Textes

Terroriste, Éros triste (texte français et espagnol)

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« Nous l’imaginons comme le règne de ceux qui répandent la terreur ; mais tout au contraire, c’est le règne de ceux qui sont eux-mêmes terrorisés » (Lettre de Engels à Marx du 4 septembre 1870)

Au début il y a Chaos, mot que l'on traduit malheureusement par chaos, ce qui n'a rien à voir. Chaos existe avant tout langage, c'est un innommable. Chaos engendre Gaïa qui deviendra la terre, puis Ouranos. Ouranos est un agité sexuel, il est agité par la puissance du jeune Éros. Il passe son temps à copuler avec Gaïa, dans un corps à corps tel qu'il n'existe aucun espace pour que viennent au monde les fruits de cet accouplement. Un jour Gaïa dit à Chronos, un de ces rejetons qui est en train de pourrir dans son ventre : quand Ouranos me pénètrera prends cette serpe et coupe lui les couilles. Ce qui fut fait. Ouranos se détacha du corps de Gaïa dans un cri déchirant et alla se loger là où on peut encore le voir. Il forme la voute céleste. Des gouttes de sang tombèrent sur la terre et donnèrent naissance aux Titans. Le membre tranché d'Ouranos roula dans Pontos, le premier océan. Il se forma une écume, et de cette écume jaillit Aphrodite, d'où son nom « née de l'écume » (aphros, écume). Aphrodite la déesse de l’harmonie n’est que le paravent de la castration. Mais parfois Éros se transforme en Eris…

« La jouissance de la vie » (Lacan, La Troisième), fondamentalement érotique est d’abord prise d’une force irrépressible. Elle cherche à s’écouler par le chemin le plus court possible. Freud la désigne comme pulsion de mort. Il y faut, précise-t-il toute l’invention des civilisations, de la Kultur, pour la détourner, la dériver et en faire une pulsion de vie. Soit la jouissance régresse en-deçà de la castration ; soit elle s’avance et traverse les sublimations. L’érotisme obéit à ces deux mouvements contraires, destruction et création. Il exige un choix, donc une position éthique du sujet.

Éros est présent d'emblée dans la Théogonie d'Hésiode comme force qui pousse à se projeter hors de soi. Le présenter sous la forme paradoxale du plus beau des dieux qui défait les membres et dompte la volonté souligne sa nature contradictoire de puissance à la fois négative et positive, par laquelle la destruction de l'identité amène à l'accomplissement d'un être autre. Quand ce mouvement concerne des identités nettement constituées, il produit du neikos. Celui-ci n'est pas présenté comme une puissance primordiale, dans la mesure où il n'est qu'un effet de cette tension qui met en action l'histoire des dieux. Éris est, quant à elle, une figure secondaire de ce conflit fondamental ; elle découle de la forme définie, « socialisée » que prend la pulsion du désir avec la naissance d'Aphrodite. L'histoire des dieux, que reproduira celle des hommes, est toutefois présentée désormais de manière analogique à la nôtre, dont elle crée les conditions de possibilité. Reste que le conflit, inséparable du désir, est dès le début et demeure par la suite, d'abord chez les dieux, puis lorsqu'il est transféré chez les hommes, le moteur permettant au monde de ne pas se figer dans une immuabilité qui condamnerait le cosmos à la mort.1 Selon Hésiode, Éris est fille de Nyx (la Nuit) et donne naissance seule, comme sa mère, à de nombreux enfants, tous méchants et malfaisants : Ponos (la Peine), Léthé (l'Oubli), Limos (la Faim), Phonoi et Makhai (les Meurtres et les Combats), Dysnomie et Até (l'Anomie et le Désastre), Algea (les Douleurs), Hysminai (les Mêlées), Androktasiai (les Tueries), Neikea (les Querelles), Amphillogiai (les Disputes), Pseudologoi (les Mensonges) et Horkos (le Serment) qui veille sans cesse sur les serments qu'il sanctionne, comme il punit sans pitié le parjure volontaire.

