Textes

Praxis II

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Par Guillaume Nemer Colloque de Montpellier du 8-9 octobre 2022

Avant d’entrer plus avant dans cette communication, je voulais dire que j’étais très content qu’Annie Ernaux ait eu le prix Nobel de littérature. L’auteur ne manquera pas d’être attaquée sur le fait de savoir si oui ou non, elle « mérite » ledit prix. Ces contradictions sont stériles, puériles, jalouses, elles ne témoignent que l’amour déçu de celui « qui croit que c’est arrivé » mais pas pour lui. Je trouve au contraire que ce prix est un geste tout à fait intéressant et encourageant pour tous ceux pour qui le Je signe l’expression d’une expérience commune.

En relisant mon texte un an et demi après, je me suis demandé ce que j’avais tenté d’articuler. Je repère dans l’après coup trois points : 1/ qu’il existe une praxis qui ne se réclame pas de la praxis (qui signe toujours la transformation du sujet par lui-même) mais qui transite par une sorte de transfert à l’Autre (l’inconnu) qui se nomme poésie (qui dérive de la poiesis qui n’est justement pas la praxis). Contrairement à la praxis, la poiesis vise la transformation du sujet par l’altération de ce qui lui est extérieur, le monde de l’Autre :

→ L’acte du poète en ce sens est une donation radicale de soi, il n’y a pas d’angélisme là-dedans, il y a quelque chose qui vise une altération

du monde par l’interstice d’une part dépossédée de soi.

2/ Que souvent les dernières œuvres d’un artiste (qu’automatiquement – pourquoi ? je l’ignore –, je rapporte aux dernières séances d’une analyse), sont portées par un désir affranchi du combat, des justifications, affranchi des guerres à mener, de l’esprit de conquête. Cette dernière manière donner naissance à son dire bientôt livré aux étoiles muettes, un Adorno a tenté d’en dire quelque chose en se basant sur le spätstil de Beethoven. Je dis qu’elle constitue une tentative de réclamer à l’univers son droit à la mort (expression de Blanchot). Il faut que ça tombe (ça devient urgent), que quelque chose du moi tombe et se dépossède, il faut que l’agressivité cesse, il faut couper, ce qui se dit du parricide. Une patiente, cette semaine encore, constate que son agressivité à l’endroit de ses enfants a cessé mais pas celle qu’elle dirige contre son petit ami. Elle finit la séance sur « quand je crie, c’est mon père qui crie à travers moi, c’est mon père légitimé par la petite fille en moi qui n’en a pas fait le deuil, pourquoi n’ai-je pas encore tué mon père ? ». Il faut toujours se méfier de ce genre de clin d’œil lancé à l’analyste ; ça dit seulement ceci que c’est au travail mais que ce n’est pas fini.

3/ Il y en a un qui en a eu l’intuition de cette poiesis, c’est Lacan qui dans une formule dont il a le secret mais qu’il emprunte à Paul Valéry, énonce : « Que suis-Je ? Je suis à la place d’où se vocifère que “l’univers est un défaut dans la pureté du non-être” ? Et ceci non pas sans raison, car à se garder cette place fait languir l’Être lui-même. Elle s’appelle la Jouissance et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers ». L’univers est un défaut dans la pureté du Non-être, est extrait d’un poème de Paul Valéry qui dit :

Soleil, soleil !… Faute éclatante !

Toi qui masques la mort, Soleil, Sous l’azur et l’or d’une tente Où les fleurs tiennent leur conseil ;

Par d’impénétrables délices, Toi, le plus fier de mes complices, Et de mes pièges le plus haut, Tu gardes le cœur de connaître Que l’univers n’est qu’un défaut Dans la pureté du Non-être !

Il s’agit de la 3e strophe du poème « L’ébauche d’un serpent » du recueil Charmes.

