« La nature humaine par-ci, la nature humaine par-là, la nature humaine d demande avant tout qu’on lui fasse violence. » Paul Claudel, Tête d’or.
Mais qu’est-ce que la nature humaine ? Pourquoi faut-il lui faire violence ?
Dans un foyer éducatif où j’ai animé il y a plusieurs années une supervision d’équipe, un jeune éducateur en apprentissage voit un jeune accueilli lui foncer dessus, rouge de colère. On peut penser au pire. Mais l’éducateur reste de marbre. Il ne bouge pas. Cette attitude stoppe net le jeune dans son mouvement d’agression. Il passe aux insultes. Toujours pas de réaction de la part de l’éducateur. Le jeune s’arrête, estomaqué, va faire un tour dans le jardin. Il revient une demi-heure plus tard et s’excuse. La posture, ferme et rigoureuse et non rigide, de l’éducateur a permis le déplacement de la brutalité de la pulsion (la violence d’un passage à l’acte, les coups) vers une expression (l’insulte), qui même inacceptable, n’en est pas moins une tentative de parole mettant la pulsion à fleur de lèvres, pour aboutir à ce qui est socialement soutenable, un acte de passage (l’excuse). Freud dans ses premières conférences de 1917 précise que « l’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion »2. Le jeune homme en parcourant ces chicanes, ces passages obligés, subjective son acte. Il accepte de sacrifier la décharge pulsionnelle immédiate, cette « jouissance immédiate », que Freud attribue aussi par ailleurs à l’usage des toxiques, pour ouvrir le chemin de la médiation du langage, démarche qui résume assez bien ce que les éducateurs désignent du terme d’ « insertion sociale ». Il illustre ainsi ce que Jacques Lacan énonça dans les années 60 en direction d’étudiants en philosophie de Normale Supérieure : « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. » Souvenons-nous ici que le terme d’ « agression », le plus souvent connoté péjorativement, emporte dans son origine l’idée de « marcher vers un autre » (ad-gressere). Alors il convient, comme nous le montre ce petit apologue, de faire bon usage de l’agression.
Il y a chez l'être humain une violence fondamentale à laquelle les processus de civilisation opposent une autre violence, légitime celle-là, en tout cas légitimée par les appareils d’État, ce qui parfois autorise maint excès. C'est violence contre violence.
Il n'y a pas de naissance sans violence. Le traumatisme de la naissance, n'est pas lié à la naissance biologique, mais à l'entrée dans le langage et à son malentendu, donc à l'entrée dans la relation à l'Autre. Premier traumatisme, souligne Lacan.3 Le langage humain est déterminé par ce principe d'incomplétude, puisqu'il est avant tout un espace de représentation, et bien peu de communication. L’appareil symbolique, « appareil-à-parler », comme le nomme Freud (spracheapparat)4 se présente comme troué : il doit permettre de représenter ce qui n'est pas là, les choses, mais aussi les sujets. Il faut donc que le petit d'homme soit fabriqué comme homogène à cette structure trouée du langage, pour entrer dans la parole, soit la façon subjective dont un sujet s'inscrit dans le langage, qui produit la texture du lien social. Voilà pourquoi l'homme naît/n'est pas fini. Il y a donc un passage de la nature à une deuxième nature, dite humaine et c'est cette deuxième nature dont Claudel dit qu'elle demande avant tout qu'on lui fasse violence. Douce violence, certes, mais violence quand même.
