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L’écart Hölderlin, éksodos 3

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Préface

Poésie – psychanalyse – politique. Trois boucles borroméennes qui se tiennent les unes aux autres. Répondre au comment sera l’objet.

Nous ne sommes pas poètes assez pour interpréter ce que se dit. Il nous faudrait un supplément – d’âme – ; mais un supplément ça coûte toujours ; celui-ci se paiera de s’interdire. De renoncer à la belle âme. Qui trop souvent se soumet aux charmes de suppléer, et d’y croire (ce qui est le pire), quand rien ne fait suppléance pour de vrai. Il n’est pas question du père dans la schizophrénie, Lacan renvoie Laplanche dans les cordes. Mais du nom ? Pas davantage en tant qu’elle l’inscrirait au registre du symbolique.

Seule l’absence du nom, qu’on pourrait écrire nom (organon du troumatisme) offre une espèce de soutien. Je souligne espèce plus que soutien car il est un, Lacan, prénom : Jacques, qui eut l’idée d’en faire quelque chose du nom par une tournure qui lui appartient de corréler l’interprétation juste à la vérité qui se spécifie (fonction de l’espèce) d’être poétique.

L’identification au symptôme (en tant que solution insensée du sujet) ne peut se dire que sous une forme qui fait mouche à witzer le sujet en sa formule. Witzer pour dévisser le sujet du tronc d’arbre posé en travers des voies et qui prive le train de filer la filiation. C’est-à-dire : via un acte de langage (Freud) dont le substrat de vérité se spécifie d’être poétique (Lacan). L’acte poétique = formulation du symptôme.

L’erreur consisterait à prendre cette formulation qui est de lalangue pour une nomination qui l’inscrirait au registre du langage. Cette irruption du poétique dans lalangue est sans retour.

Un jour, le maître de calligraphie dit à son élève : laisse venir à toi ton trait et quand il sera là, il ne t’oubliera jamais. C’est le trait qui n’oublie pas son sujet – pas l’inverse.

C’est là un aller simple, un exodoï, qui fixe pour l’Un, et sans qu’il le sache totalement, sa politique intérieure en matière de désir.

Il en est un autre qui, bien que n’ayant pas la psychanalyse ni en objet ni même en vue, en saisit le vrai ; et le plus drôle, c’est qu’il le fit en tant qu’analysant sans analyste, j’ai nommé Friedrich Hölderlin.

Chapitre 3

Du discours de l’analysant, l’inventé

Je parle en insensé. C’est la joie.
Hölderlin

Le manque de dieu dont se soutient Hölderlin, Gott fehl, qu’est-ce à tout prendre sinon l’expression d’un désir qui s’ignore et qui se sait en même temps ? Loin de s’en plaindre, le poète retourne le manque en aide.

Listen, so lange, bis Gottes Fehl hilft.
Que ce manque de dieu se change en aide.

Renversement insensé qui prend à rebrousse-poil, et dans la même volée, les perspectives religieuse et scientifique, élaborées dans leur continuité logique à partir du XVIIIe siècle. Relation d’aide qu’on pourrait écrire « demande dead » tant elle semble portée par un désir de mort qui résiste aux rochers du réel.

Un siècle avant Freud, Hölderlin inaugure le raté lacanien. Et renouvelle quelque chose d’un rapport au moi, à l’Autre et à la vérité, en un mot, ce qui s’écrit dans le langage du rapport à la vérité (la lalangue).

De ce principe est établi que la cure analytique s’écrit. C’est une écriture sur une écriture, sur une autre écriture, palimpseste donc. Une écriture où le moi ne cesse d’être travaillé, mâchouillé, par la parole comme du chewing-gum. Parfois, elle en fait des bulles où ça s’écrit encore.

Mais le moi résiste ; il résiste parce qu’il croit. Un individu, ça croit, ça ne fait que ça d’ailleurs, croire. Il ne se soutient que de croire : en la science, en lui-même, en dieu, etc. Tout ça, c’est la même chose d’un point de vue psychique, ça croit. Que ça croie en Dieu ou en son inexistence, dans les deux cas, ça croit. Et la croyance elle-même croît au fur et à mesure que le symptôme se durcit.

L’objet de la croyance est secondaire, il vient après le fait de croire. L’Un (toujours monade) consolide sa logique inconsciente en performant sa croyance ; ainsi s’écrit le symptôme. Croire, c’est croire détenir une vérité. Ça, c’est vrai pour un individu ; pour un sujet, ça s’écrit ailleurs. Ça s’écrit à l’endroit où l’écriture fourche, rature, commet l’erreur, reprend le fil de son dire, renonce et ré-énonce, rechute. Ça s’écrit dans l’errance ; et l’errance avec l’autre se fait co-errance. Le social, c’est de la co-errance symptomale. La vérité est appelée à se propager sous la forme de l’erreur, Lacan l’énonce dès 1954 à partir de Freud.

