Pas encore traversé.1
« Un bateau est utile pour traverser une rivière mais une fois la traversée effectuée, il n’est pas nécessaire de poursuivre sa route en emportant le bateau sur ses épaules. »
Swami Shankarananda Giri, maître du Kriya Yoga
« Quand le pire franchit un certain seuil, il faut bien réinventer le monde. » Alexandre Jardin, Des gens très bien.
C’était une belle journée d’été il y deux ans. Nous avions décidé avec quelques collègues, sur une idée d’Agnès Benedetti, de nous retrouver chez moi, autour de la piscine, pour évoquer divers ouvrages ou articles que les uns et les autres avions commis. Un cercle littéraire en quelque sorte, bon enfant et ouvrant à des discussions à bâton rompus. Il y avait là Agnès Benedetti, Tina Tore, Claire Lecoeur, Geneviève Rouzel, Marie-Annick Moutouh, Monique Lauret que je ne connaissais pas encore, Jacques Cabassut, Christian Soupène et moi-même. Après le repas nous avons ainsi laissé driver les lectures, commentaires et échanges d’idées. Je ne sais plus par quel hasard, qui parfois fait bien les choses, nous en sommes venus à parler du Yi King, Le livre des mutations. Toujours est-il que Geneviève a été chercher l’ouvrage de Richard Wilhem et des pièces de monnaie pour procéder à un tirage. Dans la foulée j’ai demandé à Monique qui est férue en la matière quel hexagramme pourrait représenter la période difficile que nous vivons : Le 64 m’a-t-elle répondu, « Pas encore traversé »… Composé de deux idéogrammes, Wei, qui renvoie à une négation, ne pas, ou ne pas encore ; et Ji qui signifie traverser un cours d’eau, aider, secourir, soulager. Nous sommes donc au bord du fleuve, ce fleuve de l’histoire, la grande histoire, avec une grande H comme dit l’autre, mais aussi l’histoire de chacun, qu’il s’agit de traverser pour poursuivre notre chemin d’humanité. Mais pour le moment nous n’avons pas encore traversé. Moment de mutation s’il en est.

La naissance de l’œuvre.
En 1883 Henry Holiday, peintre préraphaélique du XIX ème siècle présente une toile « Dante et Béatrice. » Le tableau met en scène leur dernière rencontre. Béatrice arrive accompagnée de deux amies sur le quai de l’Arno. Dante qui a presque traversé le pont Santa Trinita, s’arrête et pose sa main droite sur le parapet et la gauche sur son cœur. Quelques années plus tôt lors d’une fête, leurs regards se sont croisés. Dante avait neuf ans, sa mère venait de mourir. Il est tombé amoureux de Beatrice Portinari. Boccace le premier biographe de Dante précise qu’« encore qu’il ne fut qu’un enfant, il reçut en son cœur avec tant d’amour la belle image de Béatrice, que depuis ce jour, jamais, tant qu’il vécut, il ne s’en départit ». Lors de cette dernière rencontre le temps a passé. Béatrice est mariée à Simone de Bardi. Dante a épousé Gemma Donati. Béatrice drapée dans une belle robe jaune, est entourée de deux amies. Elle regarde droit devant elle. Les deux jeunes filles qui l’accompagnent interrogent Dante du regard. Dante ne quitte pas des yeux Beatrice. Daniel Arasse, critique d’art éclairé, nous a appris à chercher le détail dans un tableau2. Il s’agit de remarquer que Beatrice tient dans sa main gauche un œillet. L’œillet qui nous fait de l’œil, fleur du poète et de l’amour. Beatrice aime Dante, mais elle ne peut le lui dire. Dante ne traversera pas le pont. Il n’ira pas rejoindre sa bien-aimée. Il rentre dans sa chambre et commence à rédiger la Vita Nuova. En voici l’incipit : « Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer. »
Quelques temps plus tard Béatrice meurt. Mais dans La Divine comédie, c’est Beatrice qui lui sert de guide. C’est de ce ratage de la rencontre - de cette décoïncidence, comme le dit François Jullien - , de ce « pas encore traversé » que nait l’œuvre.
