Un certain Louis Wolfson, Étienne Fabre, Éditions Séguier, 2025 Joseph ROUZEL VST n° 169
Qui se souvient de Louis Wolfson ? Ses deux ouvrages : Le schizo et les langues,paru en 1970 (chez Gallimard), et quatorze ans plus tard, Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Mémorial à Manhattan (chez Navarin, réédité par Attila en 2012), firent grand bruit dans le Landernau psychanalytique. C’est le 12 novembre 1963 qu’arrive dans les bureaux de Gallimard le gros manuscrit dactylographié du premier ouvrage. Il est sous-titré « Esquisses d’un étudiant de langues schizophréniques ». On transmet le manuscrit à Raymond Queneau, dont on connaît la passion pour les textes de « fous littéraires ». Il présente le manuscrit à Jean Paulhan qui le juge illisible. L’affaire semble enterrée, mais Queneau ne lâche pas, il en parle dans son entourage, il compare l’auteur à Brisset, Roussel etc. Il présente le texte à Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre qui s’enthousiasment et en publient de larges extraits (un tiers du texte) dans Les temps modernes sous le chapeau de « Document ». Pontalis est mis dans la confidence. Il prend contact avec Wolfson et, dans une lettre du 3 décembre 1964, fait part de l’intérêt suscité par son ouvrage auprès des lecteurs des Temps modernes et lui propose de publier « dans une collection d’ouvrages intéressant la psychanalyse que je dirige aux éditions Gallimard ». Il s’agit de la collection « Connaissance de l’inconscient » qui fait son galop d’essai.
C’est là que commence le malentendu sur ce texte. « … il ne faudrait pas le considérer comme un simple exercice thérapeutique, comme un document de plus sur la maladie mentale, à classer sur les rayons des librairies médicales. Gallimard a fait, à mon avis, une erreur grave en publiant Le schizo et les langues dans le cadre d’une série sur la psychanalyse », juge Paul Auster en 1975. Mais pour Pontalis, l’affaire est entendue : il classe l’auteur dans les catégories de la psychopathologie, il s’agit de l’œuvre d’un fou. Il propose donc d’amender le texte, de le domestiquer. Il rogne, expurge, trie, rabote : il faut que ça soit présentable ! Queneau est d’un avis contraire : fou ou pas, on tient là un texte dont ce qui prime c’est la qualité littéraire et il y a lieu de le publier tel quel. Imagine-t-on un éditeur décidant de trafiquer Finnegans Wake de Joyce pour lui donner un vernis de lisibilité ? Pontalis emporte le morceau et c’est un texte tronqué et expurgé qui paraît, faisant fi des corrections proposées par Wolfson et du titre sous lequel il veut abriter son travail : « Point final à une planète infernale ». S’ensuivent sept ans de tractations avant la publication. Pontalis s’arrache les cheveux : « Je me rappelle m’être demandé avec quelque angoisse : ce Wolfson va-t-il réussir à me rendre fou ? » En fait « les réformes orthographiques » de Wolfson ne paraîtront qu’en 1996 dans la Revue de littérature générale et un peu plus tard dans la revue Change (mais là aussi soumises à un montage), ce qui permet de disposer – à peu près – du texte non amputé. La position idéologique de Pontalis, la préface très orientée de Deleuze, l’entichement de l’intelligentsia psy font basculer définitivement l’auteur dans le champ de la pathologie, alors que celui-ci se réclame d’une entreprise littéraire. Il y a méprise, voire mépris. Ils n’ont rien compris : « … pas de la littérature, mais de la folie, avait-on dit » s’écrie-t-il. Lors de la publication, malgré de nombreuses critiques, seuls des artisans de la lettre comme Le Clézio et Paul Auster saisissent l’originalité littéraire du texte. « Une de ces œuvres rares qui peuvent modifier notre perception du monde », affirme Paul Auster en 1975 dans la New York Review of Books [1].
