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Introduction à « Patchwork de psychanalyse » (L’Harmattan, 2025)

21 min de lecture · 14 pages dans l’original Partager

« Patchwork de psychanalyse, le peu de réalité » de J. ROUZEL

Introduction au Séminaire 2025-2026 de l’@psychanalyse par Geneviève DINDART

« Le poète choisit, élit, dans la masse du monde, Ce qu’il lui faut préserver, chanter, sauver, et qui s’accorde à son chant. »

Édouard Glissant, L’intention poétique, 1997.

Pouvons-nous encore présenter Joseph Rouzel ? Poète, psychanalyste, écriveur, travailleur social, homme d’action… Il ne manque jamais de causes, et son dernier livre : « Patchwork de psychanalyse, le peu de réalité » nous emmène dans un tourbillon, imprévisible.

Tapisseries, morceaux de choix

Joseph Rouzel est un habitué de la tapisserie. Déjà, dans son recueil de poèmes « à bâtons rompus-poèmes. 1965 - 2005 », (2007, il y a 20 ans déjà !) il nous avertit par une citation d’entrée de livre : « Une tapisserie était dite à bâtons rompus quand elle représentait non pas un dessin régulier et symétrique, mais une succession de traits et de lignes enchevêtrées. 1 »

Aujourd’hui, son dernier ouvrage ouvre la voie avec ce titre « patchwork de psychanalyse, le peu de réalité. » Évidemment, le mot « patchwork » interpelle encore, nous renvoyant à nouveau au travail de tissage des artisans, plasticiens, qui œuvrent sans relâche à assembler des morceaux de choix, des chutes, avec toujours, ce souci des coutures invisibles.

Écriture seconde ? Toujours écriture, encore, écriture ! Dans cette errance violente de la parole, où déjà : « Ses mots se chargent de chair » (La folie littéraire, p. 141.), « il frôle sans cesse ce réel que l’on ne veut pas voir, pas entendre, pas sentir 2 », son travail de scribe vient peut-être « par surprise, comme un voleur au petit jour. » (À bâtons rompus, p. 11.) À la croisée des chemins, il se poste aux carrefours, parfois dans les fossés, « aux avant-routes, au-delà des mirages et des plaintes. » (À bâtons rompus, p. 11.) Il cisèle les motifs. Certains d’ailleurs ne sont pas géométriques mais s’insinuent plutôt dans les quelques archives de l’art, à la lisière de la folie littéraire. D’emblée, il nous donne une clé en écrivant : « Car tout commence par l’écriture » …

Revenons au patchwork. Plus qu’une simple technique de couture, le patchwork est un moyen d’expression artistique et culturelle. Influencé par les motifs géométriques des carrelages et des vitraux des cathédrales gothiques, ces mosaïques de style et de motifs continuent d’inspirer les artistes et artisans à travers le monde. Alliant innovation et tradition, devenant ainsi symbole de durabilité et de créativité, les matériaux recyclés se transforment alors en œuvres uniques et harmonieuses.

Toujours écriture, comme la matière noire en relief du typographe, qui n’est pas le noir, mais plutôt un même et unique noir, qui, selon les éclairages, produit une grande variété d’effets lumineux et de nuances colorées. (Patchwork de psychanalyse, p. 21.) » L’écriture de Joseph Rouzel est un trop de réel.

Noir d’y voir ?

Car du noir, nous passons au violet et, dans les foisonnements de quelques symboles attractifs, au poisson soluble, croisant en passant quelques masques recouvrant une chair à vif dont nous pouvons encore supposer la beauté.

Dans chaque phrase, scandant le « peu de réalité », nous nous laissons guider, laissant la réalité se résoudre. Car, le graphein de Joseph Rouzel distille, radiographie, dissout un corps pictural couvert de marques. Il nous rappelle et sans cesse, l’espace de la cure comme aussi matière de langage souple et malléable, dépouillée d’ailleurs de toute identité spatio-temporelle.

