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Singleton ?…

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Singleton ? …1

« Il n’y a que ça, le lien social. Je le désigne du terme de discours parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime sur ce qui grouille, à savoir l’être parlant. » J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 51. Leçon du 13 février 1973.

Au bridge le terme de singleton désigne une carte unique d’une seule couleur dans un jeu. En mathématiques, un singleton est un ensemble qui comprend exactement un élément. Un élément isolé par rapport à d’autres ensembles où des éléments ne sont pas isolés. Comme quoi même un ensemble à un élément se détermine en relation avec d’autres ensembles aux éléments multiples. En ce qui concerne l’humain le paradoxe veut que le singulier, ce qui compose l’unicité du sujet, ne peut se construire que dans un collectif, familial d’abord, puis culturel, social et de toute façon langagier. Il n’y a pas de un tout seul, mais cependant chaque sujet est unique. Le paradoxe vise à penser en même temps le subjectif et le collectif… « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel », lançait Lacan à l’issue de son grand texte sur Le temps logique dont je vais parler un peu plus longuement. Apparaissent donc deux sujets : un sujet de l’individuel et un sujet du collectif. Chacun ayant en charge d’assumer son acte. Ici se recoupent sans se confondre le « un par un » dans la cure et le « un parmi les autres » dans les espaces de socialité. La visée autant du travail analytique que des pratiques sociales, selon de modalités différenciées, résidant dans cette « capacité à être seul que souligne Winnicott, ajoutant, « seul… parmi les autres. » C’est aussi ce que pose Freud dans sa préface à August Aichhorn : pratique analytique et pratique sociale, ce qui recoupe réalité psychique et réalité sociale, convergent vers la même intention, but, cible etc. ( absicht, ab : à partir de ; sicht (cf. sight en anglais) : vue, vision…

Dans une expérience comme celle de la psychothérapie institutionnelle, le nouage entre acte individuel et acte collectif est fondamental et fait partie du quotidien. Cependant il ne s’agit nullement d’appliquer la psychanalyse au collectif : c’est le sujet, qui dans sa subversion engage une dialectique du désir et fait exister le collectif comme lieu d’accueil du sujet qui, reconnu dans la singularité de sa parole, enrichit alors le collectif. François Tosquelles, le père de la psychothérapie institutionnelle aimait dire qu’il fallait marcher sur deux pieds : Marx et Freud. Comment s’articulent ces deux approches en institution, mais aussi dans la cité ? Comment se conjuguent, sans gommer les distinctions, marxisme et psychanalyse ?

Ce jour-là j’avais travaillé tout l’après-midi avec Tosquelles. En partant il me dit : tu diras à untel que je ne pourrai pas être présent à la réunion du tant. Sur le chemin du retour je me disais : il ne peut pas faire ses commissions lui-même, le vieux ? Je suis donc allé passer le message à la personne en question que je connaissais vaguement. Et dans la foulée elle me dit : on monte un groupe sur les questions de quotidien, tu veux en être ? Et là j’ai compris ce que tramait Tosq’ sans en maîtriser quoi que ce soit et sans le savoir. En effet, s’il avait téléphoné et ne m’avait pas chargé de ce message, la personne en question n’aurait pas pu me faire cette invitation. Faire le pari que du lien puise se tisser, que du subjectif puisse s’inscrire dans un collectif, telle était la perspective.

On n’a peut-être pas tiré toutes les conséquences du texte de Lacan de 1949 que je citais en introduction. Le temps logique est en effet un texte qui articule la logique du sujet, tentant de répondre, sans jamais y parvenir totalement, à la question « qui suis-je ? », et le lieu de la réponse qui s’ouvre sur le collectif. Répondre « je suis un homme ou une femme, plombier ou psychanalyste » etc. implique une identification du sujet à un groupe, un collectif, une catégorie sociale. C’est donc ce qui nous distingue et nous réunit. Définition même du sunbolon des grecs anciens d’où est issu notre « symbole », prenant la forme d’une poterie dite tessera que l’on brisait en deux et qui scellait l’alliance, entre deux familles, deux parties etc. A n’importe quel moment, les contractants ou leurs descendants pouvaient réunir les deux morceaux les jeter ensemble (sun-ballein) et rappeler la mémoire vive de cette alliance.

