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La sublimation chez Freud (Figure de la psychanalyse, numéro 37, 2019/1)

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L’élaboration du concept

Des quatre destins de la pulsion, le plus significatif semble être la sublimation, dit Freud en 1929 dans Malaise dans la civilisation, l’objet et le but y sont transformés de telle façon que la pulsion sexuelle se satisfait dans une œuvre non sexualisée d’une valeur sociale ou éthique plus élevée : « La sublimation des pulsions est un trait particulièrement saillant du développement de la civilisation, c’est elle qui rend possible que les activités psychiques supérieures, scientifiques, artistiques, idéologiques, jouent un rôle tellement important dans la vie civilisée1. » Le passage de la pulsion, dans ce qu’elle a de trivial et d’animal, à l’élévation spirituelle, « spiritualisation » disait Nietzsche, et à la création d’œuvres d’art et de culture, dans la fascination qu’elles exercent sur l’homme, a interpellé les écrivains, les penseurs, les psychanalystes. Dans son Moïse de Michel-Ange, Freud se demande pourquoi il a été la proie d’une émotion si puissante. Dans toute œuvre d’art, il faut, dit-il, « que soit reproduit en nous l’état de passion, d’émotion psychique qui a provoqué chez l’artiste l’élan créateur ».

Le concept de sublimation est introduit par Freud en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité. Il associe d’emblée sublimation et pulsions partielles qui caractérisent les phases prégénitales de la libido. Il s’agit pour lui des pulsions prégénitales qui n’arrivent pas à s’intégrer dans l’organisation génitale adulte. Il existe donc une relation étroite entre les composantes perverses de la sexualité et la sublimation qui peut soulever certaines questions. « La troisième issue dans le cas d’une prédisposition constitutionnelle anormale est rendue possible par le procès de la “sublimation”2 », nous dit Freud, en dehors d’un destin vers la névrose ou la perversion. Freud utilise le terme de procès. La sublimation est un mot ancien, datant du XIVe siècle, dont l’étymologie latine, sublimare, signifie : élever. C’est un terme de chimie désignant une opération qui consiste à faire passer directement un corps de l’état solide à l’état gazeux pour le purifier, tout en conservant ses propriétés. Il était aussi utilisé en alchimie pour purger un corps de ses parties hétérogènes en le chauffant.

Ce terme a été, antérieurement à la psychanalyse, transposé au domaine de la purification morale par le biais de la littérature dès le XVIIIe siècle, Théobalde ou le fanatique : une histoire vraie, d’Heinrich Stilling, par exemple, publié à Francfort et Leipzig en 1785. Cet ouvrage relatait le récit d’une cure d’âme d’inspiration protestante d’une jeune femme célibataire par un pasteur, la délivrant d’une passion amoureuse. Freud fera de la sublimation un mécanisme de défense tardif, post-œdipien, qui s’affirme à l’adolescence dans toute son ampleur ; il est peut-être le dernier mécanisme de défense à se constituer au cours du développement psychosexuel. Il en fait une formation réactionnelle, ce qu’il écrira au pasteur Pfister dans sa lettre du 2 mai 1910, « Ce que vous appelez compensation est compris chez moi sous le concept de sublimation ou sous le concept semblable mais plus clair de formation réactionnelle3. » C’est une des questions

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majeures que pose la sublimation, une formation réactionnelle nécessite une grande énergie psychique pour maintenir à la fois le refoulement et le contre-investissement. Que la sublimation appartienne aux mécanismes de défense du Moi ouvre la discussion concernant les rapports entre sublimation et refoulement, peut-on conférer à la sublimation un statut identique à celui des autres mécanismes de défense excluant toute décharge d’énergie ? D’un point de vue économique, la sublimation conserve de la pulsion sa poussée et sa source, le but et l’objet peuvent subir un changement. Ne peuvent sublimer que les individus dotés d’une grande force pulsionnelle innée : « La pulsion sexuelle met à la disposition du travail culturel des quantités de force extraordinairement grandes et cela par suite de cette particularité […] de pouvoir déplacer son but sans perdre, pour l’essentiel, de son intensité4. » La sublimation modifie et déplace le but de la pulsion, qui de sexuel devient créateur et utile à la culture, à l’universel. Au lieu de la décharge, la sublimation met la pulsion au travail, en œuvre dans un processus liant, donc du côté d’Éros.

