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Sacré Graal

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Séminaire SPF Monique LAURET & Nicolas SCHWALBE

PSYCHANALYSE ET « LANGUE-PENSÉE » CHINOISE

Séance du vendredi 23 janvier 2026 :

DU SACRÉ CHEZ ZHUANGZI À LA SUBLIMATION

Luc Diaz

Sacré Graal

Bonsoir…

Permettez-moi tout d’abord de remercier, chaudement, Monique Lauret et Nicolas Schwalbe, les organisateurs de ce si joli séminaire, si décalant, si captivant – l’hébreu m’est encorps du chinois, quant au chinois… –, permettez-moi de les remercier vivement, pour leur invitation à venir divaguer devant vous, de rien de moins que du sacré – qui plus est –, en Occident !

Occident, qu’il conviendrait, sans doute, de mettre, d’emblée, au pluriel, avant d’en rappeler – vous en excuserez la brutalité, elle pose d’entrée le problème, c’est-à-dire l’à-pic –, avant d’en rappeler l’étymologie latine, le verbe : occīdō, littéralement : « Je tue ! » Je vous remercie tout aussi chaleureusement de votre présence.

Sur le mont Palatin, par dérision, Remus, d’un saut, franchit le pomœrium, la ligne sacrée, délimitant le tracé de la future ville, que son frère, fréroce, vient de tracer au sol, du soc de sa charrue. Aussitôt Romulus le tue, répandant son sang dans le sillon sacré. Toute fondation sacrée, tout sacrilège, appelle son sacrifice. Sacer, le sacré, chez les latins, n’est autre que ce qui sépare. Ce qui sépare le temple, le fanum, de ce qui est devant : pro, soit le profanum, le profane.

Car il demeure et apporte lui-même la trace des dieux enfuis Aux abandonnés de Dieu plongés dans les ténèbres,

chante Hölderlin dans Brot und Wein.

Le sacré se ressent d’abord d’expériences en apparence surna-turelles, alors même qu’il n’y aurait rien de plus naturel que le surnatu-rel, qu’il n’y aurait rien de plus intime que de l’extime. Expériences que l’hom éprouve devant l’horizon sans fin d’un si vaste océan, d’autant plus bercé par le ressac incessant des vagues. Expériences d’un sentiment océanique : s’y re-sentir comme en une sorte d’unité avec l'univers – pour autant qu’il existe… Silence éternel des espaces infinis…

De ces expériences d’un semblant de tout Autre, les religieux ne manquent pas, surtout ceux des Livres, de faire aussitôt un Autre Tout, un grand Tout, un Éternel. L’Éternel, ton Dieu !

Le sacré en reste inséparable d’un sentiment religieux du divin, d’une distanciation, entremêlant crainte et respect.

Nous devons d’autant plus faire très attention à ne pas laisser le fanum aux seules mains des fanatiques religieux de tout-mauvais poil.

Freud analyse, à sa demande, le sentiment que Romain Rolland qualifie d’océanique, dans Le malaise dans la civilisation, livre qu’il lui dédie. En bon enfant des Lumières, en lutte contre tout espèce d’obscurantisme, il y prétend n’avoir jamais connu un tel sentiment. « Raison est aussi Barbarie » sera une des leçons de WWII. Pour l’instant, Freud rattache le sentiment religieux à la détresse du petit d’hom, né prématurément, incapable de survivre sans la présence, les soins, d’une mère, dépendance qui donne alors aux parents des semblances de divinités futures, et nourrit des angoisses devant la puissance du destin, et, bien vite, la mort inéluctable.

Au commencement, était l’angoisse, évangile selon Sigmund. Pour autant, au commencement – nous l’oublions trop souvent – l’angoisse du petit d’hom peut encorps en quelque suffisamment bonne fortune, se troubler d’étonnements, enthousiasmant, ou pour le dire du grec au latin endieusant, « en-dieux-en ». Étonnements devant ces étonnantes étrangetés, d’un monde qui semble se donner à lui, comme étranger, dont il sent, étrangement, qu’il n’est pas tout à fait étranger à cet étranger.