Dans « L’agressivité en psychanalyse », intervention de 1948 au XI ème congrès des psychanalystes de langue française à Bruxelles, que l’on trouve dans les Écrits, Lacan reprend une anecdote qui fit les choux gras de certains ethnologues frappés de stupeur devant la déclaration des mâles de la tribu de Bororós du Brésil, que Claude Lévi-Strauss a décrit en 1936, qui déclarent : « je suis un ara ». L’ara est « un grand perroquet des forêts d’Amazonie aux couleurs vives et heurtées, au bec fort et crochu ( Famille de psittacidés) » ( Dictionnaire Lexis). Lucien Lévy-Bruhl dans Les fonctions mentales dans les sociétés inférieure (Paris, Alcan, 1910), commente : « Les Bororós se vantent d'être des aras. Cela ne signifie pas seulement qu'après leur mort ils deviennent des araras, ni non plus que les araras sont des Bororós métamorphosés, et doivent être traités comme tels. Il s'agit de bien autre chose. Ce n'est pas un nom qu'ils donnent, ce n'est pas une parenté qu'ils proclament. Ce qu'ils veulent faire entendre, c'est une identité essentielle... Pour une mentalité régie par la loi de participation, il n'y a point là de difficulté. Toutes les sociétés de forme totémique comportent des représentations collectives du même genre, impliquant une semblable identité entre les individus d'un groupe totémique et leur totem. » Et Lacan de railler : « … tous les sociologues de la « mentalité primitive » (qui s’affairent) autour de cette profession d’identité, qui pourtant n’a rien de plus surprenant pour la réflexion que d’affirmer : « Je suis médecin » ou « Je suis citoyen de la République française », et présente sûrement moins de difficultés logiques que de promulguer : « Je suis un homme ».

Les Bororos ne sont pas plus fous que vous ou moi, ils ne délirent pas, ne se prennent pas pour un perroquet, comme d’autres se prennent pour Napoléon. Ils font fonctionner un système organisé de classification qui distingue chaque groupe à partir d’un totem.

Pour résoudre la question, Lacan reprend l’expression « Je suis un homme » et lui applique ce qu’il désigne comme « syllogisme subjectif » ou encore « assertion subjective anticipante », en trois étapes. C’est la fin du Temps logique, page 211 :

1- Un homme sait ce qui n’est pas un homme 2- Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes 3- Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les

hommes de n’être pas un homme.

Suit une note en bas de page : « Que le lecteur qui poursuivra dans ce recueil (Ecrits), revienne à cette référence au collectif qui est la fin de cet article, pour en situer ce que Freud a produit sous le registre de la psychologie collective (Massen : psychologie und Ichanalyse, 1920) : le collectif n’est rien, que le sujet de l’individuel. » Freud pour sa part dans l’article Psychologie collective et analyse du moi précise que « L’opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale ou collective qui peut, à première vue, paraitre très profonde, perd beaucoup de son acuité lorsqu’on l’examine de plus près. » Ceci dit, il me semble que Freud loupe la dimension dialectique entre sujet et collectif que Lacan déploie dans Le temps logique.

Tout ça a l’air sacrément tarabiscoté. Je vais essayer d’en démêler les fils pour ce que ma comprenette me permet de saisir. Notons que Lacan introduit une logique collective qui répond à une forme d’« assertion de certitude anticipée », par laquelle un sujet s’identifie à un groupe. C’est la cheville ouvrière de ce texte.

