Kiosque

Note de lecture sur « La pulsion muette » de Jean-Christophe Contini

4 min de lecture · 2 pages dans l’original Partager

Préface de Joseph Rouzel

Le livre de Jean Christophe Contini témoigne, avec un rare courage, du parcours personnel d’un analyste. Le devenir analyste ne doit pas au hasard mais à la rude confrontation au réel de la vie, dans un cheminement solitaire, singulier, fait de travail personnel et de lutte intérieure contre cette « muette » pulsion de mort qui habite tout un chacun jusqu’au cœur même du désir, mais qui chez certains les condamne à une partie perdue d’avance, comme le disait Lacan. Dans cette partie à trois : sujet, savoir et sexe.

Refuser une partie perdue d’avance relève de la force du désir et du courage de la vérité. Le langage avec sa structure préexiste à l’arrivée au monde de chaque sujet. Ce dernier va s’y inscrire, s’y structurer et s’y développer, empruntant les signifiants premiers au lieu de l’Autre pour articuler une chaîne signifiante, l’inconscient. Le réel d’une constellation familiale préexiste aussi à l’arrivée au monde d’un sujet, il ne peut que le subir. Certains enfants se trouvent d’emblée plongés dans une « maison des fous », des petites folies privées parentales, négligeant cet autre nouveau, ses besoins et ses désirs. Les petites folies privées disséminant haine, répression et vociférations constantes condamnent un enfant à la solitude intérieure. Le dehors, l’ailleurs, les figures Autres rencontrées alors pourront servir d’appui symbolique nécessaire au lent processus de subjectivation d’un sujet ; mais la rencontre extérieure est aussi porteuse de tuché, de mauvaise rencontre pouvant faire basculer un destin. La mauvaise rencontre dont témoigne Jean Christophe Contini est celle de l’abus sexuel que peut subir un enfant à l’âge de neuf ans, effraction brutale qui a entraîné chez lui clivage, dissociation, effondrement narcissique et dépression. De nombreux enfants et adolescents sont abandonnés à eux-mêmes sur le difficile parcours du chemin d’humanisation. Ils sont volés de leur propre espace d’intimité, du vivant créatif des relations humaines, de l’accès à la découverte de leur sexualité, de l’accès au symbolique. L’enjeu du développement psychique est l’objectalisation, pouvoir investir libidinalement ce que l’on appelle en psychanalyse une relation d’objet à un autre différent de soi, qui puisse ouvrir à l’enrichissement subjectif réciproque dans l’altérité et dans une génitalité devenue adulte. La véritable rencontre amoureuse permettra plus tard de créer une personnalisation nouvelle, elle élargira alors les limites du moi, donnant au sujet l’occasion de se découvrir autre en ouvrant à un advenir dans la temporalité. Le deuxième enjeu du développement psychosexuel est l’accès à la sublimation des pulsions sexuelles œuvrant à la culture, la créativité et la civilisation. La notion de création est centrale, rappelait Lacan dans son séminaire L’Éthique de la psychanalyse, non seulement dans le motif de la sublimation, mais dans celui de l’éthique au sens le plus large.

Il existe dans toutes les relations enfant-adulte dans lesquelles s’établit un transfert à un autre supposé savoir ou transmettre : professeur, prêtre, thérapeute ou père, un risque d’abus de pouvoir, trahissant le sens profond de la transmission humaine et spirituelle. L’interdit est la condition de la possibilité de structuration.

La question de l’enfant abusé recouvre la question du traumatisme, suite à un événement qui met son intégrité physique ou psychique en danger. Le terme d’abus assez large peut concerner les violences de toutes sortes, les maltraitances, les négligences, les manques et les carences jusqu’à la question de l’abus sexuel, véritable violence active et prédatrice sur le corps de l’enfant. Cette dernière violence provoque un excès d’excitation qui déborde les capacités psychiques de défense, ce que l’on appelle en termes freudiens, une rupture du pare-excitation ; par irruption du réel sexuel, non représentable et non symbolisable à ce moment-là. Les violences sexuelles sont des actes extrêmement destructeurs qui vont avoir des effets sur la maturation et le développement de l’enfant. Disqualifié dans ses besoins les plus fondamentaux en tant que sujet désirant, l’enfant peut devenir un handicapé psychique voire un naufragé psychique selon le terme de Ferenczi. Le trauma a ceci de particulier qu’il détruit le sens, « plus rien n’a de sens » disent souvent les victimes. Le sujet est acculé à une passivité radicale, il n’est plus que l’objet-chose d’un autre, dans une véritable expérience de non-existence, qui risque de se répéter dans ses nouvelles rencontres amoureuses. Il se constitue une sorte de trou psychique qu’il faudra délimiter pour ne pas être envahi par la folie. Un trou dont le bord peut être délimité par la lettre qui se fait littoral, comme le dit Lacan dans « Lituraterre ».

La réalité psychique est issue de la conjonction entre l’acte subi et sa traduction interne, la « réécriture intérieure » qui se fait secondairement, en après-coup. C’est une reconstruction psychique dont la dimension subjective s’origine dans une configuration fantasmatique où la culpabilité fait le lien entre l’histoire personnelle et l’événement subi. Être sadisé pousse à la mélancolie, ce que Jean Christophe déplie dans le livre, mais la pulsion de vie peut pousser aussi l’enfant et l’adolescent au désir de survivre, à la transformation, à la sublimation. C’est l’amour, la reconnaissance de l’autre, le soin donné à la vie psychique qui permet de la nourrir et de lier ensemble les forces de déliaison de cette muette pulsion de mort du côté de la symbolisation, du côté de la vie. C’est la déficience symbolique qui est grave, rappelait Lacan dans son deuxième séminaire en 1954-55. L’écriture, cet appareil opérant de civilisation, permet de symboliser, transformer les effractions traumatiques du réel et de la jouissance de l’Autre. Si le langage est premier, l’écriture rend compte de la structure intime des choses, elle peut permettre de fixer le cri primaire jaillissant par surprise. L’écriture, Jean Christophe Contini en use avec grâce jusqu’aux confins de la poésie.

Monique Lauret

Citer ce texte

Monique Lauret, « Note de lecture sur « La pulsion muette » de Jean-Christophe Contini », L’@psychanalyse, 15 août 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/monique-lauret-note-de-lecture-sur-la-pulsion-muette-de-jean-christophe-contini (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…