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Baltimore in the early morning…

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C’est Mallarmé qui donne le ton :

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre… »

Le « bel aujourd’hui » en matière d’inconscient a un coup dans l’aile, il est déchiré. En effet pas plus d’inconscient d’aujourd’hui que d’hier, pas plus que de beurre en broche. C’est posé d’emblée par Freud dans Métapsychologie où il développe les principales caractéristiques de l’inconscient : « Les processus du système inconscients sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés par l’écoulement de temps, n’ont absolument aucune relation avec le temps. La relation au temps est liée au système conscient. » Et Freud poursuit : « Dans l’inconscient rien ne finit, rien ne passe, rien n’est oublié. Une offense reçue il y a trente ans, une fois qu’elle s’est frayé une voie vers les sources affectives inconscientes, continue à agir toujours comme si elle était actuelle. »

S’il n’y a pas d’inconscient d’aujourd’hui, en revanche des discours sur l’inconscient il en pleut comme pluie d’automne, autant hier qu’aujourd’hui. Des vertes et des pas mures, des simples et des complexes. Par exemple celle-ci : « L’inconscient c’est un acte

  • qui rassemble, désassemble, dispose de la mémoire et du corps, de l’oubli, comme

le mouvement de la navette d’une brodeuse. » (Anne Dufourmantelle, Éloge du risque). L’inconscient est structuré comme la navette d’un tisserand ! Dans le film Brodeuses, sorti en 2004, Éléonore Faucher, la réalisatrice, met en scène la jeune Claire qui découvre qu'elle est enceinte. Elle fait le choix de dissimuler sa grossesse à son entourage et d'accoucher sous X. Caissière dans une grande surface, isolée de sa famille, elle a une véritable passion pour la broderie et voudrait présenter ses œuvres aux grands créateurs. Elle rencontre Mme Mélikian, une femme qui vient de perdre son fils dans un accident et qui exerce le métier de brodeuse pour des grands couturiers. Autour de la broderie d’un châle de mariage où elles travaillent toutes les deux, elles brodent aussi des paroles. Claire finit par accepter la naissance singulière de son enfant ; Mme Mélikian, elle, accepte que son fils ait disparu. Naissance et mort entremêlent leurs fils et réconcilient chacune avec ce qui lui arrive, son destin, son inconscient.

Rappelons pour aller droit au but que chez Freud l’inconscient est structuré comme un rébus. C’est ce qu’il met en scène dans la Traumdeutung. Dans un premier temps Lacan, lui, énonce - ce qui est souvent repris comme une ritournelle ou un mantra thibétain – que « l’inconscient est structuré comme un langage ». C’est aller vite en besogne que d’en inférer qu’il s’agit d’un langage de l’inconscient, sauf au prix de scotomiser le « comme ». Il y a lieu plutôt de se demander comment est structuré un langage et d’en déduire éventuellement la structure de l’inconscient. Au plus simple on peut définir une structure comme un ensemble d’éléments et l’ensemble des relations qui les relient. Sachant que du langage les animaux aussi en sont pourvus. A la différence des humains ils émettent des signes (sonores, gestuels, olfactifs etc.) Mais il s’agit d’un langage univoque : un signal, un message. Pas d’interprétation. Quand on voit l’efficacité d’un tel langage en matière de communication, chez les baleines par exemple pour la reproduction, on ne peut qu’être émerveillés. Les animaux sont les rois de la communication.

Chez les humains c’est une tout autre histoire. Ça communique nettement moins bien ! Les éléments de la structure langagière intègrent et articulent : la morphologie, la syntaxe, la sémantique, la pragmatique et la phonologie. Je rappelle ici des données basiques piochées dans un traité de linguistique.

