, je lui en ai beaucoup voulu, d’avoir dû si souvent dormir avec les pensionnaires de l’institution, avec ce soir où j’ai été victime d’un abus sexuel, en raison de l’irresponsabilité des adultes présents qui m’ont laissé dormir enfant à côté d’eux. Je lui en ai également voulu pour ses hurlements, les siens, sa surveillance constante. Une fois, je suis parti en Normandie enfant, avec une vieille amie de mon père que ma mère détestait, mais qu’elle tolérait. Après une semaine et à mon retour, j’ai trouvé sur mon lit un gigantesque crocodile qu’elle avait tricoté de ses mains, d’au moins un mètre cinquante de longueur…

J’ai été son confident, son petit complément et son objet en quelque sorte, je ne lui ai pas parlé pendant de nombreuses années dans l’après-coup de mon analyse, jusqu’à récemment au moment d’une hospitalisation à la suite d’une opération délicate et inattendue. Elle prend de temps en temps des nouvelles et je lui réponds.

Mon frère, s’est d’après ce que je sais, passablement occupé de moi quand j’étais petit et après la mort de mon père, puisqu’il est plus âgé de huit ans et demi.

Il ne parle jamais de son père, dit n’avoir rien à dire, même s’il avait gardé un album de photographe de notre père datant de l’époque de ses années dans les sanatoriums de Leysin…

Je le vois rarement, je lui ressemble beaucoup physiquement, malgré l’écart d’âge et une dizaine de centimètres en plus.

Depuis peu, il est père, et je ne suis plus le dernier Contini, même si je suis le seul qui s’est occupé de son Italie, en allant retrouver à vingt mon oncle poète, qui avait publié de son vivant avec Ezra Pound, alors que tous deux étaient emprisonnés pour raisons politiques, chez lui, où j’ai passé une semaine entière. Il est mort aujourd’hui, depuis une vingtaine d’années, je ne l’ai jamais revu, mais je crois qu’il y a eu identification.

Je suis pour cette raison un fils de l’exil, d’autant plus avec cette nationalité italienne que j’ai réacquise, avec ce passeport pour lequel je me suis battu, tout comme pour mon frère, qui ne veut rien en savoir de son côté, me semble-t-il.

« Mon père, mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Avec ce prénom, Jean Christophe, ce voyage en Israël et ce bain dans le Jourdain, la visite du tombeau du Christ, ma grand-mère allant tous les jours à l’église, tout comme le grand-père lorsque nous allions à Ésery, avant l’apéro avec le prêtre, ces deux familles fortement catholique, mon oncle italien considéré comme un poète catholique, il n’est pas étonnant que j’aie nourri un fantasme que je pourrai dire christique, tel que l’évoque Freud, tel ce roman familial du névrosé qu’évoqua Lacan, un obsessionnel en quelque sorte…

Mais qu’un coup du sort a pourtant déplacé en position mélancolique à l’âge de neuf ans.

Il y a beaucoup de morts dans mon enfance, en très peu de temps : mon père à trois ans, mon arrière-grand-mère à cinq ans, une de mes tantes et mon grand-père maternel à 10 ans – je me souviens de la force gigantesque qu’il lui fallut, après un AVC, pour me dire une dernière fois sur son lit de la clinique – il ne le savait peut-être pas : adieu !

J’aime les monuments historiques, les églises, les ruines, car je pense quand j’y suis, à tous ceux qui sont passés par-là et qui sont morts depuis. C’est toujours vertigineux, comme le cosmos dans lequel nous vivons, avec nos points de vue limités, en quelque sorte.

Du côté de l’Italie, mon père étant de 1908, autant dire qu’ils étaient morts déjà pour la plupart, sauf cet oncle qui m’a transmis quelque chose l’espace de la semaine passée chez lui, en compagnie de son épouse, ma tante, de mes deux cousines rencontrées à l’occasion et perdues depuis.

Bientôt, je déposerai mon propre fonds d’archives au Centre littéraire universitaire de Suisse romande, afin d’avoir ainsi, symboliquement parlant, mon tombeau à côté du sien, au milieu de tous ces vieux papiers…

Dernières lignes de la préface de Joseph à La pulsion muette :

Qui est le père de l’homme, qui “réveille les morts et les vivifie” ? Si ce n’est celui qui donne son nom. Celui qui permet que la parole prenne corps. Il est donc le Père du nom qui transite tout au long des générations. Nous n’en sommes que les passeurs. Au-delà des nominations, car l’homme ne saurait s’auto-nommer, est planté un totem d’où se déduit la place de tout un chacun, sous le joug des signifiants dont chaque un se fait le serf. Être aux affaires de son Père c’est être aux affaires de la parole et du langage, dans toutes ses ramifications et toutes ses conséquences. »

« Corps parlé, comme parlant », comme l’ont dit Freud et Lacan, qui fait le beau titre du dernier livre de Stéphane Fourrier publié aux éditions le Retrait…

Et moi de vous remercier de votre écoute et de « me mettre en retrait » pour vous écouter et discuter, si vous le voulez bien, après encore une petite lecture faite par Luc, que je remercie infiniment d’être présent, et d’avoir accepté de lire ces quelques vers.