Commençons par l’Emile de Rousseau.2 La pédagogie négative que prône l’auteur est prévue jusqu’à l’âge de 12 ans. Ensuite avec la puberté, il y a des bouleversements. La rencontre sexuelle et la confrontation au social produisent un choc. Il faudra bien alors révéler au jeune Emile ce que Rousseau désigne comme « les dangereux mystères ». Emile, considéré jusque-là comme asexué, sera alors confronté à la rencontre de l’autre sexe, et devra apprendre que dans cette rencontre, les relations sexuelles sont régies par des lois et des règles qui servent de garde-fou aux « passions naissantes ». L’adolescence est décrite par Rousseau comme un moment critique où le jeune débordé par les pulsions doit être surveillé comme le lait sur le feu. Emile met en avant deux points de butée à la pédagogie négative. Jusque là Emile a été tenu à l’écart des autres et notamment des autres de l’autre sexe, les femmes. Mais avec la puberté, c’est une autre histoire qui se déroule. En effet l’adolescent est confronté à un impossible, l’impossible du rapport sexuel, comme l’énonce Lacan, à savoir que dans la relation sexuelle, quelles qu’en soient les modalités, il n’y a pas de rapport possible.

Pour le comprendre il faut peut-être en passer par la métaphore mathématique : soit le rapport a/b=1, d’où l’on déduit que a=b. Ce rapport dans la sexualité, du fait de la différence radicale introduite dans le corps humain par son appareillage au langage, est impossible : quel que soit le « montage », ça ne fait pas du Un. C’est d’ailleurs ce que nous rappelle en sourdine l’étymologie du mot sexe qui est cousin de section, sécante, sécateur. Le sexe, ça produit une coupure. Non seulement entre les sexes, mais entre tous les êtres humains, et au cœur même de chacun. Voilà donc à quoi Emile est confronté. Emile en l’occurrence étant le porte parole, l’ombre projetée de Rousseau lui-même, qui se débat avec ces mêmes questions : comment vivre avec les autres, comment faire avec les femmes ? On sait la difficulté de Jean-Jacques dans sa relation aux femmes. Lorsque Mme de Warens s’offre à lui, il en est effrayé, ce qu’il éprouve c’est une forme d’effraction : « Je ne sais comment décrire l’état où je me trouvais, plein d’un certain effroi mêlé d’impatience… Comment pus-je en voir approcher l’heure avec plus de peine que de plaisir ?

Comment au lieu des délices qui devaient m’enivrer sentais-je presque de la répugnance et des craintes ? Il n’y a point à douter que si j’avais pu me dérober à mon bonheur avec bienséance, je ne l’eusse fait de tout cœur. » 3Là encore Rousseau est terrorisé par la jouissance de l’Autre.

Fort de cette expérience difficile, Rousseau repère bien que l’adolescence constitue le moment de la confrontation non seulement à l’autre, mais à l’autre sexué. C’est un « moment critique », dit-il. Souvenons-nous du fameux passage du livre IV de l’Émile: « Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse évolution s’annonce par le murmure des passions naissantes : une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. » Il ouvre ainsi, malheureusement, la voie à une psychologisation outrancière de l’adolescence qui court tout au long du XIX ème et du XX ème siécle et aboutit à des représentations encore bien actuelles de l’adolescence comme « classe dangereuse ».

Or, si j’en crois l’étymologie, la crise, du grec crisis, c’est le moment d’un choix crucial, où il faut passer au « crible » (même origine) ses pensées, ses sentiments, ses représentations. Je ne ferai pas miennes les conséquences qu’en tire Rousseau, à savoir qu’il convient de surveiller les adolescents comme le lait sur le feu, mais soyons lui reconnaissants de mettre l’accent sur cette expérience de crise liée au passage de l’état d’enfant à l’état d’adulte. La crise adolescente est principalement marquée par l’expérience de la sexualité et de l’incomplétude qui en scelle le vécu. Devant ce choc du réel, chaque adolescent réagit comme il peut pour vivre cette coupure avec les autres, mais aussi en lui-même. Voici ce qu’en dit un poète d’aujourd’hui, le slameur Grand corps malade.

Le corps humain est un royaume où chaque organe veut être roi Il y a chez l’homme trois leaders qui essaient d’imposer leur loi Cette lutte interne permanente est la plus grosse source d’embrouille Elle oppose depuis toujours la tête, le cœur et les couilles…

C’est à cause de ce combat qui s’agite dans notre corps La tête, le cœur et les couilles discutent mais ils sont jamais d’accord.

Devant cette pression du sexuel les adolescents cherchent des voies d’ex-pression. Les adolescents vont tenter de traiter ce choc du réel accompagné de déception, voire pour certains d’une certaine terreur. Malheureusement les impasses actuelles de l’inscription sociale liée de tout temps aux deux points de sortie de l’adolescence, les renvoient dans les cordes. Deux portes de sortie en effet se présentent traditionnellement, qui ouvrent les chemins du désir (aimer et travailler !) :

  • la reproduction, voie d’expression de la sexualité, liée à ce que l’on désigne comme nubilité, autrement dit l’âge auquel le corps social accepte le mariage et l’enfantement, soit 18 ans pour les filles et pour les garçons, en France. (Code Civil, article 144)
  • la production, âge de l’entrée dans l’appareil de production, l’emploi, l’investissement social et professionnel.

