Joseph ROUZEL Geneviève DINDART
LE GRAND MANGEUR D’AUBE
Poèmes 1983-1985

2
Un étourneau fend l’air Abandon

3
Le Grand Mangeur D’aube

4
Penché au bord du silence Ce que tu attends N’est pas rien

5
Nous inventons Rien

6
Ce matin Une parole M’a visité
La Création n’a aucune forme
(Geneviève DINDART : Extraits de la présentation : « Le Grand Mangeur D’aube » 46 poèmes de Joseph ROUZEL. 1983-1985.
Séminaire ACPI - Jeudi 11 avril 2019. Arles.)
Malgré les persécutions de toutes sortes, la poésie s’applique à toujours refuser un ordre qui n’est pas le sien. Tout comme les Psychanalystes n’ont pas de langue commune, les artistes et les poètes non plus. Lautréamont d’ailleurs nous avertit : « La poésie doit être faite par tous. Non par un. 1» Les tours d’ivoire sont alors démolies, mais les paroles, elles, restent vivantes, sacrées. « La poésie n’est pas le lieu où l’on épargne l’ange », extrait d’un poème de Christof (phe) Meckel2, en rejoint cet autre : « La poésie n’est pas le lieu où l’on prend soin de la beauté. »
Le poète, le peintre, le musicien, l’halluciné, voire le rêveur, se succèdent et se recouvrent : leurs signes se répondent. Ces passages, foisonnements d’énergie, éveils répétés, enfantent des signes, quantité de signes, apaisant ainsi leurs propres tracés. N’oublions pas non plus l’oubli, qui joue dans les rêves un rôle constant. Et qui dit oubli, dit perte… Et comme cet oubli, comme cette perte, il est toujours préférable d’écrire le récit d’un rêve immédiatement après le réveil, c'est-à-dire sur le coup : l’amnésie de l’après-coup l’emportant toujours.
Qui acquiert, perd.
Comme les enfants racontent : « Moi, je suis dans le rêve mais le rêve lui, il n’est pas dans ma tète » ou encore : « le rêve est entre la nuit et ma tète… c’est le réverbère, la lune qui éclairent mes rêves3 », il se trouve toujours cet espace du dedans, ou contenant un intérieur, délimitant un site où chaque limite est à tenir. Et qui dit intérieur, dit extérieur. Rappelons-nous ce titre énigmatique : « À l’intérieur de la vue - 8 poèmes visibles4 », recueil de poèmes, écrit à quatre mains par Max Ernst et Paul Éluard, ou encore « Donner à voir 5» de Paul Éluard. C’est dire si l’intérieur, l’espace du dedans et (de) la vue bordent ensemble un espace à la fois infini, c'est-à-dire sans limite et qui pourtant ne cesse d’être délimité, dans le champ même de son action immédiate.
À l’affut de tout ce qui arrive, l’exploration de ce qui tombe sous le regard se fait toujours d’un œil vivant et disponible. « Mon intérieur me fait peur » me disait un analysant. L’espace du dedans est alors pris pour un trou … sans fond. Les formes peuvent alors venir border, médiatiser, medi-attiser, medi-à-tisser. Les formes se tenant pour lui, alors, à l’extérieur. Advienne que pourra.
« La création n’a aucune forme », c’est ce que j’affirme souvent, appuyant ainsi le signifiant création dans ses confins les plus indicibles, inatteignables, indécidables qui s’arriment au néant, au trou, au vide, au rien et entoure tout acte, de son abyssale origine. S’éclairant elle-même au contact de ce qui n’est pas elle, la création commence, elle aussi, dans le vide qui sépare les formes du réel, ou les formes entre elles. Et, comme la poésie, il n’existe aucun lieu du monde où la création ne puisse pénétrer, puisqu’elle cherche précisément à coïncider avec tout ce qui nous échappe. Contrairement à aujourd’hui, l’aujourd’hui de notre temps, où le visuel a fini par rendre le monde réel totalement opaque, rappelant quelques régimes totalitaires, avec ses champs de tir et ses murs bétonnés du langage. C’est donc de partout qu’il est devenu nécessaire de vivre, d’avoir une manière d’art de vivre, entre les mots, entre les images. La Psychanalyse et la cure, la création, la poésie ont à voir avec tout ça. Les « D’où ça vient », les « d’où ça arrive », ces questions sans nom, qui rendent les artistes et les créateurs inquiets, les guident pourtant sur les chemins de l’expérience et du trou du savoir. Les « d’où, ça commence » du corps, de l’espace du corps, de l’espace du dedans, font apparaitre les traces et les passages : accélérations, forces soudaines, réponses imprévues, exorcisme