Alors, mon texte ? J’observe qu’il engage cette poiesis contre la Raison de l’interprétation qui se limite au sens de l’énoncé alors qu’il y a plus à prêter à l’oreille aussi bien dans le poème que dans le dire de l’analysant. Que fait Lacan de cette poésie ? Il la met au chef de l’interprétation anticipée. Il dit  « Il n’y a que la poésie qui permette l’interprétation et c’est en cela que je n’arrive plus, dans ma technique, à ce qu’elle tienne ; je ne suis

pas assez pouâte, je ne suis pas pouâteassez ! ».

 Il ajoute : « C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un

symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique ».

 Il déclare enfin à François Cheng que « désormais le langage

analytique sera poétique ».

La formulation de Lacan est étonnante quand même. Il propose que l’interprétation juste éteigne un symptôme. Certainement que le symptôme est ce qui met le feu au sujet. Nous avons là un combat avec le feu du symptôme. Hölderlin, ainsi débute « L’Ister » :

Arrive, feu !

Jetzt komme, Feuer !

Gérard Pommier dans La poésie brûle dit : « il existe une poésie brûlée, qui ne parle que de cendres. C’est par exemple, le grand poème de Nerval : Le point noir. Ou bien presque toute la poésie de Retznikov, dont les camps de concentration sont l’obsession. D’autres poètes au contraire vont de l’avant ; ils foncent vers un monde bariolé, comme certains poèmes lyriques et emporté de Marina Tsvetaïeva, qui pourtant s’est pendue… C’est une façon de dire qu’un instant poétique muet précède la prose. C’est seulement en écrivant les derniers brouillons de ce livre que j’ai compris que la poésie ne permet pas seulement de vivre dans ce monde. Dès le début, elle affronte un dieu obscur ». Pommier reste attaché au combat, à l’affrontement. Il faut brûler la chose au risque d’être brûlé par elle (c’est l’inceste). Brûler la chose (pas l’objet), c’est allumer un contre-feu contre l’incendie du désir incestueux. La formule de Lacan dit : éteindre un symptôme. Je me suis demandé si ce n’était pas là un petit air de sa manière et s’il n’avait pas voulu dire « étreindre » un symptôme : manière de faire corps avec lui pour s’y identifier.

Et pourquoi vouloir éteindre un symptôme s’il est ce par quoi le sujet est en affaire d’identification ? On trouvera dans Freud l’idée que le symptôme est habité par ce qu’il appelle l’indice de morbidité du symptôme. Eteindre un symptôme ce serait donc éteindre l’indice de morbidité du symptôme pour avoir affaire à un symptôme objectif, éteint, non-irradiant, presque mort, à l’état de cendres, de l’objet séparé de la chose. La peau morte, ce serait cela : le désangoissement du symptôme par où une identification au symptôme ne craint pas l’irradiation et la violence.

Reste à comprendre pourquoi la poésie pourrait mener celui qui la mène, à cet état du symptôme. Je ne suis pas sûr qu’un Pommier nous y amène directement. Car chez lui, tout cela appartient encore au combat, à l’affrontement : désir contre désir : désirance incestueuse contre désir affranchi de la désirance. Il répète Hölderlin qui dans la « vocation du poète » écrit : « Mais l’homme affronte seul et sans crainte son dieu » (le sien), le père, l’Urvater. Le schizophrène nous fait-il la leçon du parricide et du meurtre du père ; ce qui serait quand même un comble.

Il se trouve que chez Hölderlin, ça fonctionne aussi comme ça.

Mais à l’abîme, disent entre les poètes, Tu as jadis chassé l’Aïeul sacré, le Père, Le tien ! et innocent au fond de ce gouffre, Juste séjour des fils du chaos, tes aînés1, Depuis longtemps gémit le dieu de l’âge d’or :

Lui autrefois si libre, et plus grand que toi, Mais sans jamais dicter de règle, Et sans un nom connu d’aucun mortel, Descends donc toi ! sans honte veuille au moins remercier Et vénérer l’Ancien si tu veux durer, Souffrir que le poète avant les Autres, dieux et hommes, le nomme !