Quarante ans plus tard, Wolfson, dans une lettre du 15 avril 2017, l’a encore amère : « Pontalis a fait quelque chose d’étrange : il a envoyé le manuscrit à l’imprimeur sans m’envoyer préalablement les épreuves où j’aurais pu faire des corrections. »
En fait, le travail d’écriture de Louis Wolfson fait partie d’un processus permanent qui traverse autant son œuvre que sa vie : il s’agit de faire pièce à sa langue maternelle, l’anglais, qui ne cesse dans la bouche de sa mère de le mordre, de le persécuter. Le procédé consiste à convertir en permanence la langue d’origine en composant un patchwork à partir d’autres langues qu’il apprend et dont les phonèmes décalquent l’anglais : « Je connais anglais, français, allemand, hébreu, russe », précise-t-il dans sa présentation. Dans ses ouvrages, rédigés en français, il en déploie en long et en large la démonstration. Il a également bricolé un petit appareil, ancêtre du walkman, dont il chausse sur ses oreilles les écouteurs, pour se tenir à l’abri des sons maternels qui l’effractent. C’est sa solution.
L’ouvrage d’Étienne Fabre a ceci de passionnant qu’il reprend l’histoire de Louis Wolfson là où la mode passagère des cercles parisiano-analytiques l’ont laissée en plan : qu’est-il devenu ? On suit Wolfson dans ses pérégrinations entre New York, Montréal (en 1984), Porto Rico (depuis novembre 1994). Il a été enfermé à diverses reprises dans des institutions psychiatriques, livré aux électrochocs et insulino-chocs. En 2003, il gagne quatre millions de dollar à la loterie électronique, qu’il perd dans des placements hasardeux, au moment dessubprimes. Il vit comme un clochard, en retrait.
Enfin on s’intéresse à l’homme vivant, enfin on lui donne la parole, enfin on le sort de l’image cataleptique où le discours ambiant teinté de psychanalyse l’avait momifié en fou de génie. Anne Leguil-Duquesne réalise une interview, publiée dans la revue L’Âne [2],où Wolfson peut enfin exploser (lapsus calami : exposer !) son projet. Reprenant à son compte le mè phunaï (plutôt n’être pas né) de l’Œdipe de Sophocle, il pense à la destruction de l’humanité par une bombe atomique : « Il faut toute la destruction complète de toute l’humanité – et pas d’exception, tout le monde. Une euthanasie planétaire… Les Grecs de l’Antiquité disaient que le plus grand bonheur qui puisse arriver, c’est de ne pas être né. » Est-ce qu’il se suicide ? Est-ce qu’il tente de rayer de la carte le plus grand nombre de ses contemporains ? S’il se rapproche du site d’Arecibo où l’on a érigé un télescope, c’est pour tenter de communiquer avec des extraterrestres dans l’espoir qu’ils mènent une campagne d’anéantissement de l’humanité. On ne peut pas confondre faire et dire (ou écrire). C’est une erreur grossière. L’écriture produit un déplacement des forces pulsionnelles. Ce que permet et autorise la littérature, Marguerite Duras l’a souligné dans un texte posthume [3] magnifique célébrant… la mort d’une mouche « ordinaire ». « C’est bien aussi si l’écrit amène à ça, à cette mouche-là, en agonie, je veux dire : écrire l’épouvante d’écrire… » (p. 50). « Oui. C’est ça, cette mort de la mouche, c’est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire » (p. 53). Bataille pour sa part affirme que la littérature est une force essentiellement dérangeante, capable de provoquer « la crainte et le tremblement », faisant éclater les mille et un possibles de la vie, avec tous ses excès. Et il englobe sous le terme de « sursaut de rage » les œuvres qui bousculent parce que leur auteur a été « contraint [4] ».
Puis un jour, aux dernières nouvelles, en 2024, alors qu’il séjournait à Porto Rico dans le petit appartement qu’il avait pu acquérir avec le reste de l’argent gagné à la loterie, Louis Wolfson est parti de chez lui et n’est jamais revenu. « Il s’est évaporé », souligne Étienne Fabre. Il a (ou avait !) 93 ans.
- [1]
Texte entier en annexe à l’ouvrage d’Étienne Fabre.
- [2]
L’Âne, n° 18, septembre-octobre 1984 ; on trouvera cet entretien en entier dans l’ouvrage d’Étienne Fabre.
- [3]
M. Duras, Écrire, Paris, Gallimard, 1993.
Notes
- • [4] G. Bataille, Le Bleu du ciel, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1957.
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Note sur « Un certain Louis Wolfson » d’Étienne Fabre », L’@psychanalyse, 5 avril 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-note-sur-un-certain-louis-wolfson-d-etienne-fabre (consulté le JJ/MM/AAAA).