Cette non-finitude signe la spécificité de l’humain5. Toutes les civilisations ont inventé des Grands d’« hommesticateurs »6 au nom desquels ils ont imposé cette violence légitime qu'est l'éducation des enfants. Autrement dit la violence est instituée, c'est même le destin de toute institution, à partir de cette nécessité logique, de l'exercer non en son propre nom, non selon un caprice, mais légitimé par une loi à laquelle elle se soumet et qui donne une place dans les processus de civilisation. Ces Grands d'hommesticateurs, transcendance des anciens philosophes, ont emprunté plusieurs figures au cours de l’histoire des hommes. Les esprits des éléments ; les dieux antiques ; le Dieu unique du monothéisme ; mais encore : la Nature, l'Être suprême et la déesse Raison, le Peuple etc. Bref le montage fait appel à une invention transcendante d'où découlent des principes, des valeurs, des signifiants maîtres, puis des fonctions à partir desquelles chacun, se soumettant à ces principes supérieurs, peut occuper sa place. La transcendance impose donc un principe unique : une différence radicale qui se décline en différence des places, des sexes, des générations etc. ce qui au bout du compte va fonder le sujet (sub-jectus ), comme assujetti à cette loi de la différence, et son rapport à l'autre, à partir de sa sous-mission (sub-jectio ) à l'Autre, qui n'est au bout du compte que l'incarnation des lois de la parole et du langage.
Par exemple quand l'un parle, l'autre écoute. Dissymétrie radicale.7 Cela pose un problème de taille dans ce moment de l'histoire que nous vivons : l'on peut se demander où sont passée les figures de la transcendance. Nous les avons déboulonnées les unes après les autres. Et à juste titre, sans doute. Dieu est mort (Nietzsche, 1896, au moment où Freud invente le concept d'inconscient) ; Les dieux sont tombés sur la tête (un film des années 80); l'homme est mort (au sens des valeurs de l'humanisme, dit Foucault en 1960) etc. Bref le ciel est vide, mais le ciel est toujours au-dessus de nos têtes. Nous avons détruit les figures de la transcendance, dont la Royauté et le patriarcat n'étaient que des avatars, sans entamer le transcendantal. L'homme ne peut vivre sans raison de vivre, pour s'organiser socialement, transmettre, etc. L'homme ne peut vivre ni survivre sans se poser la question du pourquoi vivre et au nom de quoi transmettre la vie. Cela dit il n’est pas question de sombrer dans la nostalgie ni dans le retour en arrière que prônent certains.
Voici la déclinaison de ce principe transcendantal qui se présente comme soustraction de jouissance dès la naissance du petit d'homme et détermine ses modes d’inscription dans l’appareil-à-parler.
Catégorie Traitement de la
jouissance Mode de langage
« Humus humain »8 NON à la jouissance Langage Social Loi(s), coutumes Langue Familial Interdit de l’inceste Lalangue Subjectif Castration Parole
Le traitement institutionnel de ce qui fait violence chez l’être humain, autrement dit, l’appareillage de la pulsion et de ses débordements aux lois du vivre ensemble passe par la dérive, le shunt imposés par ces différents modes langagiers, du plus universel (le langage) au plus singulier (la parole), en passant par les chicanes de la langue dite maternelle et les bribes de jouissance prélevées sur la matière sonore issue du corps maternel, et qui continuent tout à long de la vie à habiter le « corps parlant » de sa charge d’affect, ce que Lacan désigne comme « lalangue ». 9 Or nous voyons aujourd'hui à l'œuvre une chute du « pourquoi ? », du « au nom de quoi dire et faire ? », remplacé par la raison scientiste et technologique qui la transforme en « comment ? ». Nous voyons des enfants et des parents perdus dans leurs repères. Des parents - et c’est vrai également de certaines équipes éducatives -qui ne savent plus au nom de quoi imposer la violence du non pour s'opposer à la violence fondamentale de la pulsion. Des enfants livrés au déferlement de la jouissance, sans limite. « L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives, une bonne somme d’agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de