La morphologie concerne la structure des mots, formés à partir des formes fondamentales du langage, les morphèmes. Un morphème constitue la plus petite unité significative d'une langue. C’est l’a-tome du mot. Chaque morphème est différent des autres car chacun possède un sens distinct. Les morphèmes servent à former des mots ou signifiants. J’ajouterai ici l’apport de Ferdinand de Saussure dans son Cours de linguistique générale (1913) : le signe est arbitraire ; le signe est composé de deux morceaux séparés par une barre signifié (concept)/Signifiant (trace acoustique) ; le signifiant est équivoque.

La syntaxe agit sur la structure des phrases. Elle met en œuvre un ensemble de règles spécifiant la manière et l'ordre dans lesquels les mots peuvent être combinés pour former des phrases dans une langue particulière.

La sémantique est l'étude du sens du langage. Elle renvoie au sens véhiculé par les mots et les phrases. Elle inclut le vocabulaire, ou lexique singulier d'une personne.

La pragmatique renvoie aux règles qui régissent l'usage du langage en société. La difficulté résidant dans le fait que le langage humain n’a rien d’un outil de communication. Il s’agit avant tout d’un espace de représentation. De re-présentation de l’absence. Telle est le principe même du langage humain : rendre présent ce qui n’est pas là, que ce soit une idée, une chose, une personne ou même le sujet qui parle. Conséquence : le sujet n’est que re-présenté et le lien social entre les sujets, notamment dans la parole, passe par le tiers de la représentation langagière. Il n’y a pas de lien direct entre sujets.

L’inconscient serait donc structuré à la façon d’un langage. Je parcours à grands pas le cheminement de Lacan. D’emblée il laisse de côté le signifié et donne la « suprématie » au signifiant. L’inconscient est, selon lui, constitué de « chaînes de signifiants refoulés » qui se relient les uns aux autres en réseau en suivant les règles de la métaphore et de la métonymie, déplacement et condensation chez Freud. Sachant qu’un signifiant chez Lacan représente un sujet pour un autre signifiant. Mais qu’est-ce qu’un signifiant ? À cette question, il répond, tardivement : « Le signifiant … est à structurer en termes topologiques. En effet, le signifiant est d'abord ce qui a effet de signifié, et il importe de ne pas élider qu'entre les deux, il y a quelque chose de barré à franchir » (Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, p.22). Le signifiant n’est donc pas le mot au sens du dictionnaire, mais il a à voir avant tout avec le sujet qu’il représente. A l’expression célèbre « il n’y a pas de fumée sans feu », Lacan rétorque : « Et pourquoi n’avancerai-je pas ici ce qu’il me semble ? La fumée peut être aussi bien le signe du fumeur … Le signe n’est donc pas le signe de quelque chose, mais d’un effet qui est ce qui se suppose en tant que tel d’un fonctionnement du signifiant. » (Sem. XX, p.48)

Le signifiant devient une matière - c’est aussi vrai chez Saussure - et repose sur la lettre « ce support matériel que le discours concret emprunte au langage. » Et petit à petit le signifiant, dans la recherche de Lacan, se détache du sens. Le langage devient « dénué de signification. » (Jacques Lacan, « Symbolique, imaginaire, réel », Bulletin interne de l’Association française de psychanalyse, Paris, 1953, p. 407.) Ce qui lui assure sa stabilité et sa permanence : « Plus il ne signifie rien plus le signifiant est indestructible. » (Jacques Lacan, Séminaire III, Paris, Le Seuil, 1981, p. 210.) Il s’agit d’un élément « discret » au sens mathématique. (J. Lacan, Séminaire V, Paris, Le Seuil, 1998, p. 219.) Sont dites discrètes, au sens de non-continu, par exemple, les combinaisons, les graphes et les énoncés logiques.

