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Il n’y a que ça, le lien social

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« Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant.» J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51.

I- C'était en 1986. Des collègues éducateurs venaient de créer la revue hebdomadaire qu'ils avaient intitulée : Lien Social. L'idée de départ avec le n°0 était d'ouvrir une plateforme de petites annonces en direction des travailleurs sociaux. Je les ai rejoints dès le n° 1 pour faire valoir que se présentait là une véritable tribune d'expression et j'ai proposé d 'approvisionner la revue avec des articles de circonstances. Un comité de rédaction s'est monté.

Quelque temps plus tard je suis allé rencontrer François Tosquelles que je voyais de loin en loin à l'époque. Tosquelles pour ceux qui ne le connaissent pas est le père de la Psychothérapie Institutionnelle, où dans la foulée de l'expérience psychiatrique pendant la guerre d'Espagne, fort des apports de Jacques Lacan, s'est opérée une véritable révolution de la prise en charge des malades mentaux. L'idée qu'il faut d'abord soigner les soignants et l'institution fit son chemin et trouve ses prolongements dans l'expérience de la Clinique de Laborde sous la houlette du regretté Jean Oury, entre autres.

Tosquelles, que l'on appelait familièrement Tosq' m'accueillit amicalement comme d'habitude. J'étais assez fier de lui présenter la revue et à l'occasion de lui demander une interview.

  • Comment s'appelle cette revue ?
  • Lien social.

Il eut un petit moment d'hésitation puis susurra, avec son accent à la Dali, d’une voix douce:

  • Avec le lien social on peut s'unir, se lier, créer des collectifs, mais on peut aussi… s'étrangler.

Tel était Tosq'. Plein de gouaille et d'esprit, mais ne manquant jamais de faire jouer l'équivoque du signifiant. Le lien social : double lien !

II- Telle est bien la difficulté du lien social, son double usage et son paradoxe. Il peut lier le vivre ensemble, tenir ensemble un collectif humain, il peut aussi emprisonner ses membres. Il faut alors penser le lien social comme situé au cœur d'une aporie2, une forme de mise en tension dont on ne peut séparer aucun des termes extrêmes. D'un côté le sujet, c'est à dire ce qui parle en l'homme, reçoit du langage commun sa structure. Comment alors faire pour que les sujets ne disparaissent pas dans l'ordre du discours ? D'un autre côté le langage, c'est à dire le social, le collectif, ne restent vivants que par l'apport de chaque sujet, dans ses inventions singulières, au trésor commun. Mais comment alors faire pour que le collectif n'explose pas sous la charge des expressions individuelles solipsistes ?

III- Une théorie du lien social se doit de prendre en compte cette forme de production du langage que l'on nomme sujet et qui en reçoit sa structure, c'est à dire son habitable, sa dit-mension3. Le sujet habite une des trois structures définies par Freud : névrose, perversion ou psychose. Son mode d'habitation, son habitus4 pourrait-on dire, vaut symptôme.

IV- Mais une théorie du lien social ne saurait laisser de côté la matrice même de la structure, à savoir le langage. Ce qui fait du lien social une trame de discours, un texte, tant il est vrai que les mots du tissage et de l’écriture ont partie liée dans leur origine (texte, texture, textile etc extraits de textum, texere, tisser).

V - « Un discours, c’est cette sorte de lien social, c’est ce que nous appellerons d’un commun accord, si vous voulez bien, l’être parlant, ce qui est un pléonasme, n’est-ce pas ? C’est comme parce qu’il est parlant qu’il est être, puisqu’il n’y a d’être que dans le langage. Alors le parlant, - le parlant vous l’êtes tous, enfin du moins je le suppose, le parlant que vous êtes tous se croit être dans bien des cas, en tout cas dans celui-ci ; il suffit de se croire pour être en quelque façon cet être parlant, généralement classé comme animal, est tout à fait, à juste titre, cet être parlant classé comme animal, il est tout à fait sensible qu’il a des liens sociaux ; en d’autres termes, ce n’est pas sa condition commune de vivre en solitaire. » Jacques Lacan, « Conférence à l'Université catholique de Louvain », le 13 octobre 1972 (Inédit)5

VI- La fabrication du petit d'homme, son entrée dans le discours collectif en tant que sujet, exige un appareillage très spécifique à l'espèce humaine. Le langage humain en effet offre cette particularité, unique chez les animaux, de pouvoir représenter l'absence. Absence des choses, absences des êtres. Le langage, enchâssé dans une langue, actualisé et mise en œuvre par chaque sujet dans la parole, se présente comme suit, selon le mathème que Lacan, dès 1962, tire de son élaboration à la fin du séminaire L'identification6: « Un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant. »

Soit le mathème S1--------> S2

___ $

Il constitue l'embryon du Discours du Maître (DM) que Lacan ne formulera que des années plus tard dans L'envers de la psychanalyse en 19697.