Cette œuvre, même si elle ne représente que la projection de fantasmes prégénitaux ou des pulsions partielles inutilisées de l’auteur, aura une réalité matérielle et sociale. L’accent qu’il met sur le rôle des pulsions partielles dans ce processus restera constant dans son œuvre, on le retrouvera dans son article de 1913 : « La prédisposition à la névrose obsessionnelle », où la pulsion de savoir qui donne l’impression de se substituer au sadisme dans le mécanisme de cette névrose n’est en fait qu’un rejeton sublimé, intellectualisé de la pulsion d’emprise. « Sa récusation, sous la forme du doute, occupe une large place dans le tableau de la névrose obsessionnelle », nous dit Freud5. En 1917, il étudiera le destin des pulsions anales et de leur sublimation dans « Sur les transpositions des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal ». Avant la phase du primat génital dans le développement de la libido humaine, il existe cette organisation prégénitale, dans laquelle le sadisme et l’érotisme anal jouent le rôle conducteur. Certains textes de Freud, comme celui de « L’homme aux loups » mettent en évidence une conception légèrement différente de la sublimation, l’articulant au refoulement : c’est-à-dire l’aptitude à sublimer tout au long de la cure, une fois le refoulement levé.

Dans le cas de « L’homme aux loups », une pulsion refoulée a été soustraite à la sublimation et est restée fixée à son objet sexuel originel, dit Freud, vers le père. Le jeune patient a été confronté de manière précoce avant la séduction par sa sœur à une scène primitive de coitus a tergo, première phase de l’enfance de ce patient qui verra se développer la phase de séduction avec le changement de caractère, la phase de phobie d’animaux où le loup représente le premier substitut du père jusqu’à l’initiation religieuse puis la phase de névrose obsessionnelle. Le rêve-clé, juste avant son quatrième anniversaire, de la fenêtre qui s’ouvre sur un arbre chargé de six loups blancs le regardant fixement livre à Freud le désir formateur de ce rêve, soit le désir de satisfaction sexuelle par le père, dans un érotisme anal. « Dans l’élaboration ultérieure de la scène primitive il s’était mis à la place de la mère et lui avait envié cette relation à son père. L’organe par lequel l’identification à la femme, l’attitude homosexuelle passive envers l’homme pouvait s’exprimer, était celui de la zone anale6 », illustrant la théorie sexuelle infantile du cloaque.

Il avait refoulé son homosexualité passive envers son père, mais l’introduction par la suite de son éducation de l’histoire sainte, lui permit de sublimer son attitude masochique envers le père. Il s’identifia dans un premier temps au Christ, en essayant de garder sa nouvelle sublimation à l’abri des apports dérivés des sources du refoulé, dit Freud. Plus tard, au moment de la puberté et sous l’influence positive de la rencontre avec un

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nouvel homme, le précepteur allemand, il se produira chez ce patient une nouvelle et meilleure sublimation du sadisme, le portant à s’enthousiasmer pour les uniformes et le libérant de son attitude passive masochiste. Dans Névrose, psychose et perversion, Freud dira à partir d’un cas d’homosexualité chez un jeune patient paranoïaque : « Le peu d’importance du père dans sa famille et un traumatisme sexuel humiliant quand il était tout jeune garçon avait concouru à pousser son homosexualité dans le refoulement et à lui barrer la voie de la sublimation7. »

