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Tout le monde a en tête la litanie des dys, dyslexie, dysphasie, dyspraxie, dyscalculie : série des dys dont le fameux TDAH n’est que le tardif conséquent pour autistes-autoproclamés qui se cherchent des excuses auprès de ceux qui se coltinent le réel en l’assumant. Il s’en est même qui ont trouvé moyen de se réunir en Fédération pour régler d’un coup de baguette magique la question en définissant le dys comme trouble cognitif impliquant ratés et autres inconsolations dans les apprentissages. La présence ici du raté n’étant pas d’eux, l’apprenti-sage non plus. Considérons l’affaire de deux manières. La première s’en remet aux neurosciences pour juguler troubles du langage et des apprentissages ; pour celle-ci la Ritaline est magique ! Qu’en dit le Vidal des effets indésirables ? « Mouvements anormaux, tics, agressivité, comportement hostile, agitation, anxiété, manque d’appétit ou refus de manger ; hallucinations, dépression (grande tristesse, impression d’inutilité, culpabilité), aggravation de l’hyperactivité, modification de l’humeur ; accélération du cœur, palpitations, troubles du rythme cardiaque, augmentation de la tension artérielle » (liste non-exhaustive).
L’autre manière s’intéresse à la structure du langage. Comment dans son histoire le petit d’homme s’est construit en son langage ?
Un gamin présenté comme dyslexique raconte que son père est loin, il a eu un accident de moto, les parents sont séparés, le père ne donne pas de nouvelles, on dit de lui « qu’il est cassé de partout » (la paternance a du plomb dans l’aile, quel diable lui a tiré dessus ?) Il n’a jamais été vraiment là et la mère a beaucoup pallié, l’absence ou la négligence du père. Tel est le discours qui court et qui n’en finit pas de courir dans l’esprit du jeunot et de la famille. Du coup, le gamin appelle son beau-père : papa ! La mère le laisse faire et le beau-père, appelé par la jouissance de la mission dont le mot s’établit demande et demande d’amour (et rétroactivement sur la demande comme on parlerait d’un retour sur investissement), se trouve mo-ment-ân-aimant investi dans la fonction « mon beau-père ce héros ». Sauf, qu’évidemment la place du père a sauté dans les représentations familiales. Avec cette place du père, c’est le réel qui en a fait autant et avec lui, la place des choses, l’ordre des mots, l’interdit porté par le mot, la structuration du langage et la place du langage alloué au sujet dans le monde. Mais du père, par son absence justement, il est tout de même question pour le gamin. Quelques séances plus tard, on apprend qu’en douce, il a repris contact avec son père (le vrai). Réhabilité par la voix de l’enfant, celui-là fait des promesses, on se verra pour les vacances et on fera plein de choses ensemble. Le monde fait peau neuve ? Non, le gamin ne se laisse pas avoir, je dis qu’il est soutenu en cela par la cure. Il peut se permettre de ne pas plonger dans le plein de cette jouissance qui se dirait nouvelle à proférer qu’il a retrouvé son père. Il confesse sa coupable déloyauté d’avoir appelé son beau-père papa alors que ce n’était qu’un « papa de cœur ». Il s’en sort avec ce pas-trop-nyme. Il y avait du père quelque part chez ce gamin, suffisamment pour que la place en fut en quelque sorte chassée par les jeux de langage soutenus par la mère qui, comme au tennis, joue du beau-père comme d’une seconde balle (on sait maintenant qui a tiré sur l’oiseau). En réinvestissant le père, pas le papa qui ne cesse de décevoir par l’intermédiaire de ses promesses, mais la fonction symbolique du père, il reprend son langage en main pourrait-on dire. C’est cela la per-manence, prendre le langage en main, qui instaure, sans la dire, la filiation, celle-là même qui remet le sujet dans l’Histoire. Les symptômes baissent, les mots et les représentations retrouvent leur place, la loi du père opère non pas par une nouvelle soumission du gamin au Totem mais en en faisant quelque chose du père sans en être dupe. En sourdine la petite voix de Lacan rétorque : il faut être dupe du père ! Oui, et surtout à l’endroit de celui qui se prend pour le père. Pour celui qui est absent, être dupe du père, c’est s’en servir tout en sachant que « ce n’est pas ça » comme dit Hölderlin le schizophrène. Au moment où la cure prend fin, le gamin rapporte que son beau-père, il l’appelle secrètement Toto, Toto le héros, Toto qui emprunte au dédoublement de la syllabe pa-pa ma-man, tout en supprimant le tem du Totem, comme quoi il est possible de l’aimer bien Toto sans lui dire tem à chaque fois qu’on lui dit bonjour. De toute façon le sauveur est un salaud. Dernière séance, il est accompagné par sa mère ; il reprend un dessin qu’il avait fait dernièrement, il le roule pour en former un sorte de témoin qu’il tend à sa mère en lui disant, « c’est à toi maintenant de venir consulter ».