Il est clair que dans nos sociétés dites hyper ou post-modernes, ces deux voies classiques d’entrée dans l’âge d’homme, sont renvoyées aux calendes grecques et prolongent d’autant ce « moment critique » que cerne Rousseau. Les jeunes ont aujourd’hui des enfants de plus en plus tard ; et d’autre part ils réalisent leur autonomie sociale et financière très tardivement. Combien de « Tanguy » habitent encore chez leurs parents la trentaine passée ! Une enquête récente repère que l’accès au logement des jeunes gens se situe en moyenne en France autour de 28 ans. Ce que l’étymologie de ce signifiant élastique, adolescent, nous rappelle. Adulescens signifie en latin : en train de grandir. Mais, ça peut durer ... 4

Face à ces impasses, les adolescents vieillissants se retournent vers des modes d’expression plus spécifiques, mais aussi parfois bien régressives : − En intervenant directement sur leur corps, qui les fait souffrir : tatouage, piercings, scarifications, mais aussi vagabondage, errance5. − En jetant leur corps dans des conduites à risque.6 Alcool, drogues, rapports sexuels non protégés, défi de la loi etc. « Jouissance immédiate », précise Freud, notamment à propos des toxiques. Pratique d’ordalie où, tels les chevaliers du moyen-âge, si l’on en réchappe c’est qu’on est élu de Dieu, de l’Autre, de la vie…

Je pense à ce jeune en scooter que j’ai croisé récemment. J’étais derrière lui en voiture. Le feu passe au rouge. J’ai pensé qu’il allait freiner. Mais non, il a accéléré.

La prise de risque est importante : si une voiture démarre un peu vite au feu vert sur le coté, c’est l’accident assuré. Mais il s’agit bien là d’une forme moderne d’ordalie : ça passe ou ça casse. Si ça passe, le sujet est élu… − En se livrant à la consommation effrénée des objets du marché pour tenter de colmater le vide, le trou ouvert dans le corps par le non-rapport sexuel, l’impossible complétude de l’être. La difficulté réside dans le fait que la pulsion s’en trouve en permanence excitée et accélère la pression. Le Marché offre des produits sans cesse nouveaux qui alimentent cette excitation. En fait, croyant consommer, ils en sont… consumés.

− Mais aussi, et heureusement, en se lançant à corps perdu dans l'art et la création :

rythmes primaires du rap, slam, journal intime, graphes, BD… − Plus généralement, les adolescents tentent d'apprivoiser cet impossible du rapport sexuel en l'appareillant aux ressources de la langue. Ils jubilent de la langue :

verlan, parlers de quartier etc.

− Pris dans les effets technologiques de la modernité, moult adolescents confient aussi leurs états d’âme et de corps aux réseaux sociaux (Instagram, Tiktok etc.) en s’immergeant dans un déferlement d’images, vécues cependant comme les emblèmes d’une communauté virtuelle.

− En se coulant dans une bande ou dans le même registre, en confiant leur corps et leurs questions aux réponses extrémistes, religieuses ou politiques. Action directe il y a quelques années et aujourd’hui le Jihad. Je reprendrai plus spécifiquement le dernier point de ces stratégies adolescentes. Un certain nombre de jeunes confient leur angoisse, leurs questionnements sur le sens de la vie, à des idéologies extrêmes. Religieuses ou politiques. Le Jihad détourne ainsi leur appétence pour le spirituel ou la révolte, vers des formes socialement inacceptables. Éros bifurque vers Éris, nouant l’érotisme au mal, non pas sublimé dans la littérature, comme le prôna Georges Bataille, mais dans le passage à l’acte meurtrier. Il y a une jouissance érotique de la destruction. Terroriste est, à une lettre près (un R qui reste en plan !), l’anagramme de Éros triste !

Comme Freud nous le montre magnifiquement dans « Psychologie collective et analyse du moi », le groupe de « frères », - c’est ainsi que s’apostrophent les jeunes jihadistes -, est soudé autour d’un chef, qui fait régner une discipline de fer au nom d’une idéologie absolue qui règle tous les détails de la vie quotidienne. Plus besoin de se poser de questions, toutes les réponses sont là, à portée de main. Mais la belle union du groupe a son envers. Elle repose sur la haine de l’autre, du diffèrent, du mécréant qu’il s’agit alors d’éliminer. Paradoxalement : de la même façon « aimez-vous les uns les autres », a donné son origine à l’Inquisition et la haine de ceux qui ne partageaient pas la même croyance.