Pris dans un sol instable ou une surface sablonneuse, désertique, tourbillon de sable3, une sensation de matérialité mouvante émane de ses récits. Traces vulnérables, vouées aux changements, mouvances et mutations, la lettre ni définitive, ni finie, nous rappelle les méandres de la cure, comme aussi mutation et constante. Joseph Rouzel nous rappelle alors les mythologies des peuples nomades, arpentant les architectures de sable, dans l’instabilité du stable et la stabilité de l’instable.

Cloitré dans le livre, il lit seul le livre qu’il écrit, et nous le livre, nous posant aussi cette question :

« Quel est-il ? Qu’est-il devenu ? »

(Poisson soluble, p. 23.)

N’échappant nullement au monde, dans l’attraction de ses lathouses, poisson soluble ou poisson mort, son alphabet est vivant. Des bouts de mots, des bouts de chair, miettes, charpies, pièces de puzzle, trames, tresses… tous ces morceaux sont donnés, à nous de les composer dans un ordre, le nôtre. L’écriture est ailleurs et se poursuit encore dans un Autre : rive de lecteur. Il s’agit donc bien d’un livre, livré comme un mur de mots et de visions.

Nous lisons toujours un autre livre.

Prenons-le à n’importe quelle page, et enfonçons-nous encore un peu plus dans la langue. Ce livre parle sûrement de « ce qui parle en nous » et nous apprend que chaque sujet ré écrit l’histoire, nous rappelant aussi que par sujet est désigné (est-il besoin de le rappeler ?), non pas la personne, ni même l’individu, mais cette spécificité irréductible et singulière qui fait que « chaque un » se fait naître à chaque instant où il parle. Sujet de l’inconscient, précise Freud, sujet comme créateur et créature de la parole et du langage.

Langue unique, unique à chaque sujet, ses mots parfois, explosent à la figure.

Et, dans sa tentative de renouer son histoire passée à celle au présent des reclus et des recluses, au cœur du livre, Joseph Rouzel revisite le signifiant double : fermé/ouvert. (p.77/83.)

Concernés que nous sommes, et tous, tant que : « S’enfermer pour se libérer », ou encore : « Restreindre l’espace pour se laisser envahir par un ouvert intérieur » demeure une invitation à l’écriture, encore (en-corps) l’écriture !

De sa vérité de lambeaux, de fragments (et de silence !), cryptes du langage, il écrit : « Quignard, « caché dans son lit » ; Duras, « cloitrée dans le livre » (p.85.), nous pourrions tout autant rajouter : Rouzel, « livré dans son livre, délié par les mots ! » Plus de Réel, rencontre avec « le peu de réalité »

« Le peu de réalité », sous-titre du livre, mérite que nous nous y attardions.

De son récit, j’extrais cette phrase :

« Autre nom du fantasme, ladite réalité concerne le tissage subtil de facture langagière que chaque sujet produit de sa rencontre avec le Réel. Mais la rencontre avec le réel, et le choc qu’elle produit dans le corps n’a rien d’antérieur. C’est de l’actuel. » (p. 167.)

Je l’ai immédiatement associé à une œuvre d’Antoni Tàpies : « Ni portes ni fenêtres (1993)4 », composition profonde et peinture choc ! Un espace clos, mais ouvert, sans perspective, ni seuil, est dépourvu de toute présence humaine. Dans une atmosphère de vide et d’isolement, on y distingue une tête de lit et un tissu au sol. Sur un fond noir et sombre, quelques inscriptions, ou fragments d’objets, sont incorporés à la surface picturale, à mi-chemin entre le collage et le ready-made, conférant à l’ensemble une atmosphère d’hôpital ou de prison. L’approche se fait uniquement à travers l’expression plastique, c’est-à-dire, à travers la visualité du graphein, consistant à faire voir par la pensée ce que nous ne parvenons pas à voir par les yeux.