  • Deuxième, troisième et quatrième quatrain de l’ode « Nature et art »

(début 1801) qui en compte sept. Hölderlin organise une chasse à l’homme dont le gibier solitaire, cette fois, ce n’est pas lui mais l’Aïeul, le père. Une indication sur la portée de l’ode est fournie par le sous-titre, « Saturne et Jupiter ». Le dieu de la mélancolique voudrait chasser celui de la Justice. Beaucoup des ingrédients du parricide version Hölderlin sont ici réunis : la fonction des poètes de nommer, le meurtre de l’Aïeul, la fraternité qui naît du meurtre du père, l’absence d’un fondement du lieu de la loi, le nom vide. Tu as chassé l’Aïeul sacré, le Père. Il faut tuer le père. Mais comment le tue-t-il ? En le nommant ! Tuer le père veut dire chez lui, le nommer. Si le père, est celui qui n’a point nommé, c’est qu’il faut le nommer. Mais en le nommant, il s’en fait lui-même le père = le père du père = le poète s’improvise le père du nom.

Or, un-père-et-passe (comme dit la formule) : ça passe son tour puisque chez lui ça n’a pas nommé. A quelles conditions peut-il s’improviser père du nom ? Par l’action de nommer ; laquelle action suppose de chasser l’Aïeul. Ce qui ne peut se représenter (le père) il faut le chasser dans quoi ?

  • dans le réel impossible à signifier.

C’est alors que le parricide dans Hölderlin se distingue de deux manières : Il y a le parricide symbolique et le parricide qui mène à chasser l’Aïeul dans le réel. C’est le parricide mélancolique qui n’est pas sans paranoïdie de couper des têtes. Quand Hölderlin veut importer la révolution française dans sa Souabe natale, ce n’est pas sans livrer la jouissance à la violence de l’échafaud. Il sera d’ailleurs arrêté avec d’autres conspirateurs et terminera au cachot.

D’où l’écueil du poète : tuer le père en s’appropriant la nomination ne peut se faire qu’à se passer du père (chasser l’Aïeul), ce qui le met dans l’impossibilité d’en faire quelque chose. Reste tout de même de l’opération cela que le poème fixe le cap d’une nomination, le poète nomme avant de penser. Un poète ça travaille la nomination et à travers elle, le nom. La poésie a rapport au nom et quand ça se poétise, par la formule ou par la forme canonique du poème, quelque chose est fait du nom. Si quelque chose en est fait, en amont de toute perspective et de toute finalité, c’est que le rapport au père, loin de s’éteindre dans l’oubli, est ce par quoi le rapport aux choses transite (par le traitement de la jouissance).

Que nous dit le dernier Hölderlin ? Qu’il joue avec le nom, il n’est plus Hölderlin mais Scardanelli ou autre chose. Il nomme et nomme à satiété mais sans jamais faire retour au nom. Il écartèle le nom et la nomination et livre l’un et l’autre à l’Ouvert qui ne fait jamais retour. Cet écartèlement n’est pas sans visée : car réinstaurant un rapport au temps, les poèmes se nomment hiver ou printemps et sont datés à des dates illusoires, 1658 par exemple. Le poète oppose le rapport au temps et la raison dans l’histoire. Il s’accroche non plus à la chose qu’il a écarté depuis longtemps, depuis le fameux « Tout proche / Et difficile à saisir, le dieu » (première configuration de l’objet a), il en oublie les objets. Son désir dans les derniers poèmes, s’est désobjectivé → il s’est déaïfié. Hölderlin, c’est le poète de la désaïfication.

Ultime message du poète.

Quelqu’un veut-il habiter Que ce soit alors aux escaliers Et là où une maisonnette incline Au bord de l’eau, fait halte Et ce que tu as, c’est De reprendre haleine

(De « L’aigle », qui appartient aux hymnes en esquisse)

Notes

  1. Doch in den Abgrund, sagen die Sänger sich, / Habst du den heil’gen Vater, den eignen, einst / Verwiesen und es jammre drunten, / Da, wo die Wilden vor dir mit Recht sind,/
Citer ce texte

Guillaume Nemer, « Praxis II », L’@psychanalyse, 1 novembre 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/guillaume-nemer-praxis-ii (consulté le JJ/MM/AAAA).

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