L’actualité récente, les tueries de Charlie Hebdo et de l’hypermarché cacher en janvier 2015, les massacres du Bataclan et des cafés de Paris en novembre de la même année, la tuerie de Nice le 14 juillet 2016… nous poussent à essayer de penser et d’expliquer à nouveaux frais de tels gestes extrêmes. Sachant qu’expliquer ça n’est ni pardonner, ni excuser. Le Jihad qui est d’abord dans la tradition islamique une lutte intérieure contre ses mauvais penchants7, se trouve détourné vers une tentative de colonisation géographique, physique et psychique. Le Jihad fait ainsi miroir aux alouettes pour des adolescents ou jeunes adultes, pas toujours, contrairement à la rumeur, issus des quartiers dits difficiles, qui trouvent ainsi accueil à leurs questions. S’enfermer dans une idéologie qui cadre les moindres gestes du quotidien apaise la pulsion ! Le corps comme l’esprit sont mobilisés et dressés dans des centres d’entraînement. Ainsi le Jihad détourné concentre une série de stratégies qui résonne avec les problématiques adolescentes. Elles détournent la puissance d’Éros vers la force destructrice d’Éris : dressage du corps, prise de risque, passages à l’acte, défoulement pulsionnel, voire la mort et le martyr…

À la différence des médias occidentaux, l’État Islamique (EI) ne parle jamais d’attentat suicide, celui-ci étant interdit par l’islam, mais il le qualifie d’opération martyre. Le marturos en grec ancien, c’est le témoin qui va jusqu’à risquer sa vie pour sa foi. Mais souvenons ici d’une réflexion de Jacques Lacan : « … il n’y a que les martyrs pour être sans pitié, ni crainte. Croyez-moi le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel. »8 Tous les péchés et mauvaises actions sont effacés. Lacan parle de « l’opération religieuse par laquelle ce qui est perdu de désir pour le bien, cette livre de chair, est justement ce que la religion, toutes les religions, se font office et emploi de récupérer ».9 Pour sa communauté le djihadiste qui sacrifie sa vie devient un élu ; sa famille est honorée et il est montré en exemple aux néophytes. En effet, comme le souligne Nietzsche : « Les martyrs furent un grand malheur dans l'histoire : ils séduisirent. Déduire qu'une cause pour laquelle un homme accepte la mort doit bien avoir quelque chose pour elle - cette logique fut un frein inouï pour l'examen, l'esprit critique, la prudence intellectuelle.

Les martyrs ont porté atteinte à la vérité. Il suffit encore aujourd'hui d'une certaine cruauté dans la persécution pour donner à une secte sans aucun intérêt une bonne réputation. Comment ? Que l'on donne sa vie pour une cause, cela change-t-il quelque chose à sa valeur ? Ce fut précisément l'universelle stupidité historique de tous les persécuteurs qui donnèrent à la cause adverse l'apparence de la dignité. » (Antéchrist, chap.53)

« … la jouissance du corps en tant qu’elle est jouissance de la vie », comme l’énonce Lacan dans La Troisième, autrement dit la pulsion de mort freudienne, paradoxalement s’avère mortelle lorsqu’elle n’est pas métamorphosée par les arcanes de la Kultur, pour trouver un chemin socialement acceptable. A chaque fois que la puissance lumineuse d’Éros se dévoie en la force obscure d’Éris …

Et en guise de conclusion cette chanson populaire espagnole qui donne les clés d’un érotisme de bon aloi, où Éros confie sa puissance à la création poétique. Cette chanson fut adaptée par Federico Garcia Lorca pour sa troupe de théâtre itinérante La Barraca …

Ya se van los pastores a la Extremadura;

ya se queda la sierra triste y oscura.

Ya se van los pastores, ya se van marchando;

más de cuatro zagalas quedan llorando.

Ya se van los pastores hacia la majada;

ya se queda la sierra triste y callada.

Joseph Rouzel, ancien éducateur, psychanalyste, formateur, écrivain, directeur de l’Institut européen psychanalyse et travail social (Montpellier), co-créateur de l’association L’@psychanalyse.

Joseph Rouzel

"Lo imaginamos como el reino de los que difunden el terror; es todo lo contrario, es el reino de los que están aterrorizados".