Mais reprenons d’abord l’histoire des 3 prisonniers. Le directeur d’une prison rassemble 3 détenus. Il leur explique qu’il va coller dans le dos de chacun un des 5 disques qu’il possède : trois blancs et deux noirs. Il les renvoie dans leur cellule où n'y a pas de miroir et où ils ont interdiction de communiquer entre eux. Le premier qui, en observant les disques dans le dos de deux autres, en déduit le disque qu’il porte, sera libéré, après être sorti et avoir délivré son raisonnement. Je vous passe les arguties du raisonnement qui aboutit à un point de butée : la logique s’épuise et ce sont les trois prisonniers qui se précipitent ensemble vers la sortie. Évidemment, souligne Lacan, l’expérience doit « être pratiquée dans les conditions innocentes la fiction. »

Chacun des trois constate que les deux autres ont un disque blanc collé dans le dos.

1er temps : Chacun des trois pense : « Si j’étais noir, chacun des deux autres aurait vu un blanc et un noir ».

2e temps : Celui qui (l’autre) aurait vu un blanc et un noir aurait pensé : « Si j’étais noir moi aussi, le blanc (l’autre de l’autre) aurait vu deux noirs. » Il (l’autre de l’autre) aurait donc compris qu’il était blanc et serait sorti. 3e temps : Mais comme aucun des deux blancs n’est sorti (après un temps de suspension pour vérifier que personne ne sort), personne n’a vu un blanc et un noir. Je suis donc blanc moi aussi.

4e temps : Les trois détenus sortent simultanément.

C’est de cet apologue que Lacan tirera la structure ternaire du temps logique : l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de conclure. S’il l’applique au déroulement de la cure, on peut l’exporter dans d’autres domaines où travaille l’extension de la psychanalyse. Par exemple dans le dispositif que nous avons « bricolé » à Montpellier, pour la supervision ou la régulation d’équipes en travail social, à l’hôpital ou en milieu scolaire. Dispositif que je présenterai un peu plus loin. « Si l’objet de la psychanalyse est l’inconscient et ses effets de subjectivité, qu’en connaissons-nous lorsque les dispositifs d’accès à sa connaissance s’étendent à plusieurs espaces psychiques ? » René Kaës, « L'extension de la psychanalyse. Introduction à quelques problèmes épistémologiques, Cahiers de psychologie clinique, 2013/1 (n°40)

Mais tout d’abord, quelques commentaires issus de l’ouvrage passionnant signé Julien Copin, Les prisonniers de Lacan. Une introduction au temps logique (Hermann, 2016) : « Le sujet grâce à l’assertion de certitude anticipée crée par la parole sa propre réalité. Il se transforme par son énonciation même. Le prisonnier, en se déclarant blanc, obtient la certitude de sa blancheur… En restituant cette logique de l’identification, on arrache le sujet au moi qu’il croit être, pour le conduire à l’acte qui le constitue au sein du collectif dont il dépend… « Homme » doit renvoyer, non plus à un concept objectif et transcendant, mais à un acte subjectif immanent au collectif : la reconnaissance réciproque des êtres parlants les uns par les autres. »

Tout ceci c’est bien joli, mais en quoi cela nous aide-t-il à penser le monde (parfois immonde) dans lequel on vit ? L’ouverture à la question consiste avant tout à la poser dans la dialectique. La façon dont l’approche un auteur de science-fiction comme Alain Damasio dans La zone du dehors, me parait sans issue. Elle ne fait que reprendre une vielle critique resucée de la psychanalyse qui produirait chez les patients un retrait nombrilique du monde : « Ainsi l’homme s’appauvrit. Nos forces tournent sur elles-mêmes dans un court-circuit narcissique qu’exprime au mieux l’extraordinaire succès de la psychanalyse. Connectés à nous-mêmes, nous plongeons en apnée dans notre intériorité pour trouver à nos problèmes une solution qui n’existe qu’à l’air libre, dans ce qui nous arrache et nous excentre. » Soyons rassurés : pour Damasio en 2084, la psychanalyse sera encore là, sur une planète où se sont réfugiés des hommes fuyant une terre dévastée devenue invivable. Cependant il se trompe sur la visée de la psychanalyse qui est clair : réconcilier le sujet avec ses enveloppements collectifs, en se libérant autant que possible de ce qui dans ces enveloppements familiaux, sociaux, culturels etc. l’aliènent, ne consiste pas à une réduction nombrilique de son espace. Se pose radicalement dans le travail de l’analyse la question de comment se débrouiller dans la relation à autrui, comment faire lien social, sachant que, comme l’énonçait le juriste Loysel : « On prend les bœufs par les cornes et les hommes par les paroles. »

Un exemple récent de cette dialectique sujet/collectif

Mario Uribe, Le dignité du sujet, Les éditions de l’insu, Paris, 2024.