L’image est le produit d’une combinaison, la distance entre ce que nous voyons, ou ce que nous pensons que nous voyons et ce qui est annoncé. Elle nous engage dans l’aventure, c’est d’ailleurs ce que recèle toute œuvre d’art. Aussi, chaque symbole éveille en nous une résonance concrète et contient un nombre infini de réponses…

L’ouvrage de Joseph Rouzel laisse se greffer la pensée du spectateur-lecteur, invité à passer du fragment (morceau) au tout du récit, jeté à toutes les combinaisons de compréhensions.

Il laisse libre le lecteur d’aller voir l’espace au-delà de l’image, des mots et au-delà du titre même, en quête d’un autre espace, peut-être intérieur, celui que chacun porte en lui-même.

« Comme à chaque fois que le signifiant referme ses mâchoires d’acier sur moi : « enfermé », J’ai ouvert les vannes de son opposé : « évasion ; » (p.77.) Le peu de réalité est alors mis en résonance avec le réel, laissant béante toute confrontation :

« (…) Ce qui échappe à toute image et tout mot, un trou dans le monde auquel, plongé dans l’abîme de …, le désarroi le plus débridé, le naissant fait front avec les moyens du bord, prélevés sur ce grand Autre, autrement dit les moyens de faire bord à ce trou d’origine sans origine, puisqu’il ne cesse de se produire du lieu même où ça parle, aux entours du symbolique et de l’imaginaire. » (p.179.)

…Ou encore :

« C’est ainsi : dans les dires du patient, où lui-même tente d’englober le trou du réel et de s’en faire une réalité, les analystes sont les réceptacles de ce réel sans foi ni loi qui échappe à toute représentation, et qui les pénètrent, les saturent, parfois les persécutent. Il faut bien le supporter. Les effets de transferts emportent avant tout ce choc. Il en est troué à son tour. » (p.179.)

Le semblant

« Ce qui me blesse, ce sont les formes de la relation, ses images ; ou plutôt, ce que les autres nomment forme, je l’éprouve, moi comme force. L’image - comme l’exemple pour l’obsessionnel - est la chose même. L’amoureux est donc artiste, et son monde est bien un monde à l’envers, puisque toute image y est sa propre fin (rien au-delà de l’image)5. »

(Barthes R. Fragments d’un discours amoureux, Coll. Tel Quel, éditions du Seuil, p. 159.)

Vers la fin du livre, Joseph Rouzel nous embarque sur les rives du voile du désir égrenées par quelques références bibliographiques : Platon, Descartes, Schopenhauer, Lacan, Lao Tseu, Nietzsche, Mallarmé, Poe, pour une direction très incarnée sur les rapports tissés de l’homme et de son désir. Comme Lacan le précise : « Sur le voile, se peint l’absence. Ce n’est pas autre chose que la fonction d’un rideau quel qu’il soit. Le rideau prend sa valeur, son être et sa consistance, d’être justement ce sur quoi se projette et s’imagine l’absence. Le rideau, C’est, si l’on peut dire, l’idole de l’absence. (…) C’est bien là ce dans quoi l’homme incarne, idolifie, son sentiment de ce rien qui est au-delà de l’objet de l’amour. 6 » (Lacan, la fonction du voile, in la relation d’objet, p.155.) Trompés que nous sommes par nos sens, et tout ce qui nous captive, illusionnés même dans tous nos rapports tissés de notre désir, avec, d’un côté : les voiles du « peu de réalité » et de l’autre : un accès possible et mythique à un « réel pur et authentique », traversant dans le temps de ses accès la déchirure du semblant, beaucoup de religieux, mystiques, artistes, peintres, écrivains, couturiers, cinéastes, en décrivent l’impossible, les analysants aussi.