la martyriser, et de le tuer. Homo homini lupus ». On peut prendre acte ici de l’étonnante actualité de ce texte de 1929 signé du père de la psychanalyse, extrait de Malaise dans la civilisation. L’homme est un loup pour l’homme. Cette assertion que Freud emprunte au philosophe anglais Thomas Hobbes, lequel la tient de l’auteur comique latin, Plaute, court donc tout au fil de l’histoire des hommes. Ce loup, il faut bien lui limer les dents. Mais au nom de quoi ? Ce « au nom de quoi » fonde la légitimité de la violence sociale exercée sur les sujets. En effet « au nom de quoi peut-on vivre ? se demande Pierre Legendre. C’est à dire : pourquoi vivre ? Oui Pourquoi ? » (La fabrique de l’homme occidental)
Le traitement introduit dans le corps humain pour détourner la puissance destructrice qui l’habite, tout en s’en servant pour produire des formes de vie socialement acceptables - sublimation, nous dit Freud - ce traitement se nomme : culture. Culture que Claude Lévi-Strauss dans son « Introduction à l’œuvre Marcel Mauss »10 définit ainsi : « Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes dans lesquels se place le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion ». Freud pour sa part en propose une définition plus serrée pour ce qui nous occupe : « La culture désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. »11 Ici l’anthropologue et le psychanalyste se font écho, l’un sériant les appareils collectifs de la culture, l’autre en précisant l’usage subjectif. La culture dont le socle repose sur ce fait indéniable que l’être humain parle - ce pourquoi Jacques Lacan le nomme « parlêtre » - agit comme un « non » absolu à la jouissance, à l’énergie débordante de vie qui anime l’organisme humain.
L’éducation constitue une des déclinaisons de l’appareil civilisateur de la culture. Les formes de traitement de la pulsion sont donc transmises dans l’espace familial, qui les tire de l’espace social, du vivier des représentations, valeurs, idéologies qui constituent le fond de scène sur lequel évolue une génération. Ensuite tout sujet, assujetti à cette loi d’airain, va produire ses propres modes de traitement. Il va intégrer selon son style propre, le « non à la jouissance ». Mais tout de la pulsion, constate Freud, n’est pas éducable. Ce qui signifie qu’une partie de l’énergie disponible ne trouve pas de voies d’expression dans des formes socialement valorisées. D’où par moment le débordement. Le chemin de la jouissance, quoique barré, et souvent mal barré - même s’il se présente comme impossible, car l’appareillage du vivant biologique de l’organisme à l’ordre du langage qui lui donne corps l’a construit comme perdu - n’en continue pas moins d’aimanter l’énergie pulsionnelle. En effet c’est un chemin qui - même s’il est barré - se présente comme plus rapide, plus facile, plus jouissif.
D’où une série de formations dites par Freud de l’inconscient, de mises en forme de cette énergie brutale, dans des versions parfois inacceptables pour la communauté humaine. On voit ici que ce que l’on nomme passage à l’acte violent participe de cette précipitation de l’énergie, toujours en excès par rapport aux possibilités de recyclage que l’on nomme socialisation, vers une porte de sortie « jouissive ». Tout sujet se trouve ainsi en permanence devant un choix éthique : soit en passer par les contraintes sociales qui produisent autant de modes de traitement de la jouissance, soit lui laisser libre court. Encore faut-il que la société dans laquelle il naît et vit mette à disposition le théâtre et les rôles qui en favorise la mise en scène. Or c’est bien là que le bât blesse dans notre société postmoderne : les modes de transmission du « non » sont battus en brèche. En effet nous assistons à la fabrication d’un «homme nouveau », un sujet désymbolisé, à qui on aurait arraché toute culpabilité et possibilité critique, un pur consommateur en quelque sorte. L’impératif du capitalisme, qui a endossé il y a belle lurette les habits du néo-libéralisme et de la mondialisation, promeut une jouissance sans entrave du Divin Marché 12: jouissez, c’est un ordre.