(Carta de Engels a Marx del 4 de septiembre de 1870)

Al principio está Chaos, palabra que, desgraciadamente, se traduce como caos, lo que no tiene nada que ver. El caos existe antes que cualquier lenguaje, es un innombrable. Caos engendra Gaia que se convertirá en la tierra, luego Urano. Ouranos es un agitado sexual, es agitado por el poder del joven Eros. Pasa su tiempo copulando con Gaia, en un cuerpo a cuerpo tal que no existe ningún espacio para que vengan al mundo los frutos de este apareamiento. Un día Gaia dijo a Cronos, uno de esos vástagos que se está pudriendo en su vientre: cuando Ouranos me penetre, toma esa serpa y corta sus bolas. Lo que se hizo. Urano se desprendió del cuerpo de Gaia en un grito desgarrador y fue a alojarse donde aún se puede ver. Forma la bóveda celestial. Gotas de sangre cayeron sobre la tierra y dieron a luz a los Titanes. El miembro cortado de Urano rodó en Pontos, el primer océano. Se formó una espuma, y de esta espuma brotó Afrodita, de ahí su nombre "nacida de la espuma" (afros, espuma). Afrodita la diosa de la armonía es solo el biombo de la castración. Pero a veces Eros se convierte en Eris... "El goce de la vida" (Lacan, La Tercera), fundamentalmente erótico, se toma en primer lugar de una fuerza irrefrenable.

Trata de fluir por el camino más corto posible. Freud la describe como una pulsión de muerte. Hace falta, precisa toda la invención de las civilizaciones, de la Kultur, para desviarla, derivarla y convertirla en una pulsión de vida. O el goce regresa por debajo de la castración; o se adelanta y atraviesa las sublimaciones. El erotismo obedece a estos dos movimientos contrarios, destrucción y creación. Requiere una elección, por lo tanto una posición ética del sujeto. Eros está presente de entrada en la Teogonía de Hesíodo como fuerza que impulsa a proyectarse fuera de sí mismo. Presentarlo en la forma paradójica del más bello de los dioses que derrota a los miembros y domina la voluntad subraya su naturaleza contradictoria de poder a la vez negativo y positivo, por el cual la destrucción de la identidad lleva al logro de otro ser. Cuando este movimiento se refiere a identidades claramente constituidas, produce neikos. Este no se presenta como una potencia primordial, en la medida en que no es más que un efecto de esta tensión que pone en acción la historia de los dioses. Eris es, por su parte, una figura secundaria de este conflicto fundamental; surge de la forma definida, "socializada" que toma la pulsión del deseo con el nacimiento de Afrodita.

Sin embargo, la historia de los dioses, que reproducirá la de los hombres, se presenta ahora de manera analógica a la nuestra, de la que crea las condiciones de posibilidad. Sin embargo, el conflicto, inseparable del deseo, es desde el principio y permanece después, primero en los dioses, y luego cuando se transfiere a los hombres, el En efecto, el adolescente se enfrenta a un imposible, el imposible de la relación sexual, como lo enuncia Lacan, a saber, que en la relación sexual, sean cuales fueren las modalidades, no hay relación posible. Para entenderlo, tal vez sea necesario pasar por la metáfora matemática: es decir, la relación a/b=1, de la que se deduce que a=b. Esta relación en la sexualidad, debido a la diferencia radical introducida en el cuerpo humano por su aparato al lenguaje, es imposible: sea cual sea el "montaje", no hace del Uno. Es lo que nos recuerda en sordina la etimología de la palabra sexo que es primo de sección, secante, secadora. El sexo produce un corte. No solo entre los sexos, sino entre todos los seres humanos, y en el corazón mismo de cada uno. Así que esto es lo que Emile está enfrentando.

Emile es el portavoz, la sombra proyectada del propio Rousseau, que se debate con estas mismas preguntas: ¿cómo vivir con los demás, cómo hacerlo con las mujeres? Se sabe la dificultad de Jean-Jacques en su relación con las mujeres. Cuando la señora de Warens se le ofrece, se asusta, lo que experimenta es una forma de allanamiento: "No sé cómo describir el estado en que me encontraba, lleno de un cierto pavor mezclado con impaciencia... ¿Cómo puedo ver acercarme a la hora con más pena que placer? ¿Cómo en lugar de las delicias que me embriagaban sentía casi repugnancia y miedo? No hay duda de que si hubiera podido escapar de mi felicidad con decoro, no lo hubiera hecho de corazón". Una vez más Rousseau está aterrorizado por el goce del Otro.

