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Le spectre de Médée, introduction

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Avant-propos

Œdipe raconte le meurtre du père, Oreste, celui de la mère et Médée, le meurtre de l’enfant. Médée, Médée-la-mère, est encore le signe du meurtre de la chose et de cet exil où s’éternise le désir. Mais exil, qui à séparer la mère et la femme et s’en faire spécialité, nous en dit de notre actuel – quelle performance d’Euripide ! J’ajoute que ce n’est certainement pas un hasard si la balle lancée par Médée, il y a 2500 ans, rebondit sur Bataille et Le Caravage à un moment où les têtes ont tendance à tomber à tue-tête. Quelques remarques préalables.

Première remarque

Dans un précédent livre consacré au Kabbaliste Luria, je tentais de montrer que le nom du père supposait un retrait du Monde à moins d’enfreindre la loi qui dit que si le créateur s’identifie à la chose qu’il a produite, il tombe dans la loi incestueuse de la mère ; et alors c’en est fini du créateur comme de sa chose. Le désir prévalent de toute création suppose la séparation, la chute, le retrait, une certaine errance, je l’appelais l’éksodos de chacun, cet exode irréductible au sujet de ne pas tomber sous les charmes de l’être.

On me fit noter que cet exil du sujet reposait encore sur le nom du père alors qu’il fallait s’en passer tout en s’en servant (Lacan l’ayant ainsi proclamé). C’est un fait, il l’a dit ! Il n’a même fait que ça, tenter de se passer du père, trouver des astuces (ne serait-ce que pour comprendre celles du sujet), que ce soit par la métaphore, le discours ou la topologie ; le dispositif de la passe étant également un subside du nom du père, affublé d’une certaine forme de transmission. Bref, autant d’astuces qui constituent les tapis volens du sujet à se savoir dupe de son propre vouloir. Mais se passer du nom du père, n’est-ce point encore la meilleure manière de le faire vivre ?

J’ajoute aujourd’hui que la mère, pour chacun, figure également un exode où la jouissance phallique, en soi, se confronte tôt ou tard au Très-Haut (selon le terme de Blanchot) qu’on pourrait dire jouissance Autre, que chaque-Un (toujours) subodore d’abord chez l’autre, et en fin de cure, pour lui-même.

Je le dis autrement en m’appuyant de Médée : l’infanticide – qui procède d’un parricide à rater – ne nous oblige-t-il pas à considérer la jouissance phallique à la mesure de la jouissance Autre dont le tour de force est de démobiliser la première à la fois côté père et côté mère ? – d’où l’on retourne moins à une jouissance supplémentaire forcément archée du numéraire, qu’à une jouissance mystique insoumise aux jeux et enjeux de la Raison phallique à laquelle succombe Médée en tant que mère. Toute fiction numéraire est une manière d’attiser la somme et en fin de compte de som-atiser.

Pas plus qu’elle ne guérit, la cure ne produit du désir ; bien au contraire, elle évide – elle cure – ce qui prive le désir d’émerger. Là s’articule la proximité et la distance prise avec la philosophie qui a longtemps désiré la liberté. La psychanalyse procède à contre-courant, elle ne désire pas la liberté, elle libère le désir. De quoi ? De ce qui le ramène sans cesse à la désirance incestueuse du père à laquelle nul n’échappe sans l’effort de la cure et de la dette à l’endroit du père comme du nom justement.

Deuxième remarque

C’était sans compter sur le fait que fut récemment promu le père comme nouveau roi des abîmes ! Le père serait mort, cette fois pour de bon, il serait kaput, nul, égal à 0. La jouissance phallique – vieil argument du paternalisme – serait devenue persona non grata sur la scène médiatique, intellectuelle et dernièrement psychanalytique. La mort du père, comme allégorie, signerait le renouveau de la liberté sexuelle qui aurait mis enfin la main sur l’identité de son fantasme. C’est ainsi qu’au nom du progrès, ou d’un certain progrès, et pressés par la science prompte à répondre de tous nos manques, nous vivrions sous le règne de la saine confusion sexuelle, du fantasme absolu et de la souveraine séduction. Est-ce en transformant la jouissance sexuelle en une stratégie sociale aux allures politiques, qu’on en finit avec la malédiction qui pèse sur le sexe ? Je persiste à en douter. Le sexo-gauchisme (production du discours analytique), à lever ladite malédiction, met de côté cela que la jouissance Autre appartient au saint dont le régal est d’y considérer la cause de son désir, lui qui n’en est pas moins un exilé de la revendication, un rebut, dit le Lacan de 74, de la jouissance ; un irréconciliable de la Raison phallique.

On prétend se passer du phallus, ce à quoi la Madone au serpent du Caravage tente d’échapper depuis 1606 en lui écrasant la tête. Lacan dira qu’elle ne l’écrase pas – le phallus –, elle s’en soutient. Cette affaire de la mort du père a tout d’un fait divers, ça n’a rien de nouveau et ce qui se présente sous la forme d’un progrès se conçoit aisément comme une résurgence cyclique de la modernité quand elle se saisit de son propre ej-froi à considérer les monstres qu’elle engendre (c’est finalement un fait d’hiver). La Madone du Caravage étant une manière, pour la modernité, de s’écrire sous la dictée du phallus et de sa métaphore serpentesque.