Structure, linguistique, topologie… Dans cette structure signifiante de l’inconscient faut-il voir, comme Lacan le propose dans son Séminaire sur les psychoses et dans L’instance de la lettre dans l’inconscient, une structure phonématique ? Serge Leclaire en fera une démonstration brillante au sujet du cas de Philippe en 1964 extrayant la formule de son inconscient « Poor(d)j’e-li » (Serge Leclaire, Psychanalyser. Essai sur l’ordre de l’inconscient et la pratique de la lettre, Seuil, 1968. Grande discussion au congrès de Bonneval entre Leclaire et Laplanche, celui-ci affirmant au contraire que l’«inconscient est la condition du langage ». Ou bien avons-nous à faire à une structure littérale, avec une écriture, comme Lacan l’avancera un peu plus tard vers la fin de son enseignement ? (Dans Lituraterre par exemple).

A la fin de sa vie Lacan, frayant de plus en plus avec la théorie des nœuds et la topologie, en vient à rapprocher l’inconscient d’un mouvement continu qui peut être projeté sur une bande de Möbius : « …la béance de l’inconscient en son mouvement d'ouverture et de fermeture est d’une structure isomorphe à celle des pulsions prenant électivement appui sur les zones du corps comportant un bord. »

Sur ce chapitre des définitions de l’inconscient aujourd’hui, d’aucuns ne jurent que par les figures de la topologie (Je pense à l’amie Jeanne Lafont), d’autres sont restés attachés à la structure phonématique, ils écoutent la musique, d’autres enfin suivent la trace de la lettre. Récemment dans le sillage des travaux en mathématique d’Alexandre Grothendieck, un mathématicien et un psychanalyste se sont voués aux topos et jurent leurs grands dieux que « L’inconscient est structuré comme un topos » (Alain Connes et Patrick Gauthier -Lafaye, A l’ombre de Grothendieck et Lacan. Un topos sur l’inconscient, Odile Jacob, 2022).

L’inconscient est-il structuré comme une ponctuation, une musique ? François Tosquelles rencontre tout jeune, dès 1933, un psychanalyste réfugié à Barcelone, fuyant le nazisme, Sándor Reminger. Le père de Tosquelles s’étonne : comment pouvez-vous analyser mon fils, alors que vous ne parlez pas le catalan ? L’analyste répond : vous savez, en 15 jours à Barcelone, j’ai appris la moitié du catalan. Je sais que vous êtes fort dans les langues vous les gens d’Europe centrale, s’étonne le père, mais quand même la moitié du catalan en 15 jours ! Reminger explique : tous les deux mots en catalan on dit « mierda » ou « ma cago en deu ». Donc il suffit d’entendre « mierda » et « ma cago en deu » pour entendre la moitié du catalan. Et Tosquelles de préciser dans un film, La politique de la folie réalisé par FR3 en 1989 (INA, la SEPT, ANABASE Film) que c’est cette fois-là qu’il a compris, très tôt donc, que « ce qui compte ça n’est pas tant ce que le patient dit, mais plutôt les coupures et la séquence. Mettre un point « mierda » ou un point-virgule « ma cago en deu » permet de marquer la séquence. Et ce qui est intéressant c’est d’écouter les séquences de cette musique, ce qu’on dit à l’intérieur ça n’a pas d’importance. »

Dans la même veine, un jeune homme nommé Huo Datong aux fins fonds de la Chine, dans le Sichuan, à Chengdu, entend parler, par des voies obscures, de la psychanalyse. Il a un copain écrivain à Paris, Dai Sijie, qui l’accueille en 1986. Il va voir Michel Guibal avec qui il entreprend une psychanalyse, tout en poursuivant des études à Paris VI, jusqu’à un doctorat à l’EHESS. La légende (que m’a confiée l’ami Guy Massat qui, avant de mourir, a publié une nouvelle traduction du Dao Té Jing à la lumière de Lacan, L’Harmattan, 2016) veut qu’il ne parlait, comme autre langue que la sienne, rien que quelques bribes d’anglais. Mais le psychanalyste lui demande de parler dans sa langue natale, le chinois, langue que lui, Guibal, ne parle que fort mal. Le psy va travailler sur les intonations, la musique de l’énonciation, les ponctuations… Huo Datong est revenu en Chine et a fondé une école de psychanalyse à Chengdu. Dans son roman de 2003 Le complexe de Di (prix Femina), son ami Dai Sijie raconte l’odyssée fictive et épique de ce psychanalyste chinois. John Bowlby pour sa part n’ira-t-il pas, alors que les sciences neurocognitives et les sciences numériques commencent à poindre, que l’inconscient est structuré comme un ordinateur ! Les modèles d’attachement pourraient être des algorithmes internes qui influencent nos réactions émotionnelles, nos choix relationnels…