Lors de sa théorisation sur le narcissisme en 1914, Freud distingue clairement deux notions, celle de la formation de l’Idéal du Moi et l’idéalisation, de celle de la sublimation, qui lui permet à nouveau de remettre en cause l’équivalence sublimation et formation réactionnelle. La sublimation est un processus qui concerne la libido d’objet dans un mécanisme de déplacement, éloignant du sexuel, alors que l’idéalisation est un processus qui concerne l’objet dont la nature va être exaltée sans changement. La formation d’Idéal augmente les exigences du Moi, elle agit le plus fortement, dit Freud, en faveur du refoulement alors que la sublimation représente l’issue qui permet de satisfaire à ces exigences sans amener le refoulement. Cet Idéal du Moi de 1914 préfigure le Surmoi qu’il définira en 1923. Les paranoïaques possèdent une fixation au stade du narcissisme. Freud a varié sur la nature de la libido sublimable. Dans les Trois essais, il soutient d’abord que seule la libido d’objet est sublimable, celle du Moi ne l’étant pas, puis dans le Moi et le ça de 1923, il présente l’énergie du Moi comme désexualisée et sublimée, capable de se déplacer sur des activités non sexuelles.

Il a considéré que la transformation d’une activité sexuelle en activité sublimée, requérait le passage par la désexualisation de la libido, par un retrait sur le Moi8. Mais Freud atténuera la portée de sa théorie sur l’aptitude à sublimer en écrivant dans « La morale sexuelle “civilisée” », qu’une certaine dose de satisfaction sexuelle paraît tout de même nécessaire, la sublimation ne peut complètement la transformer. Le degré d’insatisfaction sexuelle que peut supporter l’homme moyen est limité et la plasticité et la mobilité de la libido sont loin d’être complètes et équivalentes chez tous les hommes. Il reconnaît aussi que ce processus est trop pénible pour la plupart des patients. Cette quantité de libido sexuelle susceptible d’être sublimée présente une importance particulière dans le processus de civilisation. Freud le traite à plusieurs reprises dans son œuvre : dans « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » (1910), dans « Au-delà du principe de plaisir » (1920) et dans Malaise dans la civilisation (1929)9, où il écrit : « La sublimation des pulsions est un trait particulièrement saillant du développement de la civilisation, c’est elle qui rend possible que des activités psychiques supérieures, scientifiques, artistiques, idéologiques, jouent un rôle tellement important dans la vie civilisée10. »

La civilisation est construite sur le renoncement aux pulsions.

L’homme Freud et la sublimation

Freud n’était pas trop porté sur la musique mais plutôt sur l’art antique et la sculpture. Il le déclarait lui-même : « Je ne suis pas un vrai connaisseur d’art, mais un simple amateur […] Mais les œuvres d’art font sur moi une impression forte, en particulier les œuvres littéraires et

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les œuvres plastiques, plus rarement les tableaux11. » Il fut un bibliophile averti qui possédait plus d’une centaine d’ouvrages sur l’archéologie et passait de nombreuses heures à déchiffrer les hiéroglyphes, contempler des revues ou préparer devant le plan de la Rome antique ses futurs voyages « vers le Sud », dans une passion ou identification au célèbre archéologue Heinrich Schliemann, le découvreur de tombeaux qui déchiffrait les écritures anciennes et mettait à jour, strate par strate, les vestiges du passé. Le moulage de la Gradiva, « celle qui avance », de la nouvelle de Jensen inspirante pour Freud, sera acheté à Rome au musée Chiaramonti en 1907 et placé au-dessus du divan de son cabinet. « J’ai lu beaucoup plus d’ouvrages d’archéologie que de psychologie », confiera-t-il aussi à Stephan Zweig en 1931. Il sera aussi enterré avec le vase étrusque offert par Marie Bonaparte. Il débute sa collection d’objets antiques en 1896, année de la mort de son père, un an après la naissance d’Anna et l’arrêt de la sexualité conjugale. Le travail psychique qui s’amorce autour de la réalité inaltérable de la perte pousse à une transformation du moi, à un remaniement des objets internes ; ce qu’a très bien décrit Melanie Klein dans « Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-dépressifs ».