Hölderlin n’échappe pas à l’affaire, lui aussi il croit. Ce dont il est convaincu c’est du manque de dieu. Le Père a foiré. Du raté du Père, le poète ne sort pas indemne, puisqu’il y croit. Alors, en une pirouette insensée, il s’en soutient et ça l’aide de s’appuyer du manque. Si le nom manque, c’est donc du manque du nom qu’il faut se soutenir ; le manque comme nom du père. C’est sa manière de faire quelque chose du symptôme. Sa marque de fabrique. Et Hölderlin n’en démordra pas.

Pour la mettre en pratique, cette croyance du nom, le poète joue avec la schize. Les segments de phrases qui lui poussent dans la bouche et sous la plume (les vers), il ne les aligne pas en phrasé linéaire, il les superpose pour faire des strophes. Et plusieurs strophes font un poème. Ce en quoi tout poème constitue un traitement de la forclusion par un usage de la schize dont l’art de l’enjambement assure cette sorte de continuité au phrasé. Entre continuité (filiation) et rupture sous l’effet de la schize, la mi-cassure de l’enjambement tisse son œuvre poétique.

Tant que ça croit, ça croit que ça tient. Mais le bateau tangue. Car la vérité n’est pas croyance. Il faut au poème autre chose pour se maintenir, renouveler le rapport à la vérité. C’est précisément ce qu’il fait. L’histoire de la poésie a rapport au renouvèlement de la vérité. À chaque fois qu’on a renouvelé le rapport à la vérité, la forme-poème a changé. Il faut prendre au sérieux les croyances de Platon, lui qui se méfiait de la musique et de la poésie. Platon savait qu’on ne change pas les lois de la musique sans changer en même temps les grandes lois de la cité. La poésie est insupportable à qui veut fonder une République (accessoirement un pouvoir). Platon bannit le poète. En retour, le poème bannit la dialectique platonicienne ; pas de logique binaire dans le poème ; tout se dit dans la supposition d’un tiers qui n’existe pas mais qui a un corps. Question : le poète, à son tour, croit-il en la poésie ?

Hölderlin n’est pas complètement dupe. Il est écrit dans le procès même de la forme-poème, que la vérité loge ailleurs que dans l’identification au signifiant. Il a une expression pour le dire :

Je parle en insensé. C’est la joie.

Avec ce vers, Hölderlin anticipe quelque chose qu’on retrouve chez Freud et Lacan. Dîtes tout ce qui vous passe par la tête, dit Freud à ses patient(e)s. Racontez vos bêtises, s’époumone Lacan. Hölderlin pressent l’affaire. Je parle en insensé, c’est la joie.

Ces quelques mots, même à y reconnaître l’intuition, ne suffisent pas à inventer la psychanalyse. Et encore moins le discours de l’analyste (même si on a envie de le croire). D’ailleurs, pourquoi aurait-on tenté de le croire ? – Parce qu’au moment où elle a peur de toucher à sa fin (qui fut anticipée par Lacan) la psychanalyse part périodiquement à la rencontre de ses racines, elle rassemble ses atouts, elle se débat, elle bande les muscles, elle se produit en colloque, elle rougit dès qu’on parle d’elle dans l’hémicycle ou dans la presse, bref, elle cherche un truc ou une astuce à laquelle se raccrocher pour ne pas sombrer. C’est là un symptôme de l’histoire – pas de la psychanalyse. Ce qui est étonnant avec la psychanalyse, c’est sa capacité de confondre la crise qu’elle traverse avec la fin en soi comme si elle se fantasmait elle-même comme étant incapable de dépasser la crise qu’elle traverse. Comme si elle ne savait pas faire des deuils. Celui de son âge d’or – toujours du père.

Hölderlin n’invente pas la psychanalyse. Il joue avec la vérité et cherche à creuser l’écart avec une conception absolue de la vérité qui s’écrirait avec Hegel du côté de la science (et du sujet de la science) qu’il met toute son énergie à réfuter. La science ne se suffit pas de la loi des nombres ; celle qui écrit son royaume appartient à ce concept inexorable de vérité absolue. Est scientifique, ce qui croit que l’absolu est à portée de main, tout l’essor de l’idéalisme philosophique et politique est enserré dans cette image.

À l’opposé de cette science qui ne sait pas ce qu’elle veut et qui ne peut fonder son objet, à l’opposé de cette science qui répète la folie religieuse – Hölderlin se donne une tâche : montrer ce qui, dans la « vérité (du langage) se spécifie d’être poétique » (selon l’expression de Lacan).

Est en jeu dans le poème, version Hölderlin, la vérité derrière laquelle court celui qui parle. Autant l’appeler par son nom : l’analysant.

L’analysant parle, il met son discours en question. De quelle place parle-t-il ? De quel discours s’autorise-t-il ?

Hölderlin avance qu’un poète (un analysant) ça parle en insensé. C’est un être qui parle sans discours préétabli duquel le sens devrait se soutenir. Lacan le dira du schizophrène. Mais l’analysant fonctionne de la même manière. Un analysant, ça ne construit rien, ça n’invente pas grand-chose. Ça détruit du discours préétabli, ça parle en insensé devant un autre qui à représenter l’Autre, incarne en son corps une limite à toute chaîne signifiante.