« Est-ce… ? », S barré, S, n’est autre que cette joie inépuisable de l’infans, du petit enfant, questionnant, indéfiniment, un réel outre-passant, sans cesse, sans dessein, toute espèce de savoir. La gaîté ne peut avoir d’excès…, aura écrit Spinoza. Il existe des non-savoirs, qui ne sont pas des ignorances. Tel aurait pu être le sacré…

C’est dans Le malaise, que Freud développe l’hypothèse d’un « Surmoi collectif », KulturÜberich, dont il fait au bout du conte le fondement dudit Malaise dans la Culture, son Malheur, sein Unglück ! Il y parle de Surmoi d'une époque culturelle donnée. Alors, qu’est devenu le sacré après Birkenau et Hiroshima ? Le profane y aura été plus que salement sacralisé. Le sacré plus qu’inlassablement profané.

Plus rien n’est à profaner, si ce n’est, qui sait, ce rien lui-même. Que reste-t-il du sacré dans le triomphe globalisant du néolibéralisme, où même le temple, le fanum, ne le serait plus, tant il serait à vendre ? Le Christ n’a pas été crucifié pour avoir prétendu qu’il était le fils du Père, il l’a été pour avoir chassé les marchands du Temple. Que reste-t-il du sacré au temps des brutalismes, qui commencent toujours par tordre la langue, comme l’a noté Klemperer ? Bien vite des hommes sont appelés « sous-hommes »… Bientôt « vermines »…

Comment continuer de parler ?

De nous parler ?

Fanum, le temple, survient du verbe latin fāro. Fāro, littéralement : « je parle », est issu du radical indo-européen *bʰā- « parler », qui, en grec, a donné φωνή, phonê, « la voix ». Hormis fanum, fāro n’est autre que le radical de feriæ, « fêtes », et encorps celui de fastus, « faste ». Les latins opposant fas, « parole divine, loi », et nefas, « tabou religieux, crime, impiété, abomination », soit le faste et le néfaste.

Le langage coupe, sépare, oppose tout en deux, deux par deux :

Oui/non, blanc/noir… Bien/Mal…

Là git, régit, surgit… Le malaise dans la Civilisation. La natura, latine, ce qui naît, la phusis, grecque, ce qui pousse, la Trieb, viennoise, ce qui bande, elles, elles n’opposent pas…, elles n’opposent rien. Elles différancient sans cesse, sans dessein. Le sexe coupe tout en deux : femme/homme.

« Chacun est le un de deux », écrit Quignard dans Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour.

Sexe et sacré sont plus qu’intimement liés…, extimement…

Freud disait : il y a deux positions dans le temps autant que dans l’espace, Fort et Da.

Ailleurs ou là. Absent ou présent. Mort ou vivant. L’art est tout entier dans ce jeu terrible qui joue entre le perdu et l’apparaissant, entre le disparu et l’imminent.

Engagé dans le champ du profane, le poète y reconnaît la voix de l’esprit qui est la voix du sacré, chantait Hölderlin. L’art est fondamentalement sacré, c’est-à-dire encorps maudit. Créer, ce n’est pas produire ou reproduire des formes, ce serait plutôt capter des forces, en quelque détournement… oblique.

Humboldt, Wilhem de son prénom, le linguiste berlinois, le frère d’Alexander, le géographe, disait : il y a trois positions dans l’espace : Hier, Da, Dort : Ici, là, loin.

De ces trois positions dans l’espace dérivent les trois personnes, les trois masques, dans la langue : je, tu, il.

Cela dit Freud a raison.

Je et tu suffisent à toute mémoire. Ils suffisent à tout dialogue. Le tiers du dialogue n’est pas à proprement parler humain. « Il » n’est pas l’homme.