J’ai même entendu à la radio qu’un analyste suisse utilisait Chat. Gpt pour affiner l’écoute de ses patients. Donc dernière en date : l’inconscient est structuré comme l’IA.

Jung prêchera, lui, pour un inconscient collectif etc. etc.

Et on ne peut qu’ajouter à la litanie des : « l’inconscient est structuré comme… »

J’opterai pour ma part pour une définition tardive de l’inconscient par Jacques Lacan… « The best image to sum up the unconscious is Baltimore in the early morning. » Intervention à l'Université Johns Hopkins, Baltimore (18-21 octobre 1966) Dans sa conférence il s’en explique : « Très tôt ce matin, tandis que je réfléchissais à ce que j'allais vous dire, je voyais le jour se lever sur Baltimore et c'était un moment très intéressant car il ne faisait pas encore tout à fait jour, une enseigne au néon m'indiquait toutes les minutes que l'heure avait changé et évidemment la circulation automobile était déjà importante. Et je me suis fait la remarque que tout ce que je voyais, oui, tout à l'exception de quelques arbres au loin, était le résultat de pensées, de pensées toujours actives dans lesquelles le rôle des sujets n'était pas si évident que cela. En tout cas, ce qu'on appelle le dasein pour tenter de définir le sujet, était bien là dans ce spectateur plutôt intermittent ou évanescent. La meilleure image que je puisse donner de ce qu'est pour moi l'inconscient, c'est Baltimore, au petit matin. »

Où est le sujet ? Embraye-t-il alors. Et il précise : « On ne peut trouver le sujet que comme objet perdu ». Objet perdu, mais représenté, qui fait des signes et fait des siennes. C’est bien sur ce point que l’éventail des possibles s’ouvre. Signes comme signifiants, certes, mais quel en est le support ? Un langage particulier, un rébus, un topos, une lettre, une écriture, une musique etc. ? L’interprétation dépend de la modalité de structure que l’analyste accorde à l’inconscient, de comment il s’accorde. Or il y existe chez les analystes une pente à totémiser l’inconscient et l’enfermer dans un modèle unique.

Et si tout cela était vrai, vrai en même temps. Et que selon les patients, il faut mobiliser l’oreille parfois du côté de la musique, de l’intonation, des variations de la voix ; à d’autres moment et chez d’autres se tenir attentif aux figures topologiques que dessine la parole, confiant dans ce que susurre Lacan, que « Ni dans ce que dit l’analyste, ni dans ce que dit l’analysant il n’y a autre chose que de l’écriture » ; parfois l’ouverture aux topos, comme Deus ex machina, donnera la juste note à l’écoute…

Tout l’enjeu de la psychanalyse réside dans l’appropriation par le sujet de sa propre langue. Tout au long des séances il fraye son chemin dans la langue de l’Autre (la famille, les parents, la culture etc.). Il se dés-aliène… L’analyste est au service de cette dés-aliénation, pas d’une idéologie quelconque, fut-ce à une définition définitive de l’inconscient.

Alors la meilleure définition de l’inconscient aujourd’hui c’est…

Joseph Rouzel

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Citer ce texte

Joseph Rouzel, « Baltimore in the early morning… », L’@psychanalyse, 21 novembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-baltimore-in-the-early-morning (consulté le JJ/MM/AAAA).

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