Le dire de l’analysant n’est pas pour autant un métadiscours. Mais un dire sans discours. Comme il n’a pas quelque chose à tenir d’un discours, il découvre la liberté de parler. Il faut le retenir, notamment en début d’analyse ; un individu qui s’aperçoit que ça parle à travers lui, ça peut faire des ravages, prendre les décisions à l’emporte pièce. C’est seulement dans la durée que l’analysant tire le frein à main du « déchaînement du signifiant », autre expression que Lacan utilise à propos de la schizophrénie.

À la jouissance du signifiant, il faut faire barrage, sans quoi le signifiant se perd dans l’infini. Hölderlin, le poète-analysant sans analyste.

L’analysant n’a pas de discours duquel se tenir si ce n’est l’immatérialité de la parole qu’il altère à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Si bien que faire sa cure, c’est changer de discours, accepter la mutation du discours sous l’effet du signifiant. C’est donc aussi revenir sur la vérité au nom d’une vérité qui suppose un nom, fut-ce un nom. Mais comme le nom fait défaut chez Hölderlin (le manque de dieu), la vérité engagée par le langage est-elle tout autant livrée à l’absence de limite. La vérité ne rencontre pas de borne à son expression, elle devient assassine. Pas de traitement de la jouissance dans l’Ouvert (catégorie clef chez lui). L’Ouvert voudrait border le vide mais l’Ouvert ne cesse d’ouvrir et flirte avec un infini où le moi inexorablement se perd. On comprend mieux pourquoi, selon Lacan, le psychanalyste ne peut pas renoncer devant le psychotique. C’est là faute morale, payable devant l’Histoire.

Mais Freud et Lacan parlaient encore à l’impératif. Racontez ce qui vous passe par la tête, dîtes vos bêtises. Ça n’en finit pas d’exiger. C’est tout plein de demande. Autant dire : « Aimez-moi », ça irait plus vite. D’où le besoin d’une éthique pour assurer le traitement de la jouissance engagée par le désir de l’analyste. Le discours de l’analyste ne fait trou qu’à soumettre son propre désir au traitement de la jouissance. Pas d’analyse sans cette éthique.

Mais le discours de l’analyste, c’est encore un discours avec une identité de discours = anticipation inconsciente sur le lien social = représentation du monde par le social. Lacan ne cesse de dire que la psychanalyse n’est pas une Weltanschauung. Il le répète à telle enseigne que ça finit par faire symptôme. Comme si la psychanalyse devait se défaire d’un truc qui la devançait à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche. Et pour cause.

Si le discours configure une forme de lien social, le discours de l’analyste se trouve irrémédiablement pris dans l’économie politique des signes. Et même si le signe fait trou, il n’échappe pas au rouleau compresseur du Tout. Qui n’est fondé qu’à donner du sens. Si bien que toute herméneutique se déduit de faire hommage à la totalité du Tout à travers le sens. Elle est d’ailleurs le gouffre de l’obsessionnel qui a besoin de caser le sens qu’il ne cesse de réclamer comme un dû. Impuissant devant le non-sens, l’obsessionnel demande que la justice se fasse cruelle à l’endroit de l’être aimé ; parce qu’en tant que cause unique du désir, il est aussi cause de l’effondrement permanent – dont le recours tout aussi permanent aux fèces est fait pour amortir la chute. Mais Hölderlin n’est pas Baudelaire.

Hölderlin n’ordonne rien. Il témoigne de lui-même. Il parle des champs de blé caressés par le vent, de l’œil qui voit, de l’impossible satisfaction du monde après que soit signée la Paix de Lunéville. Il le fait en insensé, dans un désordonnancement magnifique ; et c’est la joie.

Il dit des choses mais que dit-il ? Dans le fond, il n’en sait rien mais il doit parler, ça il le sait. Il n’a nulle visée, à proprement dit, il ne veut rien. C’est un Bartleby qui parle. Il réduit l’être à la parole, il suppose le parlêtre mais qui ne passerait pas par_l’être. On ne trouvera rien sur l’être chez Hölderlin, rien sur le recours à l’ontologie. La seule ontologie repérable chez lui est du manque d’ontologie.

Il lui manque de pouvoir le faire à l’abri du jugement du monde, il lui faudrait pour ça le huis-clôt du cabinet. À défaut, Hölderlin invente le discours de l’analysant où le symptôme individuel et collectif se nouent dans un discours qui tente d’échapper à la matrice des discours.

Hölderlin doit parler. Il ne peut pas ne pas écrire des poèmes. S’il arrête il meurt. Une seule raison justifie ce besoin : celui qui devait nommer ne l’a pas fait. Alors il se débat. Contre le Père. C’est là, lutte incessante, pour laquelle le poète déroule deux sortes de stratégie.

La première consiste à opérer un dépassement du nom du père par le Père du nom. Le nom du père ayant raté sa cible, que lui reste-t-il comme option sinon celle de s’en remettre à plus haut, au Père du nom ?