« Psychologie des foules et analyse du moi » (1921)3, Freud précise que : « L’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale, ou psychologie des foules, qui peut bien à première vue nous paraître très importante, perd beaucoup de son acuité si on l’examine à fond ». Donc le « pas encore traversé » concerne autant le social et le collectif, que l’individuel et le subjectif. Pas encore traversé dans le social
Moment de rupture, de transition, juste en amont de la traversée. « Nous sommes dans une situation de rupture, comme la transition entre l’URSS de Gorbatchev et la Russie d’Eltsine. Nous sommes exactement à ce moment de rupture. Il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne s’apaisera. » C’est ce que déclare Sergueï Pougatchev, l’un des oligarques de l’ère Eltsine. Oligarque de la première heure, propriétaire d’une banque dès 1991, Sergueï Pougatchev s’est hissé au plus haut des milieux économiques russes avant d’en être chassé par Vladimir Poutine à partir de 2010. Il a été l’un des artisans de la nomination du président russe comme successeur de Boris Eltsine - après avoir largement contribué à faire réélire ce dernier en 1996. L’oligarque et sa famille ont jadis été les voisins des Poutine à Moscou. Il dit se ranger aujourd’hui parmi les « principaux ennemis » du président russe, aux côtés d’Alexeï Navalny et de Volodymyr Zelensky.
Évariste4 dans le numéro 1012 de Respublica, file la métaphore géologique. « Sur le plan géologique, nous ne savons pas vers quel supercontinent la tectonique des plaques nous entraînera : vers l’Amasie, vers la nouvelle Pangée ou la Pangée prochaine ? Mais nous savons qu’il y a une dérive des continents qui modèlera différemment la situation des continents entre eux dans un temps futur, pour évacuer un surcroît de chaleur ! Filons la métaphore. Sur le plan politique, ne vivons-nous pas les effets d’une tectonique des plaques analogue ? Si oui, plus rien ne sera comme avant dans ce mouvement inexorable ! Et comme le temps de l’histoire est incommensurablement plus rapide que le temps géologique, les modifications visibles par le plus grand nombre seraient infiniment plus rapides que les changements géologiques ! » Donc pas encore traversé…
Pas encore traversé dans le subjectif.
Pas encore traversé, cette patiente, au bord de son fantasme. Au début de la cure, il y a quelques années, elle pousse la porte de mon cabinet, ayant oublié qu’elle s’ouvre vers l’extérieur. Elle pousse, pousse et rien ne s’ouvre ; elle en conclue que je suis absent et que je l’ai laissée tomber. « On laisse tomber un enfant », même structure que l’assertion célèbre de Freud sur le fantasme5. Je n’y aurais pas prêté attention si le signifiant n’avait cessé d’insister tout au long de la cure. Ses parents, bohèmes baba cool, l’ont laissée livrée à elle-même toute son enfance, et au moment de leur divorce, alors qu’elle avait à peine 5 ans, l’ont laissé tomber. Son frère il y a quelques années, s’est laissé tomber d’un pont, c’est comme cela qu’elle l’énonce, il n’a pas sauté, il s’est laissé tomber. Ce frère dont elle était si proche, à qui elle collait, d’un an plus jeune, avec lequel elle avait grandi à la séparation des parents, cette autre partie d’elle, l’avait lui aussi laissée tomber. Depuis elle cherche à rencontrer des hommes qui chaque fois, au bout de quelques mois d’aventure amoureuse, la laissent tomber. Elle ne comprend pas pourquoi. Elle voudrait une relation qui dure, mais ce qui dure et se répète douloureusement c’est ce « laissé tomber ».
