FEP Barcelone 14/06/2025
La psychanalyse est-elle transmissible en Chine, ce pays porteur d’une altérité radicale ? Pour œuvrer et prendre en charge la souffrance d’un autre qui en fait la demande, la psychanalyse doit pouvoir se déployer dans un pays où règne la liberté de penser. Les exemples montrent que la psychanalyse survit, même dans des conditions difficiles, tant que de la parole vivante circule. Il existe dans le Yiking , le livre de base de toute la pensée chinoise, un hexagramme, le 36, intitulé « Lumière obscurcie ». Dans les périodes les plus sombres et tyranniques de l’histoire chinoise, les lettrés se faisaient discrets, cachant leur savoir de façon à ne pas subir la discrimination haineuse et survivre. Il s’agit d’obscurcir sa lumière pour la préserver en vue d’une renaissance ultérieure. Le lendemain de l’entrée des troupes allemandes en Autriche et de la prise de pouvoir par les nationaux-socialistes, Freud réunit le 13 mars 1938 tous les membres de l’Association Psychanalytique de Vienne1. Deux décisions sont prises : celui qui avait la possibilité de s’enfuir devait le faire et le siège de l’Association Viennoise serait déplacé à l’endroit où Freud s’établirait. La Société fût dissoute en mars 1938, les locaux et la bibliothèque pillés, et la psychanalyse fût décrétée interdite. Un bon nombre des 68 membres purent s’enfuir, 4 d’entre eux ne purent être sauvés de l’Europe envahie par les nazis. Un des membres est resté à Vienne, August Aichhorn, qui a formé un petit groupe de partisans de Freud. On lui doit une grande partie de la sauvegarde de l’héritage freudien et le maintien d’une psychanalyse freudienne dans sa ville natale. Anna Freud viendra réouvrir la Société de Psychanalyse Viennoise, la WPV, le 10 avril 1946.
Dès le début du vingtième siècle il y a eu en Chine une transmission freudienne et jungienne, une école jungienne étant encore importante dans la région de Canton. La première importation de la psychanalyse vers la Chine a été effectuée par Zhang Dongsun, un intellectuel étonnant né en 1886, passionné par le bouddhisme, qui étudie la philosophie occidentale au Japon, y abandonne sa foi et rentre au pays au moment de la naissance de la nouvelle République en 1911. Il va publier pour le public chinois quatre ouvrages d’initiation à la pensée occidentale sous forme d’ « ABC », une initiation nécessaire pour ce penseur afin d’offrir au peuple chinois ces enjeux déterminants que sont « l’éducation, l’écriture et la traduction ». L’écriture se disant wén, 文, comme le remarquera Lacan, qui est le signe de l’élégance et de la civilisation. L’ « ABC de la psychanalyse » sera publié en mai 1929. Pour Dongsun, la psychanalyse, matrice de la vie psychique ou de l’esprit peut revendiquer, malgré sa jeunesse, ce rang fondateur de la philosophie, ancestral même parmi les sciences, le savoir des savoirs. La Chine s’ouvrait au savoir occidental, la première Université franco-chinoise s’ouvre à Pékin en 1920, un lieu superbe, qui est actuellement la Maison des arts, Yishu 8 de Pékin. Dongsun fondera avec Liang Qichao qui rentre d’Europe en 1920, la Société de l’étude partagée, la Gongxueshe, qui diffuse une première approche épistémologique. Ce sera dans cette perspective que le voyage de Bertrand Russell en 1921 sera organisé, afin d’échanger les différents points de vue sur le monde intérieur. Cet ouvrage sera longtemps un texte pionnier.
Les premiers travaux de traducteurs de psychanalyse voient le jour dans les années 30. L’autobiographie de Freud Selbstdarstellung, est traduite en 1929 Par Hsia Fu-Hsin, montrant pour la première fois en Chine le développement d’une méthode occidentale au récit d’une vie. La même année paraît à Shanghaï la traduction de Psychologie des foules et analyse du moi. Les traductions par Gao Juefu des Conférences sur la psychanalyse en 1933, suivi deux ans plus tard de celle des Nouvelles conférences sur la psychanalyse2, joueront un rôle majeur dans la diffusion et la popularisation du freudisme dans les cercles intellectuels et culturels de Chine. Freud fût invité à se rendre en Chine mais ne pût du fait du déclenchement de la Seconde guerre mondiale et la guerre sino-japonaise. On sait le rôle de fermeture que jouera ensuite la Révolution Culturelle. Il y a eu interdiction de publications de livres de psychanalyse jusqu’en 1980.