La poésie de Hölderlin est traversée par le manque du Père, la cruauté de l’Ogre, l’horreur de Chronos, le Tyran sanguinaire, toute figure jouant de la Jouissance Une qui part et qui retourne au Moi. Contre le Père, le poète va chercher plus haut et chaque poème est une prière adressée au Très-Haut.

Quand le Très-Haut cultive le champ pour elle,
Connaître et l’astre du jour et le dieu tonnant,
Et sa lunette scrute et compte et
Fixe par leurs noms les étoiles du ciel

Le Très-Haut nomme le nom des étoiles. Le dieu tonnant (stimmung) n’est que le pendant du jour, il n’est pas le jour. Il ne décide de rien. Le Très-Haut surplombe le nom, c’est lui le nommant. S’il existe un pouvoir, il est du Très-Haut qui prend aussi le nom de l’Esprit. Dans le poème, « Fête de paix », Hölderlin soumet maintenant le nom du père à l’Esprit :

Et, dans cette heure, nous le connaissons,
Dans cette heure, oui, puisque nous connaissons le Père,
Et que pour célébrer des jours de fête,
Si haut, l’Esprit
Du monde s’est sur les hommes penchés.

Les noms du père s’en remettent à l’Esprit du nom qui vaut comme nom. En théorie. Car Hölderlin sait l’ineptie de ce dépassement. L’Esprit (Père du nom à nommer tous les noms du père) que fait-il ? Règne-t-il en ordre supérieur ou est-il pris dans les méandres de l’Histoire ? Sommes-nous avec l’Esprit face au réel Nom du père, intangible et inexorable ? La bataille de l’idéalisme se joue là, dans la reconnaissance de l’Esprit en sa capacité de nomination. L’histoire de l’idéalisme philosophique tourne autour de la nomination.

On sait la réponse de Hegel. Il nommera l’Esprit « objectif » l’idéalité spirituelle, radicale altérité dépourvue d’un corps, à partir de laquelle le tout rentre dans le vrai. C’est lui le créateur du discours du maître. Le Tout doit rentrer dans le vrai. Pas d’autre vérité que celle du Tout. Le Maître dessine les bornes et la praxis du Tout : ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est dedans et ce qui est dehors, ce qui est de la psychanalyse et ce qui n’en est pas, etc. Le Maître, c’est l’opérateur du destin – mais là où il y a un destin, il n’y a pas de liberté (Kertesz).

Hölderlin se détourne de l’hypothèse de Hegel qui tient pourtant la corde dans le monde académique. Car l’Esprit, lui aussi, il manque, avance le poète. Lui aussi il s’inscrit dans le défaut, l’échec, l’erreur. La phrase d’Adorno, « Le tout est le non-vrai », constitue in petto une reprise de Hölderlin ; et le Pas-Tout lacanien, la traduction analytique. Le trou et le troumatisme, c’est du manque de dieu, mais c’est un manque salvateur.

Hölderlin comprend avant tout le monde que « dieu se change en aide », mais uniquement en cela qu’il manque. De deux choses l’une : soit c’est le manque de dieu, soit la science et la religion dévorent le social.

Par ce geste, Hölderlin prend tout l’idéalisme passé et à venir à contre-pied (lui qui vit pourtant au cœur de l’idéalisme). Quitte à être banni par son époque. Schiller ne peut pas le comprendre, après l’avoir adulé et même publié, il le délaisse. Pour Goethe, Hölderlin est un animal étrange et irrécupérable. Le poète est incompréhensible aux hommes de son temps qui assurent pourtant, et d’une même voix, que la poésie, c’est l’art absolu. Qu’il se rassure, il le serait tout autant aujourd’hui, à un moment où il faut remplir son caddy, son agenda et ses relations. Pas de place pour le manque quand règne la saturation. Principe valable début 1800 comme en 2022. Finalement les choses n’ont pas tellement changé.

À chaque fois que l’Esprit objectif veut construire la chose, la chose alfa qui permet de déduire le reste (tout le reste), la chose est prise pour la cause du désir. Si bien que la chose est prise pour le désir et que le désir n’a plus qu’à naviguer de chose en chose, aliéné volontaire au rythme comme aux facéties de la chose.

L’Esprit objectif est l’autre nom de l’écriture par le sujet de la science du confinement du désir dans l’orbite de la chose. Le capitalisme n’en est que la conséquence, radicalisation du règne de la chose. Dont Kant et Hegel sont les principaux géniteurs.

À l’Esprit objectif du copain Hegel, Hölderlin oppose le Poème et mieux que le poème, la forme-poème qui dit le trou présidant de tout discours. Hegel s’épuise à prouver que le tout est le vrai ; Hölderlin suggère que le trou est le vrai. Certes, il lui manque un analyste pour faire son analyse, alors que fait-il ? Il met à profit ce manque, comme il l’a toujours fait, et il écrit des poèmes, il invente le discours de l’analysant.