« Le réel dévoilé n’est supportable que protégé par les enveloppes fragiles du symbolique en ses ramifications. Nous sommes condamnés à vivre dans ces enveloppements du peu de réalité qui n’ont rien d’un faux opposé à un réel qui serait chargé du vrai de vrai. Ce qui nous met face à une déchirure, une division, une séparation, irréconciliables. » (p. 192.)

Freud lui-même l’a enseigné, avec l’élément symbolique du fétiche fixé et projeté sur le voile et sa dimension historique où l’image s’arrête.

Vu comme une présence-absence ou encore une absence-présence, quelque chose se fige dans la remémoration (réverbération ?) de l’histoire des analysants, des écriveurs. Le terme même de « souvenir-écran », c’est-à-dire de l’instantané dans l’interruption de l’histoire, voire le moment où celle-ci s’arrête et se fige, permet au long cours cette rectification subjective, dont parlent aussi certaines victimes souffrant de stress post-traumatique.

« (…) Et, où, du même coup, elle indique la poursuite de son mouvement au-delà du voile. » (Lacan, la fonction du voile, in la relation d’objet, p.157.)

Ce que creuse la psychanalyse, dans la rencontre avec le réel, « réorganise le peu de réalité qui enveloppe le sujet et le conduit à donner un sens plus pur aux mots de la tribu. » (p. 193.) Encore une fois, la poésie, l’écriture, la pratique ou l’astreinte artistique, peuvent nous délester de bien de décors chancelants.

Se rappelant de Molière et de sa célèbre pièce Le Médecin malgré lui, Freud l’affirme (la citation se trouve en français dans son texte) : « il y a fagots et fagots (…) », soulignant avec justesse qu’« il y a diverses sortes de savoirs qui ne sont pas du tout de valeur égale d’un point de vue psychologique (…) Le savoir du médecin n’est pas le même que celui du malade et ne peut produire les mêmes effets. (…) Le malade sait alors quelque chose qu’il n’a pas su jusque-là, le sens de son symptôme7 (…) » C’est ainsi que se poursuivent les mouvements au-delà du voile, dans la métonymie de la chaîne symbolique, historique, de sa nature, de sa suite, de la composition de la phrase tout entière, parfois même d’une phrase dans une langue oubliée !

Dans la décomposition du mot « MIRAMAR », Joseph Rouzel grammairien nous invite à percer les voies des énigmes du monde, avec sa propre logique, et sa fabrique du sens. Il nous rappelle, nous martèle même, qu’un langage : « cela relève de l’écriture, d’un système de traces, tout autant que de paroles, systèmes de sons. » (p.196.)

Écriture, faisceau, constellation, structure, écriture, encore, toujours !

Ouvrir le champ

Le poète questionné est aussi transmetteur d’impossible, vers ce qui le réclame : « Le peu de réalité ne s’oppose pas au réel, il le borde. » (p.181.) Réel et réalité sont distincts en tout endroit de la bande de Möbius : « et cependant la bande en son parcours les présente dans la continuité. » (p.196.)

Prises dans leur maillage, les figures foisonnantes dont Joseph Rouzel constelle le fond contrastent avec ses productions des années antérieures. Elles réapparaissent plus menaçantes parfois, ou cruelles dans leur isolement, mais prolongent leurs effets d’atténuation, privilégiant l’épanouissement.

Comme un réveil au petit jour, faisant déjà dialoguer les premiers mots, il y a du souffle et du corps dans ce récit, il s’agit d’y faire aussi passer la lumière. Chaque lecteur pourra ainsi y éclairer sa syntaxe plastique, dans une trame dont les fils, en état parfois de dispersion, trouveront toujours un ouvert. Comme un jeune voyant des choses, c’est à vous de parler, car, oui : « Au début il y a la voix et la voix a pris corps. » ; « Alors toute parole porte sa charge d’écriture. (p. 58.) » nous rappelant que la cure est aussi une possibilité de renouer le fil de l’origine. « Refaire venir au jour le texte effacé, mais demeuré vif dans le palimpseste de l’inconscient. » (p. 59.)