irrésistible, hypnose, illumination, vertige, révélation, visitation, repli, épuisement, vide … et, toujours frayés du mot à l’image, de l’image au mot. Ce pourrait être : lire la totalité du monde, du temps et de l’espace en un seul point, en une seule action, une seule parole, à l’intérieur comme à l’extérieur de la vue. Et ce qui fuit, ce qui reste sans représentation, c’est peut être le corps. Telle serait alors cette forme ou cette action : moment d’intimité extrême, renouvellement de l’émotivité, cure par les traits, hygiène de l’approche de l’ultime limite. De l’encre à l’ancre, comme l’encre sur le papier et comme une ancre portée et balancée comme balise, quelques mouvements inattendus et parfois spectaculaires du corps, et de l’esprit, nous délient vers l’extase.
Sur les mots, la rive des images,
Sur les images, la rive des mots :
« (…) Plume – tout plume était moi-même, (…) 6» déclarait Henri Michaux, reconnaissant dans cette chose, dans cet objet, le fantôme de l’intériorité, celui dont on n’exhibe jamais l’apparence, « car il assemble les traits irreprésentables de notre être. » Plume étant l’ombre portée de l’intime, un écran parfaitement blanc, sur lequel viendrait s’animer malaise, désarroi mais aussi fulgurances, vitesses, formes et formes traversées…
Car il est évidemment question de formes, mais aussi de rythmes, de temps, de passages. Plume, pinceau, clavier ou crayon présupposent une reconnaissance, voire connaissance profonde, ou encore possession, comme ces vers d’un homme, soldat emprisonné, le figurent :
Parfois totalement inexplicable, l’attraction souveraine qu’exercent sur les artistes les images, les images des mots, les rapports absolument nouveaux que la poésie leur fait entrevoir, font que les images obsèdent. Fulgurantes, celles-ci inquiètent ou rassurent… Longtemps prises pour des illusions, les images sont, les images vivent et tout devient image. Dès 1866, quelques poètes osèrent alors unir ce qui semblait à tout jamais séparé.
Certains le firent plus délibérément que d’autres. « Illustration » comme orne/ment :
Dès le XIXème siècle, l’illustration se déploie en France et en Europe, après une trajectoire beaucoup plus ancienne évidemment. L’illustration est alors réservée à l’entrée du livre puis dans le corps même du texte ou du récit, devenant à la fois ajout, d’une image à un texte ou poème, mais aussi support à sa lecture. Aussi dans la chair du poème, de très nombreux artistes y ont laissé leurs mains ! Nombreux furent celles et ceux qui ont contribué à cette tradition de l’illustration de recueil de poèmes. Les poèmes unissent en si peu de mots tant de sensations que la phrase hésite parfois à se reconnaitre elle-même dans les quelques traces que portent le dessin. Et l’on ne sait alors où est l’image, dans les dessins ou dans les vers.
« Pour collaborer, peintres, musiciens et poètes, se veulent libres (…) Il n’y a pas de modèle pour qui cherche ce qu’il n’a jamais vu. (…) » Éluard, encore, fixe l’ambition et l’autonomie nouvelle de l’objet de création en collaboration.
D’un poème, nous ne ressortons guère indemne. Pouvant être lu et maintes fois relu, il est aussi vrai que chacun des poèmes forme un tout achevé, qui ne peut être lu que dans son jour. Il est également vrai qu’en nous, à l’intérieur de nous, le chant, le souffle du poème ne cesse pas de s’achever et de se poursuivre…
C’est pour cette raison que je n’aime pas le terme d’illustration. Ce mot me ramène immédiatement à celui d’ornement : orne / ment comme ajout inutile, superflu, artifice, fard, venant se greffer à un objet (ou à une architecture) dans le seul but de l’embellir. L’ornement enfin, peut être copié, répété, sérié, il n’est donc plus unique.
Le mot image me conviendrait-il mieux ?
Certainement, car celui-ci vient poser la question de la (relative) relation de l’assemblage plus ou moins réussi, plus ou moins heureux des voyelles, des consonnes, liquides, dentales, des syllabes, des mots et de leur traduction, en image : leur « mise en », comme réalisation : graphique, musicale ou plastique.
Une traduction-représentation en vient alors à livrer une version, faire version, totalement unique : traduction venant aussi représenter un usage systématique et très efficace de la vision et de l’image, comme moyen de révélation. Paul Nougé le souligne fort bien :
