Joseph Rouzel, La psychanalyse dans tous ses éclats. Miscellanées de psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2026, 167 p., 19 €.
Cheminer sur un glacier et l’arpenter en long ou en large pour le traverser n’est pas sans danger. Rimaye, crevasses, souvent profondes et voilées par des ponts de neige, moraines qui mettent à mal la progression, comme sur les pierriers ; séracs susceptibles de s’effondrer, quelle que soit l’heure, puisque contrairement aux chutes de pierres – autre danger –, que l’on peut quelque peu éviter en marchant aux heures précédant le dégel à la montée des températures, ces chutes de glaces ne sont dues qu’à la pression constante des mouvements du glacier. Parce qu’un glacier est toujours en mouvement, qu’il est constitué de mille et une anfractuosités, Joseph Rouzel en use ici, dans cet ouvrage, comme métaphore de l’inconscient et de ce qu’il nomme en titre d’éclats de psychanalyse :
« Les paroles charrient des blocs erratiques, ces “fragments de roche d’origine morainique qui ont été déplacés par un glacier, parfois sur de grandes distances”.
L’inconscient, tel un glacier, emporte des blocs de mémoire, des inscriptions rocailleuses, enfouies, désertées, frappées d’un “n’en rien vouloir savoir” que la parole
du patient adressée à l’analyste vient irriguer, réchauffer, assembler. »
Nouer, relier, tresser, tisser, coudre, coller… cet énième opus de Joseph Rouzel n’est pas sans rappeler un ouvrage précédent, Patchwork de psychanalyse, constitué de multiples fragments épars et disparates, rassemblés au crible du travail d’écriture, telle une mosaïque édifiée avec divers éclats de vie et morceaux d’expérience. On avait déjà pu remarquer ce genre de mouvement affleurer au milieu d’un ouvrage antérieur, La planète-camp. Psychanalyse de l’extermination, dans lequel l’auteur se retournait tout autant sur des considérations autobiographiques que sur différents textes antérieurs publiés ici et là – préface, conférences, interventions, chapitres – qu’il s’était attelé à rassembler. On lira cette fois-ci des bribes issues de séances d’analyse, tirées de son expérience de psychanalyste, d’éducateur et de formateur de travailleurs sociaux, quelques poèmes et comptes-rendus d’ouvrages, des considérations historiques, ou encore diverses réflexions issues de ses lectures, voyages, rencontres faites sur le chemin – pensée poétique chinoise, littérature, éducation, religion, anthropologie, et caetera – un peu à la manière d’Aby Warburg dans L’Atlas Mnémosyne.
C’est que mémoire et oubli (saint Augustin évoque « Le souvenir de l’oubli » dans les Confessions : on se souvient qu’on a oublié, donc de l’oubli ! ; comme on dit qu’on a le nom sur le bout de la langue…) ne sont les deux faces de la même médaille, ou alternent successivement le long la même bande de Moebius, celle de notre existence, faite de bribes discontinues, de souvenirs éparpillés dans le temps, de ceux des vivants rencontrés et de ceux qui sont se sont absentés, joyaux lumineux et pierres sombres, traces de l’absence et de la présence inscrites par le temps et inconsciemment par la frappe du langage sur le vivant de notre chair devenue corps, toujours imaginaire. Une suite d’entrées diverses compose l’ouvrage, à la façon d’un abécédaire, mais sans ordre alphabétique défini, ni aucune volonté de définition, quelle qu’elle soit, des entrées proposées. Des évocations peut-être au mieux, l’auteur s’exprimant à sa façon et selon son style, esquissant une suite de cercles concentriques, une écriture de transmission et une transmission par l’écriture : « Le mouvement d’écrire qui saisit le corps, tel un sismographe, produit une forme de révélation, dans l’après-coup.