La question du deuil dans son lien à la sublimation n’a pas trop été abordée par Freud. Melanie Klein sera la première à reconnaître la valeur créative du deuil, la réparation constitue pour elle l’essence de la sublimation. Des moments « d’emballements pulsionnels » chez Freud, relevés par Michelle Moreau-Ricaud dans son ouvrage Freud et les objets mythologiques : Freud créateur, qui ont été mobilisés dans cette passion des objets antiques, seraient peut-être à entendre dans ce moment de deuil, mais aussi comme teintés de cette « coloration maniaque » relevée par Karl Abraham chez l’endeuillé12 ; dans cette observation de la recrudescence des désirs libidinaux au début du deuil. Freud était alors en abstinence. Dans ses travaux anthropologiques, Geza Roheim avait relevé une « explosion libidinale » dans les rites de deuil chez les primitifs. Tentative de ré-intrication pulsionnelle là où vient de se produire une déliaison, pour Martine Lussier dans son remarquable ouvrage : Le travail de deuil13 ; une recrudescence libidinale qui est au service de la vie psychique.

Ces mouvements libidinaux restent encore pour elle à approfondir dans la théorie psychanalytique. Didier Anzieu a aussi relevé l’incidence du processus de deuil lorsqu’il écrit : « Une des plus grandes contributions de Freud à la psychologie fut la découverte que la sublimation est le résultat d’un renoncement réussi à un but pulsionnel ; j’ajouterai ici qu’une telle réussite ne peut être obtenue qu’à travers un processus de deuil14 » ; il rappelle aussi que chaque situation de perte d’objet, dans le processus de croissance, donne lieu à la formation de symboles. La formation de symboles est liée à l’aboutissement d’une perte. Le symbolisme ou l’expression symbolique des fantasmes constitue, pour Melanie Klein, « la base de toute sublimation et de tout talent, puisque c’est au moyen de l’assimilation symbolique que les choses, les activités et les intérêts deviennent les thèmes des fantasmes libidinaux15 ». Ce symbolisme inconscient est un lien essentiel entre les fantasmes primitifs et la relation à la réalité. Hanna Segal soutient que l’œuvre d’art satisfaisante est le fruit de la réalisation et de la sublimation de la position dépressive, et que l’artiste soumet la mort à la vie en exprimant pleinement le conflit qui les oppose.

De même tous les artistes visent à l’immortalité, que leurs œuvres aient les chances d’échapper à la destruction et à l’oubli.

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Il y a chez Freud sa collection d’objets antiques mais il y a aussi et surtout son formidable élan créateur mobilisé dans ses recherches et sa théorisation de la vie psychique. Quand il quitte la théorie pour parler de sublimation, il se limite à deux domaines, la production artistique, Léonard de Vinci, le Moïse de Michel-Ange, Goethe et l’investigation intellectuelle dont la science représente la forme achevée ; la religion et la philosophie ne seront pour lui que des illusions. Décrire de manière métapsychologique la sublimation reste limité dans le domaine psychanalytique mais l’ouvrir aux productions de la culture la sort d’un simple concept psychanalytique. Cette science de la psychanalyse n’entre-t-elle pas non plus dans ce concept de sublimation ? Je travaille en ce moment avec un autre concept donné par Freud à plusieurs reprises dans sa préface aux Trois essais sur la théorie sexuelle, le terme d’Erweiterung, d’élargissement. Claude Rabant a relevé ce terme « d’élargissement », souligné et précisé par Freud dans les préfaces successives des Trois essais16, insistant sur le rôle joué par la spatialité et l’expansion dynamique dans la pensée freudienne : « C’est parce que l’étendue est la substance véritable de l’inconscient qu’elle construit par projection le monde où nous vivons, c’est-à-dire la dynamique des formes constituant ce qu’on peut appeler la culture ou, par un terme plus ancien et plus spinozien, l’Esprit humain17. »