August Aichhorn en 1925 fait une série de conférences pour rendre compte de sa mission d’accueil de jeunes délinquants et asociaux que lui a confié la municipalité de Vienne. Il mobilise alors un terme de la langue allemande pour désigner ces jeunes « Verwahrloste Jugend ». C’est le titre du recueil de ces dix conférences, préfacées par Freud. En allemand le mot Verwahrlost signifie : « à l’abandon, en friche, négligé, délaissé, laissé tomber ». Il peut s’appliquer tout autant à un jardin, une maison, qu’un être humain. Le verbe auquel il renvoie, « bewahren », signifie « protéger ». Le jeune « verwahrlost » a donc subi un déficit de protection, une négligence, à un moment de sa jeune vie. Les adultes qui avaient en charge son éducation l’ont laissé en plan, laissé tomber. Mais notons que le mot charrie un double sens, passif et actif : non seulement « être laissé tomber », si l’on peut dire, mais encore « se laisser tomber.» Bref le sujet est impliqué dans ce « laissé tomber ». Nous sommes dans l’immédiate après-guerre, beaucoup de pères sont morts ou retenus dans des camps de prisonniers ; nombre de mères se retrouvent seules à élever les enfants. Mais Aichhorn cependant ne prend pas le « laissé tomber » sur la voie passive de la victimisation. Ce qu’il vise c’est à mobiliser ces jeunes sujets dans leur histoire. C’est donc dans l’articulation à l’Autre que le sujet se vit comme laissé en plan. Aïchhorn exhausse le terme de « verwahrlosung » au rang d’un véritable concept. Sous sa forme d’adjectif Freud en fait usage lorsqu’il parle du personnage de Shakespeare, Richard III. Il écrit que ce personnage est « verwahrlost », c’est à dire négligé, mal fichu. C’est un point que Paul-Laurent Assoun n’a pas manqué des souligner. 6
Le message chiffré du symptôme est intrinsèquement lié au fantasme fondamental qui se présente comme une formulation langagière, l’inconscient étant structuré comme un langage, selon la fameuse formule lacanienne. Le fantasme forge une articulation signifiante, c’est une formule. Il se présente comme une phrase, à l’instar d’Un enfant est battu. La traversée du fantasme chez cette patiente, n’a pas encore opéré. Traversée qui la conduirait à « épouser son destin », selon une belle formule que j’emprunte au poète Joe Bousquet. Comment passer du « être laissé tomber » à « se laisser tomber » ? C’est-à-dire faire du symptôme son affaire et réactiver ce qui à l’origine fait trauma pour chacun de nous ? Le fantasme fait écran à ce trauma primordial qu’il recouvre du voile - pas toujours pudique - d’une fiction. Tant que la cause est du côté de l’Autre le sujet est joui par la méchanceté, la malignité, la cruauté d’un Autre qui lui veut du mal, qui le laisse tomber et jouit de sa chute répétitive. Le travail de la cure amène à ce point où le sujet est convoqué dans son conatus, comme dit Spinoza, cet « effort pour persévérer dans son être ». Mais pour persévérer dans son être il faut bien sortir de l’aliénation, car « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables », affirme Jacques Lacan en ouverture en 1965 de son séminaire consacré à L’objet de la psychanalyse.7 Alors cette patiente n’a pas encore traversé. Elle est au bord de la rivière. Elle commence à se demander ce qu’elle fabrique, qu’est ce qui en elle la pousse à cette répétition infernale dont elle jouit. Bref elle tente de répondre à cette question que François Tosquelles ne cessait de nous renvoyer et qu’il nous a laissée en héritage : « Et moi qu’est-ce que je fous là ? »
Traversée du fantasme
Le sujet, à son entrée dans le monde, est pétrifié par l’Ilflosigkeit, le désaide, le désarroi, le laissé tomber. Sa rencontre avec un réel sans foi ni loi et avec l’énigme du désir de l’Autre, suscite son effroi et son angoisse. « Il n’y a pas d’autre entrée pour le sujet dans le réel que le fantasme. », assure Lacan. 8 Le sujet a d’abord été l’objet de l’Autre, sa chose. Le fantasme présente alors une tentative de faire pièce à cette chosification, à travers un objet qui n’existe pas, l’objet @ de Lacan, à ce qui vient ainsi entamer le sujet. D’où le mathème du fantasme : $<> @. « …cet objet vient sustenter le sujet au point même de sa défaillance (défaillance normale liée au signifiant) et condense son être de jouissance comme reste (chute) de la division subjective. Cet objet a dans la formule fonctionne comme un leurre (la carotte) face au sujet. »9 On pourrait alors penser à l’horizon de la cure la traversée du fantasme comme assomption de la castration qui permet de développer un certain savoir-y-faire avec le symptôme. On trouve la thèse de la traversée du fantasme dans le Séminaire XI, en 1964. Lacan la conçoit surtout comme une traversée des défenses face à la jouissance, donc aussi une traversée des identifications. Là où cette patiente s’identifie au déchet, à ce qui tombe du corps de l’Autre. C’est une place de « laissé tomber » que, comme tout petit d’homme, elle a déjà occupée lors de sa venue au monde, puisque le bébé qui nait, tombe, au sens propre, du corps maternel. Il est expulsé ! Ce qui le soumet aux angoisses de chute et de morcellement. Hilflosigkeit, est un terme qu’emploie aussi Martin Luther en précisant que nous ne sommes que des étrons tombés de l’anus du diable. Des laissés-tombé. Mais tant que cette patiente coïncide avec le fantasme du « laissé tomber », elle répète.