Tant que ça n’est pas écrit, on n’en sait rien. » Mais dès lors qu’apprend-on à la lecture de cet ouvrage, quel est son centre, le noyau autour duquel gravite le propos de cet ouvrage ? – dont le genre est indéfinissable ; si ce n’est peut-être, et sur la suggestion de l’auteur en personne, par ce sous-titre, Miscellanées :
Les miscellanées sont un genre littéraire composé de textes divers, « mélangés » avec une unité plus ou moins manifeste. C’est une technique de fragments, une sorte de mosaïque littéraire. On trouve très souvent aussi, chez de nombreux auteurs antérieurs au XXe siècle, le terme équivalent d’analectes
(ou plus simplement ana) pour désigner ce genre littéraire hybride et morcelé.
Retour au morcellement peut-on lire, qui « marque le premier vécu de l’appareil psychique », et qui nous rappelle que « nous avons tous traversé un épisode psychotique à la naissance », jusqu’à ce que le stade du miroir permette qu’un assemblage se dessine et qu’une fiction s’organise. Du premier cri et du troumatisme inaugural de la rencontre du langage et du vivant, en passant par les circumambulations autour de l’origine et du commencement, découlent des historioles, à chaque fois singulières : « En associant des bribes de mémoire, des souvenirs plus ou moins reconstitués, des histoires de-ci de-là, l’analysant, tel le Petit Poucet retrouvant son chemin de cailloux, fabrique une fiction, bricole son historiole. » Alors demandons-nous quelle est dans ce livre la fiction en question ? La huitième élégie de Duino de Rainer Maria Rilke constitue un éclairage possible :
Wer hat uns also umgedreht, daß wir,/was wir auch tun, in jener Haltung sind/von einem, welcher fortgeht ? Wie er auf/dem letzten Hügel, der ihm ganz sein Tal/noch einmal zeigt, sich wendet,
anhält, weilt –,/so leben wir und nehmen immer Abschied.
Qui donc nous a de la sorte retournés que,/quoi que nous fassions, nous soyons en l’attitude/de quelqu’un qui s’en va ? Comme lui sur/la dernière colline qui lui montre sa vallée tout entière/une
dernière fois, se tourne, s’arrête, attend – /ainsi vivons-nous et toujours prenons congé.
So leben wir und nehmen immer Abschied… Joseph Rouzel, à l’instar de l’illustration du « Voyageur se hâte dans le crépuscule » de William Blake (dans Les portes du paradis), choisie par Denis Roche pour illustrer les ouvrages de la collection « Fiction & Cie » qu’il créa aux éditons du Seuil, arpente ainsi sa mémoire et celle de ses écrits en direction de la naissance et des commencements, du point d’origine, lequel, nous dit-il : « débarrassé de nos projections angoissées, devient alors le moteur immobile de l’univers, de la pensée, de l’action. Un hors temps. Un temps d’avant et d’après le temps. Le wu wei des taoïstes. Autrement dit le vide en acte. » « Action non agissante », pourrait-on ajouter, à l’instar de Simone Weil réfléchissant au « détachement » dans La pesanteur et la grâce… ; mais aussi à l’écriture comme travail de la pensée :
« Le monde est un texte à plusieurs significations, et l’on passe d’une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu’on apprend l’alphabet d’une langue étrangère : cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer les lettres. En dehors de cela, tout changement dans la manière de
penser est illusoire. »
Écrire… parler et lire, pour ne pas tomber dans le trou, mais le border. Et Joseph Rouzel d’écrire, pour boiser les galeries, depuis 77 ans, « comme un mineur de fond », d’un trou resté béant, « pour apprivoiser la leçon du tragique, faire avec la mort de [sa] la petite sœur, la mort dont elle n’était que la messagère ».
Jean Christophe Contini [adresse protégée]
Citer ce texte
Jean-Christophe Contini, « Note sur « La psychanalyse dans tous ses éclats » de Joseph Rouzel », L’@psychanalyse, 22 septembre 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/jean-christophe-contini-note-sur-la-psychanalyse-dans-tous-ses-eclats-de-joseph (consulté le JJ/MM/AAAA).