Jean Christophe Contini

  • * * * * * * * * LECTURE

Blanches sutures (extraits)

de Jean Christophe Contini

PAR LUC DIAZ

I Immédiatement Au réveil de l’examen Tu me dis ce qui s’est passé j’ai pu progresser jusqu’au bout je suis revenu le polype je l’ai incisé coupé en deux morceaux les ai ramenés entre les murs blancs sur le sol blanc sous le plafond blanc dans la lumière blanche avec l’infirmier tout en blanc

III Il est venu juste après le chirurgien il m’a dit j’étais là j’ai tout vu maintenant on verra on attend de voir si tu restes là si tu rentres chez toi il m’a dit ne t’inquiète pas on est là nous sommes là que je devais revenir qu’elles devaient m’ouvrir puis je me suis assis tout ce sang ces caillots sont sortis des tréfonds un voile devant mes yeux je me suis assis tu es revenu me chercher tu as toqué j’ai ouvert je t’ai dit le malaise

V Je suis retourné sur le lit j’ai attendu encore un peu je t’ai redemandé tu m’as donné la bassine je me suis encore vidé de mon sang tout transpirant la roche blanche comme réverbère

VI La bassine de sang rouge restée au pied du lit il est venu me voir il a regardé pour voir il m’a dit on va intervenir aiguilles prises de sang envois dans le tube jusqu’au laboratoire cette poche de sang l’anesthésiste revenant me voir plusieurs fois encore une fois une troisième bassine de sang à la limite de la syncope transpiration sueurs froides il y a du monde autour de moi tu viens toi le chirurgien tu me dis on y va tout le monde s’agite autour de moi des médecins des anesthésistes c’est le départ du lit ça roule jusqu’à la salle d’opération

VIII Ça s’agite encore autour de moi je vois tous ces nouveaux visages les bonjours multipliés on me prépare on me branche électrodes partout sur le torse cathéters à foison sur mes deux mains le petit tube transparent sur le nez je sens l’oxygène me pénétrer tu me dis on va y aller que je vais m’endormir que je ne dois pas m’inquiéter

Notes

  1. avec ses moutons Le petit jardin sur le côté au-dessus du petit ravin entre les deux routes celle du haut en terre battue celle du bas en goudron jusqu’à l’autre bâtiment
  2. une conduite un conduit passant au-dessus de la rivière un socle de béton sans barrières qui mène à un collecteur en fer qu’on peut ouvrir en soulevant deux pans de tôle en tirant sur les deux poignées métalliques
  3. avec du gazon Il y avait aussi le petit cabanon des amis d’à côté une petite cahute tout au fond abritant un vieux tapis roulé occupé par un nid de guêpes
  4. les terrains de mon enfance Au football je ne comprenais pas le jeu inhibé figé sous les regards les yeux des spectateurs ne restent que quelques souvenirs la salle de gym les balles de tennis la piscine de la police
  5. dans le noir avec à l’entrée un grand trou d’eau On dirait que c’est un trou sans fond c’est peut-être pour ça que souvent les pêcheurs s’y arrêtaient pour pêcher justement alors je les rejoignais pour papoter parfois longtemps
  6. qu’il m’offrait Et après j’allais avec le chauffeur du camion jusqu’à Ouchy là où les bateaux viennent déverser le gravier des matériaux comme du sable alors je retrouvais les ouvriers
  7. Il n’a jamais été méchant avec moi il ne m’a jamais rien fait de douteux le plus souvent j’allais chez lui quand il n’était pas là en passant par la fenêtre de derrière
  8. que j’étais un enfant seul Je ne lui pas dit que je n’avais personne ni rien d’autre à faire pour m’amuser dans ce quartier de bruit et de fureur alors il ne m’a pas grondé il a été gentil m’a seulement repris la clé
  9. grandes plaques de béton entre les vignes Je passais au-dessus du village de Chigny dans les vignes sur le petit sentier qui longe le cimetière où est enterré mon père avant un autre champ de blé
  10. l’année d’après dans la salle de classe juste en face Bertrand qui se faisait sortir tout le temps ne se tenait jamais tranquillement qui décrochait tous nos petits sacs de gymnastique nos vêtements nos chaussons
  11. à pleurer très fort l’été d’avant pendant les vacances j’avais été abusé sexuellement la nuit les adultes ont été négligents ne m’ont pas protégé m’ont jeté dans la gueule du loup
  12. Psychiatre, psychanalyste. Membre de la SPF et de la Fondation européenne pour la psychanalyse. [adresse protégée]
  13. jc.contini[at]bluewin.ch
  14. avec mon filet endoscopique tout a continué à saigner II Tu m’as dit je te dis comme c’est ce qui s’est passé que j’allais rester encore un peu ici sur le lit blanc
  15. pour toi IV Cette sensation dans le ventre le désagrément la poussée je t’ai demandé de m’accompagner tu avais le passe pour la porte tu m’as dit de dire après aux infirmières
  16. le voile devant les yeux encore plus violent je t’ai demandé d’où tu venais de Marseille tu m’as dit je t’ai parlé de Cassis Sormiou Luminy Morgiou les Goudes la Grande Candelle j’ai oublié En Vau cette lune orangée une nuit sur la crête dans mon petit sac le reflet lumineux sur la mer bleu noir
  17. VII Du sang des médicaments tu as la gentillesse de m’essuyer comme une mère le derrière je me redresse sur le côté je tousse trois fois je vomis ce liquide blanc dans le petit haricot de plastique blanc je n’ai jamais été aussi mal de ma vie je souffle fort pour expirer
  18. tu me mets un masque sur le visage tu me demandes de respirer je respire lentement profondément quelque temps, mais pas très longtemps
Citer ce texte

Jean-Christophe Contini, Monique Lauret et Luc Diaz, « Séminaire de l’@psychanalyse du 22 novembre 2025 », L’@psychanalyse, 25 novembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/seminaire-de-l-apsychanalyse-du-22-novembre-2025 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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