« L’on souhaiterait qu’une image soutînt les images. 8»
Les images produites après la lecture, relecture et infusion des 46 poèmes, n’illustrent donc pas, ou d’aucunes façons, les poèmes de Joseph Rouzel. Ces images viennent en condenser plutôt leurs effets, ouvrant une trappe à leur sonorité, leur musicalité, leur organisation secrète de sens, leur perte aussi. Et lorsqu’on aborde cette dimension du sens, celle de la postérité du sens, on en vient aussitôt à se heurter à celle de l’interprétation, jusqu’à celle du non-sens, qui à mon idée, n’est seulement qu’une absence provisoire de sens…
Un sens en route est alors bien autre chose, l’ouverture se faisant ainsi, sans retenue. Libre de sens, ou tout simplement, créatrice de sens : songer de moins en moins à figurer, pour de plus en plus, faire apparaître… C’est, précisément, ce mouvement conduisant vers l’essence et la connaissance que j’ai cherché à ce moment-là, arrimée à ces deux extrêmes que sont les apparitions et les lignes. L’image est alors soumise aux nécessités du réel, elle évolue dans l’espace et le temps, elle crée une atmosphère constante et une action continue.
Comme deux bagarreurs, poésie et peinture se cherchent mutuellement. Cette alliance substantielle de la toile et de la page serait-elle un fait typique de la modernité ? Les « noces » du poème, des lignes et des couleurs ont été fêtées par de nombreux artistes, en compagnonnage, certains hésitant même entre les deux. Le peintre n’est donc plus seulement compagnon du poète mais son double ou son épure, ou l’inverse ?
Ménagerie intime, alphabet imaginaire, lettres rescapées se succèdent alors pour une langue idéale, délicieuse, silencieuse et ceci pour un véritable transport de l’intériorité, devenant parfois grand véhicule. Appelé langage, et possédant sa vie propre, il nous décolle, nous détache de notre cécité psychique.
Les poèmes, les images ne sont que des moyens et ne justifient à l’avance aucune fin. Lecture, écoute. Lire, relire et écouter : l’écoute, cette écoute qui peut nous renvoyer à celle de Freud, qui en a fait un talent, le talent de l’écoute :
« Il lui fallait écouter et il a donc écouté. Et à la fin vint la chose cachée, que le flot de paroles était destiné à recouvrir.9 »
Ouvrir grand les écoutilles, dans l’absence et la solitude des seuils.
Tout comme il nous faut peu de mots pour exprimer l’essentiel, quand les formes affluent, en superposant ainsi mots à images, images à mots, il s’agit aussi de savoir … les laisser s’échapper. Il est alors certain que celles-ci frayent dans l’espace des temporalités infinies et reviennent, ou ré apparaissent, dans la journée, le lendemain, les jours d’après.
Comme ouvrir une voie sans barrière ou une porte sans porte, tout aussitôt franchie.
G. DINDART. Mars/Avril 2019.
Notes
- 7 1 Lautréamont. Œuvres complètes, p.327. 2 Chistof(phe) Meckel, poème : « Le poème_de quoi il s’agit. » In Anthologie bilingue de la poésie allemande, Paris, Gallimard, Pléiade, n°401. 1993. 3. Jean Piaget. La représentation du monde chez l’enfant. Éditions Presses Universitaires de France-PUF ; Édition : 2ème édition. 2013.
- 8
- Max Ernst et Paul Éluard. À l’intérieur de la vue : 8 poèmes visibles. Éditions Pierre Seghers. 1947.
- Paul Eluard. Donner à voir. Collection poésie/Gallimard. 1978 (Première parution 1939.)
- 9 « C’est la mine de crayon Que j’aime vraiment le plus : Le jour elle m’écrit des vers Que j’ai inventé la nuit. 7» 6 Henri Michaux. Un certain plume. Éditions Gallimard, Paris, 1963. (Première version 1930.) 7 Günter Eich. Poème : Inventur. In Anthologie bilingue de la poésie allemande, Paris, Gallimard, Pléiade, 1993, p. 1133.
- 10
- 11
- Paul Nougé. Les images défendues (1932-33), texte publié en volume sous le titre René Magritte ou les images défendues, Bruxelles, 1943.
- 12
- Wittels Fritz. Freud. L’homme, la doctrine, l’école. Traduit de l’allemand par L.C. Herbert. Éditions F. Alcan. Paris.
Citer ce texte
Geneviève Dindart, « La Création n’a aucune forme », L’@psychanalyse, 18 mai 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/genevieve-dindart-la-creation-n-a-aucune-forme (consulté le JJ/MM/AAAA).