Basándose en esta difícil experiencia, Rousseau reconoce que la adolescencia constituye el momento de la confrontación no solo con el otro, sino con el otro sexual. Es un "momento crítico", dijo. Recordemos el famoso pasaje del libro IV de la Húngara: "Como el mugimiento del mar precede con mucho a la tormenta, esta tormentosa evolución se anuncia por el murmullo de las pasiones nacientes: una fermentación sorda advierte del acercamiento del peligro". Desgraciadamente, abre así el camino a una psicología exagerada de la adolescencia que se extiende a lo largo de los siglos XIX y XX y desemboca en representaciones todavía muy actuales de la adolescencia como "clase peligrosa". Ahora bien, si creo la etimología, la crisis, del griego crisis, es el momento de una elección crucial, en la que hay que pasar al "criba" (mismo origen) sus pensamientos, sus sentimientos, sus representaciones. No aceptaré las consecuencias que Rousseau ha extraído de ello, a saber, que conviene vigilar a los adolescentes como la leche en el fuego, pero seamos agradecidos por hacer hincapié en esta experiencia de crisis vinculada al paso del estado de niño al estado de adulto. La crisis adolescente está marcada principalmente por la experiencia de la sexualidad y de la incompletitud que la caracteriza. Ante este choque de lo real, cada adolescente reacciona como puede para vivir este corte con los demás, pero también en sí mismo. Esto es lo que dice un poeta de hoy, el saltador "Gran Cuerpo Enfermo".

El cuerpo humano es un reino donde cada órgano quiere ser rey Hay tres líderes en el hombre que intentan imponer su ley Esta lucha interna permanente es la mayor fuente de confusión Lo que la etimología de este significante elástico, adolescente, nos recuerda. Adulescens significa en latín: creciendo. Pero puede durar...

Ante estos callejones sin salida, los adolescentes envejecidos recurren a modos de expresión más específicos, pero también a veces bien regresivos:

− Interviniendo directamente sobre su cuerpo, que los hace sufrir: tatuajes, piercings, escarificaciones; pero también vagabundeo, vagancia.

− Tirando sus cuerpos en tuberías de riesgo. Alcohol, drogas, relaciones sexuales sin protección, desafío de la ley, etc. "Goce inmediato", dice Freud, sobre todo en relación con los tóxicos. Práctica de ordalía en la que, como los caballeros de la Edad Media, si uno sobrevive es elegido por Dios, por el Otro, por la vida... Pienso en este joven en scooter que he cruzado recientemente. Yo iba detrás de él en el coche. El semáforo pasa al rojo. Pensé que iba a frenar. Pero no, aceleró. La toma de riesgos es importante: si un coche arranca un poco rápido en el semáforo, es el accidente asegurado. Pero esta es una forma moderna de ordalía: se rompe o se rompe. Si esto pasa, el tema es elegido... − Al dedicarse al consumo desenfrenado de los objetos del mercado para intentar tapar el vacío, el agujero abierto en el cuerpo por la no relación sexual, lo imposible completo del ser. La dificultad radica en el hecho de que la pulsión se encuentra permanentemente excitada y acelera la presión. El Mercado ofrece productos continuamente nuevos que alimentan esta emoción. De hecho, creyendo que están consumiendo, se están... consumiendo.

− Pero también, y afortunadamente, lanzándose a cuerpo perdido en el arte y la creación: ritmos primarios del rap, slam, diario íntimo, grafos, comics...

− Más generalmente, los adolescentes intentan domesticar este imposible de la relación sexual emparejándolo a los recursos de la lengua. Se regocijan de la lengua: verlan, hablas de barrio etc. − Atrapados en los efectos tecnológicos de la modernidad, muchos adolescentes confían también sus estados de ánimo y de cuerpo a las redes sociales (Instagram, Tiktok, etc.) sumergiéndose en un aluvión de imágenes, vividas sin embargo como los emblemas de una comunidad virtual. − Colándose en una banda o en el mismo registro, confiando su cuerpo y sus preguntas a las respuestas extremistas, religiosas o políticas. Acción directa hace algunos años y hoy la Yihad.

Me referiré más concretamente al último punto de estas estrategias adolescentes. Algunos jóvenes confían su angustia, sus cuestionamientos sobre el sentido de la vida, a ideologías extremas. Religiosas o políticas. La Jihad desvía así su apetito por lo espiritual o la revuelta, hacia formas socialmente inaceptables. Eros se bifurca hacia Éris, anudando el erotismo al mal, no sublimado en la literatura, y entrenados en centros de entrenamiento. Así, la yihad desviada concentra una serie de estrategias que responden a los problemas de las adolescentes.

