Textes

D’Hypnos…

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Castelnau, le samedi 12 décembre, 2020.

Bonsoir à vous,

En ces temps si vivement incertains, quelque envie de vous parler, du moins de parler de nous, c’est-à-dire, déjà, quelque peu de moi, depuis mes derniers vagabondages…

De nous parler encorps, c’est-à-dire de vous écrire…, de vous écrire quelques feuillets, en ces temps si “drôlement” confinés, qui n’en finissent pas… qu’ils n’en finissent pas…

Vous donner quelques nouvelles depuis mon praticable, de ce que la covid-19, depuis sa fracassante entrée en scène, m’y emporte, m’y surligne, m’y met à vif, m’y met à mal… Comment en vous dépatouillez-vous, vous-mêmes ? Nous ne mesurons pas encorps la profondeur, quantitative et qualitative, de l’impact, qu’elle a et qu’elle aura sur notre souffle, au propre comme au figuré de la psyché. Quelle merde !, si vous me passez l’expression.

Quelle époque !, où l’on doit peut-être moins se méfier de l’in(pré)visible à couronne, et des potentiels porteurs dudit, c’est-à-dire de ma prochaine comme de moi-même, que du doigt de l’État qui les pointe dans le gant du policier, si ce n’est plus…

Je ne sais pas vous, mais personnellement, professionnellement, les poignées de mains, inaugurale et finale d’une séance, commencent à sérieusement me briller de leur absence. Persistent encorps, parfois, quelque esquisse d'un début de tendre la main, tendre. Pas seulement par pur réflexe.

Le plus souvent, c'est de l'impulsion de la rencontre, de l'allant vers l'autre, le petit autre, que jaillit l'étincelle. Cela peut prêter à interprétations.

L’on peut préférer les divagations.

Toucher le corps de l’autre en quelque ersatz, qui sait, de quelque induction hypnotique, en quelque ersatz de rites de passages, de mondes à leurs franges, aux rives de l'oubli de l'oubli, puis des rives de ces franges à leurs mondes, aux rives de l’oubli. Être avalé par la Nuit, m’oublier, Moi oublié, puis être enfanté par la Nuit, ne plus m'oublier et s'oublier.

Dès lors, que l’on soit en place d’analysant, ou d’analyste, que pouvons-nous plus ou moins supporter de ces absences, que nous impose la potentielle présence d’un coronavirus n°19 ? Cela ne m'est enfin qu'affaires d'au cas-par-cas.

C’est-à-dire de transfert, c'est-à-dire encorps d'une séance sur l'autre. Cas-par-cas de déséquilibres divers et délicats, quant aux conditions d'un suffisant péril encorps nécessaire. D’un praticable péril, plus ou moins acceptable, tolérable, de la part des deux protagonistes d’un transfert, sans oublier d’oublier la Dritte Person.

J'éprouve euphémiquement quelque gêne, à me mettre un masque devant la bouche et les narines. Angoisses constrictives d’un manque d’air, au sens propre, comme au figuré de la figure.

Qui sait, peut-être, d’un ne plus pouvoir mordre.

Encorps, d’un ne plus pouvoir être rythmé, au décours des séances, de quelque soudaine et profonde respiration, encorps inespérée. De quelque apnée inopinée, consentie, quant à elle, fût-ce à l’insu de mon plein gré.

Quant à ne plus pouvoir regarder l'esquisse d'un sourire… Les yeux sourient plus profondément encorps, que les lèvres. À l'instant de la rencontre dans la salle d'attente, c'est peut-être plus qu’un simple croisement de regards, qui y opère. Cela pourrait encorps tenir lieu d’un face-à-face, où l’on se salue, l’on se tient la main, les yeux dans les yeux, prélude à quelques pas de côtés incertains, qui ne s’atteignent que d’aventures.

Quelques pas de danse…

Être éprouvé de quelque désir.

Tenter de ne point céder dessus.

Désir de (se) serrer encorps la main, et pas seulement pour solde de tout conte.

Ne serait-ce qu’à la fin d'une "dernière" séance, ou à celle de l'annonce d'un temps de deuil...

Qu'est-ce qui y passe, trépasse, repasse ?

Transfère ?

Lorsqu’en fin, l’on se retouche et que l’on s’interpénètre, après s’être interprété.e.s, entreprêté.e.s, ou non, après avoir dansé, ou non.

Depuis ma petite expérience covidienne, l’insistance d’une pressante présence d’une poignée de main finale, me sous-occupe pas mal durant certaines séances. Cela peut encorps prêter à interprétations.

Peut-être quelque désir d’une marque de scansion. Voire quelque désir de sépulture décente.

