L’avoir (masculin) ou le désirer parce que je ne l’ai pas (féminin) : dans les deux cas le monde de la vie sexuelle s’organise autour du phallique, autrefois le père puis Nom du père. Quelles sont les conséquences du primat du phallique pour la vie sexuelle ?
Le primat du phallique (le mâle aussi sain que saint), il faut le dire, instaure un ordre social et psychique desquels se dégage du malsain. Le malsain pointe ce qui est maladif, déraisonnable, il induit une forme de complaisance à l’égard des mauvaises mœurs, il se donne comme nuisible pour la santé physique et morale, il instaure une négativité morbide quand il s’agit d’un climat malsain. On a affaire avec le malsain à une jouissance absolue et absolument mortifère qui s’appuie sur la présence d’un germe malade, quelque chose de pourri au-dedans.
Le malsain se subdivise : le mal sein (mauvais sein du féminin, déjà sorcière) et le mâle sain (le masculin). Aux côtés du mal sein et du mâle sain, on trouve le mal sain (le mal nécessaire autour duquel se noue le bonheur mélancolique d’être triste, comme disait Hugo) et le mâle sein (homosexualité féminine puisque le mâle est, ici, adjectivé).
Le malsain a tout d’une construction sociale portée par le paternalisme phallique dont le mâle sain serait l’étendard bienheureux et triomphant. Il est si bien porté par le paternalisme qu’il se répand comme une tache d’huile à la conscience sociale au point de déterminer l’ensemble des rapports sociaux dont une sorte de vérité éclate quand se fait jour le signifiant sexuel. Une partie importante de la psychanalyse s’est construite sur l’unité libidinale phallique. Un livre de Wladimir Granoff et François Perrier en reprend la substance et en décline les conséquences du point de vue de la sexualité féminine1. La conception freudienne du phallus (primat du phallique qui instaure la fonction du père) est le vecteur qui permet de réinvestir la question de la sexualité féminine et accessoirement les perversions du point de vue du désir. Trois indications cliniques se dégagent :
- Le projet érotique de l’homme se confond avec l’obligation qu’un père soutienne par son autorité l’ensemble du système du désir ; le désir féminin et la jouissance féminine se concrétisent sur le concret de l’autorité du père, le phallus jouant le rôle de signifiant du désir de la mère comme de l’enfant.
- La frigidité féminine prompte à effrayer le masculin et par extension la fonction du père et donc l’accès au désir, n’existe pas. La frigidité féminine est le cauchemar que l’homme fait sur l’impuissance du père à signifier la loi, Dieu, la mort, bref, impuissance à accéder au signifiant.
- L’homosexualité féminine, que l’ouvrage présente comme la seule perversion sexuelle féminine, se reconnaît comme la mise en échec (mise à mort) du masculin et du féminin, c’est-à-dire, du primat phallique de la libido. L’amour pour la pauvre mère si peu aimée par le
1 Le texte original « Le problème de la perversion chez la femme et les idéaux féminins » date de 1964. René Major le réédita à partir de 1979 sous le titre Le Désir et le féminin aux éditions Aubier-Montaigne aujourd’hui Flammarion.
père, fera rupture sur la castration. Du Nom du père, seuls résisteront les insignes de la
masculinité.
On aurait pu penser que la crise du paternalisme dont faisait déjà état Freud mais aussi Lacan, aurait porté atteinte au primat du phallique. Il n’en est rien. Malgré la faillite des pères, subsiste le primat du phallique au motif fallacieux que l’absence du pénis renforce dans la société consumériste les envies d’avoir par lequel le social promet au féminin de se réaliser (une belle robe, des droits, des responsabilités, les sortilèges du pouvoir). Mesure-t-on combien le deal est malsain : obéissance au père malgré sa défaite ou aliénation aux schémas du capital, à toi de choisir ma fille. La working girl new yorkaise a choisi le capital au titre de l’amour que la petite fille porte à son père dont les affaires fleurissantes constituent le seul horizon d’attente ; les prétendants devront s’attendre à lutter contre les affres de la névrose hystérique qui est la seule à disposer des ressources nécessaires pour faire face à l’adversité du monde des affaires.