La cure n’est du père qu’à symboliser ce qui dans le langage joue la fonction du réservoir symbolique et d’un reste-à-voir qui ne se voit que de la résonnance des images inépuisables au signifié. En ce sens, seule la castration, celle qui interdit le désir qu’il ne faut pas, rend possible celui qui se fait jour de l’autre côté, c’est-à-dire du côté de l’autre sexe. L’autre sexe n’étant pas le sexe Autre comme on semble le croire sous l’effet des progrès de la science médicale qui se croit autorisée à tous les fantasmes. La science c’est le triomphe du fantasme que rien ne semble pouvoir percer. Les dys symbolisent le bouchon ou la saturation du tuyau comme c’est le cas bien douloureux de la dysurie. Bref, ça respire plus. Laisse pisser, dit le langage qu’on a raison d’appeler courant sauf que là, ça ne vient pas. La chose est obstruée.
Mais le langage a ses propres ressources. Le grec induit dans le dys une malformation, un contenu erroné, une négation. Tandis que le dis latin a fini par donner l’idée de séparation : disperser, disjoindre, jusqu’à la dernière disruption dont on cherche encore la signification. L’histoire du dys (dis, 10 : principe de l’écriture binaire 1.0 qui réduit le langage au code) articule le négatif à la séparation. Il incarne le dys, même à le considérer de l’avaler chère à Balzac, ce qui s’organise de la coupure. Ce que signe tout autant le dis-cuter.
La cure pourrait se nommer dys-quelque chose, ben vas-y, dis-le ton truc, n’importe quoi dit Freud, ce qui te passe par la tête, dysjoncte un peu, raconte tes bêtises, renchérit Lacan. Mais évidemment il ne dit pas ça, l’analyste, il dys-t-il quand il ne s’improvise pas dan-dys avec nœud-pape à la Lacan. La parole dit toujours quelque chose de nouveau et hop, ça dys-paraît : ce qui paraissait tenir lieu de discours se retranche derrière une parole nouvelle, ça dys-paraît = introduction du dys dans l’ordre phénoménologique de l’a-part-être ? Le dys n’est ni le désir ni la pomme mais le vers qui la fait pas-toute. La cure se dit d’un lieu du dys-cours, où celui de l’analyste en son immobile (à défaut de courir), disjoint le tenant qui cherchant son souffle à suffoquer, fit une croix sans le savoir sur le désir qui lui manquait.
Le travail de culture qu’entreprend la psychanalyse depuis Freud, s’attaque à la positivité du monde qui se soutient de l’articulation des dys-cours (4+1) dont la dis-jonction fait trace à l’amour qui fait changer de maison et surtout de discours. C’est dire si c’est bien en son ekonomie que la coupure s’en fomente. Pourtant on la présente d’un dispositif dont il se pourrait qu’elle n’ait cure. Et ce, à grand renfort d’Agamben dont les notes de bas de page sont pleines dès qu’apparaît le signifiant « dispositif ». L’automatique de la référence fait immanquablement penser au chien de Pavlov. D’une certaine manière Agamben n’y est pour rien. Encore que.
Le dyscours analytique fait dysjoncter, avons-nous dit, la positivité du récit. Ah bon, dit l’analyste, donnez-moi un exemple. Et rien ne vient. La parole est pomme de dys-corde, elle est ce par quoi ça se nouent l’Un car Y a-d’l’Un à l’Autre car même si l’Autre n’existe pas il a un corps. La parole interrompt = elle rompt quelque chose du rapport à l’Autre = par le simple fait d’interrompre, ce qui se dit de couper la parole, se déduit qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Un patient dit : quand je fais l’amour à ma femme dès que je lui parle et il insiste en pleine action, alors ça jouit… et du coup ça s’arrête. Inutile de lui demander ce qu’il raconte. Comme dirait Lévi-Strauss, le forme du récit prime tout contenu : id. est la jouissance du signifiant à ne rien signifier, ou à signifier le rien en résistant aux images du signifié. Mais pour que l’inexistence du rapport substantise le réel de la séparation, il faut le corps comme expérience, j’entends par là et à y prêter l’oreille tout le monde l’entend, la petite musique de ce jouir, cor wagnérien ou chœur à l’ancienne, un corps-à-corps dont la seule expérience et liaison s’établit à l’endroit d’une mort plus ancienne que la mort, l’ex-périr. Il n’y a pas d’expérience sexuelle (Lacan dit rapport, je dis expérience en pensant à Bataille) en dehors de cette mort dont nul ne peut dire qu’il en a fait l’expérience pour les raisons que l’on sait que nul ne peut rien en dire. L’expérience signe la fin du langage. On comprend pourquoi dans cette société où passe pour un imbécile celui qui ne fait pas toutes les expériences du monde, la mort prend progressivement la place du désir.
