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Sur « Incipit » de Jeanne Terramorsi

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Jeanne Terramorsi, Incipit, Editions Le Retrait, 2025.

Il est des livres où l’on se sent tout de suite chez soi, comme si on entrait dans une auberge de montagne. Un grand feu chante dans le foyer, sur la table vous tendent les bras le gros pain de 4 livres et le jambon fumé. La maitresse de maison vous accueille sourire aux lèvres et vous invite à prendre place près de l’âtre. Et là, de but en blanc, elle se met à vous raconter son histoire.

Elle est psychanalyste. On le sait. Elle l’a annoncé sur la quatrième de couverture ; dans la ville natale de Paul Cézanne. Ensuite de psychanalyse, il n’en sera plus question, ou plutôt si, mais sans que le mot n’apparaisse. Alors la psychanalyse se niche en creux.

C’est un livre du commencement, du comment ça commence un livre et une vie. Incipit, si j’en crois les bribes qui me restent vives de la langue latine, ça signifie : ça commence, ça démarre. Un livre testamentaire de Louis Aragon en porte le sceau, Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit (Champs/Flammarion, 1999). Aragon fait la démonstration qu’il a écrit ses romans à partir d’une petite phrase qui lui tournait dans la tête. Ces premiers mots naissants font starter et lancent la machine à écrire. Il n’y pas de plan, pas de construction, pas de personnages etc. L’écrivain se laisse guider par les mots qui viennent au-devant de lui et l’attirent comme un champ magnétique. A Edgar Degas qui lui demandait comment s’y prendre pour coucher sur le papier les idées qui lui trottent dans la tête, Stéphane Mallarmé de répondre : Degas on n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots !

Jeanne Terramorsi s’inscrit dans la filiation de ces artisans de la langue que sont les poètes. Elle plonge ses points d’arrimage, ses a/encrages dans le tissu de la langue corse. Elle nait dans le berceau des petites lettres qui incisent la langue. C’est son humus humain. Il y a des mots dans des mots. A l’instar de Francis Ponge qui voit se configurer dans le T du mot Table, la table qui accueille les convives. Alors « Le mot languir s’étire, s’étire… Le mot traversée avec son goût salé… Le mot arabe avec son r planté dans un regard de sable. » Les mots non seulement véhiculent sur leur dos des significations multiples, ouvertes aux quatre vents, mais ils touchent les sens, emportent des saveurs, des odeurs. Et les bruissements du grand-père paysan qui s’affaire aux sillons i sorchi et aux semailles et lui enseigne la musique des mots. « Des mots pour dire l’ânesse, la chatte grise et la belette. » Mais les mots ne saisissent qu’une part du monde, l’autre demeure dans le silence de La noche oscura, comme la nomme Saint Jean de La Croix, en 1578.

« C’est dans le creux de ce silence que j’ai interprété la musique du monde. » Et elle dit : « moi aussi je ferai des sillons… pour faire pousser des haricots, des pommes de terre… » Et le lecteur comprend que c’est bien dans les sillons de l’enfance qu’elle pousse son soc, mais les déplacements des « études » que le grand-père invitait à traverser, a amené son charroi sur les terres arables de l’écriture. Elle « revient dans le sillon creusé par la lame de la langue. » C’est comme ça que ça commence (Incipit !) Aussi bien l’orée de la vie de l’auteure que le livre qui s’ouvre. Et c’est dans le terreau de cette langue chantante et chatoyante qu’elle accueille, mais aussi dans le silence qu’elle borde pour faire un hâvre - on le devine - les paroles de… patients en analyse. Mais les mots ne sont pas dits. Ils s’effacent, leur banalité s’efface devant la surprise d’un acte qui en révèle le tranchant. Des passants, plus que des patients. Un théâtre de silence plus que l’analyse. Et les mots se mettent à miroiter et dire l’étonnant mystère d’un ou d’une qui vient là, coucher son mal à dire dans le hamac de la cure.

C’est juste effleuré, à demi-mots. Avec la plus grande pudeur. Il ne s’agit pas de ces fameuses « vignettes » ou « cas cliniques » qui servent le plus souvent à se hausser du col, ou à montrer patte blanche à la face du maître et son discours clos. Non, on entrevoit juste, par la « jalousie », ce qui filtre d’un travail qui se fait d’un homme, d’une femme, dans la remontée du fleuve de son histoire. Un homme, une femme qui tente de ravauder les accrocs que son existence a déchirés dans le vif du sujet et dans son corps parlant. Ainsi se dévoile l’architecture secrète du livre. Dolto un jour dit : les patients viennent travailler dans mon silence. Mais ce silence est « bruissant de paroles », souligne Maurice Merleau-Ponty. Et c’est dans cette arène vide, silencieuse et accueillante, bordée et soutenue par les mots de l’enfance et leurs sillons, que le passant fait son travail. Parce qu’on lui… fout la paix !

Belle démonstration, sans en avoir l’air, de ce qui se passe dans la cure. Ce livre fait la nique à toutes ces velléités d’inscrire le travail analytique à l’enseigne de la science et de ses exigences féroces de preuve. Freud nous avait pourtant averti dans Die Frage der Laienanalyse, texte écrit pour la défense de Theodor Reik, accusé d’exercice illégal de la médecine : pour connaître les « particularités de la cure analytique » nous ne pouvons inviter quiconque qui veut en savoir quelque chose à assister à une séance. Ça c'est exclu. Il n'y a pas d'observation possible de la cure. « La situation analytique, précise-t-il, n'admet pas de tiers ». Il faudra donc « bon gré, mal gré, se contenter de nos dire, que nous rendrons les plus dignes de confiance possible ». On voit ici à l’œuvre, dans ce petit ouvrage de Jeanne Terramorsi, ce « dire digne de confiance. »

Joseph Rouzel [adresse protégée]

Citer ce texte

Joseph Rouzel, « Sur « Incipit » de Jeanne Terramorsi », L’@psychanalyse, 16 janvier 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-sur-incipit-de-jeanne-terramorsi (consulté le JJ/MM/AAAA).

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