Cette spécificité de l'humain ne tombe pas du ciel. Elle se produit dans une opération : la castration qui inscrit « les trumains »8 à l'enseigne de la coupure et de l'équivoque, donc du malentendu. Si le langage fait lien social, en même temps il nous divise. Nous, les humains, ne nous comprenons pas. C’est pourquoi l'entrée du petit d'homme dans le langage se profile d'abord comme traumatisme. « Tous autant que vous êtes, qu'êtes-vous d'autre que des malentendus ? Le nommé Otto Rank en a approché en parlant du traumatisme de la naissance. De traumatisme, il n'y en a pas d'autre : l'homme naît malentendu… Il n'y a pas d'autre traumatisme de la naissance que de naître comme désiré. Désiré, ou pas - c'est du pareil au même, puisque c'est par le parlêtre. » 9

C'est la langue de l'Autre, et d'abord de l'Autre présentifié par la mère, qui entre dans le corps du petit d'homme par effraction. Cette langue première, langue lourdement chargée des affects de ce lien social primaire, revêt d'abord la consistance d'une matière sonore. Nous entrons dans la langue non par le sens, mais par le réel du son, dont le dire maternel produit un écho dans le corps du petit d’homme10. Cette matière sonore que Lacan, à l'occasion d'un bafouillage, nommera : la lalangue, se constitue comme médiation symbolique dans les allers-retours de l'Autre maternel. Ces premiers sons prélevés par l'enfant dans son propre corps là où ils sont venus se déposer, produisent les embryons littéraux, matrice du symbolique, permettant de re-présenter (de rendre présent) l'absence de la mère et de la subjectiver, d’en faire son affaire. La perte de jouissance de la mère (dans les deux sens du terme, car la séparation se vit de part et d'autre), introduit le petit d'homme aux lois du langage. Ce qui se présente d'emblée comme un non radical à la « jouissance de la vie »11, ce pourquoi les psychanalystes usent du terme de castration, constitue le prix à payer de l'humanisation. Ce « non » en inscrivant le petit d'homme à l'enseigne à la fois de la perte et du lien, construit le socle d'un « oui ». L'impossible autorise le possible. Une partie de la mère chute ainsi comme Das Ding, la Chose, l’irreprésentable ; et l'autre est préservée comme Nebenmensh, prochain, et entre dans le domaine des signifiants, pour reprendre le découpage proposé par Freud dans L'esquisse.12 Donc on n'y coupe pas : l'humanisation, c'est à dire l'entrée dans le lien social se fait en imposant au petit d'homme une perte de jouissance. Lacan emploie deux termes pour la désigner : extraction ou soustraction de jouissance, y profilant l'objet @ cette invention dont il disait que c'était sa seule contribution notable à la psychanalyse. 13

Par exemple lorsque sa mère va à ses affaires, l'enfant en est réduit à représenter son absence par divers mouvements sonores : il babille, produit des lallations. Françoise Dolto avait inventé cette belle expression : l'enfant mammaïse. L'énigme de l'absence de la mère s'organise alors en un dispositif symbolique que Lacan désigne dans le Séminaire III comme Nom-du-Père14. Bien plus tard il indiquera qu'il ne s'agit là que d'une des modalités d'entrée dans le lien social. Le Nom-du-Père est à entendre non comme patronyme, mais comme capacité de nommer l'absence de la mère, et à fortiori, toute absence. La matière sonore amalgamée à cette construction symbolique ouvre la première voie d'entrée du petit d'homme dans ce que Freud désigne comme spracheapparat, autrement dit : l'appareil-à-parler.15 L'appareillage du sujet au langage, son assujettissement à sa normativité, inaugure sa prise dans le lien social.