Humboldt accepte, quant à lui, l’idée que la troisième personne, dans toutes les grammaires humaines, c’est la bête. Dans les temps préhistoriques, cette bête était un fauve. Bondissant, hors du dialogue, au-dessus du dia du dialogue, ailleurs, in aliore loco, dans l’autre du lieu, la sauvagerie menace, la prédation surplombe, la mort épie... C’est le fauve dont tous les chasseurs guettent le surgissement dans le réel.

L’illéité de la troisième personne est aussitôt irréciproque, aussitôt irréversible, indicible, non linguistique, silencieuse, non insistante, antérieure, non visible, imprévisible, ou du moins non figurative. Sacrée !

Ici, là, et puis… là-bas…

Les religieux, surtout ceux des Livres, par le langage lui-même, par le Verbe même, qui était auprès de…, qui est…, ont tôt fait d’élever le là-bas, là-haut, et de se prosterner devant Lui, au prix du sacrifice de la bête même, c’est-à-dire toujours et encorps, du corps, de la matérialité des corps, d’un là-bas, qu’on met alors en bas, qu’on abat ! C’est encorps le bouc, tragos, que l’hom doit égorger pour permettre au chant, ode, du chœur de s’élever, tragos-ode, la tragédie antique des cultes dionysiaques, tragi(comé)die humaine se psalmo-diant, sans fin, sans dessein, en quelque sorte de palimpsestes. C’est encorps, S1, chez Lacan, sacrifié sur l’autel du langage. Dans la langue même, c’est sacrifier la matérialité du verbe, la signifiance du signifiant, de l’énonciation, le sensible, au profit du sens, de l’essence du verbe, de la signification du signifié, de l’énoncé, la raison, oubliant que le contraire de la raison, ce n’est pas le sensible, c’est l’insensible !

Les premières n’en continuent pas moins de pulser… Le sang bat dans nos tempes le tempo du temps. La psychanalyse peut-elle ne pas être athée ? Elle ne serait que « laïque », Laienanalyse… (sourire) Freud n’a cessé de se déclarer athée, c’est-à-dire de poser Dieu, θεός, theós, en grec, pour mieux le barrer, d’un petit a privatif. Lacan n’a pas manqué de barrer le grand A.

Le vendredi 13 avril 1976, au décours du Sinthome, il déclare : L’hypothèse de l’inconscient – Freud le souligne – c’est quelque chose qui ne peut tenir qu’à supposer le Nom-du-Père. Supposer le Nom-du-Père, certes c’est Dieu. C’est en ça que la psychanalyse, de réussir prouve que le Nom-du-Père, on peut aussi bien s’en passer. On peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir.

L’athée, ce serait celui qui aurait un tel amour de Dieu qu’il n’en admettrait aucune parodie.

Ne pas pouvoir vouloir… se soumettre à ce qui est. Se mettre sous…, sous « l’Un » de la servitude volontaire. Quelque daímôn, régulièrement, tente de m’en empêcher… I would prefer not to…

Je suis athée !

La théologie ne devrait être, ne peut être, que négative : Non !, non !, non !, Dieu, ce n’est pas ça !

Son nom doit rester imprononçable.

Aucune image ne doit en être taillée.

À chaque époque, nous devons arracher de nouveau la tradition au conformisme, qui est sur le point de la subjuguer, disait Benjamin. Il s’agit d’imaginer ce qu’il reste encore à faire, c’est-à-dire que nous devons nous souvenir d’abord de ce qui n’a pas encore été fait ! Il s’agit d’imaginer ce qu’il reste à penser…

Cette parole de prophète Je la revendique et vous souhaite Ni Dieu ni maître chantait Léo Ferré en 1965. Ni Dieu ni maître… et Basta !

Pas vrai, mec ?