Professeur à l’université d’Iéna à partir de 1801 puis recteur du gymnasium de Nuremberg (1808), Hegel s’enfonce dans le savoir et la science. La science de la logique (1812-1816) décrit la logique binaire de la science (volume 1 : La logique objective, volume 2 : La logique subjective). Et la kolossale Esthétique veut dire la fin de l’Histoire décrétée par la forme-poème. Il fallait au sujet de la science faire quelque de la poésie. Hegel s’en chargera. Il réintroduit la poésie dans l’Histoire et en faisant le moment de la fin : voilà comment faire taire la poésie, en l’instrumentalisant comme moment du Tout historique. Le witz de la fin de la cure est déjà présent dans la conception de la poésie chez Hegel.

La science d’ailleurs ne fait que ça, chercher à précipiter la fin de l’histoire, pour s’en émouvoir. L’affaire est devenue presque banale. La science crée le cataclysme qu’elle tente de réparer. Circuit sans fin où toute chose n’a de sens que par rapport à la fin qu’elle engendre. La logique de la science, c’est le cataclysme ordinaire. En ce sens, l’Esprit objectif qui est au commandement de la logique de la science, n’est qu’un reliquat de la religion. Hölderlin l’a bien senti, Hegel aussi d’ailleurs au tournant du Systemprogramm de 1796-1797. Mais leurs conclusions futures divergeront.

Le poète, lui, ne se satisfait pas d’une forme-poème qui viendrait forclore l’Histoire. Il fait l’hypothèse d’un Esprit nommant, celui qui parle, qui rate mais qui écrit son nom.

Alors Hölderlin, toujours aussi seul devant dieu, précepteur sans élève, écrivain sans lecteur, continue d’écrire ses poèmes sur la fin du monde qui ne vient pas. Car « la fin du monde » comme signifiant, aussi procède du manque, de l’échec, du trou. Que la fin ne vienne pas, qu’aucun deuil ne permette d’en amortir le choc, telle est la leçon que le schizophrène sert à l’Histoire. Tout récit sur la fin (de l’Histoire ou de la cure) fait symptôme à l’endroit de ce qui ne cesse pas de s’écrire. C’est du symptôme à l’état brut – pas encore de l’identification au symptôme. Dans la fin de la cure, il n’est précisément pas question de la fin, ni même de la finalité. Sans quoi ce serait un retour au sens primordial.

Le poète génère une autre stratégie. Puisque le Très-Haut comme topos est cerclé par l’imaginaire, et puisque sur l’Esprit pèse le poids inexorable du sujet de la science, en un mot, puisque le Père du nom faillit tout autant que le nom du père, le poète entend qu’il lui revient à lui de nommer.

Et Hölderlin de lancer sans détour :

Nomme ce qui est devant tes yeux

Ailleurs :

Pas plus longtemps ne doit demeurer mystère
L’inexprimé

Plus loin :

Il faut qu’entre jour et nuit
Une fois apparaisse une vérité.

Si elle doit apparaître au moins une fois, la vérité, toujours vérité du nom, c’est dans l’entre-deux du langage qu’elle le fera.

Il n’y a pas le nom tout en haut, le nom présidant à l’ordre du langage : il y a le nommant qui fait quelque chose de sa nomination. La logique est proprement psychotique. Il n’y a pas le Nom, il n’est pas question du père dans la schizophrénie assène Lacan à Laplanche. Que fait le poète ? Il en prend acte par avance. Les anciens n’ont pas parlé. Si je veux m’en sortir, c’est à moi de nommer. Le poète doit nommer parce que s’il ne le fait pas, il tombe du sommet de l’Himalaya où il vit, dort et cauchemarde quotidiennement. Il doit créer une suite de noms pour qu’un semblant de chaîne signifiante se pose sur la ligne du temps et configure un semblant de filiation et de chaîne signifiant. Une sorte de réel dont il sait, le poète, que c’est un semblant mais qui se tient. Non pas que cette sorte de réel se tient d’être faux. Mais en tant que faux, la voilà l’envers du vrai (pris dans un lien avec lui).

Que faire quand le nom a manqué ? Créer un nom.

La seconde réalité du psychotique dont parle Freud vaut comme création pure ; ce doublon de réel (R1 et R2) crée un espace qui offre quelque chose comme un retour sur le moi ; mais ce vide fait substance. Je sens mon cerveau vriller, dit une patiente psychotique ; et elle raconte le kaléidoscope dans lequel elle se voit tourbillonner. En fin de séance, elle dit : je suis ça ? Ce n’est pas une question.

Il n’est pas si sûr que cette création d’un monde nouveau, cette écriture, soit si tranquille. Ce que l’on peut en dire, par contre, c’est qu’elle procède d’une logique radicale du sujet désaliéné (au sens de Lacan comme de Marx) du sujet de la science. Le sujet psychotique est le vrai Sujet affranchi du sujet de la science.

Oui, la nomination version Hölderlin, est un langage qui ne s’écrit pas à la dictée du symbolique, ça reste coincé dans le réel de la nomination impossible, elle procède du nom. Le signifiant ne mord pas au réel. Une patiente psychotique qui se dit enceinte, refuse de montrer la moindre satisfaction de son état, car, dit-elle, « parfois ça ne s’accroche pas ».