Le 18 octobre 2019 le gouvernement du Chili prend la décision d’augmenter de 30 pesos le prix du ticket de métro. Cette annonce est accompagnée de « déclarations malheureuses de certains ministres démontrant - au passage - leur divorce absolu avec la rue, leur manque de gestion politique, le degré zéro de l’empathie et la sous-estimation des citoyens ». C’est non seulement un tollé, mais une véritable explosion sociale et populaire dans les rues des grandes villes. Les murs se couvrent de slogans ; les murs ont la parole. Trop, c’est trop. Que fait un psychanalyste devant cette explosion réprimée dans le sang ? Il pérore dans ses cercles analytiques ? Se réfugie dans l’abri douillet de son cabinet ? Pas du tout. La clinique au plus près des sujets ne saurait faire fi de l’espace politique où se déroulent leur quotidien. Lorsque les citoyens ont risqué une parole dans l’espace commun des vient le temps où « La Cité s’est enfin transformée en espace analytique… » Il s’agit ensuite alors d’y recréer les conditions subjectives pour que le sujet puisse choisir librement de ne pas céder sur son désir ». Alors l’analyste est à la tâche pour interroger les signifiant du désir qui explose au grand jour après des années (40 au moins) de refoulement. Lorsque, dans un mouvement éthique et politique, c’est la psychanalyse qui descend dans la rue, pour qu’elle reste vivante, « … elle doit être capable d’offrir une écoute plus active et de créer des stratégies d’intervention innovantes, et surtout elle ne doit pas rester prisonnière de la neutralité et de l’exégèse, sous peine de voir sa transmission rester lettre morte et sa présence dans la Cité sans transcendance. » L’invitation faite au psychanalyste est d’abord de savoir écouter ce qui se dit dans la rue, de lire ce qui s’écrit sur les murs, d’entendre les… murmures. Le pouvoir, ce qu’ignorent volontairement les élites qui le confisquent, appartient avant tout à chaque sujet parlant faisant valoir sa parole dans la communauté qui l’accueille. C’est l’essence même de la démocratie, transmis de haute lutte, depuis l’Antiquité grecque, comme point de jonction, mais aussi de friction, entre subjectif et collectif.

« Le Chili s’est réveillé », lit-on justement sur les murs. Il faut croire, souligne à juste titre l’auteur, que le pays « était endormi ». C’est la force du signifiant que de révéler son envers. Le Chili et ses citoyens, après la dictature sanglante née sous Pinochet, se sont laissé berner par « l’offre d’un monde heureux exempt de castration et de manque ». Le néolibéralisme appliqué au Chili du dictateur Pinochet, sous l’impulsion de Chicago Boys, nourris au petit lait des théories économiques libérales de Milton Friedman et Arnold Harberger, une fois passée « la désillusion du citoyen transformé en consommateur », consommateur consumé, a plongé le pays dans le marasme et le désespoir. La frénésie de jouissance procurée par la surconsommation des objets du Marché a son revers. La chair est triste hélas à lâcher sur le désir du sujet et sa dialectique symbolique. Et ça ne parle plus dans le pays désubjectivé. Mais le Chili s’est réveillé. Le signifiant qui prend le pouvoir des mots dans les manifs c’est « dignité ». La dignité dont déjà Emmanuel Kant affirmait qu’elle est la seule valeur qui échappe aux lois du commerce. La Plaza de la Dignidad est une place de Santiago où se sont déroulées maintes manifs. Et les chansons d’antan, du temps d’Allende, que n’ont pas connues les plus jeunes, font aussi retour.