Dans leur texte de 1899, Marcel Mauss et Henri Hubert ont, les premiers, médité autour des « fonctions sociales du sacré ». Georges Bataille s’en est inspiré pour son Collège de sociologie, de 1937 à 1939, sociologie, qu’il qualifiait, elle-même, de sacrée, soulignant combien ce qui lie les êtres humains, et par là maintient pratiquement toute communauté humaine, c'est encorps la mort ! Dans La Limite de l’utile, en 1941, il souligne : … il est nécessaire à la vie de se tenir à hauteur de la mort. Une communauté ne peut durer qu’au degré d’intensité de la mort, elle se décompose dès qu’elle manque à la grandeur particulière au danger.

Les sacrifices affreux sont nécessaires aux dépenses heureuses. Les actes religieux de tous les temps, de tous les peuples, font passer de l’angoisse à l’extase de la lumière, du sacrifice terrestre à la prodigalité solaire.

Le culte des morts est à l’origine de toute civilisation. L’égout, aura répété Lacan : La civilisation, c’est l’égout. L’égout, c’est-à-dire encorps les goûts, les dégoûts. La mort nous fut d’abord une faim : F.A.I.M.

Dieu étant mort, la société reste désormais notre dernier devoir. Mauss et le sacrifice du don et du contredon, et l’étonnement de l’humain devant le gaspillage des forces vitales (mort, reproduction), sans lesquels Bataille n’aurait pas révélé la Part maudite du sacré. Pas plus que les mystères de son Expérience intérieure. Sans laquelle, Lacan n’aurait jamais fait courir le petit a avec les autres objets dans le domaine dudit partage.

Dans cette même revue, Roger Caillois dévoilait combien : Le sacré représente une énergie dangereuse, incompréhensible, malaisément maniable et éminemment efficace.

Le sacré est ce qui donne la vie et ce qui la ravit, c'est la source d'où elle coule, l'estuaire où elle se perd. Fin de citation. Le sacré se révèle principalement à travers la fête et la guerre. En apparence opposés, ces deux phénomènes sont régis par les mêmes principes : transgression des règles, abolition des interdits, dépenses d'énergies ayant pour fonction ultime de renforcer les structures sociales.

Trop schématiquement nous pourrions dire que le sacré sépare, là où la religion relie, avec un E, de relier, ou relit avec un T, de relire, c’est-à-dire de « recueillir de nouveau ».

De nos jours, la double hypothèse étymologique de religio est le plus souvent maintenue.

Pas par Benveniste. Il rappelle que l’interprétation par religare, relier, a été inventée, plus tardivement, par les Chrétiens. Elle est significative du renouvellement de la notion de religion, qui devient avec le Christianisme, obligation, lien objectif entre le fidèle et son Dieu.

Il commence par souligner que les Indo-Européens ne concevant pas cette réalité omniprésente qu’est la religion comme une institution séparée, n’ont pas eu de terme pour la désigner avant la religio latine. La séparation entre laïque et religieux différancie au plus profond et jamais tout à fait, les pensées occidentales, de celles du reste du monde.

L’Ultime, dont nous a parlé Monique tout à l’heure, n’étant au bout du conte – je parle sous ton contrôle – qu’une sorte d’aboutissement d’un continuum, qui en devient aussitôt source.

Cette séparation latine s’origine sans doute du « miracle grec » au V° siècle avant JC.

Oxymore du miracle laïque, qu’aurait régi les Lois romaines. Pour les Athéniens, l’agora fut un bout d’espace sur la terre, inappropriable par personne en son nom propre. Un trou laïque ! À ce trou laïque sur la terre répondit un autre trou, un trou dans le ciel, celui-là, le trou laïque que creusèrent les Présocratiques en rendant impropres les propres noms des dieux, leur nom propre, désormais remplacés par des noms communs. Le ciel remplaça Zeus. Ils mirent en place une forme nouvelle de spéculation philosophique détachée de l'autorité de la tradition, en formulant les bases théoriques pour le passage du mythe (muthos) à la raison (logos). Le ciel était désormais vide, vide de la divinité. Il n’en continuait pas moins, a-vide, de gronder, de tonner !