Mais c’est là, tout de même, une nomination qui sépare le monde et le corps. Dans le vers de Hölderlin, « Nomme ce qui est devant tes yeux », c’est le devant qui importe. Parce que si la chose est devant, c’est qu’elle n’est pas dedans. La nomination a cet effet magique de protéger le sujet du bruit des choses en les objectivant ; c’est-à-dire, en faisant des choses des objets extérieurs au moi.

Hölderlin ajoute un autre élément à cette phénoménologie.

La nomination ne dit pas la vérité des choses, leur sens ultime. Elle ne se laisse pas grignoter par la vérité transcendantale, cette vérité dont on connaît le travers de se prendre pour dieu. Cette vérité-là est toujours celle de l’Autre dont l’exigence imaginaire de jouissance sert d’alibi merveilleux aux passages à l’acte. Ce n’est pas celle-ci qui sert à écrire des poèmes.

Le poème ne dit pas la vérité, il la parle ! Et c’est en la parlant, entre jour et nuit, sens et non-sens, qu’il la fait surgir tel en geyser. Le poème ne parle pas de la vérité comme si c’était un objet. Nul n’a affaire avec elle à un objet. Pour le dire, Lacan a recours à l’objet a. Hölderlin a sa formule pour le dire : « Si proche / Et difficile à saisir, le dieu » (il n’est pas loin l’objet du désir mais nul ne met la main dessus). Le poème dit que la vérité c’est du langage et pas de la science. Hölderlin inaugure là une scission insupportable à son époque ; à plusieurs reprises on l’enverra au cachot dans sa jeunesse. Il finira chez le menuisier Zimmer, certainement ce qui pouvait lui arriver de mieux.

Hölderlin payera de son internement dans la clinique du Dr Autenrieth (1806) le prix de dire combien la science, qui ne sait pas ce qu’elle désire, est hors langage et donc hors vérité. Je dis qui ne sait pas ce qu’elle désire mais en fait, si, elle le sait. Ce à quoi elle aspire, c’est au cataclysme, ce qui la fait jouir et souffrir en même temps.

L’homo erectus frottait des cailloux pour faire du feu. L’homo poeticus frotte des signifiants pour faire des étincelles.

Lacan en rajoute une couche de la vérité du poème en jouant avec les allumettes. 17 avril 1977 (Séminaire XXIV) : « C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique ». Le signifiant de l’interprétation qui tombe juste éteint le feu du symptôme, à entendre comme : le mot tue le feu dans la chose.

Lue à l’envers, la phrase donne : la vérité se spécifie d’être poétique si et seulement si une interprétation éteint le symptôme. Pour cela, il faut l’analyste. L’analysant seul n’y parvient pas. Esther Tellermann le rappelle : écrire des poèmes ne suffit pas à faire son analyse.

Enfin, la vérité se spécifie d’être poétique ≠ la vérité est poétique. Elle se spécifie, elle installe une spécificité au cœur du général ; laquelle sinon celle du symptôme ?

Encore faut-il que l’interprétation tombe juste, à éteindre un symptôme. J’y vois un petit air à sa façon, un petit « r » qui manque tant il est vrai qu’une interprétation éteint ou étreint le symptôme.

L’étreinte est toute entière séduction, manipulation du corps mais aussi traitement de la jouissance et du symptôme. Il est bien question d’une manipulation-protection du corps dans la nomination psychotique. Winnicott prend sa patiente par la main ; Anne-Lise Stern énonce : quand l’autre est à ce point démuni de tout, on le prend dans ses bras et on voit ce que ça donne.

La phrase de Lacan avec le mot éteint fonctionne dans la névrose ; partout où le meurtre symbolique de la chose procède du désir. Quitte à en assurer l’éternisation (qui n’est pas sans poser problème tant elle se confond, dans la formule, avec l’Ouvert d’un Hölderlin : qu’est-ce qui vient faire barrage à l’éternisation du désir ?).

Dans la psychose, point de meurtre de la chose opérant. Ce que l’on observe, c’est combien la nomination étreint et protège en séparait le corps et le monde. La nomination constitue une étreinte, qui, comme la caresse chez Levinas, signe quelque chose de l’intégrité du corps sauvegardé dans le moment de la parole, qui s’en trouve momentanément séparé de la bruyance du monde. Une patiente mélancolique n’arrive pas à ne pas me tutoyer ; alors je la tutoie aussi. Elle sourit de cet effort et concède : « c’est comme si tu étais là pour de vrai ». Dans la proximité créée par le tu, il est dit : tu t’adresses à un corps et je n’ai pas peur.

D’où ce fait que nommer n’est point reconnaître l’existence d’un autre (en soi ou hors de soi). Mais plus prosaïquement, le condamner à avoir un corps qui devra s’ouvrir à la mort du père – précipitant la fonction du deuil dans la névrose et l’impossible de se représenter dans la psychose.