Mais un tel sursaut ne tombe pas du ciel. Le terrain avait été labouré par des prémisses : Révolution de Pingouins en 2006, contre le désengagement de l’État dans le système éducatif ; grandes mobilisations féministe en 2018, manifestation après le meurtre par un carabiniero de Camilo Catrillanca, un jeune indien Mapuche, le 14 novembre 2018 ; immolation par le feu de Sebastien Acevedo dans la cathédrale de Conception en 1983… Autant d’évènements qui ont marqué profondément le peuple Chilien, mais aussi lui ont ouvert les yeux sur leur servitude volontaire et leur consentement à la promesse du bonheur illusoire du Marché des biens et des pulsions, qui n’est que le paravent de la dictature, guidée par un impératif de jouissance. Jouissez, c’est un ordre ! La réaction du pouvoir est classique dans ses tentatives d’explication de cette insurrection populaire : complot de l’étranger (Venezuela et Cuba), des manifestants assimilation des manifestants aux pilleurs, délinquants et trafiquants de drogue ; manipulation par les forces d’opposition de gauche. Malgré la répression sanglante – « Le Chili s’est réveillé : et ils lui ont tiré dans les yeux » - le mouvement s’est poursuivi durant plus de cinq mois., atteignant son apogée le 8 mars 2020 avec 2 millions de femmes dans les rues de Santiago. Cette mobilisation massive, souligne l’auteur, est à analyser à l’aune de la surdité des gouvernants (exécutif et parlement) loin de « représenter les sentiments et les attentes des citoyens ordinaires. » Le gouvernement est impuissant et les manifestants furieux de n’être pas un minimum entendus : transfert négatif et dialogue de sourds ! Le pays en est là aujourd’hui, il s’est réveillé et a brisé le miroir aux alouettes que lui tendait le pouvoir. Reste une question de taille : « trouver la formule inédite pour sortir du capitalisme » en tenant compte de l’avertissement de Lacan en 1973 dans Télévision , à savoir que « cette sortie ne constituera pas un progrès si elle ne concerne que certains. »

Cet ouvrage est exemplaire pour trois raisons : d’abord il restitue la mémoire, en vivifie le récit et le situe dans une constellation de contestations radicales qui ont secoué le monde à la même époque : printemps des pays arabes, los Indignados en Espagne, le mouvement Occupy Wall Street aux USA, le Gilets Jaunes en France etc. Ensuite il fait la part belle à la place de la psychanalyse dans la Cité. Enfin il donne à lire dans le concret ce que le texte de Lacan de 1949 sur Le temps logique emporte de pertinence pour penser la question de l’émancipation sur le plan subjectif (clinique) et collectif (politique). Et c’est aussi ce que soulève Marx : l’émancipation de tous par tous. On ne s’émancipe pas tout seul. S’émanciper de l’aliénation sociale et de l’aliénation mentale : là se rejoignent, sans se confondre, le combat politique et les soins psychiques. L’émancipation humaine est la suppression pratique de l’aliénation, non de telle ou telle aliénation, mais de toutes les aliénations. Utopie s’il en est, mais qui entraîne une force désirante chargée d’espoir malgré tout.

Reprenant l’apologue des 3 prisonniers cité par Lacan, Stéphane Thiberge précise : « ce collectif-là fait droit à une vérité qui ne saurait s’énoncer que singulière. Mais ce que Lacan articule dans le même temps, c’est que cette vérité du sujet n’est pas isolable du processus par lequel l’autre s’exerce aussi à en trouver l’issue. En d’autres termes, mon accès à cette issue est fonction de la capacité de l’autre à y accéder également de son côté. Il y a là une solidarité logique qui implique chaque sujet pour lui-même et aussi dans son rapport au social » ( Stéphane Thibierge, Clinique de l'identité : Psychoses, identité sexuelle et lien social, Paris, PUF, 2007)

Ça suppose fondamentalement la question de l’émancipation. C’est aussi ce que pose Marx : l’émancipation de tous par tous. Émancipation : un maitre mot de Marx. « Toute émancipation est reconduction (Zurückführung, retour, rapatriement) du monde humain, des rapports, à l’homme lui-même. » Karl Marx, « A propos de la question juive », Œuvres III.