Les anciens Grecs ont imaginé des trous inappropriables dans l’espace. Les Hébreux, dans le temps, dans le langage. Ex nihilo, il y eut une nuit première, il y eut un premier jour. Il y eut un commencement, qui ne cesse de commencer. Il y eut un septième jour, inappropriable par personne, si ce n’est pour part, par le nom ineffable des Bibles.

Il y eut un créateur, dont le nom reste proprement inappropriable.

La Renaissance, puis les Lumières, de l’Occident judéo-chrétien, n’ont, bien plus tard, fait que raviver, raviner, creuser plus en corps, le fossé, l’abîme, entre monde laïc et monde religieux, entre séculier et régulier, entre objet et sujet.

Nietzsche annoncera enfin la mort de Dieu.

Pendant que Sade, puis Freud, porteront l’abîme à la limite. Celle, si mince, à la fois, et qui, à la fois, nous sépare non du monde ordonné, et heureusement profane, des animaux, pour nous en isoler ou nous désigner, mais qui nous sépare pour tracer cette limite en nous-mêmes, et nous dessiner nous-mêmes comme limite. Cette limite, pour l’atteindre, Sade et Freud la dénaturaliseront. Ils dénaturaliseront la sexualité, elle-même.

Celle qui coupe, coupe…, nous coupe en deux. Celle qui ne cesse…

Jusqu’alors, toute une mystique chrétienne ne savait point diviser les formes continues du désir, de l’ivresse, de la pénétration, de l’extase et de l’épanchement qui défaille, écrit Michel Foucault dans Préface à la transgression, publié en Hommage à Georges Bataille. Il poursuit : tous ces mouvements, elle les sentait se poursuivre, sans interruption, ni limite, jusqu’au cœur d’un amour divin dont ils étaient le dernier évasement et la source en retour.

Nous n’avons pas libéré la sexualité, nous l’avons, exactement, portée à la limite : limite de notre conscience, […] seule lecture possible, de notre inconscience ; limite de la loi, […] seul contenu absolument universel de l’interdit ; limite de notre langage : elle dessine la ligne d’écume de ce qu’il peut tout juste atteindre sur le sable du silence.

Peut-être pourrait-on dire qu’elle reconstitue, dans un monde où il n’y a plus d’objets ni d’êtres ni d’espaces à profaner, le seul partage qui soit encore possible, […] profanation dans un monde qui ne reconnaît plus de sens positif au sacré […].

Celle-ci, dans l’espace que notre culture donne à nos gestes et à notre langage, prescrit non pas la seule manière de trouver le sacré dans son contenu immédiat, mais de le recomposer dans sa forme vide, dans son absence rendue par là-même scintillante. Ce, qu’à partir de la sexualité, peut dire un langage, s’il est rigoureux, ce n’est pas le secret naturel de l’homme, ce n’est pas sa calme vérité anthropologique, c’est qu’il est sans Dieu. Fin de citation.

Relisant les textes latins, Benveniste raconte que religio n’est, en fait, à l’origine, qu’un « scrupule », un scrupule superstitieux. Une superstition.

Ce serait en quelque sorte, une disposition subjective, un mouvement réflexif lié à quelque crainte due à certains présages, présages à l’origine apporté par une parole, puis à tout présage d’où qu’il vienne. D’où recueillir les présages… relire…, encorps et encorps… D’où l’interprétation des rêves…

Relire, relegere, individuellement, et non relier, religare, collectivement, en quelque meute, hurlant avec les loups, à la curée… La Fraternité, même chrétienne, surtout chrétienne, n’est au bout du conte, que ségrégation : Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! La religio fut tout d’abord une sorte de daímôn socratique, une hésitation qui retient, un scrupule qui empêche…, et non un sentiment qui dirige vers une action, ou qui incite à pratiquer un culte.