Lamelle…
Le mythe de la lamelle inventé par Lacan peut nous éclairer sur la nature de la traversée. On en trouve trace, si je me souviens bien, dans deux occurrences : Les Écrits (« Positions de l’inconscient ») et le Séminaire XI. Je suis allé au texte : « A la section du cordon, ce que perd le nouveau-né ce n’est pas, comme le pensent les analystes, la mère, mais son complément anatomique, ce que les sage-femmes appellent : le délivre. » Et Lacan précise que la lamelle, c’est la libido. Puis un peu plus loin dans le texte : « Notre lamelle représente ici cette part du vivant qui se perd à ce qu’il se produit par les voies du sexe. »10 Cette lamelle, cet « organe » n’existe pas, mais n’en insiste pas moins. « C’est cela que sont les représentants, les équivalents, toutes formes que l’on peut énumérer de l’objet a. »11 Ce sont ces objets, ces resucées de l’organe manquant, que les hasards de la vie nous font rencontrer dans notre propre incomplétude, qui fournissent le socle vivant du transfert et du désir qui y circule. Traverser le fantasme consisterait donc à traverser l’illusion d’un objet qui pourrait colmater la division du sujet.
De ce « délivre » d’origine, il s’agit bien de s’en…délivrer. Et ça n’a pas lieu une fois pour toutes. Cette lamelle que le sujet trimbale toute sa vie comme un membre fantôme, Freud dans sa préface à l’ouvrage précité d’Aichhorn, le désigne comme l’Enfant. Le terme qu’emploie Freud : « Das Kind », pose une véritable énigme. Non seulement l’Enfant dure tout au long de la vie, mais il fait des apparitions dans la vie d’un sujet dans le rêve, le symptôme et la création artistique. Cet Enfant dont Freud nous précise qu’il est « permanent, persistant, survivant, à peine changé, peu modifié », allons jusqu’à dire « increvable », autant de termes qui cernent l’expression qu’il utilise de « das wenig verändert fortlebende Kind ». Cet Enfant est marqué, imprimé d’une empreinte ineffaçable (gepräge est un terme d’imprimerie), poinçonné, façonné par la force de la pulsion. Serge Leclaire, qui a publié en 1975 un petit ouvrage tout à fait remarquable, On tue un enfant, va nous aider à y voir plus clair12. L’auteur y dégage, à partir autant de la clinique que de l’actualité des meurtres d’enfants, le concept précieux d’« Enfant merveilleux », fruit du regard de la mère, enfant objet @, qui «de génération en génération témoigne des rêves et désirs des parents ».
Et Leclaire de préciser qu’il n’est de vie possible qu’au prix du meurtre permanent de cet enfant merveilleux, meurtre nécessaire, mais irréalisable de l’Enfant « toujours renaissant ». Nous retrouvons bien chez Leclaire cette idée de permanence de l’Enfant. Je cite : « Qui ne fait et refait, ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir ; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance. »
On ne peut que s’étonner alors que cette expression de « traversée » du fantasme que Lacan n’emploie guère qu’une fois ou deux dans toute son œuvre ait fait un tel tabac. Elle me semble lourdement chargée d’imaginaire, ce qui ne permet pas de situer la nature de la dite traversée. Peut-être faudrait-il en parler comme de la traversée du fantasme… de traversée ! Autant dire qu’elle n’a pas lieu « une fois pour toutes ».