La Chine s’ouvre à la psychanalyse de manière plus marquée depuis les années 80 avec l’apport au départ de la psychanalyse allemande, des formations sino-allemandes ; le premier Groupe Sino-Allemand a été créé sous l’impulsion du Pr Yang Hua Yu, ce premier psychiatre et psychanalyste qui avait eu le courage de continuer à suivre des patients à Pékin pendant la Révolution culturelle. Le groupe allemand est toujours très actif, de même que les formations américaines avec l’IPA. La psychanalyse française œuvre à une transmission depuis les années 2000. Michel guibal avait suivi l’organisation du Symposium franco-chinois de Psychanalyse que j’avais co-organisé à Pékin avec Gérard Pommier en 2011 pour Espace analytique, dix ans après le premier colloque de Pékin en 2001, organisé par la Fondation européenne, auquel il avait participé. Il était très intéressé par ce rapport plus libre que les chinois ont avec leur corps. Un corps affecté et affectant, lu dans une dimension spinoziste. Ce colloque a été un moment très riche et intéressant au niveau travail et au niveau des échanges. J’y ai rencontré de jeunes confrères chinois, Yan Helai et sa femme Yu, qui ont vécu cinq ans à Paris et sont rentrés aujourd’hui en Chine, à Nankin, où ils ont créé un lieu de travail et transmettent la psychanalyse depuis 2016. Ils y invitent le groupe de la SPF présidé par Patrick Guyomard.
La psychanalyse dans son langage est-elle traduisible et notamment dans la langue chinoise ? C’est la question qui inquiétait Lacan au moment de la traduction en japonais de son livre les Ecrits en 1971, ainsi que lors de son apprentissage du chinois avec l’éminent sinologue Paul Demiéville qui l’initiera d’abord rue de Lille au siège des Langues orientales, puis avec l’écrivain François Cheng à partir de 1971 au moment de son élaboration du Symbolique. Lacan avait d’abord été largement sinisé depuis sa rencontre avec Paul Demiéville, le grand spécialiste du bouddhisme Chan. Lacan ouvre son premier séminaire le 18 novembre1953 à Saint Anne par les propos d’un maître bouddhiste Chan. « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. 3» dit-il. Les Gong’an du bouddhisme Chan ou Zen manient le contradictoire et permettent l’éveil abrupt du non-être, c’est « la voie qui consiste à atteindre l’être par le non être4 ». Car la grande affaire du Chan et celle de la psychanalyse se recoupent, c’est celle de l’inconscient, que l’on peut représenter par le trou ou la béance d’un rond. Ils ont en commun le zéro. La « béance » de l’inconscient, cette véritable coupure épistémologique apportée par Freud et qui est le concept dynamique fondamental.
Lacan rencontre François Cheng grâce à Paul Demiéville, ils travailleront à deux, dans une co étude du texte d’origine de poèmes Tang et du Shitao, ce magnifique traité sur la peinture et l’esthétique chinoise écrit par un peintre célèbre du début de la dynastie des Qing, poète et philosophe de sang impérial de la dynastie Ming, élevé comme un moine pour éviter de se faire tuer par les Mandchoues. Cet apprentissage de la langue chinoise a amené Lacan à élaborer de nouveaux concepts comme la question de la jouissance, le plus de jouir, le trait unaire, la lettre… décrits dans son séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant5 et voire l’élaboration de sa théorie dans la division du sujet par le langage. Il disait de lui-même dans ce séminaire : « Je suis devenu lacanien car j’ai fait du chinois autrefois ». Comment comprendre cet aphorisme pour un Chinois ? L’important est que la psychanalyse puisse se transmettre et survivre. Mais concernant la Chine, la psychanalyse semble être la discipline la plus difficile à être transplantée car la culture chinoise insiste sur le pragmatisme ; et le concept chinois traditionnel de filiation, xiào, 孝, peut-il accepter les remaniements des relations père-fils induits par une cure analytique ? La Chine s’ouvre pourtant aujourd’hui largement à la psychanalyse, la diffusant dans les Universités depuis 2011, certaines étant très engagées dans la formation de futurs analystes, Wuhan où j’ai travaillé quatre ans à l’Hôpital pour enfants et adolescents auprès du Pr Tong June, une psychiatre-psychanalyste engagée, formée aux Etats-Unis par l’IPA, avec Claude Schauder et Didier de Brower, Shanghai, Pékin, Chengdu où Huo Datong qui a œuvré à l’introduction de Lacan en Chine avec Michel Guibal, après quelques années d’analyse à Paris, a créé, au sein du département de philosophie de l’université du Sichuan, le premier DEA de psychanalyse en Chine en 2000. Dans les mouvements actuels de développement de la psychanalyse en Chine, des Congrès Internationaux annuels sont organisés par le Comité Professionnel de la Psychanalyse, CPC, de l’association chinoise de santé mentale, depuis 2010. Ils y invitent des grands noms de la psychanalyse internationale de l’IPA venant de tous les pays. À la suite du congrès de 2019, un Groupe Lacanien d’Etude a été constitué. Le président est Huo Datong, les vice-présidents sont Zhang Haiyin, Shi Qijia, Qiu Jianyin, Yan Helai, Gu Jianling et Ju Fei.