C’est donc au lecteur qu’il appartient de l’enrichir (ce texte), garantissant sa pérennité, l’incitant à une plus grande participation à la tâche créatrice, qu’il doit compléter par sa lecture. Comme une œuvre d’art et son amplification lorsqu’elle est regardée, le récit dépasse l’idée du produit fini et mesurable au profit d’une structure ouverte, magnétique et totalement présente.

(…) Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Éternité.

C’est la mer allée.

Avec le soleil.

(p. 80.)

Aparté

L’écriture comme médecine d’urgence ?

« - Dites-moi Docteur, quel traitement pourrait me soulager ?

  • Juste un peu d’écriture et de peinture sur soi(e) » … Mais aussi :

« D’entendre des mots dans les mots. Des mots qui disent un impossible recollement. (p. 105.) »

Alors, peut-être et seulement, délogé de son savoir, là où il a été troué :

« C’est bien dans ce lieu ouvert, vide d’un non-savoir, dans cette enclave, que le travail, poussé par un désir, non d’en savoir plus, mais un désir chevillé à la surprise et l’étonnement, pousse au travail du cas. » (p.180.)

Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre ce qui est fait pour vous donner juste l’image de votre désir 8.

Geneviève DINDART, Moux, avril 2026

Archipel Sur Patchwork de psychanalyse. Le peu de réalité, L’Harmattan, 2025

« Du texte j’en suis, pas l’auteur » Cette assertion je l’attribue à Lacan, mais je n’ai jamais pu en découvrir la source. Peut-être l’ai-je inventée. En tout cas elle est assez alambiquée pour se révéler de facture lacanienne, donc à sens double. Si je suis pas partie prenante du texte, mais pas l’auteur, qui est et où est l’auteur ? Je dois donc assumer et parle d’un texte dont l’auteur s’est exilé ? Ou alors en faisant sauter la virgule, si du texte j’en suis pas l’auteur, alors qui a écrit ça ? Je prends la mesure de ces questions dans l’énigme de l’après-coup

Ce travail d’écriture, auquel je me livre et délivre, tient sans doute sa facture de la nature même du travail analytique. Il en est en quelque sorte non seulement le reflet, l’écho, mais surtout le prolongement. Poursuite de l’analyse par le moyen de l’écriture. Les paroles des patients, parole errante, charrient des blocs erratiques, ces « fragments de roche d'origine morainique qui ont été déplacé par un glacier, parfois sur de grandes distances. » L’inconscient, tel un glacier, emporte des blocs de mémoire, des inscriptions rocailleuses, enfouies, désertées, frappées d’un « n’en rien vouloir savoir » que la parole du patient adressée à l’analyste vient irriguer, réchauffer, assembler. Et ces blocs finissent par former une historiole1, celle d’un sujet qui se découvre autre en lui-même. Là où le symptôme faisait des histoires, l’analysant petit à petit, assemblant sur le divan des blocs épars, écrit son histoire, avec les trous et les blancs qui déchirent le texte mais que le patient travail de parole permet d’apprivoiser, sans chercher à les combler. Un fil d’Ariane alors se dégage qui fait main courante pour s’extraire du labyrinthe et échapper au souffle rauque du Minotaure.

Une patiente, il y a longtemps, me raconte que pendant des années elle a écrit en détachant chaque lettre minuscule. Ce qui donnait une écriture à la limite du lisible. « J’écrivais pour moi. J’avais un peu honte. Je ne voulais pas que ce soit lu ». Avec étonnement elle constate que le long travail de la cure, le travail harassant qu’impose la parole, produit en elle une écriture où elle commence à lier les lettres. Lier, anagramme de lire ! Elle se donne à lire. Ce qui change, c’est qu’elle va vers les autres, dit-elle, elle sort de son « bunker, son abri mensonger… J’écris maintenant pour être lue ! »