La porte de la loi. La « parabole de la Loi » (Vor dem Gesetz) est racontée par un prêtre à Joseph K., le personnage principal du Procès de Kafka. Le Procès n’a été publié qu’à titre posthume, mais cette parabole est parue dans une nouvelle intitulée Devant la loi en 1915. Le texte a été repris au chapitre IX du Procès, intitulé « À la cathédrale ». Voici l’histoire… Un gardien est en faction devant la porte de la Loi. Un paysan se présente et lui demande la permission d’entrer. Le gardien rétorque que c’est faisable, mais que ça n’est pas le moment, et il lui détaille les nombreux obstacles à franchir qui se profilent. L’homme décide d’attendre et ça dure des années. Finalement, le paysan vieillit, il arrive à la fin de ses jours et il s’inquiète de savoir pourquoi personne d’autre n’est venu demander à entrer. Le gardien lui hurle alors : « Cette entrée n’était faite que pour toi, maintenant je pars et je ferme la porte ». Là encore le paysan voulait coïncider avec son attente, ce qui l’a rendu immobile.
J’ai bien peur que ladite traversée du fantasme fonctionne sur le même mode. Cette idée de traversée offre une face paradoxale. Et l’imaginaire de la traversée empêche la traversée.
Passe sans porte.
Le moine chinois Wumen Huikai (1183-1260) dans l’ouvrage La Passe sans porte (Wumen Guan) réunit 48 koans des maîtres les plus appréciés du bouddhisme Chan Les koans sont ramassés en une phrase (wato) énigmatique, absurde ou paradoxale sur laquelle le disciple se concentre jusqu’à parvenir à l’éveil. Dans cet ouvrage ancien sont réunies les plus belles histoires d’éveil des maîtres Chan et les dialogues avec leurs disciples. Incisifs et déstabilisants, souvent paradoxaux et ironiques, ils ont pour but de faire disparaître tout point d’appui, de déloger le disciple des habitudes duelles de la pensée afin qu'il accède à la compréhension des principes fondamentaux du bouddhisme : tout n’est que production de l’esprit. Je me souviens d’avoir travaillé lors d’un long séjour en Inde avec un moine chinois adepte du Chan. La méditation portait sur une identification au Bouddha, à son éveil, sa concentration etc. J’entends encore résonner la voix de ce moine : « Vous êtes Bouddha, vous êtes Bouddha ». Et lorsque les méditants furent bien gonflés d’illusion de parvenir à cet état extatique, la voix du moine trancha le silence comme un éclair fend le ciel dans un orage : « Bande d’idiots, Bouddha n’existe pas ». Décoïncidence, donc.
Décoïncidences.
La traversée opère hors-maîtrise, hors projet, par surprise, lorsque nous abandonnons sur la rive nous dépouilles et nos béquilles imaginaires, dans une forme d’épuisement du moi. Car chacun sait bien que ce sont les fins de « moi » qui sont difficiles ! Que ce soit au niveau politique et social, ou au niveau subjectif, une traversée s’avère possible des lors que les représentations qui plombent les corps et les esprits tombent. Alors du possible jaillit de l’impossible. C’est dans cette « décoïncidence », comme le dit François Jullien, entre le sujet et le moi, entre le connu et l’inconnu, entre les idées préconçues et l’invention poétique du nouveau, que s’ouvre une traversée. François Jullien est à l’initiative de la création de l’Association Décoïncidence, fondée en septembre 2020. Cette association a pour objet d’analyser les coïncidences idéologiques devenant des obédiences et paralysant l’esprit critique. Elle a pour ambition de « rouvrir des possibles » dans la pensée et la vie politique. François Jullien a développé ces enjeux dans son essai Politique de la Décoïncidence. « À défaut de pouvoir projeter dans l’au-delà, précise François Jullien dans le Manifeste de l’association, il faudrait donc intervenir en amont. Il faudrait pouvoir défaire les représentations installées dont on constate qu’elles bloquent l’action politique et la société. Il faudrait décoincer ce qui entrave, plutôt que d’annoncer sans cesse la Rupture et l’ « innovation ». Il faudrait se décaler de ces lieux communs imposés qui paralysent. Il faudrait, autrement dit, en « dé-coïncider. »
Wilfred Bion disait : « J’ai l'impression que, avec le temps, la plupart des gens amassent tellement de connaissances qu’ils ne peuvent plus atteindre la sagesse…Vous ne pouvez distinguer la sagesse car vous détenez le savoir… Plus pénible encore (parce qu’en apparence un peu plus sensé) c’est le défilé des théories psychanalytiques. Le tapage est alors si assourdissant que l'on peut difficilement s'entendre penser. »13 Traverser ce tapage est un enjeu pour la survie de la pratique analytique.