Quant au « sacré », lui-même, Benveniste souligne sa situation linguistique originale, avec d’une part une notable absence de terme spécifique en indo-européen commun, et d’autre part, une double désignation dans la quasi-totalité des langues indoeuropéennes. L’étude de chacun des différents couples attestés, par exemples, l’avestique, spənta/yaoždāta, le grec, hierós/hágios, le latin, sacer et sanctus, conduit à poser dans la préhistoire, une notion à double face. Une face positive, celle qui est chargée de la présence divine, et une négative, celle qui est interdite au contact des hommes. Cette dualité se retrouve encorps dans les langues germaniques, et aussi dans les sémitiques, tant dans l’hébreu que dans l’arabe.

C’est en latin que l’on découvre le mieux le caractère ambigu du sacré, à la fois, consacré aux dieux et chargé d’une souillure ineffaçable, auguste et maudit, digne de vénération et suscitant l’horreur. Pourquoi sacrifier veut-il dire concrètement mettre à mort, alors qu’il signifie, mot à mot, rendre sacré ?

Pourquoi le sacrifice comporte-t-il fatalement une mise à mort ?

Dans leur Essai, de 1899, sur la nature et les fonctions du sacrifice, Hubert et Mauss précisent que le sacrifice est agencé pour que le profane communique avec le divin par l’intermédiaire du prêtre et au moyen des rites. Pour rendre la bête « sacrée », il faut la retrancher du monde des vivants, il faut qu’elle franchisse ce seuil qui sépare les deux univers. C’est l’enjeu de la mise à mort.

Les survivants immolent assidûment des victimes afin que leurs enfants, à leur tour, leur survivent…

Donnant la mort, sacrifiant, ils tentent sans jamais cesser, sans réel succès, de séparer les vivants des morts.

Les religieux en recueillent les choses pour les cultes des dieux. Ils les sanctifient.

Séparer, sacrifier, tel serait le sacré.

Sanctifier, sanctionner, tel serait le religieux.

Survivant se dit en latin superstes, il a donné « superstitieux ». Sacrifier, c’est-à-dire, distinguer, couper dans le visible, faire que la forme s’inachève et s’altère. Puis faire revenir à soi, dans l’indistinct du devant et du dedans, cette coupure même.

Dans L’expérience intérieure, 1943, Bataille écrit : Sacrifice incessant nécessaire à la survivance, nous avons crucifié, une fois pour toutes, et cependant, chaque jour, à nouveau, nous crucifions.

Ils dansent leur extase.

Ils chantent leur adieu.

Tous sacrent les choses qui font honte.

Ô combien vénérable, détresse obscène !

Bacchanales de la mort.

Cérémonies funèbres qui renouvellent les corps dans la vie. La Perte est abîme.

La Perdue, une joie.

Elle s’avance sur l’Abîme.

Le Sublime… est en bas ! C’est que l’homme a besoin de ce qu’il a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur, ainsi parlait Zarathoustra…

L’autorisation individuelle, donnée au groupe parlant, qu’un de ses éléments soit mis à mort devant tous pour la joie de tous, tel est le sacramentum latin.

Le sacrement.

Tout don est un sacrifice magique.

Regret qui enclenche le futur.

Don qui enclenche le contredon.

La mort se met en scène dans le sacrifice.

Au terme du sacrifice, le mort revient sous la forme d’un fils. On coupe et on enfouit sous la terre.

On sacrifie le plus vigoureux et le plus beau de la bande. On l’offre au retour !

Tels sont les mystères…

Je vous remercie…

Sacré Graal

Annexe à vocation incipitaire en prière de faire passer

Un jour, était-ce une nuit ?, dans l’île d’entre les îles, j’entrai dans le clair-obscur de la grotte.

