« La Reconquista (« reconquête » en espagnol) est le terme le plus répandu désignant les guerres entre royaumes chrétiens et islamiques en Espagne au cours du Moyen Âge. Motivés, entre autres, par des raisons religieuses, ces conflits menèrent progressivement à la conquête des territoires islamiques par des princes chrétiens. » (Institut du monde arabe)
I-J’entends ici ou là des expressions qui me font dresser l’oreille : « Il faut sauver la psychanalyse » ! Et pour cela : « Diffuser largement le discours analytique », « Former des psychanalystes » etc. Et j’ai même entendu il y a quelques années, dans une école que je ne citerai pas, le terme de « Reconquête ».
Quelques remarques assez abruptes et non-définitives, lestées de deux citations :
- « Une telle formation (schulung) ne s’acquiert au mieux que lorsque (l’analysant) se soumet lui-même à une analyse et qu’il l’éprouve dans son propre corps. L’enseignement théorique de l’analyse ne pénètre pas assez profondément et n’entraîne aucune conviction. » Sigmund Freud, « Préface » à August Aichhorn, Jeunes en souffrance, 1925 ; Éditions Champ Social, 2000)
- « Voilà ce que j’obtiens après avoir proposé cette expérience. J’obtiens quelque chose, qui n’est justement absolument pas de l’ordre du discours du maître ni du magister, encore bien moins, quelque chose qui partirait de l’idée de formation… Je n’ai jamais parlé de formation analytique. J’ai parlé de formations de l’inconscient. Il n’y a pas de formation analytique. » Jacques Lacan, « Intervention dans la séance de travail “Sur la passe” du samedi 3 novembre », Lettres de l’École freudienne, 1975, no 15, p. 191.
Évidemment une telle pente au prosélytisme (La Reconquista !) mènerait à son contraire, que l’on voit déjà poindre dans diverses associations analytiques : le discours de l’analyste est rabattu alors sur le discours du maître ou le discours de l’université et y stagne. Alors que la seule façon de tenir la position, de non-savoir et de non-pouvoir, relève de la mise en œuvre du discours de l’analyste (qui ne se cantonne pas au cabinet) à travers l’irruption de son agent : l’objet @, c’est-à-dire le… ratage inhérent à tout discours, tout en traversant les autres discours. Donc, comme le soulignait Jean-Marie Fossey, président de la FEP, il y a quelque temps, nous voici devant une aporie : comment enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Pour la formation des analystes pas d’autre voie que le divan. Formation dont l’analysant fait l’épreuve « dans son propre corps » en se coltinant aux « formations de l’inconscient ». Et c’est dans le cours de ce travail que se décide/dessine ou non le passage du divan au fauteuil. Que l’analyste, pour exercer ce qui relève de la fonction, se soutienne ensuite d’un enseignement des concepts et des textes dans des groupes de travail, des colloques etc. fait le complément et sans doute, dans la mesure où il y met à l’épreuve le désir de l’analyste, témoigne à chaque fois d’une possible passe. Passe qui ne saurait se réduire, comme on l’a vu trop souvent, à une commission de garantie, ce qui en fit son échec, comme Lacan le constatait à Deauville en 1978. Une passe jamais achevée ! Comme le veut la chanson du Furet du Bois Joli : « Il est passé par ici, il repassera par là ».