Discours du capitaliste.
Lacan introduit un cinquième discours, le discours du Capitaliste (DC !) qui se produit à partir de l'inversion du premier membre du Discours du Maître (DM) :
$ au lieu de S1.
__ __ S1 $
« ...une toute petite inversion simplement entre le S1 et le S barré ($), qui est le sujet... ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. » 14
Cette inversion évidemment n'est pas sans conséquences sur la nature du lien social, à la fois sur la façon pour chaque sujet de s’y articuler, comme pour celle pour les sujets de tenir ensemble dans des collectifs, des groupes, des nations... L’érection du $ en place d’agent tire le sujet du côté de l’hystérisation, mais sur un mode où la marque du manque signifié par l’impossible qu’emporte l’objet @, tend à s’effacer. Pierre Bruno pour sa part définit le discours capitaliste comme « un discours sans perte » qui met aux commandes le sujet consommateur.15 Un sujet dont l’effet de barre que marque la castration tendrait à s’estomper. Les sociétés modernes, voire postmodernes, comme les désignent certains auteurs, poussent à transformer tout ce qu'il y a sur terre en marchandise. Cette marchandisation généralisée entraîne dans son déferlement tout de l’humain, son corps, ses relations sociales, ses objets qui au lieu d’être frappés d’incomplétude montent au zénith de la modernité comme promesses d’un monde plein, sans faille. Un monde d’où l’incomplétude structurale, marque de fabrique de l’humain, serait à jamais chassée. Lacan le dit bien : « ça marche comme sur des roulettes », mais le drame c’est que ça marche trop bien ; ça tourne et ça finit par tourner au vinaigre. Cet étroit accolement, cette coïncidence, entre sujets et objets de l’industrie, de facture incestueuse, transforme de fait le sujet en consommateur qui consomme si bien qu’«il se consume». Et voilà l’humain réduit lui aussi à l'état d’objet, de chose, ce que Marx avait déjà entrevu sous le concept de « réification ». Le lien social éclate en individus d’un côté, comme l’étymologie l’indique, non-divisés par la parole, une sorte de « tout à l’égo »; et d’un autre en petites communautés repliées sur elles-mêmes, serrées dans les replis d’un communautarisme béat, qui fait faire l’économie à ses membres de se coltiner pour chacun la division subjective, en la refoulant à l’extérieur. Individualisme et communautarisme se profilent ainsi comme les deux mamelles du capitalisme. Et les cercles psychanalytiques n’en sont pas exempts.