V- Voici un petit tableau où je ramasse l'essentiel de cette approche :

Type de lien social Traitement de la jouissance Modalité langagière Humain Non à la jouissance Langage Social Loi(s) Langue Familial Interdit de l'inceste Lalangue Subjectif ($) Castration Parole

Les différents nouages du lien social, humain, social, familial et subjectif, sont déterminés par un non radical à ce que Lacan désigne comme « jouissance de la vie »1617. C'est cette mutilation première, ce premier « troumatisme » dans le corps du petit d'homme qui conditionne l'ensemble de la chaîne et constitue l'armature du lien social. Les lois, les règles de socialité, l'interdit de l'inceste, la castration sont les déclinaisons de cet appareillage premier.

VI- On peut à partir de ces prémisses entrer plus profondément dans l'exploration du lien social. Freud dans Psychologie collective et analyse du moi nous fournit une première matrice de sa constitution.18 Il précise d'emblée que « L'opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie collective, qui peut, à première vue, paraître très profonde, perd beaucoup de son acuité lorsqu'on l'examine de plus près ». Que ce soit dans la vie sociale ou la subjectivité la présence de l'autre est toujours traduite soit en termes d'amour soit en termes de haine. Ce qui soude un groupe c'est la projection d'une idée sur un chef ou un principe organisateur : ceux qui partagent la même référence se sentent frères et s’aiment ; mais c'est au prix de refouler - aux frontières du pays et de la psyché -, l'objet de haine. 19 Ces prémisses permettent à Freud en 1925 de dégager trois métiers impossibles : gouverner, éduquer et soigner20. Impossibles parce qu'il s'agit dans ces métiers d’inscrire et d’articuler dans le lien social ce qui justement lui résiste. Articuler l'impossible, pas le refouler. Cela exhausse l'impossible au niveau d'un concept fondamental de la théorie freudienne. En effet, précise le père de la psychanalyse en 1937, s'il classe ces métiers de la relation humaine, métiers par excellence de l'apprentissage du lien social, dans la catégorie de l'impossible c'est que dans ces pratiques sociales « on peut d'emblée être sûr d'un résultat insuffisant »21. C'est la racine même de ce que Freud désigne sous le terme de « malaise dans la civilisation ». A savoir que les histoires humaines ne sont du domaine ni de la perfection, ni de la maîtrise absolue. Il y a un reste. La parole, dans toute ses dimensions, comme mise en acte des lois de la parole et du langage22 demeure la seule tentative de soutenir, dans la relation à autrui, ce reste. Reste qui revêt les oripeaux de l’échec et épouse les avatars de ce ratage constitutif de l'humaine condition. Notons que la parole est à entendre ici au-delà de son expression verbale, car, comme le souligne à juste titre Martin Heidegger : « L'être humain parle. Nous parlons éveillés; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole... »23

VII- Lacan reprendra la question du lien social dans le droit fil de l'avancée freudienne en évoquant les modes de traitement sociaux de l'altérité, modes de traitement qui impliquent justement cette dimension de l'impossible, comme ratage, comme foirade pour le dire à la manière de Samuel Beckett, qui ajoute dans Cap au pire qu'il s'agit en fin de compte de « rater mieux »24. C'est de ce point de traitement de l'impossible, enchâssé dans l'objet @ que Lacan va inférer les quatre discours en 1969 dans son séminaire L'envers de la psychanalyse. Il faut entendre d'emblée que le plus singulier du sujet exprimé dans la parole ou le symptôme est le produit de la confrontation au discours commun (S2). Si le $ est barré (castré, pas-tout), - et parfois mal barré !- c'est par l'opération du langage qui le divise en deux, d'un côté un signifiant (S1) et de l'autre, cette part d'ombre, l'énigme d'un sujet parlant ($). Mais il se trouve aussi, sous le coup de l'opération de la parole, séparé d'autrui (S2). Division donc en soi et entre-soi. Toute la difficulté réside alors dans le fait que le sujet ne se dissolve pas dans des discours de masse : novlangues25, langues de bois, pensées uniques, idéologies dominantes. Mais il s'agit de veiller également à ce que les modes d'expression subjective ne vitriolent pas le collectif par des décharges massives de haine, de violence, d'exclusion, de ségrégation. Lacan invente une théorie du lien social pour remédier à ces deux risques permanents : dissolution du sujet ou éclatement du collectif.