Faire une analyse permet de réécrire son histoire, de gagner sur les zones sombres de l’inconscient qui nous agissent à notre insu. Elle permet d’élargir sa conscience, dans un mouvement d’ouverture et dans un mouvement dynamique constructiviste, d’élargissement d’unités ou d’espaces de plus en plus grands. Ce qui était refoulé peut être mis à jour, après avoir vaincu les résistances, disait Freud. Cela libère une énergie psychique qui était entravée par des digues et ouvre à ce « fonds primitif » décrit par Lou Andreas-Salomé et pressenti par les poètes, cette puissante énergie vitale créatrice qui jaillit de l’inconscient. La dissection analytique, comme le disait si joliment Lou Andreas-Salomé, est un travail de libération de l’intensité de la vie. Freud introduit cette notion d’Erweiterung dans les Trois essais, le concept de pulsion de mort en représentera une véritable extension, poussée jusqu’à la limite dans l’Au-delà du principe de plaisir. La sublimation ne sera pas réévaluée après l’introduction de sa notion de pulsion de mort. Nietzsche le considérera lorsque pour lui la sublimation résulte de l’« inhibition », en place de refoulement, et qui s’applique aussi bien aux pulsions agressives que sexuelles.

La civilisation est construite sur le renoncement aux pulsions, mais le destin de l’humain ne se confond pas avec le destin de ses pulsions. Le renoncement, Triebverzicht, relevé par Jean-Michel Hirt dans le travail de Freud, manifeste, pour la pulsion sexuelle, un autre destin que la destruction de l’objet. La sublimation est un processus au service de la construction de l’objet. Freud écrivait en 1914 à propos du Moïse : « Le renoncement à sa propre passion au profit et au nom d’une mission à laquelle on s’est consacré […] est la plus haute prouesse psychique qui soit à la portée d’un humain18. » Freud est resté bouleversé face à l’énigme de la sculpture de Michel-Ange, qu’il interprétera comme Moïse renonçant à briser les Tables de la Lois, retenant sa colère face à son peuple corrompu. Jamais aucune sculpture n’avait fait sur lui impression plus puissante. Freud lit dans le visage de Moïse un mélange de colère de douleur et de mépris qu’avait très bien décrit le critique Thode. Michel-Ange a immortalisé un moment de la vie de Moïse, celui de la descente du mont Sinaï où il vient de passer quarante jours et quarante nuits et où il a reçu de Dieu les Tables de la Loi. Mais il découvre et s’aperçoit que son peuple juif danse avec des cris de joie autour d’un veau d’or nouvellement créé. Michel-Ange saisit dans la pierre ce moment de tension extrême et d’hésitation dernière, celui du calme avant la tempête, juste avant de s’élancer, briser les Tables et déverser sa

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colère sur les renégats. Même si nous devons abandonner l’idée d’une telle interprétation, dit Freud alors qu’une polémique expliquait que cette sculpture devait faire partie d’un ensemble de six, donc statiques, il ne nous reste plus qu’à nous rallier, dit-il « à l’une des opinions qui voient dans le Moïse une création de caractère19 », un type de caractère d’une insurmontable énergie surhumaine maîtrisant le monde réfractaire. Renoncer n’est pas sublimer, même s’il y a une part de renoncement dans le processus de sublimation. « Celle-ci aboutit au déplacement du but de la pulsion, tandis que le renoncement pulsionnel paraît réclamer un sacrifice, celui de la force inhérente à la pulsion20. »

L’espace de sublimation

Dans le livre chevet de l’Occident, les Confessions de Saint Augustin, un versant de la solitude est abordé sur son mode positif, celui qui permet l’ouverture d’un espace de création et de sublimation ; ce temps de pause nécessaire pour laisser advenir du nouveau, de l’imprévu, l’Einfall, les propres voies intérieures de son désir, de son inspiration, un espace de liberté intérieure. Allongé sous le figuier et en profonde méditation envers lui-même, Saint Augustin se sépare d’Alipe, laisse le temps de jaillir ses larmes, une « pluie de larmes21 », dit-il, et de s’adonner à toute sa douleur. C’est dans ce temps de profonde affliction qu’il laisse venir les voix qu’il entend, lui commandant d’ouvrir les Épîtres de Saint-Paul. Saint Augustin éprouvera à l’ouverture du livre une expérience mystique qui dissipera toutes les ténèbres de ses doutes et le convertira à la foi. L’expérience mystique peut-elle être comprise comme processus de sublimation ? C’est dans cette traversée du deuil et de la douleur que du nouveau peut advenir. Melanie Klein avait pensé cette traversée du deuil et de la phase dépressive à l’origine du processus de création.

