Libre lecture de « La machine à symptôme »
Marie-Jean Sauret, Guillaume Nemer, Isabelle Morin Éditions le Retrait │, Orange, mai 2026
Vincent & Van Gogh
& Willem…
à table… haute !
Les poètes sont des monstres, chantait posthume Christian Bobin.
En chaque homme se cacherait un poète incipise, quant à lui, en quelque si accorte énigme, le dernier opus des indispensables éditions le Retrait │, paru en Orange en mai dernier, sous le titre non moins énigmatique de « La machine à symptôme », livre à trois voix, plus que choral, même s’il fait par moments entendre ce chant du c(h)œur, qui s’élève lorsque l’hom égorge le bouc… à l’instant crucial de la crucifixion…
Au moment même de la mort…
Énigme, vous avez dit énigme, de celle qui est au centre, qui centre cet ouvrage – de la belle ouvrage –, et que dévoile Guillaume Nemer à propos du suicide de Vincent Van Gogh, se tirant une balle dans le ventre, au moment de l’apogée esthétique de sa peinture, qui aura constitué jusqu’alors le paratonnerre contre ce qu’il appelait sa maladie.
Titre énigmatique, pour ne pas dire peut-être oxymorique, oxymore consubstantiel d’un corps machine, tant le symptôme m’est depuis si longtemps lié au corps, que seule, d’aventures, quelque analyse dans son dyscours étymologique aurait pu, des temps soient peu, déficeler de bas en haut.
Comme l’observait le poète, demandant « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » :
tout est affaire d’eux, des corps…
Symptômes liés, liant, ces corps, ces corps qui se taisent. Ils peuvent parler en se taisant, ils peuvent (s’)écrire, C’est cette écriture, que l’on appelle « symptôme », écriture dans moins que des lettres, dans plus d’une langue, sans signature, écriture illisible, ne pouvant être dite, ni lue, dont le texte, restant en souffrances, ferait souffrir, résistant à la raison, aux oraisons, parlant sans paroles. De ces discours que Lacan préférait.
Guillaume nous rapporte combien pour Vincent, la parole procède de la Nature. Langage non pictural, langage hors-support qui rate à se dire. Et plus il rate à dire, plus le peintre fond et se confond avec la peinture.
Toute écoute, tout regard, subissent aussitôt la passion de ce qu’ils ignorent, à leur insu, à leur invu, d’un imprévu, encorps d’un déjà vu, d’une une bévue, dans ce qu’ils dé-recouvrent, fascinés, quand ce n’est pas plutôt sidérés.
Une œuvre se dévoile du fait de l’expression du symptôme, poursuit l’incipit, celui de Joyce permettant à Lacan d’accéder au sinthome, au saint homme, qui ne tient pas, pour autant, toujours ses promesses L’essai transformeur de Guillaume Nemer ne manque pas de manquer à venir les sous tenir, avec la poétique précision que nous lui connaissons, pour tenter indéfiniment de donner le prix, et non quoi qu’il en coûte, de l’agrafe par ce dit sinthome, dixit Pierre Bruno – mort pendant le raval d’écriture et d’édition dudit opus –.
“Être de sinthome” qui seul sait le réel du sujet.
Il agrafe la ronde des circus – étymologiquement de pastout ce qui tourne et en retourne – Imaginaire, Symbolique et Réel… nouage à la place du père symbolique, nulle part re-présenté, ou mieux du Nom-du-Père, où quelque vrai-faux, et/ou faux-vrai, dieu disparaîtrait d’y apparaître, talis deus ex machina… Ἀπὸ µηχανῆς θεός…
Soit le sinthome soutient la fonction phallique, en tant que nœud quart il noue les trois du RSI pour les faire tenir ensemble, soit il rate et passe à côté de sa fonction, nous dit Guillaume. Apparente, subtile, contradiction de ce qu’il avance ensuite :
Dans Van Gogh les deux logiques sont à l’œuvre.
À Auvers, la peinture touche à l’inorganique [dévastateur auquel s’offre le sinthome] par la fusion de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel, il n’y a plus de corps ou le corps a perdu tout discours, il n’est plus que le signe du retour à la vie d’avant la vie.
Pour Guillaume, l’histoire de l’œuvre de Van Gogh tourne autour du Réel qui lui échappe et, paradoxe des paradoxes, c’est de mettre la main dessus que le peintre se brûle les ailes. Brillant développement : le sinthome rate chez Van Gogh tant que la réalité continue de faire obstruction au Réel, et à le rallier au nœud du Symbolique et de l’Imaginaire, ce raté n’en reste pas moins le pulse de son obligation de continuer de peindre, en ne comblant pas le trou du nœud percé par l’objet du désir.
Vincent Van Gogh est né exactement un an après qu’un premier Vincent van Gogh, portant le même second prénom de Willem, soit mort-né, faisant de lui un né-mort, n’ayant cessé de se demander : pourquoi il faut être mort pour être aimé et tout simplement exister pour l’autre ?
Il est mort, l’enfant.
On ne peut tuer le mort.
On ne peut tuer l’imaginaire enfant, chair à Leclaire, Serge de son prénom.
On ne peut, alors, qu’être emporté, transporté, dans, par le flux imaginaire, le flux des imagos, dans le flux de leur fascination, tel le flux ininterrompu des images d’un rêve, dont il serait impossible de se réveiller… impossible de sortir des bras d’Hypnos.
Tout tentative picturale d’arrêt sur image restant, restera, insatisfaisante, imparfaite, à jamais, seul le mort se conjugue au parfait, seul le mort est parfait.
Je suis toujours mécontent, écrit Vincent à Theo.
À l'égard d’un Éros au mieux fraternel, au pis infantile, d’après les mots de Charles Mauron, que nous rapporte Guillaume, avec un sens phallique qui se nuance d’une ombre dérisoire et funèbre – la mort rôde dans l’univers du sexuel, souligne Guillaume –, il ne resterait à Vincent pour échapper aux bras d’Hypnos, pour mettre un arrêt définitif au flux ininterrompu des imagos, que de se jeter dans ceux de Thanatos, par quelque trou d’air, se perpé-né-trant deux trous rouges au côté droit.
Par le suicide, il pose un acte, cet acte qui lui manquait : plus personne dorénavant ne lui volera sa mort.
Suicide bien calculé…
Ultime clin d’œil au prochain. Ô si cher Guillaume, vivement le prochain.
Vivement Vincent mon prochain…
Luc Diaz, Castelnau, le vendredi 26 juin 2026.
Citer ce texte
Luc Diaz, « Vincent & Van Gogh & Willem… à table… haute ! », L’@psychanalyse, 1 septembre 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/luc-diaz-vincent-van-gogh-willem-a-table-haute (consulté le JJ/MM/AAAA).