D'où le malheur dans le capitalisme.1617 L'expression fait de l’œil évidemment au grand texte de Freud Malaise dans la civilisation paru en 1929 et qui n’a pas pris une ride. Autant dire qu’il se révèle d’une actualité brûlante en ces temps de crise. Le titre proposé par Freud était « Malheur (ungluck) dans la culture », vite édulcoré par son éditeur, pour des raisons de vente, en « malaise » (unbehagen). Le malheur se vend mal ! Mais le mot « malaise » est bien faible. Freud y pose une question radicale : que veut l’homme ? Je défie quiconque de répondre autre chose, quelle qu’en soit la forme, que : je veux être heureux. Mais, précise Freud, face à cette volonté increvable de Bonheur se dressent trois obstacles : le corps, le monde et les autres, qui obligent chaque sujet à en rabattre sur ses prétentions au Bonheur, pour, comme il l’indiqua à la fin d’une séance à une patiente, apprendre à se contenter de son malheur banal. Jusque-là les civilisations ont inventé des processus symboliques pour soutenir cette amère déception et même en transmettre la structure d’une génération à l’autre.
On peut regrouper sous le chef de lien social l’ensemble de ces dispositifs, qui découlent d’une façon ou d’une autre, de l’appareillage de l’organisme humain au Spracheappart (l’appareil-à-parler). L’éducation, première modalité de lien social, « sacrifice de la pulsion», comme l’énonce Freud en 1917 dans sa première conférence, enseigne très tôt au petit d’homme à en rabattre sur ses prétentions à la jouissance.18 Il est impératif de lâcher sur la jouissance pour prendre place parmi les autres. Or notre société néolibérale, pointe avancée du capitalisme, tente de subvertir cet ordre imposé à l’humaine condition. Qu’en est-il du vivre ensemble dans une société irradiée par le sans-limite, profondément solipsiste, dévouée corps et biens à la consommation sans fin des objets produits par la technologie, ces « lathouses » dont Lacan invente le paradigme. Ce sont « des menus objets petit @ que vous allez rencontrer en sortant sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c’est la science qui nous gouverne ». Dans « lathouse » niche léthé, l’oubli.
Mais si la vérité (a-léthéia) l’affecte, si l’oubli est levé, si le caché réapparait, alors vient l’angoisse. D’où l’affolement incessant qui nous saisit d’une voracité insatiable devant l’objet consommable, qui à peine capturé se fait monstrueux. 19Retour du réel escamoté. Lacan dès 1972 avance que le capitalisme forclot la castration (Le savoir du psychanalyste).
Pour mesurer toutes les conséquences de ce renversement du lien social il convient de reprendre à nouveau frais la réflexion freudienne, rejoignant Marx pour le coup, pour en dégager des perspectives: « Il ne paraît pas qu’on puisse amener l’homme par quelque moyen que ce soit à troquer sa nature contre celle d’une termite; il sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuelle contre la volonté de la masse. Un bon nombre de luttes au sein de l’humanité se livrent et se concentrent autour d’une tâche unique : trouver un équilibre approprié, donc de nature à assurer le bonheur de tous, entre ces revendications de l’individu et les exigences culturelles de la collectivité. Et c’est un des problèmes dont dépend le destin de l’humanité que de savoir si cet équilibre est réalisable au moyen d’une certaine forme de civilisation ou bien si au contraire ce conflit est insoluble »20.
Traverser vivant.
Comment alors traverser cet état de déliquescence et de destruction liée à la prolifération du capitalisme ? L’espèce dite humaine, espèce dont l’humus se constitue dans l’appareillage aux lois de la parole et du langage, est menacée de disparition. Le lien social, quoi qu’on en dise, s’avère relativement fragile et il ne saurait en aucune façon être remplacé par ce succédané, (succès damné !) de lien qu’organise le Divin marché21, nouveau Moloch, nouveau dieu terrible. Saurons-nous dans les années qui suivent établir des môles de résistance suffisamment solides ? Telle est la question qui se dessine à l’orée d’un siècle décisif dans l’histoire de l’humanité. Sortir du discours capitaliste, le traverser, c’est donc en revenir au lien social instauré par les quatre discours, et restaurer l’humain, mesure de toutes choses, selon la célèbre formule du sophiste Protagoras, comme essentiellement manquant. Ce retour ne saurait se passer d’une réactivation des avancées produites par les Lumières au XVIIIe en Europe. Il s’agirait de convoquer à nouveau frais le pouvoir des transcendances pour ériger des pyramides rendues respirables. Avec peut-être un pas supplémentaire, jusqu’à ce point que le poète Hölderlin rejoint : « jusqu’à ce que le défaut de Dieu nous vienne en aide » (Bis Gottes Fehl hilft). La condition de la traversée pour rester vivant, c’est d’accepter de se retourner, de faire un salto arrière, un Nachträglichkeit, travail d’après-coup, comme dit Freud, un « rebroussement », selon Lacan22, de revisiter le passé, qui n’est pas toujours passé et vous reste en travers, non pour le modifier, le réel est immuable, mais pour rectifier sa position subjective dans la relation à ce passé, pour le dé-passer. Le paradoxe, c’est que c’est ce retournement qui nous propulse vers l’avant. C’est le moteur même du travail analytique : se libérer du connu pour aller vers le nouveau.