Desvían el poder de Eros hacia la fuerza destructiva de Eris: adiestramiento del cuerpo, toma de riesgos, pasos a la acción, desahogo pulsional, incluso la muerte y el martirio... A diferencia de los medios occidentales, el Estado Islámico (EI) nunca habla de atentado suicida, que está prohibido por el Islam, sino que lo califica de operación mártir. El marturos en griego antiguo, es el testigo que llega a arriesgar su vida por su fe. Pero recordemos aquí una reflexión de Jacques Lacan: "... no hay más que mártires para ser sin piedad, ni temor. Créanme, el día del triunfo de los mártires es el incendio universal". Todos los pecados y las malas acciones se borran. Lacan habla de "la operación religiosa por la cual lo que se pierde de deseo por el bien, esta libra de carne, es justamente lo que la religión, todas las religiones, se hacen oficio y empleo de recuperar". Para su comunidad el yihadista que sacrifica su vida se convierte en un elegido; su familia es honrada y es mostrado como ejemplo a los neófitos. En efecto, como señala Nietzsche: "Los mártires fueron una gran desgracia en la historia: sedujeron. Deducir que una causa por la que un hombre acepta la muerte debe tener algo para ella - esta lógica fue un freno inaudito para el examen, la mente crítica, la prudencia intelectual. Los mártires atentaron contra la verdad. Todavía hoy basta con una cierta crueldad en la persecución para dar a una secta sin ningún interés una buena reputación. ¿Cómo? Si das tu vida por una causa, ¿cambia algo tu valor? Fue precisamente la universal estupidez histórica de todos los perseguidores la que dio a la causa enemiga la apariencia de la dignidad." (Anticristo, cap. 53)

"...el goce del cuerpo como es goce de la vida", como lo enuncia Lacan en La Tercera, es decir, la pulsión de muerte freudiana, paradójicamente resulta mortal cuando no es metamorfoseada por los arcanos de la Kultur, para encontrar un camino socialmente aceptable. Cada vez que la potencia luminosa de Eros se desvía en la fuerza oscura de Eris...

Y como conclusión esta popular canción española que da las claves de un erotismo de buena ley. Esta canción fue adaptada por Federico García Lorca para su grupo de teatro itinerante La Barraca...

Ya se van los pastores a la Extremadura;

ya se queda la sierra triste y oscura.

Ya se van los pastores, ya se van marchando;