La sublimation est étroitement dépendante de la dimension narcissique du Moi. Laplanche et Pontalis22 rappelaient que l’on retrouve dans l’objet visé déplacé du but sexuel par les activités sublimées, le caractère de belle totalité que Freud assignait au Moi. Et dans cette ligne de pensée, Melanie Klein voyait dans la sublimation la tendance à réparer et restaurer le bon objet interne mis en pièces par les pulsions destructrices. Ce temps de « l’être seul » est un temps nécessaire pour ouvrir à l’inconscient, le temps de découvrir Autre, temps de silence que nous offrons à l’analysant sur le divan et qui permet l’ouverture à la sublimation et la création. Bruxelles a abrité le travail créatif d’Hergé qui s’est laissé imprégner et traverser par ses rencontres et son époque dont la guerre, produisant une œuvre à caractère universel. Il s’est ouvert à l’Asie et la Chine, à la suite de sa rencontre avec Tchang, sans savoir où cela le mènerait, où le mènerait aussi l’encre noir profond du Lotus Bleu, sans deviner, disent ses biographes, une capacité nouvelle, « celle d’être ému par le monde, par l’humanité, de se sentir remué depuis le tréfonds par la gravité des hommes, de leurs souffrances et de leurs espérances23 ».

Hergé aime la Chine, dans sa culture et sa philosophie, qui lui ouvre intimement la voie de la profondeur.

La création littéraire serait-elle à rapprocher de l’improvisation ? L’improvisation, en musique, suppose un pré-texte, une grille préexistante, souvent structurée en boucle et sur lequel un travail de répétition permet de faire jaillir de nouveaux accords. L’improvisateur doit savoir y faire avec l’Autre de la grille, tout son art réside là. Mais sur cette grille, ne se joue pas seulement la question du déchiffrage qui pourrait s’enferrer dans l’aliénation, elle

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contient aussi le vide, le silence, le silence de l’Autre sur lequel le soliste peut faire ses accords, un silence dont l’accueil permet la séparation. Les enjeux d’aliénation-séparation se retrouvent aussi dans l’espace de la création musicale, comme dans toute capacité de création et de pensée. L’artiste est celui qui s’approche et se risque au plus près de cette zone du vide central et de la Chose, ce lieu où se situe aussi la jouissance et où s’origine la sublimation. Lacan avait mis l’accent sur ce vide et son effet d’appel, un vide moins à remplir qu’à contourner, pour le cerner et le voiler. « Dans l’improvisation musicale, l’Autre devient ici les accords de la grille, dont le soliste va se saisir pour cerner musicalement Das Ding, l’inentendable24 », écrit F. Vinot à partir du témoignage du contrebassiste Henri Texier, soulevant ainsi la dimension d’une quête d’inentendable au sein même de l’improvisation, un inentendable à fonction éminemment structurante. Lacan avait parfois utilisé la métaphore de la partition, nous dit F. Vinot, notamment pour y aborder la surdétermination de tout discours. La psychanalyse est le lieu où peut s’écrire non la partition mais la grille inconsciente sur laquelle l’analysant improvise sans le savoir. L’improvisation pose ainsi la question du rapport du sujet à son pré-texte symbolique. Quels seraient les rapports de la création à ce prétexte ? C’est un champ ouvert sur la question théorique de la sublimation, encore lacunaire dans la pensée psychanalytique.