J’interprète dans ce sens cette phrase de Blanchot qui dit : « Hölderlin, Mallarmé et, en général, tous ceux dont la poésie a pour thème l’essence de la poésie ont vu dans l’acte de nommer une merveille inquiétante ». Pas de vie psychique qui ne soit condamnée à la mort (symbolique ou impossible) du père.

Dans le nom du père, a trouvé à se loger une sorte d’ambigüité. Un pas si vrai que ça. La vérité, c’est de faire que quelque chose non pas du nom accroché à la figure du père mais du symbolique et de l’impossible. Lacan appellera cette opération d’en être dupe du père. Ce que le psychotique ne peut faire. Et ce pour une simple raison ; pour être dupe du père, encore faut-il qu’il y en ait un. Quant à la mort du père, elle est aussi impossible ; donc il n’y a pas de deuil, pas de limite. Le sujet est noyé dans l’infini de l’Ouvert. À ne pouvoir en être dupe, du père, tout en le thématisant à l’infini, dans l’illimité le poème se perd. Privé de la mort du père, le psychotique est confronté au vide permanent. Seule la parole, même déplacée du socle de la signification, le tient debout. Il attend que sa parole, comme un sonar, rencontre de l’Autre pour lui faire retour.

Lacan était hanté par la disparition de la psychanalyse. Si la religion ou la science gagne, c’en est fini de la psychanalyse.

L’analogie tient au fait que l’invention de la psychanalyse, Lacan la reliait à l’essor de la science moderne qui remonte au siècle de génie, le XVIIe. C’est clairement indiqué dans « La science et la vérité » de 1965. Texte essentiel qui, dix après Les écrits techniques de Freud, rompt avec l’angélisme d’une révélation de l’être par la parole. Ça c’était encore du Heidegger pur jus qui confond le nom et l’être.

Pourtant la vérité à laquelle il se raccroche, c’est aussi une vérité qui se spécifie d’être poétique. Si bien qu’à l’endroit de la vérité (comme problème et pas comme objet), un dilemme se pose : surgira-t-elle de la cuisse de la science ou du poème ? Qui est appelé à gagner de Hegel ou de Hölderlin ? Où incline la psychanalyse ?

Il faut croire que Lacan a choisi de damner le pion à la science en s’appuyant de Hegel qu’il présente comme l’hystérique. Mais Hegel, créateur de l’État moderne, est le père du discours du maître. Il n’est l’hystérique qu’en apparence. Sauf à dire que l’hystérique suppose le maître (ce qui est le cas). Le psychanalyste aurait pu faire le choix Hölderlin et du poème, lui qui décrète, devant François Cheng, que désormais le langage analytique sera poétique (j’ajoute : ou ne sera pas).

On ne peut pas dire quand même que Hegel soit l’incarnation du langage poétique. C’est même tout le contraire. Comme on l’a vu, il est celui qui n’hésite pas à forclore le poème dans le Tout de l’Histoire.

L’astuce tient certainement de la fonction conférée à l’envers. Le discours de l’analyste est l’envers et non pas le contraire du discours du maître. Ce déplacement donne l’impression d’une coupure qui ne ferait le job qu’à moitié. Comme si la coupure, dont Lacan loue le tranchant, n’était pas totale. Certes, une coupure totale serait un objet baignant dans son bain d’imaginaires ; mais demeure le tranchant.

Que serait un discours (discours de l’analyste par exemple) qui serait le contraire du discours du maître sinon le même discours qui dirait le contraire ? C’est-à-dire un discours aliéné de répéter le discours du maître en son contraire ?

Puisque tu dis A, je dis B. Puisque tu dis blanc, je dis noir, etc. Le discours B n’existe que par rapport à A ; et l’élément noir n’existe que comme contraire de l’élément blanc. Tout discours contre ne doit sa raison d’être qu’au discours auquel il s’oppose. Si bien que le contre assure l’aliénation infinie du discours au discours du maître. Joie et tristesse du discours de l’hystérique de désirer un maître pour lui couper la tête et finir seul ; grandeur et décadence de la critique du néolibéralisme, etc.

Lacan libère le discours de l’analyste du discours du maître en le fixant comme envers. C’est malin, ça le libère de l’aliénation infinie d’être contre. Mais comme toute libération (on sait combien Lacan s’en méfiait), celle-ci a un prix.

Le prix de cet envers c’est de n’être que l’autre face de la même pièce ; l’endroit (le discours du maître n’est pas séparé du droit) et don l’envers (qui fait des vers). Si l’envers libère de l’aliénation du contre, elle ne fait que déplacer le centre de gravité de cette aliénation qui n’est pas du signifiant mais du discours.

Il est un autre prix. Celui qu’avait noté Marx dans sa critique du droit hégélien. Le discours du maître, c’est celui de l’État qui fixe le droit dont la part d’inexorable est de soutenir légalement les intérêts des détenteurs des moyens de production puisque ce sont les mêmes qui font la politique. Dire que le discours de l’analyste est l’envers du discours du maître est une manière d’acter que les deux discours (et accessoirement les 4 discours + 1) découlent du discours du maître en tant qu’il est premier. L’envers dit à nouveau frais que le discours du maître est premier : il répète la répétition ordinale des discours et donc du social. Ce qui fait rupture avec l’idée même de rupture.