VIII- Le sujet n'apparait jamais que représenté. Il manque d'être, ce que Lacan note : @.26 Cet objet indicateur du manque qui impulse le désir : « objet cause du désir » précise Lacan dans un premier temps, puis dans la foulée de la plus-value de Marx, « objet plus de jouir », il s'agit dans le discours d'en produire un mode de traitement. Autrement dit pour Lacan le seul mode de traitement de la jouissance réside dans le discours qui fait tenir ensemble des collectifs humains. Il dégage à partir de là quatre modes de traitement : tout d'abord le Discours du Maître (DM) dont j’ai évoqué le premier stade d'élaboration, à la fin du séminaire L’identification. Puis par un jeu de rotation, tournent les trois autres discours : de l'hystérique (DH), universitaire (DU), de l'analyste (DA).

Mais tout d'abord Lacan établit un quadripode : quatre places immuables :

agent autre ___ ____ vérité produit

La place de l'agent donne son nom à chaque discours en fonction de l'élément qui l’occupe : Discours du maître (DM) lorsque le S1 y est logé ; discours de l'hystérique (DH) lorsque c'est le $; discours universitaire pour le S2 ; discours de l’analyste avec l'objet @ en place d'agent27. La place de l'agent est la place d'où l'on parle. Sachant que la vérité reste sous la barre dans l'ombre de ce qui cause la parole, de ce qui la provoque. L'autre est celui à qui je m'adresse et ce que ça produit constitue le résultat de l'opération discursive. Dans ces quatre places fixes Lacan fait se déplacer quatre termes: $ (sujet de l'inconscient), S1 (signifiant-maître), S2 (le savoir), @ (l'objet cause du désir que plus tard Lacan serrera de plus près comme objet plus-de-jouir). Les quatre tournent sur le quadripode, vers la droite ou la gauche, mais dans un ordre invariable. Or tout de la jouissance ne saurait être absorbé par le signifiant. Car contrairement à ce qu'a pu énoncer Françoise Dolto dans le titre d'un de ses ouvrages célébre: tout n'est pas langage28. Il existe sous la catégorie du Réel quelque chose qui ne cesse pas d'échapper à la nomination. Das Ding, chez Freud.

D'où un jeu de flèches que Lacan introduit dans les quatre discours pour localiser l'impossible et l'impuissance.

Par exemple dans le DM la flèche (------->) indique une impossibilité structurale à ce que le signifiant puisse épouser le tout du savoir; de plus le produit n'est jamais équivalent à la vérité (//):

S1--------> S2 __ __ $ // @

Dans le DA, la raison de cet échec est liée à l'irréductibilité du réel à l'ordre du langage: l'être parlant a beau parler et parler encore jamais il ne rejoindra son être, manquant par essence. $ est disjoint de @. 29 Ainsi les quatre discours comme matrice du lien social se présentent-ils comme mode de traitement de la jouissance, de son excès incessant, enchâssé dans l'objet @.

Il y a aurait sûrement beaucoup à dire sur la théorie des quatre discours telle que développée par Lacan. Retenons que c'est l'inscription dans le langage qui permet au sujet de traiter la question de son unicité donc de sa profonde solitude en fabriquant en permanence du social. Le sujet ne se soutient que de l'existence d'un appareil discursif auquel il ne cesse de reverser sa quote-part. Ainsi une patiente vient-elle de me dire que nous fabriquons Dieu pour qu'ensuite il nous fabrique! Cette circularité du social et du subjectif peut-être illustrée par la bande de Moebius où l'envers et l'endroit se distinguent, mais dans un continuum unilatéral. Cette avancée débouche pour Lacan, notamment à la fin de son enseignement, sur des formules apparemment aporétiques telles que « l'inconscient, c'est le social » ou « L'inconscient, c'est le politique » ou encore « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel. »30

De cet énoncé, en 2000, Jacques-Alain Miller tirera quelques conséquences:

  • l'expérience analytique et une expérience collective à deux;
Illustration du document original, page 8
Illustration du document original, page 8
  • les fonctions et les phénomènes mis en évidence au niveau du collectif sont les mêmes que les fonctions qui se révèlent et les phénomènes qui se déplient dans la cure;
  • il en découle une nouvelle définition du collectif: il est fait d'une multiplicité d'individus prenant le même objet comme Idéal du moi;
  • le collectif, les formations collectives, les associations et regroupements diverses et variés s'analysent comme une multiplicité de relation individuelles au Un de l'Idéal du moi;
  • mais l'individuel n'est pas le subjectif. Ce qui est individuel, c'est un corps, c'est un moi. L'effet-sujet qui s'y produit et qui en dérange les fonctions, est articulé à l'Autre. C'est ce qu'on appelle le collectif ou le social 31

IX- Quatre discours, plus un : X- On remarquera que Lacan introduit un cinquième discours, le discours du Capitaliste qui se produit à partir de l'inversion du premier membre du DM:

$ au lieu de S1.