L’actualité de la guerre des sexes a tressauté dernièrement sur l’inéluctable violence des hommes faite aux femmes sur laquelle Granoff et Perrier font silence. Le mouvement est planétaire. A quelle femme avons-nous affaire dans la violence ?
Dans un texte précédant2, j’avais fait l’hypothèse de la mère comme objet situé de la violence. Sans lâcher cette option de manière définitive, je propose de l’interroger à nouveau. A quelle femme avons-nous affaire dans la violence faite aux femmes :
- celle qui se refuse, l’intouchable, celle à qui je vais faire mal parce qu’elle ne me fait pas mâle, la profaner comme si j’étais devenu l’esclave du manque qui ronge le mâle et qui m’annule, moi, dans un monde où il faut en avoir (au nom dudit primat) ?
- Ou est-ce la mère trop aimée par l’enfant et trop déniée par l’emprise du mâle sain (pas si saint que ça) dont je m’exclus ou dont je me sens exclu du fait justement de cet amour incommensurable de la mère qui a tant souffert et que je n’ai jamais protégée ?
Selon ces deux options, la violence faite aux femmes s’arme ou bien d’une haine sociale relayée par les images de la jouissance obligatoire qui maculent l’espace publique, ou bien d’une haine du père maltraitant de manière réelle, imaginaire ou symbolique, la mère et son inacceptable aptitude à accepter, qui sert tout d’un coup d’identification et de canal aux débordements pulsionnels ? Notons que dans les deux cas, un même mécanisme est à l’œuvre puisque la vie psychique comme la vie sociale sont soumises à l’unicité libidinale phallique ! La violence faite aux femmes devient intelligible comme violence faite au modèle phallique incapable de réfréner la pulsion à l’endroit du féminin ; qu’elle soit pulsion de vie ou pulsion de mort, elle violente. Violence donc, dont l’effet immédiat est d’alimenter la crise du paternalisme. C’est dire à quel point dans la violence faite aux femmes, le masculin se mord la queue.
Considérer la chose du point de vue de la violence nous oblige à remonter le temps. La société patriarcale était déjà celle que dénonçait Karl Marx et les progressistes du XIXe siècle. La violence du principe suppose un réexamen de la chose. Plusieurs modalités sont envisagées pour reconsidérer à nouveaux frais, le primat du phallique.
2 « Parlez-moi d’amour : 1930, 1973, 2018 », site de Psychasoc. La première consiste à postuler la singularité de la jouissance féminine hors référence établie au primat du phallique. René Major le rappelle, certains l’ont fait : Jones, Klein, Horney, ajoutons avec Granoff : Ferenczi, Winnicott, Federn, Kohut. Mais que pouvons-nous attendre d’une réinitialisation du logiciel œdipien freudien depuis la vie sexuelle de la petite fille ? Granoff et Perrier mettent hors circuit l’option clitoridienne dans le développement sexuelle de la petite fille au motif que son phallisme ne rencontre pas d’interdit (le signifiant) dans le déploiement de ses fonctions. Deuxième recours : à l’endroit du phallique, est ordonné le creuset de son pendant : les fonctions génitales vaginales. Ce qui était premier (le phallique) devient signifiant à partir de ce qui était second et qui désormais le prime, le vagin. Le renversement des termes de la dualité découvre une nouvelle dualité qui demeure quant à elle toujours traversée par l’immuabilité du désir. Dans le symbolique, le renversement des termes (A-B) ne peut constituer qu’un retour au même (A-B ou B-A constituent le même couple avec la même répartition génitale invariablement traversée par la même question du désir). Ailleurs3, Granoff énonce ce que le texte de 1964 laisse entendre : « Pour aller très vite, la promotion de la mère a donné sur le plan de la théorie et de la pratique – quel qu’ait été l’intérêt de certaines applications cliniques – une régression au niveau de la Kulturarbeit et un rétrécissement du champ de la ‘civilisation’ analytique ». L’expression est certes plutôt abrupte mais elle maintient que le primat du phallique soutient une « promotion du père » dont l’objet civilisationnel est de mettre au travail la culture par l’inconscient et la loi.