Et/ou, qui sait, celui d’une paradoxale sortie au jour, qu'aura permise une analyse.

Me souvient une poignée de mains à la fin d’une séance “dernière”. Il y a peu.

J’ai pastout gardé.

Tout en serrant une “dernière” fois cette main, le long de mon avant-bras, je me suis senti « en » rendre, et « en » reprendre, tout même, encorps, quelque peu. Par les yeux.

Différemment.

Semblablement.

Inquiétantes, étonnantes, familières, étrangetés.

Je serre encorps des mains en mon praticable.

Quelquefois…, quand le temps nous y prête.

En ces temps dérogatoires, de ces attestations que je ne cesse de signer, par crainte des policiers décomplexés d’un État décompliqué : « C’est pourtant simple, vous n’avez qu’à traverser la rue !, en respectant les gestes barrières, bien entendu, et les condésignes policières, mal entendues. »

“Est-ce que ce monde est sérieux ?”

En ces temps difficiles, resteraient bien, quand même, quelques principes, sanitaires, salutaires, pour pouvoir, déjà, nous demander pourquoi nous y dérogeons… Quant aux protocoles… hygiéniques !

Quant à la norme et ses procédures…

Qu’avons-nous fait lorsque nous avons coupé la tête du roi ? Aujourd’hui, c’est Louis XIV qui est de retour.

Putain de retour du refoulé de : « L’État, c’est moi ! ». Un État lisse, lissé, polissé, policier.

Un État curalisé, un État de cour, ou plutôt de basse-cour. Le protocole est désormais roi.

Le protocole, c’est encorps de savoir le nombre et la profondeur de courbettes, dont l’on devra s’acquitter devant un tel ou une telle. Le protocole, c’est de la discrimination criminelle. Ne parlons pas de l’étiquette.

Le protocole c’est ce qu’on colle en premier, devant. L’arbre qui tue la forêt.

Il est urgent de relire le témoignage de Masao Yoshida, le directeur, aujourd’hui décédé, de la centrale nucléaire de Fukushima, devant la commission d’enquête gouvernementale, qui lui reprochait à demi-mots de ne pas avoir suivi les protocoles. Il y disait en substance que les protocoles, c’est juste pour les incompétents, qui désespèrent de pouvoir tout prédire.

Le réel, c’est l’imprédictible, l’illisible, hormis quelques petites lettres de la science…

Elles nous permettent d’en savoir toujours plus du vivant. Encorps rien de la vie.

J'ai encorps lu « avec » Toni Morrison, La prochaine fois, le feu, de James Baldwin.

Indispensable.

Racisme et sexisme sont intrinsèquement liés.

Les dissocier, c’est répéter encorps cette criminelle discrimination qui les fonde. Nous sommes tou.te.s si autohypnotiquement fasciné.e.s, plus que jamais, sans doute, dans les histoires de notre espèce, par Un phallus blanc – pléonasme ? – .

So Moby Dick soit-Il..., et « Dick », Elle-même...

Quelque poésie pour conclure.

Celle de Pier Paolo Pasolini, celle de ces notes en vers et en prose, pour "son" film La rabbia (La rage) de 1963, récemment parues aux éditions Nous. Sous des images de "Libération du Togo", Pasolini écrit : Gens de couleur, c'est dans la dignité que l'homme n'a pas de couleur.

L'unique couleur de l'homme est dans la joie de se confronter à sa propre obscurité.

Incorrigiblement, je ne résiste pas à vous en passer quelques autres. Je sais bien que la lutte des classes n'y suffit pas. Elle y contribue, tout de même, un petit peu, non ? À notre malaise dans la culture.

La classe propriétaire de la richesse.

Parvenue à une telle familiarité avec la richesse, qu'elle confond la nature et la richesse.

Si perdue dans le monde de la richesse qu'elle confond l'histoire et la richesse.

Si touchée par la grâce de la richesse qu'elle confond les lois et la richesse.

Si adoucie par la richesse qu'elle attribue à Dieu l'idée de la richesse.

En ces temps obscurs, l’étude reste notre seule lumière.

Les divagations, nos seuls chemins, délicieusement incertains…

take a walk on the wild side1…

… … and then he was a she… …

Douces pensées à vous…

Luc Diaz

Notes

  1. Lou Reed, Walk on the Wild Side, Album Transformer, prod. par David Bowie et Mick Ronson, RCA, 1972.
Citer ce texte

Luc Diaz, « D’Hypnos… », L’@psychanalyse, 6 janvier 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/luc-diaz-d-hypnos (consulté le JJ/MM/AAAA).

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