__ __ S1 $

« ...une toute petite inversion simplement entre le S1 et le S barré ($), qui est le sujet... ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume. » 32

Cette inversion évidemment n'est pas sans conséquences sur la nature du lien social, à la fois sur la façon pour chaque sujet de s'y articuler, comme pour celle pour les sujets de tenir ensemble dans des collectifs, des groupes, des nations...

L'érection du $ en place d'agent tire le sujet du côté de l'hystérisation, mais sur un mode où la marque du manque signifié par l'impossible qu'emporte l'objet @, tend à s'effacer. Pierre Bruno pour sa part définit le discours capitaliste comme « un discours sans perte » qui met aux commandes le sujet consommateur, qui finit par être… consumé.33 Un sujet dont l'effet de barre que marque la castration tendrait à s'estomper. Les sociétés modernes, voire postmodernes, comme les désignent certains auteurs, poussent à transformer tout ce qu'il y a sur terre en marchandise. Cette marchandisation généralisée entraîne dans son déferlement tout de l'humain, son corps, ses relations sociales, ses objets qui au lieu d'être frappés d'incomplétude, montent au zénith de la modernité comme promesses d'un monde plein, sans faille. Un monde d'où l’incomplétude structurale, marque de fabrique de l'humain, serait à jamais chassée. Lacan le dit bien : « ça marche comme sur des roulettes », mais le drame c'est que ça marche trop bien; ça tourne et ça finit par tourner au vinaigre.

Cet étroit accolement entre sujets et objets de l'industrie, de facture incestueuse, transforme de fait le sujet en consommateur qui consomme si bien qu’«il se consume». Et voilà l'homme réduit lui aussi à l'état d'objet, de chose, ce que Marx avait déjà entrevu sous le concept de « réification » (du latin res, rei, une chose). Le lien social éclate en individus d'un côté, comme l'étymologie l'indique, en sujets non-divisés par la parole, une sorte de « tout à l'ego »; et d'un autre en petites communautés holistiques (du grec, holos, entier) repliées sur elles-mêmes, serrées dans les replis d'un communautarisme béat, qui fait faire l'économie à ses membres de se coltiner pour chacun la division subjective, en la refoulant soit à l’intérieur en désignant des boucs émissaires, soit à l'extérieur, généralement sous les aspects de la haine. Individualisme et communautarisme se profilent ainsi comme les deux mamelles du capitalisme. XI- D'où le malheur dans le capitalisme.3435 L'expression fait de l’œil évidemment au grand texte de Freud Malaise dans la civilisation (ou « dans la culture » selon les traductions) paru en 1929 et qui n’a pas pris une ride.

Autant dire qu’il se révèle d’une actualité brûlante en ces temps de crise. Le titre proposé par Freud était en effet « Malheur (ungluck) dans la culture», vite édulcoré par son éditeur, pour des raisons de vente, en « malaise » (unbehagen)36. Le malheur se vend mal ! Mais le mot « malaise » est bien faible. Freud y pose une question radicale : que veut l’homme? Je défie quiconque de répondre autre chose, quelle qu’en soit la formulation, que : je veux être heureux ! Mais précise Freud face à cette volonté increvable de Bonheur se dressent trois obstacles : le corps, le monde et les autres, qui obligent chaque sujet à en rabattre sur ses prétentions au Bonheur, pour, comme il l’indiqua à la fin d’une séance à une patiente, apprendre à se contenter de son malheur banal. Jusque-là les civilisations ont inventé des processus symboliques pour soutenir cette amère déception et même en transmettre la structure d’une génération à l’autre. On peut regrouper sous le chef de lien social l'ensemble de ces dispositifs. L’éducation, première modalité de lien social, « sacrifice de la pulsion», comme l’énonce Freud en 1917 dans sa première conférence, enseigne très tôt au petit d’homme à en rabattre sur ses prétentions à la jouissance.37 Il est impératif de lâcher sur la jouissance pour prendre place parmi les autres.