La réplique s’organise. Avec Auschwitz, dit Adorno, on a volé la mort. Blanchot rajoute, s’il est une littérature, elle est d’ouvrir droit à la mort. Celui-là même qui interdit la forclusion d’un désir soudainement soumis à sa loi des images. Non pas un désir contre la mort mais un désir qui ne se réduirait pas de l’expérience de la chose. Chacun reconnaitra là l’objet a, celui qui sans cesse se dérobe et s’il est de la robe, ce n’est pas comme avocat du désir mais trace du féminin, d’où sa place dans la colonne de droite dans le tableau des formules de la sexuation du Séminaire XX, Encore.
Qu’avons-nous là ? Du désir qui n’est du corps qu’à jouir d’une expérience où s’en étiole le droit a. Et un langage où il n’est de jouissance qu’à en faire quelque chose. Voilà le dys-positif de la cure qui dit non au positif du monde : ce dys-cours de la science qui, depuis Auguste Comte mêle métaphysique, morale et science dans le même dit. Pour un Agamben ce n’est pas un souci puisqu’il reprend cela de Foucault, sans rien démentir, que le dispositif « est toujours inscrit dans un jeu de pouvoir, mais toujours lié aussi à une ou à des bornes de savoir […]. C’est ça le dispositif : des stratégies de rapports de force supportant des types de savoir ». Ce dispositif-là n’est que reproduction du monde, la cure en est la coupure. Et l’on voudrait que la cure analytique rentrât là-dedans en l’appelant dispositif analytique ! On le fait de manière très simple, en technicisant le process, c’est-à-dire en soumettant le dys-cours à celui d’un sens dénué de toute réflexivité, le dys-cours de la science. Je dis dénué de toute réflexivité car la science n’a pas de dys-cours sur elle-même, rien ne la valide. Marie-Jean Sauret en touche deux mots mais ils sont cinglants, dans son dernier opus, La Révolution a eu lieu : « La science moderne a disqualifié les prétentions à l’universalité des religions, que les Lumières promettaient d’effacer. Or, la science est incapable de s’ériger en grand récit ni de fonder aucune filiation (si on ne la confond pas avec un pédigrée) ni même de garantir la moindre autorité : à commencer par le fait qu’elle ne dit pas ce qu’il convient de faire d’elle-même ». La technique (produit du dys-cours de la science) s’entend non pas comme confort promis à chacun, ça c’est la Reklam, mais bel et bien sous l’angle de la menace. Laquelle ? celle de dys-paraître du monde à s’en passer. C’est ainsi que le dispositif de la cure se met à internet, autant par opportunité que par peur de disparaître, et ce faisant, il valide un dys-cours que Lacan nomme le « discourcourant ». Après quoi, courtil en sa clôture ? Qu’est-ce qu’il cour-tise à en mettre le feu ? Le dys que représente l’a de l’objet. Là s’entend la perversité technique qui s’improvise nouvelle condition du Nom en soumettant le Nom à l’image. Autant dire que le Nom s’en trouve occulté par l’image comme l’est le signifiant par le signifié sous l’effet de la pulsion. Certains diront que c’est la meilleure manière de sauver le Nom, que sous l’effet de la dys-parition, il est sauvé par quoi ? par l’appât rance qui sert de leurre moisi. Il se pourrait même que démonstration en soit faite qui passerait par les images de rêve de Walter Benjamin, mais après tout la mauvaise foi, cette cirrhose de l’âme, ne connaît pas de limite.
L’objection se fait rapide, de quoi le Nom doit-il être sauvé ? Quelle menace le ceinture ? La rapidité de l’évolution technologique qui joue de l’obsolescence programmée pousse à penser que ce sont les fils qui, dans la technique, s’autoproclament sauveurs du père. Il n’y a qu’à voir comment les jeunes générations viennent au secours des anciennes quand il s’agit d’utiliser un ordinateur ou de mettre une pièce dans un horodateur. L’obsolescence technique veut non pas la mort mais le sauvetage du père, ce qu’un Pommier nommerait peut-être la féministation du père par les fils. C’est dire s’il en est du désir de la technique que c’est sur la voie œdipienne que chacun s’y engage (ou s’en dégage, tel est l’objet du retrait dialectique). Et on voudrait assurer des cures par skype ! Elle est bien bonne celle-là ! On le perçoit également par sa quête (la technique se dit toujours d’avant-garde, ce qui apparaît est déjà dépassé) de satisfaire la pulsion par la production d’objets a qu’on croise au coin de la rue comme s’il s’agissait d’entretenir le sujet à l’abri de la castration. Ambition à laquelle la cure en son dys-positif précisément, ne saurait satisfaire.
Le dys-positif de la cure est celui qui fait droit au périr de la chose sous l’effet de la castration qui se signe d’une annulation d’un certain rapport au pouvoir au nom du discours de l’Autre dont la circularité prend nom de démocratie. Cependant qu’Agamben articule en son dispositif conflits et rapports de force, auxquels on le laissera volontiers. Il se pourrait que de dispositif, la cure n’en laisse percevoir que la dys-onance.
Citer ce texte
Guillaume Nemer, « Qu’est-ce qu’un dys-positif ? », L’@psychanalyse, 20 février 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-qu-est-ce-qu-un-dys-positif (consulté le JJ/MM/AAAA).