Par ailleurs, le discours de l’analyste (envers donc du DM) ne l’est qu’à l’ombre du sujet de la science qui est toujours chez Hegel sujet-absolu (sujet qui doit son absolu à l’État politique). De politique, le discours de l’analyste (en tant qu’envers) n’a plus affaire qu’à la forme État ; tout le reste de la politique qui n’est pas l’État lui échappe.

Jacques Rancière a une formule pour le dire. Il sépare la politique en deux versants : la police qui est la gestion de la cité (par l’Etat) et la politique à proprement dite qui est la conscience politique (ce que j’appellerais l’écriture de la politique). Dire que le mathème du DM s’écrit comme celui de la politique, revient à forclore la politique à la forme-État et laisser tomber tout le reste. Loger la politique dans le DM revient véritablement à se couper une jambe pour déclamer, victorieux, « vous avez vu, ça marche pas ». Le lacanisme qui forclôt la politique au discours du maître constitue un retour forcé à l’idéalisme tout à fait contraire à Marx.

On comprend pourquoi les lacaniens de gauche se sont à un moment ou à un autre retrouvés avec une carte du Parti communiste dans la poche. Il fallait une aliénation forte à l’État, et un État doté de la violence légitime (Weber), pour que puisse s’envisager quelque chose comme une liberté du langage à s’émanciper capitalisme victorieux qui criait haro sur le sens en feignant de le récupérer. C’était sans compter sur La Pravda qui du sens n’a qu’une vision unique, celle du Parti. Après que celui-ci ait écumé les derniers récalcitrants, que reste-t-il sinon le culte de l’aliénation du langage (qui engage les autres formes d’aliénation) couvert par le refoulé de l’État comme seul représentant de la politique ? En même temps que ça croit voter à gauche pour le tribun, ça vote pour Hegel → pour l’État → ce grand fantasme, qui inonde la modernité, fait pour assurer longue vie à la bourgeoisie par l’intermédiaire du capitalisme d’Etat, le seul qui pointe désormais à l’horizon.

Hölderlin et Marx misaient plutôt sur la disparition de l’État politique pour libérer la politique de l’État et la rendre au social.

Si l’on veut comprendre Hegel et cette logique qui tient à concentrer la politique dans la forme-État, il faut se rendre compte que chez lui, le poème, comme trou, renforce l’ordre dans le langage ; comme l’insurrection ne fait que renforcer la main mise de l’État politique sur le social. Génie de la dialectique, si l’on veut. Mais dialectique qui attend son renversement.

C’est aussi la leçon que donne Lacan aux étudiants de mai 68 qui lançaient des « Lacan avec nous ». La révolution qui réclame la tête du Maître plantée sur une pique, n’est que réclame à son endroit, leur répondait le psychanalyste. Vous en voulez des Maîtres, vous les révolutionnaires, vous en aurez. Cette séquence se retrouve dans « Analyticon » du Séminaire XVII. Pas d’espoir, chez Lacan, et certainement pas d’espoir politique.

– Mais jamais la politique ne fut produit des hommes à fabriquer de l’espoir. Sauf dans le recours politique à l’ontologie : l’idéologie. Ça ne sert pas à ça la politique. Ça sert à produire du vide (Lefort), de l’écart (Arendt) et du décalage dans la lalangue (Hölderlin).

Qu’est-ce que c’est que cette vision de la politique qui prenant Saint-Just au pied de la lettre, tient à ne pas entendre que le bonheur est une notion dialectique ? C’est quand même une énigme. La politique constitue un raté sur le plan social si on en attend autre chose que de la production d’un vide qui appelle un nous et un langage pour faire bordure. Le langage propre de la politique c’est le poème.

La critique de Marx contre la philosophie du droit de Hegel est impensable sans la forme-poème de Hölderlin.

Allons-nous nous passer de ce vide, de ce langage et de cette bordure ? Allons-nous nous passer de la politique ? Dans un échange privé de mai 2022, Marie-Jean Sauret qui est un des rares analystes à se frotter au jeune Marx, me dit : « Oui, je pense que le DC a besoin de la politique pour araser ce qui est susceptible de plus ou moins freiner son tsunami… ». Ce qui est vrai du discours du capitaliste l’est tout aussi du discours de l’analyste. La politique, ça sert à mettre l’inconscient de nos utopies au travail.

Prenant cette option Hölderlin crée le discours de l’analysant, il apporte sa pierre au barrage du Zuiderzee. Que ce discours fut créé par un schizophrène n’a rien d’étonnant puisque le psychotique et l’analysant font l’expérience du manque d’un discours préétabli. Le premier par nature, l’autre par vocation.

Citer ce texte

Guillaume Nemer, « L’écart Hölderlin, éksodos 3 », L’@psychanalyse, 5 juin 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-l-ecart-holderlin-eksodos-3 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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