L’imprégnation confucéenne dans lequel baignent les chinois depuis deux mille ans, les a rendus sensibles et ouverts à la dimension du vide (centrale dans la pensée chinoise et la psychanalyse avec la Chose freudienne), de l’intuition, du souffle. L’inconscient est théorisé autour du vide central, du rien, le wuwei (non-agir) taoïste, un rien fondamental autour duquel se créent et s’animent les choses dans une alternance du yin et du yang. La pensée taoïste représente pour Lacan le modèle parfait de la passe, de la parole hors norme de l’inconscient dont la porte est le rien, elle en éclaire la dimension de réel. Psychanalyse se traduit par 精神分 析(jīngshén fēnxī ) ; jīngshén signifie conscience, esprit, âme, moral / énergie). Dans la tradition chinoise l’être humain est constitué de trois composantes : le jing, le sperme, le qi, le souffle et le shen, le divin. Jīng est le liquide précieux qui circule dans l’homme, le sperme, jīngshén veut dire esprit de l’homme, fēn, veut dire diviser et xī, minutieusement, fēnxī, signifie analyse. Cette traduction de psychanalyse met l’accent sur l’analyse minutieuse de ce qui trouble le courant de la pensée.
L’inconscient est structuré comme un langage, mais lequel ? Cette étrange langue chinoise si visuelle, pourrait bien avoir touché plus d’un « occidenté », se plaisait à dire Lacan. La force de ces textes anciens, à partir du Daodejing et du Zhuangzi réside pour lui dans le fait qu’ils témoignent des premiers efforts de formulation des rapports de notre être avec le langage. Toutes ces philosophies antiques chinoises, le confucianisme, le taoïsme jusqu’au bouddhisme chan rejoignent la psychanalyse dans le dialogue ininterrompu des mondes intérieurs.
Dans son séminaire majeur L’Ethique de la psychanalyse, Lacan nous invite à la manière freudienne, c'est-à-dire comme une indication, à plusieurs reprises dans son texte, d’aller voir dans cette pensée confucéenne, celle de Mengzi (Mencius). C’est ce que j’approfondi dans mes ouvrages L’énigme de la pulsion de mort ; La conscience de l’humain et Lacan, Mencius, la route chinoise de la psychanalyse. Etablir des passerelles entre ces deux champs de pensée, entre nos deux mondes Orient et Occident, peut être envisagé comme une solution possible pour tenter de penser le devenir de l’homme du XXIe siècle.
Transmettre permet d’apprendre les uns des autres. Les jeunes thérapeutes chinois à qui nous transmettons aujourd’hui la psychanalyse française sont ouverts, curieux, désireux d’apprendre et très créatifs. Un collectif leur donnant la parole a récemment été publié par les éditions Stilus, Lacan en Chine. Une idée nouvelle fait vite création, comme la floraison de nombreuses maisons vertes dans plusieurs villes de Chine. De nombreux analystes se sont formés et installés, de nouvelles associations se sont récemment créés, n’hésitant pas à utiliser les nouveaux outils numériques, Psychanalyse en Chine, Ecole psychanalytique du savoir y faire depuis 2020 et même la circulation d’un Cahier rouge, Red Note, créé par Xiao Hongshu.
J’ai entendu à la radio, qu’une jeune chinoise récemment arrivée à Paris, demandait où se trouvait le lieu pour pouvoir venir échanger entre parents, grands-parents et avec les enfants. Les espaces de parole sont donc encore ouverts malgré les critiques à l’encontre des politiques de contrôle.
Monique Lauret.
Notes
- Aichhorn Thomas, « Psychanalyse à Vienne 1938-1946 », in Trauma, Temps, Histoire, Champ social, 2016.
- Porret P., La Chine de la psychanalyse, Ed. Campagne Première, Paris, 2008, p. 97.
- Jacques Lacan, « Ouverture du séminaire », Les écrits techniques de Freud, livre I, Seuil, 1975, p. 7.
- François Cheng, Une longue route pour m’unir au chant français, Albin Michel, 2022.
- Lacan J., D’un discours qui ne serait pas du semblant, Le séminaire, livre XVIII, Seuil, Paris, 2006.
Citer ce texte
Monique Lauret, « Transmission de la psychanalyse en Chine », L’@psychanalyse, 22 septembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/monique-lauret-transmission-de-la-psychanalyse-en-chine (consulté le JJ/MM/AAAA).