On confond le plus souvent la mort du père comme symbole avec le fantasme sexuel de cette mort dont les mises en scène par décapitation qu’on voit fleurir un peu partout, sont une autre manière de mettre sur la table la décapitation du phallus comme s’il s’agissait de couper la tête du signifiant de 58 ; tout d’un coup, c’est curieux, image et fonction se superposent !

Cette confusion produite par la profusion, la vitesse et la saturation des images, et d’une certaine manière par la victoire de l’image sur la scène sexuelle (cet obscène que/qui guette chacun), permet les amalgames les plus mortifères. Ce qui va nous intéresser, c’est cela, le parricide et son indice de morbidité (comme le dit Freud du symptôme) quand l’image en a pris les devants et que se met en scène, de manière absolument inconsciente, la décapitation du signifiant et du symbolique. Voit-on poindre le lien entre Médée et le Caravage ? Il se peut que pas encore, alors je continue.

Troisième remarque

Freud décrit la mort du père de la horde dans Totem et tabou, il dévoile les antinomies du parricide. Lacan, lui, ne s’embarrasse pas de l’énigme du père, en deux-deux, il résout l’affaire : le parricide est la notion clef de la psychanalyse :

La mort du père. En effet, chacun le sait, qu’il semble que ce soit là la clé, le point vif de tout ce qui s’énonce, et pas seulement au titre mythique, de ce à quoi a affaire la psychanalyse (Séminaire XVII).

Plus tôt dans le Séminaire XI :

Mais aussi bien ne voyons-nous pas, là derrière, se profiler tout ce qui nécessite FREUD à trouver dans les mythes de la mort du père, la régulation de son désir.

Mais Freud, le plus souvent, confond encore la femme et la mère sous une même figure, et à la question Que veut la femme ?, il renvoie, non sans malice, vers le poète.

Je dis qu’il le fait non sans malice car le poète, chez Freud, c’est encore celui qui crée le mythe pervers du héros (le seul à pouvoir tuer le père et à se constituer comme Père du père). Que le héros comme le sauveur (le principe vaut en politique comme dans les associations de psychanalyse) soient des figures de la perversion, qui en doute encore ? Il faudra attendre Lacan pour fixer la logique du désir en sa contradiction femme/mère à l’abri de la perversion de la Raison phallique, même si d’autres formes de perversion sont convoquées par ailleurs. Car il existe de saines perversions, dixit Bataille, ou des perversions qui mettent à l’abri de la folie.

L’affaire devrait nous importer car le parricide qui mobilise Freud et Lacan, décrit un certain rapport au Tout de la jouissance phallique, là est le nœud de l’affaire à résider du Tout. Pas la jouissance phallique en soi qui n’est mine de rien et fiction de s’en faire toute une histoire à produire de la vie, mais son rapport au Tout et c’est bien de cela dont il s’agit dans la Raison phallique. Car son caractère est précisément de se prendre pour le Tout, ce en quoi se soutient son allure totalitaire et pas que son allure.

D’où il en retourne – je le dis prestement – que le pas-tout de la femme, formulé par Lacan, décrit son être politique cependant que (et nous y serons sensible) l’appropriation de la jouissance phallique par la mère fixe un ordre contraint dont l’enfant (qui a parfois l’inconvénient d’être du père et un peu trop) subira l’amour autant que le courroux. L’un et l’autre étant les deux faces de la même pièce.

Quatrième remarque

La psychanalyse a longtemps insisté sur la mère et l’éthique du soin qui lui est propre. Mais le soin est une affaire terriblement dialectique, et s’il est une éthique (dont un Levinas fit œuvre à la dégager de l’ontologie), il y aurait un angélisme à croire qu’elle fut gratuite. Il fallait l’expérience de la psychose à Winnicott pour considérer l’agressivité naturelle du thérapeute. En reportant la pulsion de vie sur la pulsion de la mort et en disant la seconde comme la seule qui fut, Lacan ne s’embarrassa pas de cette agressivité du psychanalyste qu’il savait, de fait, du transfert et dont il devait déduire plus tard qu’il a horreur de son acte, le psychanalyste. Qu’il en ait horreur fut manière d’en préserver l’éthique et la seule qui s’en trouva.

Notre thèse : commettant l’infanticide, Médée tue en réalité le père inconscient qui demeure en elle, au nom de son désir incestueux, ce en quoi elle échoue aussi de son parricide. Et la psychanalyse doit aller au bout de l’affaire – elle est d’ailleurs la seule fondée à pouvoir le faire. Nier le père (le phallus, la jouissance phallique comme accès au signifiant moins la place d’exception qu’il représente, etc.) est une opération coûteuse et dangereuse qui ne permet pas d’identifier et de remiser son désir incestueux, ce que je propose d’appeler la latence incestueuse, qu’on pourrait appeler aussi la lactence tant il est vrai que Médée est mère et pleinement mère. Une telle entreprise de négation du père échoue à symboliser la mort, voilà ce que Médée nous dit de son compte mais aussi de la tragédie qui plane sur la cité quand elle a perdu de vue ses points de butée.

