Michel Lapeyre, La psychanalyse : l’indifférence en matière politique ?, Paris, La Petite Librairie, 2021.
L’ouvrage de Michel Lapeyre que viennent tout juste de publier les éditions La Petite Librairie est touchant. D’abord parce que l’auteur nous a quittés en 2009 et qu’à travers ce livre, c’en est peut-être la première des qualités, il nous parle, souvent en poète, parfois avec le vent dans le dos. Ce livre nous touche aussi parce qu’il s’attaque au serpent de mer de la psychanalyse : la politique. La thèse ? J’en extrais le dire par la question : « que vaut le désir de l’analyse s’il ne peut soutenir la comparaison avec le désir du révolutionnaire ou, pire encore, s’il se range aux côtés d’un pouvoir ou des pouvoirs basés sur la force ? ».
La psychanalyse, depuis Freud, a toujours su qu’elle avait parti liée à la politique ; et ce n’est point l’impudique assertion de Lacan, « l’inconscient c’est la politique », qui en démentira l’intuition. Mais on observe qu’elle s’attache le plus souvent à l’articulation de l’individuel et du collectif… et chacun le sent bien… le collectif n’est pas encore la politique. Ce n’est pas parce que l’un suppose d’Autre, dans le langage, au point d’en constituer le réel et l’impossible d’un sens plein et partagé, que cette relation fait politique. Seul l’acte – l’acte analytique – médiatise le passage entre psychanalyse et politique ; cet acte est de langage ; lequel (acte) n’est qu’à poser le quiproquo au cœur du langage pour en soutenir la demande d’en faire quelque chose ensemble ; résolument ensemble ; et c’est de ce faire, postulé par l’acte au point de s’en défaire à volonté, que la psychanalyse se met au chef de la politique. Lapeyre passe par l’acte, ce qui lui permet de viser juste : « Il y a une politique criminelle, une politique de crime contre l’humanité, qui s’étend et s’approfondit sur la terre des hommes : du fait d’un système et d’un discours qui renversent les processus d’hominisation, d’humanisation, de civilisation, de subjectivation, en prétendant suppléer à la légalité (ou à la légalisation) d’un gouvernement commun par la légitimation (sinon la légitimité) de la domination de quelques-uns, en soumettant la loi au pouvoir, en subordonnant l’autorité à la force, en substituant à la castration le commandement à jouir, en désintriquant les pulsions de vie et les pulsions de mort, en déniant aussi bien “la liberté de s’en foutre” du sujet que la responsabilité de chacun quant à sa position subjective. Toute la psychanalyse va là contre, ou bien elle n’est pas, elle n’est plus, elle se dégrade et se perd, virant au “discours pesteux” (Lacan) tout entier au service du capitalisme […]. Mettre la psychanalyse au chef de la politique est donc la conclusion logique la plus exacte de leur enseignement ». Face au capitalisme, mettre la psychanalyse au chef de la politique.
On pourra toujours reprocher à cette position de se soutenir de cette sempiternelle critique du marché et certaines hésitations, notamment concernant le statut du désir de science. Lapeyre dit par exemple : « j’aurais tendance à penser à partir de là que désir d’analyse, désir de science et désir politique agissent de conserve ». Dans ce ménage à trois, on se demande ce que le désir de science vient faire ; peut-être en qualité de tiers assure-t-il une circulation à la dialectique ? Plus loin, il dira que le capitalisme soutient la science comme la corde le pendu. Mais là n’est pas l’essentiel. Où alors ? S’appuyant d’Antonin Artaud, Michel Lapeyre nous le dit, « il nous faut préserver notre force d’avoir faim », là où le capitalisme substitue à la division du sujet, son autosuffisance et sa jouissance repue ; quelle voie de gavage ! « Au total, le capitalisme est bien plus qu’une modification de notre vie et de notre monde, et certainement pas une mutation ou un progrès de la civilisation, plutôt le danger d’une régression irrémédiable et irréversible, la menace d’un “désespècement” », et Lapeyre d’ajouter, « Ce qu’on sait en tout cas, ou du moins j’en fais ma thèse, c’est qu’il y a une suite logique au carcan capitaliste, bien qu’elle ne soit ni fatale, ni inévitable, ni irrépressible : c’est le colonialisme, l’impérialisme, le racisme, le fascisme, le nazisme, le stalinisme. Tels sont à mon avis “les stades ultimes du capitalisme” ».
Fin de partie ? – Lapeyre qui connaît son Beckett sur le bout des doigts répond que non. Il oppose à cette logique un tissage en trois nattes : la considération de chacun comme sujet, le souci et le soin du lien social et l’attention (l’affection ?) pour notre monde et notre espèce. Par quoi passe ce tissage ? – par le refus du pouvoir et de la domination. Et revoilà l’acte, l’acte politique du psychanalyste qui sépare la politique du pouvoir, au nom de quoi ? – d’une certaine idée de la politique qui ne se réduirait pas à la jouissance du pouvoir. Autant dire (et selon moi telle est la force de ce livre d’en soumettre constamment le trait) qu’on commet une grave erreur à chaque fois qu’on superpose le discours du maître et la politique. Lapeyre ne le sait que trop bien, lui qui propose : « nul ne sait encore, car cela n’a jamais été essayé, quelles seraient les conséquences qui résulteraient du fait de mettre enfin la création, le féminin, la psychanalyse au chef de la politique : c’est-à-dire au principe d’une expérience résolue de la perte du pouvoir, de tout pouvoir, sur l’autre, afin de faire vraiment un sort digne au sujet, et de donner réellement ses chances à la singularité de chacun ». La position est révolutionnaire en cela qu’elle installe la politique en amont du social car seule la suspension du pouvoir, et cela procède d’un acte (politique), permet finalement l’accès à l’autre. C’est en soi qu’elle est politique, la psychanalyse, pas par ce qu’elle ânonne ou prétend être. C’est dire tout autant si elles ne dérivent pas d’un savoir, la psychanalyse et la révolution, mais bien plutôt d’un acte dont l’élégance, forcément feinte, se contentera d’un mi-dire. La position, d’une certaine manière, s’apparente à une position basse (qui n’empêche pas l’acte, bien au contraire), elle passe par ce « gai désespoir » qui n’est pas sans faire écho au gay savoir d’un Nietzsche, elle s’articule autour de ce qui fait trou au cœur de l’impeccable et impénétrable surface, elle est l’irrécupérable poésie qui manque au discours, elle est la position qui résiste à toute assimilation. S’il est une praxis, c’est bien celle de n’en être pas. Cette voix est celle du héros moderne lacanien, celui « qui accomplit des exploits dérisoires dans une situation d’égarement ». Ce livre ne pouvait, d’une certaine manière, qu’être publié à titre posthume et soutenu par un collectif. Toute chose est dans l’objet.
Citer ce texte
Guillaume Nemer, « Le désir sans politique ? », L’@psychanalyse, 7 décembre 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-le-desir-sans-politique (consulté le JJ/MM/AAAA).