La deuxième modalité est juridique. Plusieurs pays dont l’Allemagne récemment (15 août 2018) viennent de reconnaître un troisième genre en sus du masculin et du féminin. Cette perspective permet de sortir de la dualité masculin/féminin mais naturellement, un troisième genre ne peut que se positionner face aux deux premiers dont l’économie libidinale connaît déjà sa structure. Un troisième sexe peut-il prendre place sur l’échiquier de la vie sexuelle en dehors de cette économie ? Pour le dire en limitant l’équivoque, qui copulera avec qui ? Les membres de cette nouvelle communauté copuleront-ils avec les membres de leur sexe et auquel cas ils s’adonneront aux plaisirs homosexuels. Ou au contraire, connaîtront-ils des partenaires d’un autre sexe (masculin et/ou féminin, qu’importe) et auquel cas, ils auront des expériences hétérosexuelles. On peut penser que l’irruption d’un troisième ou d’un quatrième sexe ne constitue pas une réponse à la question de l’antinomie initiale qui fait la richesse psychique de la vie sexuelle. On peut douter que ce soit par ce biais-là qu’on réussisse à échapper à la dialectique.
Toutefois, il existe vraisemblablement une troisième manière de considérer l’affaire. Le primat du phallique suppose quelque chose gardé souterrainement, la jouissance absolue du père de la horde, le père ancestral, jouissance absolue omniprésente bien que sourde dans le livre de Granoff et Perrier. A n’en point douter mais il fallait le dernier Lacan pour le considérer : pour autant que le primat du phallique suppose la jouissance absolue du père de la horde, il se condamnera à s’abîmer en elle.
- La jouissance absolue implique que le jouir et le plus de jouir ne fassent qu’un au nom du principe absolu qui les gouverne l’un et l’autre.
- La jouissance absolue du père ancestral fantasmée est réinjectée dans l’objet au point de lui dénier toute jouissance : ce en quoi se reconnaît le process du pervers-narcissique (ce pur produit de la société performante) en cela qu’il jouit de dépouiller l’autre de sa propre
3 Wladimir Granoff, Le Désir d’analyse. Textes cliniques, Paris, Aubier-Flammarion, 2004.
jouissance. Toute jouissance m’appartient et ton effondrement, ta mort, ne signifient qu’à
l’égard de ma jouissance absolue.
- La jouissance absolue du père de la horde est préalable à la loi puisque c’est lui qui l’invente, elle n’a donc pas de limite, elle ne rencontre pas d’autre dans son déploiement. Dans le registre de l’économie libidinale politique, jouissance absolue et chaos méritent d’être pensés ensemble.
Le Nom du père qui distille langage et symbolisation par le signifiant d’un côté et la loi de l’autre, est aussi celui qui, au nom de la fonction du père, en réfrène la jouissance face à la pulsion morbide d’absolu qui, immanquablement, le guette. Le texte de Granoff et Perrier signait l’inscription de Lacan dans une relecture de Freud en poussant plus avant la logique œdipienne du côté de la castration et du Nom du père. 1964, date de la première publication, clôturait des années de très grand bonheur, dira Granoff rétrospectivement.
Le texte demandait également sans pouvoir encore le dire que le Nom du père s’enregistre dans une jouissance réfrénée par l’hypothèque (c’est dire la perte) de la jouissance absolue du père archaïque reconnue sous la forme contemporaine du mâle sain.
Guillaume Nemer
Citer ce texte
Guillaume Nemer, « La jouissance et le mâle sain », L’@psychanalyse, 2 janvier 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-la-jouissance-et-le-male-sain (consulté le JJ/MM/AAAA).