Seulement voilà : Médée ne nous dit pas tout. Il faut à la tragédie le soin de s’éterniser, et elle le fait de son manque.

Elle est la mère qui tue ses enfants, ce n’est pas rien, ça devrait nous indiquer quelque chose. Ce en quoi on peut dire qu’elle est un indic de la Polis, mais uniquement à la considérer comme retournée. Elle affirme que lorsque du père manque à l’appel (et parfois à la pelle), la mère s’empare de la jouissance phallique et que c’est précisément là, en cette torsion faite d’appropriations d’objets libidinaux, que ça se corse pour le gosse. Ce que Freud montrera plus tard en rappelant que lorsque le père n’assume pas sa mission (structurale), c’est la mère qui s’en charge. S’il y avait une morale sur laquelle enquêter, ce serait celle-ci : père et mère, même combat à se faire instrument du Tout de la jouissance phallique. Tout de la jouissance phallique que j’appelle la Raison phallique.

Reste la jouissance Autre, sorte d’exil volontaire, dont il s’agira de faire quelque chose dont la substance s’identifie dans un rapport contradictoire à la jouissance phallique. Jouissance Autre à laquelle Médée n’accède pas justement ; mais elle a des cousins et des cousines qui en ont emprunté le chemin. Jouissance Autre qui n’a pas pour essence de liquider la jouissance phallique – au nom de quoi le ferait-elle ? – mais qui prend son plaisir, nous le verrons avec Bataille, à organiser sa mise à distance à l’endroit de la Raison phallique qui, à être porteuse de vie et condition de la chaîne signifiante moyennant son retrait, n’en est pas moins portée par son aspiration au Tout. Ce qui part de La (femme) se divise en deux, il n’y a pas lutte mais division. Le sujet divisé – de structure – l’est de La femme.

Last but not least

Ce livre se soutient de quelques scénettes cliniques dont on pourra toujours douter, c’est le jeu, du strict caractère d’exposition (selon l’expression de Walter Benjamin). On lui fera reproche donc – et je le tiens de gens de bien – de s’adresser plus au psychanalyste qu’au clinicien.

Disons que tout clinicien, comme Techniker, a affaire à son propre refoulé, comme il en va du chevalier sans tête de Washington Irving. – Techniker : encore un mot allemand dont la sonorité en français dit toute la saveur.

Mais surtout il y a ceci : à un moment où tout le monde se proclame clinicien, y compris celui qui soumet son effort à s’extraire de l’inconscient ( !), ce qui est convoqué dans la cure, c’est du psychanalyste, id. est, ce qui, à travers le corps d’un psychanalyste, met au travail le transfert qui se révèle massif dans le traitement des psychoses et latent mais omniprésent dans les névroses.

Ce travail du transfert, IRRÉDUCTIBLE à toute technique et à tout savoir, est une autre facette de l’exode ; et comme le pressent Lacan de son Joyce, à évoquer la figure de l’exilé, c’est qu’il s’écrit là une politique du sujet à subvertir le récit de l’être.

Le spectre de Médée

Quand la mère jette sur son fils un regard de fauve

« Il arrive souvent que le choix d’objets libidineux cède de nouveau la place à l’identification, c’est-à-dire que le moi absorbe, pour ainsi dire, les propriétés de l’objet ».

Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi.

On a comparé l’inceste au meurtre symbolique de l’enfant. Quelle logique fait de l’un le miroir de l’autre ? Dans son Médée de 1926, Hans Henny Jahnn confie cela : Jason est la force et Médée le désir. Existe-t-il un désir…

Table du livre

  • Avant-propos
  • Le spectre de Médée
    • Le meurtre de l’enfant dans la cité
    • Le mythe phallique de Médée
    • Logique du sacré-fils
    • Politique de l’inceste
  • La nuit sexuelle de la mère
    • Le déplacement du sexuel
    • Le rejet contre la forclusion
    • Le partage des corps
  • Médée avec le Caravage
    • La vérité sépare la tête et le corps
    • Tout cadavre étant du père
    • L’ironie sexuelle de l’assassin
    • Le besoin d’effroi
  • In fine
  • Postface de Joseph Rouzel

Le livre

Guillaume Nemer, Le spectre de Médée. Entre la mère et la femme, la psychanalyse. éksodos 2, Orange, éditions le Retrait, Postface de Joseph Rouzel, 2021.

125 X 215 – 170 pages
Frontispice original de Woo choi

Citer ce texte

Guillaume Nemer, « Le spectre de Médée, introduction », L’@psychanalyse, 6 décembre 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-le-spectre-de-medee-introduction (consulté le JJ/MM/AAAA).

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