Alors moi ledit analyste qui accueille, recueille, absorbe parfois comme une éponge, ces blocs de vivant, je les retravaille à ma façon, à l’aide des 26 petites lettres de l’écriture. Ça prend forme de poèmes nés spontanément, de réflexions surgies en dérive de la conduite des cures, de dires étonnants de patients, de lectures inspirantes, de textes écrits pour des colloques, d’articles d’actualité, de commentaires, de notes de lecture, de citations… tel un patchwork, un archipel, une guirlande, au risque de me faire… enguirlander. Du décousu, et je laisse au lecteur le soin de faire ses propres coutures…

Un archipel est un ensemble d'îles relativement proches les unes des autres. La proximité se double le plus souvent d'une origine géologique commune, en général volcanique.

Cf. la pensée en Archipel d’Edouard Glissant évoquant le lien entre divers organismes ou collectifs où la diversité de chacun nourrit la richesse de l’ensemble.

Dans Temps et récit, Paul Ricoeur nous montre que les pensées, les souvenirs, sont constitués de blocs erratiques que nous n’arrêtons pas d’essayer d’assembler pour produire le sens de l’existence, lequel n’est jamais donné, ni jamais acquis. L’histoire est trou, coupure, scansion. La construction incessante du récit assemble les blocs épars et leur fournit un linéaire.

Enfin sur les fragments, c’est-à-dire la façon dont j’ai assemblé les morceaux qui composent cet ouvrage, j’ai pensé à Roland Barthes et à ses Fragments d’un discours amoureux. Barthes est un praticien de la forme brève. Mais au terme « fragments », Tiphaine Samoyault, sa biographe, préfère celui d’« étoilement ».2 « Certes, Barthes a toujours écrit des textes courts, il aime les formes brèves. Comme il le dit parfois, il aime les « attaques ». Mais lorsqu’on entend « fragment » on pense beaucoup au suspens du fragment. Chez Barthes, il n’est pas question d’un suspens sur un silence qui serait plein, un silence soit oraculaire, soit mystérieux, soit obscur. La question est plus celle de la disposition, de la recomposition perpétuelle des fragments les uns par rapport aux autres… Ce qui permet à Barthes d’éviter la psychologie, c’est de produire un texte fragmentaire qui arrête le sens avant de tomber dans l’explication, la causalité et la raison. Il est dans la description d’un état. L’intime vient dans la mise en relation, parfois implicite, entre son expérience, celle de l’autre, et le texte qu’il est en train d'écrire. Si ce texte était psychologique, il serait très vite démodé. »

Isabelle Heyman dans un magnifique texte paru aux Éditions Le Retrait, et qui interviendra lors du colloque d’octobre définit ainsi le fragment. « Le fragment est ce qui demeure par son éclat insolite, sa résistance à l’assimilation, son altérité sans remède. Souvent la saisie du monde se fait par fragments. Saisies infimes. Ça ne vient pas nourrir la mémoire, tout au plus un air de déjà vu, une réminiscence. Aussitôt perdue. Ça pense par fragments. » 3

Le fragment, c’est un éclat, une brisure, un débris, quelque chose qui s’est séparé d’un ensemble, un fragment de roche par exemple. Je me suis demandé pourquoi depuis quelque temps je n’écrivais plus qu’en fragments. Épousant l’en-deça de la forme et du formage, où gît l’informe. L’informe c’est peut-être la source où l’on… s’informe. « Tu es ceci- qui es le plus loin de toi, ceci qui est le plus informe » (Lacan, Séminaire II) Le chaos est premier. Allez jeter un coup d’œil au Chaos de Montpellier-le-vieux, dans le Causse Noir, le clapas vèilh, vous m’en direz des nouvelles. Il a bien fallu leur donner un nom pour supporter ces monstres de 100 millions d’années, c’est-à-dire apprivoiser les failles : La Cuidad, Le Douminal, La Brèche de Rolland, Roc du Corridor, Avenue du Corridor, L'Amphore, L'Oule, La Cathédrale, La Grande Nef, L'Éléphant, Les Remparts, Le Grand Sphinx, La Quille, L'Avenue des Obélisques, La Porte de Mycènes, Le Crocodile, L'Arc de Triomphe, Le Roc Camparolié, Château Gaillard, Roc de la Lucarne, L'Escarpe, La Chaire du Diable, Le Trou de La Lune, La Tête de l'Ours, La Reine Victoria, L’Allée des Tombeaux, Le Sphinx, La Chaise Curule, La Poterne, La Tête d'Arlequin.