Or notre société néolibérale, pointe avancée du capitalisme, tente de subvertir cet ordre imposé à l’humaine condition. Qu’en est-il du vivre ensemble dans une société irradiée par le sans-limite, profondément solipsiste, dévouée corps et biens à la consommation sans fin d’objets produits par la technologie, ces « lathouses » dont Lacan invente le paradigme. « Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses ». Ce sont « des menus objets petit @ que vous allez rencontrer en sortant sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui nous gouverne »38. Dans « lathouse » niche léthé, l'oubli. Mais si la vérité l'affecte, a-léthéia, si l'oubli est levé, si le caché réapparait, si le réel chassé par la porte rejaillit par la fenêtre, alors surgit l’angoisse. D’où l’affolement incessant qui nous saisit d’une voracité insatiable devant l’objet consommable, qui à peine capturé se fait monstrueux. 39 Retour du réel escamoté. Lacan dès 1972 avance que le capitalisme forclot la castration (Le savoir du psychanalyste).

Pour mesurer toutes les conséquences de ce renversement du lien social il convient de reprendre à nouveau frais la réflexion freudienne, rejoignant Marx pour le coup, pour en dégager des perspectives: « Il ne paraît pas qu'on puisse amener l'homme par quelque moyen que ce soit à troquer sa nature contre celle d'une termite; il sera toujours enclin à défendre son droit à la liberté individuelle contre la volonté de la masse. Un bon nombre de luttes au sein de l’humanité se livrent et se concentrent autour d’une tâche unique : trouver un équilibre approprié, donc de nature à assurer le bonheur de tous, entre ces revendications de l’individu et les exigences culturelles de la collectivité. Et c’est un des problèmes dont dépend le destin de l’humanité que de savoir si cet équilibre est réalisable au moyen d’une certaine forme de civilisation ou bien si au contraire ce conflit est insoluble »40.

C'est ainsi qu'à l'issue de cette réflexion, l’on pourrait envisager ce qu'il en est aujourd'hui des modes de résistance des sujets, ce que les sujets mettent en œuvre pour ne pas être réduits à l'état de produits consommables. Cela implique de dégager les voies d'une véritable politique du symptôme.41 « La fonction du symptôme se manifeste par un je ne veux pas être joui par l'Autre.»42 La société que nous voyons proliférer sous nos yeux, avec ses retombées en termes de marché, de consommation, de technoscience et d'idéologie scientiste, exige de la part des sujets et des collectifs que s'organise un véritable sursaut pour ne pas sombrer, corps et biens, dans un infra-monde, voire un immonde, dont les premiers ravages nous éclatent déjà à la figure. L'espèce dite humaine, espèce dont l'humus se constitue par l'appareillage aux lois du langage, est menacée de disparition. Le lien social, quoi qu'on en dise est relativement fragile et il ne saurait en aucune façon être remplacé par ce succédané, (succès damné!), de lien qu'organise le Divin marché43, nouveau Moloch44, nouveau dieu terrible. Tosquelles avait bien raison de me lancer en avertissement que ce type de lien social peut nous étrangler. Saurons-nous dans les années qui suivent établir des môles de résistance suffisamment solides ? Telle est la question qui se dessine à l'orée d'un siècle déjà bien avancé, décisif dans l'histoire de l'humanité.

Sortir du discours capitaliste, c'est donc en revenir au lien social instauré par les quatre discours, et réintroduire, d’une façon ou d'une autre, l'humain, mesure de toutes choses, selon la célèbre formule du sophiste Protagoras, comme essentiellement manquant. Ce retour ne saurait se passer d'une réactivation des avancées produites par les Lumières au XVIIIe en Europe. Il s'agirait de convoquer à nouveau frais le pouvoir des transcendances pour ériger des pyramides rendues respirables. Avec peut-être un pas supplémentaire, jusqu'à ce point que le poète Hölderlin rejoint : « … jusqu'à ce que le défaut de Dieu nous vienne en aide.» (Bis Gottes Fehl hilft). XII- Cormac McCarthy, dans un roman sombre, La Route45, qui prend acte de la destruction du monde par les hommes, met en scène un père et un fils dérivant sur la route pour survivre. Le père malgré la disparition générale des biens de subsistance, des ressources naturelles, l'effondrement de la morale sociale et de l'éthique, tente désespérément de transmettre à son fils l'essence même des processus d'humanisation (la route de l'humain), pour que ça ne se perde pas. Et il profère l'énoncé suivant : «Dieu n'existe pas et nous sommes ses prophètes!». Cette phrase terrible enchâsse toute la puissance d'évocation de la parole et du langage : production d'un réel qui dans le même temps est pris en charge par le symbolique. Seul le recours au semblant, (au sang blanc!), nous sauvera. Un lien social trouvant son point d'arrimage dans une pure vacuité, tel est l'enjeu. L’Ange ?