On ne s’émancipe pas tout seul. S’émanciper de l’aliénation sociale et de l’aliénation mentale. Là se joignent le combat politique et les soins psychiques. L’émancipation humaine est la suppression pratique de l’aliénation, non de telle ou telle aliénation, mais de toutes les aliénations. L’émancipation subjective à laquelle œuvre la cure analytique rejoint l’émancipation politique et sociale, telles les deux faces de la même médaille.

Les trois temps de la supervision en équipe. Le dispositif hérité des groupes Balint se déroule selon le schéma suivant :

  • Temps 1(L’instant de voir/ écouter) : un participant raconte une histoire tirée de sa pratique (plus que de présenter une situation il s’agit de se laisser aller à ce que Georges Pérec désignait comme : la racontouze). Pendant ce temp de récit, les autres membres du groupe ne peuvent pas intervenir. Il écoutent. Écouter, verbe actif du premier groupe, précise la grammaire !
  • Temps 2 (Le temps pour comprendre) : chacun des membres du groupe fait retour de ce que la parole du collègue lui a fait. Une seule intervention. Ça n’est pas un temps de discussion. L’exposant du premier temps ne peut pas intervenir.
  • Temps 3 (Le moment de conclure) : ouverture à la conversation… à « bâtons rompus ». Au Moyen Âge les « bâtons rompus » désignaient des tapisseries dont le motif était constitué de bâtons entremêlés, sans régularité.
  • Le superviseur n’intervient pas dans les deux premiers temps. Dans le troisième temps il retrouve la parole, ainsi que l’exposant du récit du premier temps. A une question judicieuse de Marie-Jean Sauret sur ce qu’il en est d’un temps de suspension avant de conclure, sans toutefois calquer le dispositif de façon fétichiste sur Le temps logique de Lacan, on peut penser que la mise en suspens de la parole dans les deux premiers temps peut amener à cette « certitude anticipée ».

Dans la conclusion de son ouvrage Baise ton prochain, qui donne à lire une analyse très fine des coulisses du capitalisme, mon ami le philosophe Dany-Robert Dufour se demande que faire pour résister à cette véritable destruction du monde et des humains ? Or il semble bien que seul un sursaut des peuples pour (re)prendre en main leur souveraineté pourrait, tout en s’appuyant sur les avancées des technosciences, changer la donne. « Une partie des techniques acquises lors du développement du capitalisme, au lieu d’asservir un grand nombre d’humains au point de les rendre surnuméraires, pourraient servir une tout autre fin : non plus l’exploitation, mais la libération. » Bref : l’idéal d’émancipation promu par Marx et quelques autres n’est pas mort. Dany-Robert Dufour prône l’avènement de « l’homme libre » au sens où l’entendaient les anciens grecs. Un homme nourri des arts libéraux qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif. « A l’horizon donc, ce rêve, où la vie libérée du capitalisme, pourrait devenir un art de vivre. » Ce n’est que sous la pression populaire en force que le petit groupe qui dirige le monde se pliera à des impératifs économiques, sociaux, écologiques, garantissant la vie et la survie humaines. Évidemment le travail d’analyse du philosophe s’arrête à ce seuil. A chacun ensuite d’en tirer les conséquences. Celles qui permettent de penser l’articulation frappée d’impossible entre sujet et collectif. A un patient qui lui demandait à quoi finalement pouvait bien servir la psychanalyse, Serge Leclaire de répondre : « A parler en son propre nom ». Parler en son propre nom dans l’espace de la cité ( la polis des grecs anciens), c’est proprement ce qu’on peut nommer : faire de la politique.

Joseph ROUZEL

[adresse protégée]

Notes

  1. Intervention au colloque de l’association IPOP (Interrogation Psychanalytique d'Orientation Profane) d’Angoulême sur « De la singularité... » , samedi 15 juin 2024.
Citer ce texte

Joseph Rouzel, « Singleton ?… », L’@psychanalyse, 17 juin 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-singleton (consulté le JJ/MM/AAAA).

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