Souviens-toi petit d’homme d’avoir été expulsé, bloc de chair, d’un grand corps, comme « un étron tombé de l’anus du diable », écrit Martin Luther. Et il emploie pour désigner l’effroi produit par cette chute originelle, le terme d’Ilflosigkeit, helpelessness en anglais. État de celui qui est sans aide aucune, délaissé. Ce mot même que reprendra Freud bien plus tard, pour marquer la détresse profonde, le désarroi – le démontage de l’arroi, cet équipage qui soutient un personnage ou une armée - qui accompagne la naissance du petit d’homme.

Petit d’homme chu comme une merde, ballotté et foudroyé au gré des dites sensations : des voix qui lui viennent d’ailleurs, des musiques étranges habitées par du tout autre, des bris de mots-sons, des cris étouffés, des feulements, des froissements d’étoffe, des frôlements. Petit d’homme percuté, innervé, irrupté par cette stimmung de l’étrangeté qui porte des fleurs et de fêlures inconnues jusqu’à lui. Petit d’homme venu au monde écorché vif sur la peau duquel viennent se greffer des bris et collage, des bricolages. Ça ne fait pas encore un archipel, pas plus qu’une guirlande. Petit d’homme qui passe plusieurs mois dans l’effroi et la délectation, la surprise et l’étonnement, la peur et la réjouissance. Ces bombes éclatant, ces scies sonores, ces marteaux martelant forment cratères à la surface de la peau, colonisent les organes jusqu’à ce que peu à peu, peau à peau, la chair prenne corps.

Il l’a perçu, l’évangéliste d’Ephèse4, qui commence en, assurant, dans la langue des anciens grecs, en son prologue de la bonne parole (eu-aggelion). Il annonce la couleur :

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος… Au début il y avait la parole.

Et 14 versets plus loin :

Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο… Et la parole a pris corps.

σὰρξ est un drôle de mot : il désigne la chair de l’homme ou des animaux, le corps, mais aussi la viande comme aliment, des morceaux de chair ou de corps, bref de la bidoche !

ἐγένετο, il y a du gène là-dedans, de l’engendrement. Le verbe γίγνομαι, signifie devenir, naître, se produire, avoir lieu, mais aussi se lever (le jour, le vent…)

La parole engendre, à partir de la chair d’origine animale, un corps. Seuls les animaux parlants ont un corps, en ce qu’il est parasité par le langage. Un corps parlant. Et la parole fit lever la chair et prit corps, comme on le dit du levain dans la pâte à pain…

Alors nous sommes tous nés psychotiques, c’est-à-dire démembrés, désarticulés, disséminés, éparpillés, morcelés, livrés aux vagues déferlantes de sensations inarticulées. Le morcellement marque le premier vécu de l’appareil psychique. Autrement dit nous avons tous traversé un épisode psychotique à la naissance. Il faut attendre le stade dit du miroir pour qu’un assemblage se dessine, qu’une fiction s’organise.

Est-ce en ce fond-là que je plonge quand j’écris tous ces fragments réfractés ? Alors je n’aurai pas grandi, je ne cesserai de tenter d’archipéliser des fragments, de nouer l’écheveau qui ne cesse de se défiler. Telle Pénélope qui tisse le jour ce que la nuit déchire.