Joseph Rouzel, Montpellier 2011/2018

Notes

  1. Reprise d’un article paru dans la revue RISS, janvier 2011, (Vienne/Berlin), en langue allemande. Une autre version est parue dans mon ouvrage Travail éducatif et psychanalyse, Dunod, 2014.
  2. Du grec a-poria, im-passe. On n’en sort que par un saut dialectique. Par exemple Banesh Hoffmann, un physicien anglais, raconte l’anecdote suivante dans son livre L'Étrange Histoire des quanta, Points-Seuil, 1981. L'élève questionne : « La lumière est-elle une
  3. onde ou une particule ? Le professeur répond : oui !» Voir également Jacques Derrida, Apories : mourir, s’attendre aux limites de la vérité, Galilée, 1996.
  4. Le mot « dit-mension » est une invention de Lacan qui met en relation le dit avec le mot anglais « mansion » qui signifie « maison ». Le dit est formé de signifiants qui ont leur siège dans le lieu de l’Autre, le « trésor des signifiants ».
  5. Pierre Bourdieu : « … l'habitus est le produit du travail d'inculcation et d'appropriation nécessaire pour que ces produits de l'histoire collective que sont les structures objectives (e.g. de la langue, de l'économie, etc.) parviennent à se reproduire, sous la forme de dispositions durables, dans tous les organismes (que l'on peut, si l'on veut, appeler individus) durablement soumis aux mêmes conditionnements, donc placés dans les mêmes conditions matérielles d'existences. » Esquisse d'une théorie de la pratique, Point-Seuil, 2015. Je reprends ici le concept de Bourdieu, en le détournant légèrement. Le sociologue en fait un concept d’aliénation de classe. Certes, mais c’est oublier un peu vite que le sujet n’est pas entièrement déterminé par des patterns socio-culturels : il en fait aussi son affaire, c’est-à-dire son… symptôme !
  6. http://www.psychasoc.com/Textes/La-mort-est-du-domaine-de-la-foi
  7. Jacques Lacan, Séminaire IX, L'identification, 1961-1962, Inédit.
  8. Jacques Lacan, L'envers de la psychanalyse, Séminaire XVII, 1969-1970, Seuil, 1991.
  9. Jacques Lacan, Le moment de conclure, Séminaire inédit.
  10. Jacques Lacan, « Le malentendu », 10 juin 1980, Inédit.
  11. D’où la définition de Lacan de la pulsion : « La pulsion, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire… ce dire, pour qu’il résonne, pour qu’il consonne… il faut que le corps y soit sensible. » Séminaire le Sinthome, 18 novembre 1975.
  12. Jacques Lacan, « La troisième » in Lettres de l'École freudienne, N°16, 1975, p.190.
  13. Sigmund Freud, « Esquisse d'une psychologie scientifique » in La naissance de la psychanalyse, PUF, 1996. Le titre de « brouillon » serait plus judicieux…
  14. Jacques Lacan, : « Le champ de la réalité ne se soutient que de l'extraction de l’objet a qui pourtant lui donne son cadre », Écrits, Seuil, 1966, p. 554. L’objet désigné ici comme @ ( objet a chez Lacan), qui est aussi la marque de l’association l’@psychanalyse, est à penser plus comme un signe que comme une lettre. L’@ fait signe du trou du réel à l’endroit du signifiant. Il se situe au point de nouage du « nœud bo » au cœur de RSI.
  15. Jacques Lacan, Les psychoses, Séminaire III, 1955-1956, Seuil, 1983.
  16. Sigmund Freud, Contribution à la conception des aphasies, PUF, 2009.
  17. Jacques Lacan, « La troisième », in Lettres de l'École freudienne, n° 16, 1975.
  18. Voir également Jacques Alain-Miller, « Les six paradigmes de la jouissance » in La cause freudienne, n°46, 1999.
  19. Sigmund Freud, « Psychologie collective et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, P B Payot, 1980.
  20. Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, PB Payot 1980.
  21. Sigmund Freud, préface à l'ouvrage d'August Aichhorn, Jeunes en souffrance, Champ Social, 2000.
  22. Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l'analyse sans fin » in Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985.
  23. Jacqueline Légault, Les lois de la parole, érès, 2003.
  24. Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, Gallimard, 1976.
  25. Samuel Beckett, Cap au pire, Minuit, 1991.