Peu à peu, quelque opaque opacité m’enveloppait…

Bientôt me pénétrait…, enfin me frissonnait…

Le silence résonnait…

Il vibrait des parois invisibles, assourdissant, furtivement rythmé, en quelques drôles de frôlements aléatoirement rythmé, en quelques étranges feulements…

Inquiétance… bizarrement familière…

Soudain, je la devinai !

Sur place, elle me figea !

Peu à peu, je la distinguais…

Déjà, elle me regardait…

Depuis longtemps, bien longtemps, bien, bien longtemps, avant ma venue sur cette terre lointaine, au milieu des eaux. Bien…, bien, avant ma venue sur la terre même, d’autres eaux… Un frisson mouillé, glacial…, me remonta tout du long du dos. Il me courba brusquement la nuque…, en quelque révérence, en quelque déférence.

Un vertige m’étreignit les poumons… Une tête, que dis-je ?

Elles étaient trois, trois en une, en un profil gauche, en une face et en un profil droit.

Lentement, sûrement, sidéremmant, elles m’envahissaient, elles me pénétraient en corps le plus profond du cœur, du corps, de l’âme.

Elles y réveillaient quelque très ancienne ancienneté, vieille, très vieille, très, très vieille connaissance, que je ne savais plus, de m’être oublié, et qui, jamais, au grand jamais, ne m’avait ignoré, à mon insu, à mon invu, à mes unes-bévues.

Une cloche tinta.

Imperceptiblement, progressivement, un tambour me frappa. Une cithare commença de chuchoter quelques phrases suaves, incompréhensibles…, elles me parlaient encorps, de futurs lointains en passés, que je croyais révolus, que je ne croyais plus.

Elles contaient les histoires sans paroles des temps de l’origine, origine qui ne cessait de fuir devant mes yeux, devant moi, me rejetant brutalement en arrière dans des transes archaïques, dans des danses perdues, dans des paradis dissolus.

Bientôt – ou plus tard, je ne sais décidemment plus – la cloche soudain carillonna, fougue violente.

Le tambour s’emballa, m’emballa, me déballa sur le sol même, face contre terre.

La flûte enfin apparût, stridences, pénétrances ultimes, enfonçant les stries, que le plectre de la cithare ne cessait de me creuser dans le corps. Au matin, à mon déveil, j’émergeais du temple obscur creusé à même le flanc de la colline.

J’en dévalais la pente.

Tête la première, je plongeais dans les vagues de l’eau vert émeraude de l’océan lointain…

Castelnau, le vendredi 19 décembre 2025.

Notes

  1. Longuement, langoureusement, verticalement ! Une génuflexion involontaire me fit toucher le sol dur et humide. Elle ne cessait de me regarder, tête immense, mystérieuse, dans le clair-obscur du fond de l’antre. Elle me fixait, me plantait, à genoux sur cet humus froid et brûlant à la fois. Elle ne m’épiait pas. Elle ne connaissait pas la peur. Elle reconnaissait la mienne. De cette douce et acre peur, qui me suintait tous les pores de la peau, m’écoulait les aisselles, me consumait la cervelle, me brouillait la perfide petite voix, qui en boucle, depuis si longtemps, depuis trop longtemps, m’imposait de la boucler, petite merde que je serais.
  2. Sur le Lingam dressé sur le côté, une main invisible cassa la noix de coco. Son lait coula, s’écoula, sperma, dans le Yoni. Le chant s’éleva alors…, bientôt m’envahit…, me parcourut. Je n’étais plus là, ou plutôt je n’étais plus que là ! Je n’étais plus à moi. Je n’étais plus moi. Abandonnant, abandonné, m’abandonnant, m’abandonné, m’abandon ! Je disparus. Je c’évanouis. Sans cesse, sans dessein, le perdu dévore le survivant l’entraînant avec lui chez les ombres.
Citer ce texte

Luc Diaz, « Sacré Graal », L’@psychanalyse, 28 janvier 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/luc-diaz-sacre-graal (consulté le JJ/MM/AAAA).

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