Écoutez Baschung, il le chante, lui, l’impossible archipel :

La nuit je mens Je prends des trains à travers la plaine La nuit je mens Je m'en lave les mains J'ai dans les bottes des montagnes de questions Où subsiste encore ton écho Où subsiste encore ton écho

Si j’ai pu survivre, je l’ai souvent affirmé, c’est à la mesure de ce que les 26 petites lettres de l’alpha-beta m’ont pris au lasso, enlacé et bordé la gueule d’ombre qui jamais ne se referme. Alors aujourd’hui je suis comme un puits qui ne tient que par ses bords, par ses boisages, comme les galeries de mines composées de ces petits morceaux, ces fragments, ces éclats enchâssés dans quelques bâtisses d’ombre. Très longtemps j’ai été hanté par un mot saisi au vol dans mon enfance : charpie, qui donne à entendre deux choses : la déchirure (le mot « charpir » est un verbe ancien du français qui veut dire déchirer, il est issu du carpere latin, cueillir : carpe diem, c’est donc : déchire le jour, arrache-lui un morceau de jouir), mais aussi le pansement, puisque c’est avec de la charpie que pendant les guerres on pansait les blessures.

Alors ça tient à la va comme j’te pousse, mais faut pas s’arrêter, c’est épuisant, ça vous réveille de nuit comme de jour, ça vous met l’hallali aux fesses, ça vous intranquillise. Et c’est comme le vélo, si tu t’arrêtes de pédaler, tu te viande la gueule par terre.

Joseph Rouzel

Notes

  1. Rouzel J. À bâtons rompus Poèmes. 1965-2005. Éditions Champ Social Éditions. 2007.
  2. Rouzel J. La folie littéraire Psychose &écriture. Éditions Le Retrait. 2022.
  3. Tàpies A., tourbillon de sable. N° XLIV, technique mixte sur toile, 81x100 cm, 1955.
  4. Tàpies A., Ni portes ni fenêtres, peinture, montant de lit, collage et craie sur bois, 300 x 250 x 15.5 cm, 1993.
  5. Barthes R. Fragments d’un discours amoureux, Coll. Tel Quel, éditions du Seuil.
  6. Lacan J. Le Séminaire, IV, la relation d’objet, éditions Seuil, 1994.
  7. Freud S. Conférences d’introduction à la psychanalyse, La fixation au trauma. L’inconscient, éditions folio essais, 2010, p.359.
  8. Lacan J. Le Séminaire, livre I, les écrits techniques de Freud, p.163.
  9. « Bien sûr, comme tout le monde, ma réalité est faite de ceci qu’elle est ponctuelle, par rapport à ce dont on fait mémoire monumentale sous le nom d’histoire. Comme pour chacun, chacun de ceux qui sont ici et chacun de ceux qui sont aussi dehors. Il n’y a pas de ce que j’appellerai l’Histoire avec un grand H, la grande Histoire. Il n’y a que des historioles. J’ai été pris dans une historiole qui n’est pas de moi, l’historiole freudienne, et simplement parce que j’y ai glissé. Mais il n’y a absolument rien de commun entre l’historiole freudienne et toutes celles qui l’ont précédée. » Jacques Lacan, Clôture du congrès « Inhibition et acting out », neuvième congrès de l’École freudienne de Paris, Palais des congrès de Strasbourg, Lettres de l’École freudienne, 1976, n°19, pp. 555-559.
  10. Roland Barthes, Paris, Le Seuil, 2015
  11. Isabelle Heyman Dagand, Antiquité tardive. Essai sur l’écriture, Le Retrait, 2025
  12. Et non de Patmos… Merci à Luc Diaz pour la rectification. Le Jean de Patmos étant l’auteur de l’Apocalypse.
Citer ce texte

Geneviève Dindart et Joseph Rouzel, « Introduction à « Patchwork de psychanalyse » (L’Harmattan, 2025) », L’@psychanalyse, 13 mai 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/introduction-a-patchwork-de-psychanalyse-l-harmattan-2025 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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