más de cuatro zagalas

Notes

  1. Fabienne Blaise. « La figure d’Éros dans la Théogonie d’Hésiode ». Figures d’Eros, 8, pp.51-62, 1998, Uranie. ffhal-01588871
  2. Le début de ce texte, remanié, est intégré dans un chapitre de mon ouvrage La prise en compte des psychoses dans le travail éducatif (ères, 2013) dans un chapitre consacré à Jean-Jacques Rousseau.
  3. Les Confessions, Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, 1959, t. I.
  4. Joseph Rouzel, « L’adolescence », Lien Social n°122, mai 1991 ; n° 136, septembre 1991.
  5. David Le Breton, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Métailié, 2002.
  6. David Le Breton, Conduites à risque, PUF, 2002.
  7. On raconte qu’à l’issue d’une bataille un combattant demanda au Prophète : « Quel est le grand Jihad ? ». Celui-ci répondit : « C’est la lutte contre soi-même ».
  8. Jacques Lacan, Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.
  9. Terroristas. Eros tristes
  10. Jacques Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 371
  11. motor que permite al mundo no fijarse en una inmutabilidad que condenaría al cosmos a la muerte. Según Hesíodo, Eris es hija de Nyx (la Noche) y da a luz sola, como su madre, a numerosos hijos, todos malvados y malvados: Ponos (la Pena), Léthe (el Olvido), Limos (el Hambre), Phonoi y Makhai (los Asesinatos y los Combates), Dysnomie et Até (la Anomía y el Desastre), Algea (los Dolores), Hysminai (los Mêladas), Androktasiai (los Tueros), Neikea (los Querelles), Amphillogiai (las Disputas), Pseudologoi (las Mentiras) y Horkos (el Juramento) que vela sin cesar por los juramentos que castiga, como castiga sin piedad el perjurio voluntario. Empecemos por el Emile de Rousseau. La pedagogía negativa que propugna el autor está prevista hasta la edad de 12 años. Luego, con la pubertad, hay trastornos. El encuentro sexual y la confrontación con lo social producen un choque. Habrá que revelar al joven Emile lo que Rousseau designa como "los peligrosos misterios". Emile, considerado hasta entonces como asexual, se enfrentará entonces al encuentro del otro sexo, y deberá aprender que en este encuentro, las relaciones sexuales se rigen por leyes y reglas que sirven de guardián a las "pasiones nacientes". La adolescencia es descrita por Rousseau como un momento crítico en el que el joven desbordado por las pulsiones debe ser vigilado como la leche sobre el fuego. Emile destaca dos puntos de inflexión a la pedagogía negativa. Hasta entonces, Emile ha sido mantenido al margen de los demás y, en particular, de los otros del otro sexo, las mujeres. Pero con la pubertad ocurre otra historia.
  12. Siempre ha enfrentado la cabeza, el corazón y los cojones... Es debido a esta lucha que está agitándose en nuestro cuerpo La cabeza, el corazón y las pelotas discuten, pero nunca están de acuerdo. Ante esta presión del sexo, los adolescentes buscan vías de expresión. Los adolescentes intentarán tratar este choque de lo real acompañado de decepción, incluso para algunos de un cierto terror. Desgraciadamente, los actuales callejones sin salida de la inscripción social, ligada siempre a los dos puntos de salida de la adolescencia, los devuelven a las cuerdas. Tradicionalmente se presentan dos puertas de salida, que abren los caminos del deseo (¡amar y trabajar!): · la reproducción, vía de expresión de la sexualidad, vinculada a lo que se designa como nubilidad, es decir, la edad en que el cuerpo social acepta el matrimonio y la infancia, es decir, 18 años para las niñas y los niños, en Francia. (Código Civil, artículo 144) · la producción, la edad de entrada en el aparato de producción, el empleo, la inversión social y profesional. Está claro que en nuestras sociedades llamadas hiper o posmodernas, estas dos vías clásicas de entrada en la edad humana, se remiten a las calendas griegas y prolongan tanto este "momento crítico" como cerne Rousseau. Los jóvenes tienen hijos cada vez más tarde y, por otra parte, alcanzan su autonomía social y financiera muy tarde. ¡Cuántos "Tanguy" siguen viviendo con sus padres la treintena pasada! Una encuesta reciente señala que el acceso a la vivienda de los jóvenes se sitúa en promedio en Francia en torno a los 28 años.
  13. como preconizó Georges Bataille, sino en el paso al acto homicida. Hay un goce erótico de la destrucción. Terrorista es, con una letra (¡una R que queda en plano!), el anagrama de Eros tristes! Como Freud nos muestra magníficamente en "Psicología colectiva y análisis del yo", el grupo de "hermanos", -así se apostrofan los jóvenes yihadistas-, está unido en torno a un jefe, que hace reinar una disciplina de hierro en nombre de una ideología absoluta que regula todos los detalles de la vida cotidiana. No hay necesidad de hacer preguntas, todas las respuestas están ahí, al alcance de la mano. Pero la hermosa unión del grupo tiene su lado opuesto. Se basa en el odio al otro, al diferente, al infiel que se trata entonces de eliminar. Paradójicamente, del mismo modo "amaos unos a otros", dio origen a la Inquisición y al odio de aquellos que no compartían la misma creencia. La actualidad reciente, las matanzas de Charlie Hebdo y del hipermercado ocultar en enero de 2015, las masacres del Bataclan y de los cafés de París en noviembre del mismo año, la matanza de Niza el 14 de julio de 2016... nos llevan a tratar de pensar y de explicar a nuevos gastos semejantes gestos extremos. Sabiendo que explicar esto no es perdonar, ni excusar. La Yihad, que en la tradición islámica es principalmente una lucha interna contra sus malas inclinaciones, se encuentra desviada hacia un intento de colonización geográfica, física y psíquica. La Yihad es un espejo de alondra para adolescentes y adultos jóvenes, no siempre, contrariamente a los rumores, provenientes de los llamados barrios difíciles, que encuentran así acogida a sus preguntas. ¡Encerrarse en una ideología que enmarca los más mínimos gestos de la vida cotidiana apacigua la pulsión! Tanto el cuerpo como la mente son movilizados
  14. quedan llorando. Ya se van los pastores hacia la majada; ya se queda la sierra triste y callada. Joseph Rouzel
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Joseph Rouzel, « Terroriste, Éros triste (texte français et espagnol) », L’@psychanalyse, 10 janvier 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-terroriste-eros-triste-texte-francais-et-espagnol (consulté le JJ/MM/AAAA).

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