RESUME

La sublimation est une transformation de la pulsion sexuelle, dont la force peut alors se diriger, dans un véritable « travail de la pulsion » vers des buts autres, élevés et valorisés par la société. Ce texte aborde d’abord le parcours d’élaboration de ce concept dans l’œuvre de Freud, qui lui permettra d’étendre le champ de la psychanalyse à l’œuvre d’art et à la création littéraire. Il ouvre ensuite sur l’homme Freud dans ses rapports personnels à la sublimation, ainsi qu’à l’espace de création et ses rapports à l’inspiration, à l’improvisation.

MOTS-CLES

Sublimation, pulsion sexuelle, pulsions partielles, art, civilisation.

SUMMARY Freudian sublimation

Sublimation is a sexual instinct transformed, whose strength is able to go, in a veritable work on other scoring, high and favorite by the society. This text interest firstly the elaboration of the concept in Freud’s work, which can extend psychoanalysis for art and literary creation. After, open to the man Freud in his own affinity with sublimation, and space of creation with contact with inspiration, improvisation.

Sublimation, sexual instinct, half instinct, art, civilization.

Notes

  1. Monique Lauret, psychiatre, psychanalyste, Toulouse. Texte réécrit d’une intervention faite aux Journées d’Espace analytique Belgique, Symptôme, sublimation et fins de cure, le 7 octobre 2017.
  2. S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, Points, Essais, 2010, p. 96.
  3. S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, dans OCF, VI, Paris, Puf, 2006, p.176.
  4. S. Freud, « Lettre de Freud au pasteur Pfister », du 2 mai 1910.
  5. S. Freud, « La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des Temps modernes », dans La vie sexuelle, Puf, 1972.
  6. S. Freud, « La prédisposition à la névrose obsessionnelle », Revue Française de Psychanalyse, tome III, n° 3, 1929, p. 437-447.
  7. S. Freud, « L’Homme aux loups », dans Cinq psychanalyses, Puf, 1984, p. 383.
  8. S. Freud, « Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité », dans Névrose, psychose et perversion, Puf, 1973, p. 275.
  9. D. Anzieu, « Préface », dans D. Anzieu (sous la direction de), La sublimation, Les sentiers de la création, Paris, Éditions Tchou, 1979, p. 18.
  10. Ibid., p. 30.
  11. S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, Points, Essais, 2010, p. 96.
  12. S. Freud, Le Moïse de Michel-Ange, Paris, Gallimard, 1933,
  13. K. Abraham, lettre à Freud du 13 mars 1922, dans S. Freud, K. Abraham, Correspondance 1907-1926, Paris, Gallimard, 1969, p. 333.
  14. M. Lussier, Le travail de deuil, Paris, Puf, 2007.
  15. D. Anzieu, « Préface », dans D. Anzieu (sous la direction de), La sublimation, Les sentiers de la création, op. cit, p. 20.
  16. M. Klein, « L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi », dans Essais de psychanalyse, Payot, 1968, p. 264.
  17. S. Freud, « Trois essais sur la vie sexuelle », op. cit., p. 66.
  18. C. Rabant, Métamorphoses de la mélancolie, Paris, Hermann, coll. « Psychanalyse », 2010, p. 28.
  19. S. Freud, Le Moïse de Michel-Ange, op. cit., p. 118-119.
  20. Ibid., p. 11.
  21. J.-M Hirt, « Le renoncement, une prouesse psychique ? », Colloque d’Espace analytique « Une civilisation en souffrances – Fraternité et violence », Toulouse, 3 décembre 2016.
  22. Saint Augustin, Confessions, Livre VIII, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classique », 1993, p. 288.
  23. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, Puf, 1967.
  24. T. Smolderen, P. Sterckx, Hergé – Portrait biographique, Paris, Casterman, 1988, p. 100.
  25. KEYWORDS
  26. F. Vinot, « Penser la psychanalyse avec le jazz »,« Improviser en psychanalys(t)e », Cliniques méditerranéennes, n° 39, 2016, p. 14.
Citer ce texte

Monique Lauret, « La sublimation chez Freud (Figure de la psychanalyse, numéro 37, 2019/1) », L’@psychanalyse, 13 juillet 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/monique-lauret-la-sublimation-chez-freud-figure-de-la-psychanalyse-numero-37 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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