II-Sur un autre plan, si une formation s’avère possible à partir de la psychanalyse, que ce soit dans le champ de la psychiatrie, du travail social, de l’enseignement etc. elle ne peut prendre effet que des embarras, des énigmes, des questions issues de la clinique liée à ces différents métiers. C’est un mode de traitement, comme le souligne Lacan, de ce qui excède le praticien : « Toute formation humaine a pour fonction, par essence et non par accident, de refréner la jouissance.» (In Autres écrits). Les concepts tirés du corpus analytique peuvent alors être déployés in vivo. Ils viennent de fait éclairer de biais, par surcroit, une situation, un effet de transfert etc. et ne relèvent en aucun cas d’un système d’explications qui pourrait forclore les questions des professionnels du soin, de l’éducation, de l’intervention sociale… Maurice Blanchot insiste dans L’entretien infini : « La réponse est le malheur de la question. »
C’est sur ce mode que nous avons formé depuis une quinzaine d’années, à Montpellier à L’Institut européen psychanalyse et travail social (PSYCHASOC), plus de 500 intervenants à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux, de soignants, d’enseignants… Et ce quelle que soit la formation de départ : psychiatre, psychanalyste, psychologue, médecin, infirmier, directeur d’institution, travailleur social, enseignant… La colonne vertébrale de cette formation est constituée par l’« Instance clinique », inspirée des groupes Balint et structurée sur le ternaire du temps logique de Lacan. Les apports théoriques issus de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle, se font dans la foulée de cette instance.1
III-Alors que fait un psychanalyste lorsque sortant de son cabinet il est sollicité pour une « formation » ? Il fait RIEN. Non pas il ne fait rien. Ça n’est pas un roi fainéant. Il fait rien. Et il prête son corps à cette opération. Ce rien dans le Séminaire X sur l’angoisse Lacan rappelle que c’est le point nodal (Knotenpunkte, chez Freud) où se ramassent les quatre objets @ : sein, fèces, voix, regard. Et pour soutenir cette vacuité active, il secrète de la théorie. Théoria, ce mot que Platon emploie lorsqu’il invite les hallucinés de la caverne à en sortir pour « contempler (theorein) le monde des idées ». Comme les mineurs dans les mines de charbon il fait et refait le boisage, pour éviter l’effondrement des galeries. Car ce vide, ce trou que promeut l’objet @ dans le discours de l’analyste, le rien, il s’agit de… ne pas tomber dedans, car c’est bien lui qui cause le désir et… fait causer !
IV-Donc la fonction-psychanalyste forme un trou, un trou bordé de théories inachevables. Que d’aucuns aient pu en tirer un « petit catéchisme », voire un vade mecum, dit bien dans quels égarements ils ont pu se fourvoyer. Il s’agit d’un enseignement qui ne peut se figer dans un savoir constitué une fois pour toutes. La construction dans l’analyse est sans fin. Dès qu’on en arrête le flux, en pensant savoir, elle se fige, se sclérose, se dogmatise, se meurt. Les mots ont un poids, ils sont vivants, titrait Maud Mannoni vers la fin de sa vie, car ils sont les représentants d’un sujet vivant. La Théorie comme fiction, annonçait quelques années plus tôt cette grande dame de la pratique analytique.
Le travail dit théorique participe d’un tissage sans fin, tel l’ouvrage de Pénélope, qui permet de soutenir la fonction du rien, autour duquel le patient, comme le professionnel en formation, vient entrelacer ses propres élucubrations, avec l’illusion qu’il suppose qu’un autre saurait ou pourrait à sa place. Cette supposition signe la dynamique du transfert. Jusqu’à ce que cette illusion tenace chute. Voilà pourquoi l’analyste fait RIEN, que ce soit dans la cure ou dans ses extensions dans le champ social. Motus. Et s’il l’ouvre parfois, c’est pour que soient tranchés les fils du transfert accroché à cette supposition illusoire de savoir et de pouvoir. C’est tout le sens de l’interprétation qui vise une coupure. Ça interprète, donc ça coupe, et le plus souvent dans l’équivoque du signifiant qui fait le nouage du transfert. Une séparation. Coupure-lien, précise Daniel Sibony.
V-Petit bémol cependant : il y aurait beaucoup d’escroquerie à prétendre tenir en permanence la position du discours de l’analyste, le rien en position d’agent. Pour y parvenir, disons dans un certain état de grâce, il faut bien accepter de parcourir la noria des autres discours. C’est en traversant le discours de l’hystérique, après les deux autres, que Lacan dans ses séminaires, de temps à autre, parvenait à un jaillissement créatif de la pensée. Un peu comme un musicien de jazz dans l’improvisation, qui tourne autour d’un motif, tâtonne, piétine, puis tout à coup s’envole. Il suffit d’écouter le fabuleux Köln Concert de Keith Jarret enregistré le 24 janvier 1975 pour s’en convaincre.
Notes
- https://www.apsychanalyse.org/post/joseph-rouzel-singleton
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Psychanalyse : pas de Reconquista ! », L’@psychanalyse, 11 décembre 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-psychanalyse-pas-de-reconquista (consulté le JJ/MM/AAAA).