  26. Sur la novlangue voir Georges Orwell, 1984, Folio Gallimard, 1972. Lire également Charlotte Herfray, qui vient de disparaitre au moment où je rédige ce texte, « Ces novlangues qui colonisent nos esprits ». http://www.psychasoc.com/Textes/Ces-novlangues-qui-colonisent-nos-esprits
  27. En suivant les indications de Jeanne Lafont, j'utilise l'arrobas dans la mesure où Lacan précise qu'il mérite plus le statut d'un signe que d'une lettre. Voir Jeanne Granon-Lafont, Topologie lacanienne et clinique analytique, Point hors ligne, 1990.
  28. Évidemment le discours de l’analyste n’est pas spécifique au psychanalyste. Il arrive à tout un chacun de l’endosser, à chaque fois que la place de l’agent est marquée d’un trou, d’un manque, d’un non-savoir (@). Ainsi de cette petite histoire. Un homme va voir un jésuite : Je suis très admiratif, vous les jésuites savez des tas de choses ; mais ce qui m’énerve par-dessus tout, c’est qu’à chaque fois qu’on vous pose une question, vous répondez par une question. Ah ! bon, rétorque le jésuite, et qu’est-ce qui vous faite dire ça ?
  29. Françoise Dolto, Tout est langage, Folio-Gallimard, 2002.
  30. Sur ces points voir Michel Lapeyre et Marie-Jean Sauret, Lacan, le retour à Freud, Milan, 2000.
  31. Jacques Lacan, «Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée » in Écrits, p. 123. Note de bas de page: «Que le lecteur qui poursuivra dans ce recueil revienne à cette référence au collectif qui est à la fin de cet article, pour en situer ce que Freud a produit sous le registre de la psychologie collective (Massen psychologie und Ichanalyse, 1920) : le collectif n'est rien, que le sujet de l'individuel.»
  32. Jacques-Alain Miller, « Théorie de Turin », intervention au 1er congrès scientifique de la Scuola lacaniana di Psicoanalisi, le 21 mai 2000.
  33. Jacques Lacan, «Du discours psychanalytique » Conférence à l'Université de Milan, 12 mai 1972
  34. Pierre Bruno, Lacan, passeur de Marx. L'invention du symptôme, érès, 2010
  35. Thème du séminaire animé par Joseph Rouzel en 2010-2011 à Montpellier dans le cadre de l'Association Psychanalyse sans Frontière (PSF).
  36. Voir également Marie-Jean Sauret, Malaise dans le capitalisme, PUM, 2009.
  37. Das Unglück (accident, malheur, malchance) in der Kultur est ainsi devenu Das Unbehagen (malaise, préoccupation, désarroi) in der Kultur. Pour une fois Freud a cédé sur les mots, et donc sur le sens !
  38. Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, PB Payot, 1983.
  39. « Lathouse », trouvaille de Jacques Lacan qu’il introduit dans deux séances de son séminaire : les 20 mai et 18 juin 1970. Voir également la conférence de mon ami Guy Massat, en janvier 2015, « L’objet petit a », http://cerclepsychanalytique-paris.fr/conferences/linterpretation-desir-lobjet-petit/
  40. Jacques Lacan , Seminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, Seuil, 1969
  41. Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1986.
  42. Marie-Jean Sauret, L'effet révolutionnaire du symptôme, érès, 2008.
  43. Pierre Bruno, ouvrage déjà cité.
  44. Dany-Robert Dufour, Le Divin marché, Denoël, 2009.
  45. Moloch ou Molech est une divinité dont le culte était pratiqué dans la région de Canaan selon la tradition biblique. Il est lié à des sacrifices d'enfants par le feu.
  46. Cormac Mccarthy, La route, Points-Seuil, 2009. Voir également le passionnant développement sur la négativité, du regretté Jean-Daniel Causse dans Lacan et le christianisme, Campagne Première, 2018, à partir du « Dieu est mort ». Ce qu’un poète comme Paul Celan saisit au bond dans un de ses derniers écrits : « Je, s’il est quitte de Dieu, n’est pas quitte de la rose ! À se faire verbe, la chair du Je qui parle n’est pas quitte de la rose du joui ! » (Renverse du souffle, Seuil, 2006)
Citer ce texte

Joseph Rouzel, « Il n’y a que ça, le lien social », L’@psychanalyse, 3 août 2018. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-il-n-y-a-que-ca-le-lien-social (consulté le JJ/MM/AAAA).

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