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre Ce lac dur oublié que hante sous le givre Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !
Stéphane Mallarmé, « Poésies », Nouvelle revue français, 1914
Joseph Rouzel, Montpellier le 30 mai 2022.
Notes
- Intervention au colloque « Vivants », le 11 juin 2022 à Toulouse, co-organisé par Psycha 31, SPF et @Psychanalyse, Associations de Formation Psychanalytique et de Recherches Freudienne
- Arasse D. (1996), Le Détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Champs-Flammarion.
- Freud S., (1981), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 123-217.
- Joël Sternheimer, connu aussi dans les années 1960 sous son nom de chanteur Évariste, est un chercheur indépendant français, né le 31 janvier 1943. Ses travaux portent sur les phénomènes vibratoires et quantiques des noyaux cellulaires des plantes dont certaines mélodies (« protéodies » tirées des ondulations des protéines et converties en séquences musicales), seraient capables de stimuler la croissance des végétaux et de soigner certaines maladies. Il en existe de nombreuses applications en agriculture et en thérapeutique humaine. Créateur et rédacteur de Respublica.
- Freud S. (2019), Un enfant est battu, Paris, PBPayot.
- Assoun P.L., Littérature et psychanalyse. Freud et la création littéraire, Edition Marketting, 1995. Chap. VIII, D, « Richard III ou l’effet monstre » : spectacle et narcissisme », p. 93-94.
- Lacan J. (1966), « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, p. 858.
- Lacan, J. (1968). Résumé du séminaire : « La logique du fantasme », p. 2, https://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1968-07-00.pdf
- Sakellariou, D. « Traversée du fantasme versus identification au symptôme ». Psychanalyse, 2013/3, n° 28, p. 22.
- Lacan J. (1966), Position de l’inconscient, Écrits, Paris, Seuil, p. 845.
- LacanJ. (1973) Le séminaire Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p. 180.
- Leclaire S. (1975), On tue un enfant, Seuil, 1975.
- W. Bion, « Séminaire IV » dans Bion à la Tavistock, 1976-1979, Paris, Ithaque, 2010, p 80
- Jacques Lacan, « Du discours psychanalytique », Conférence à l'Université de Milan, 12 mai 1972
- Pierre Bruno, Lacan, passeur de Marx. L'invention du symptôme, érès, 2010
- Thème du séminaire animé par Joseph Rouzel en 2010-2011 à Montpellier dans le cadre de l'Association Psychanalyse sans frontière.
- Voir également Marie-Jean Sauret, Malaise dans le capitalisme, PUM, 2009.
- Freud S. (1983), Introduction à la psychanalyse, Paris, PB Payot.
- Lacan J. (1969), Séminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, Paris, Seuil.
- Freud S. (1986), Malaise dans la civilisation, Paris, PUF.
- D.R. (2009), Dufour, Le Divin marché, Paris, Denoël.
- « Singulièrement, mais nécessairement croyons-nous, nous en fûmes amenés à Freud. Car la fidélité à l’enveloppe formelle du symptôme, qui est la vraie trace clinique dont nous prenions le goût, nous mena à cette limite où elle se rebrousse en effets de création. » Lacan J. (1966), « De nos antécédents », Écrits, Paris, Seuil, Paris, 1966, p. 66.
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Pas encore traversé », L’@psychanalyse, 6 août 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-pas-encore-traverse (consulté le JJ/MM/AAAA).