Pour cela il s’agit de détruire tous les fondements de l’autorité les uns après les autres.13 Tous les représentants de l’autorité, les passeurs du « non à la jouissance », se trouvent délégitimés. Parents, éducateurs, enseignants, représentants de l’ordre, magistrats, politiques… autant d’empêcheur de jouir en rond qu’il s’agit de déquiller. Combien de parents, d’éducateurs, de personnes en charge d’autorité n’osent plus dire «non» de peur de se fâcher avec les enfants dont ils ont la charge. Notre société, sous ses aspects libéraux débridés, où seuls la loi du Marché prévaut, alimentés par la volonté de jouissance consumériste, où le « tout, tout de suite» d’essence toxicomaniaque, bat le haut du pavé, ne soutient plus dans leurs choix ceux qui ont la charge d’en assurer la transmission. Le moindre petit « non » peut aujourd’hui déclencher une catastrophe.14 Dans notre monde dit civilisé, des enfants sont élevés sans repères, sans limite. La seule chose qui compte c’est la libre circulation des biens et des pulsions. Société du spectacle et de la marchandise généralisée, prophétisaient les situationnistes dès les années 60.15 Nous y sommes !
Comme le discours social empoisonne les représentations de père et de mère, et les délégitime dans leur autorité - le moindre interdit devenant maltraitance - ces enfants sont alors conduits à poser eux-mêmes des limites. Mais se construire ses propres limites, se dire « non » à soi-même, relève d’une tâche impossible. Ça ressemble au baron de Münchhausen qui tente de se sortir d’un bourbier en tirant sur ses bretelles !16 Or il y a toujours un point d’arrêt, un point dans l’espace social d’où le « non » est énoncé. Ce point de butée à force d’être repoussé se produit dans un lieu terrible, celui de la confrontation au réel traversé par le symbolique. Le traitement du débordement pulsionnel par la justice par exemple - le droit ayant pour essence la régulation de la jouissance dans le champ social - va suivre son cours. Mais à quel prix !
Alors comment s'en sortir ? Comment inventer des dispositifs sociaux, institutionnels, collectifs, groupaux qui soient des lieux de traitement de la violence ? Cette violence, fondamentale, en même temps condense la force de l'être humain et pour survivre mieux vaut en disposer d'une bonne dose. Il faut imaginer des lieux d'adresse de la violence qui proposent des machines transformatrices, des chicanes, des shunts, des dérivations, de cette force qui, si elle n'est pas canalisée, déferle dans des formes de violence qui mettent en cause le vivre ensemble. Des lieux où les plus jeunes, entre autres, apprennent à lâcher sur leur jouissance pour vivre parmi les autres. Reste en suspens la question déjà soulevée : au nom de quoi allons-nous leur imposer ce sacrifice ? Au nom de quoi allons-nous d'abord nous l'imposer pour le leur transmettre ensuite ?
Dans les années 80 j’ai ouvert avec des collègues un centre d’accueil pour toxicomanes orienté par la psychanalyse. Il a fallu bagarrer durant un an pour faire admettre au Ministère de la Santé que la parole est soignante, alors que celui-ci voulait nous imposer la présence d’un médecin. Évidemment je n’ai rien contre les médecins, avec lesquels nous avions constitué un réseau de partenaires tout à fait compétents, mais nous savions pertinemment qu’à mettre en avant une possible consommation de produits (fussent-ils autorisés) les toxicomanes auraient fait la queue devant le cabinet du médecin pour obtenir des ordonnances de Subutex, Palfium et autres molécules. A l’intoxication par le « sniffant » nous opposions l’intoxication par le signifiant ! Concrètement nous avions ouvert deux espaces, deux espaces dévolus à la parole dans toutes ses dimensions : des entretiens et des ateliers d’expression (musique, théâtre, art plastique, écriture). Tous les jeunes ne viennent pas en entretien pour raconter leur histoire et leurs difficultés à un éducateur ou à un psychologue. Il me souvient d’un jeune envoyé par le Procureur, au titre de l’injonction thérapeutique de la loi de 1970.17 Ce jeune agressait les vieilles dames dans la rue, leur arrachait leur sac et courait à la pharmacie la plus proche pour se procurer du Néocodion, qui offre la particularité de contenir un petit pourcentage de dérivé d’opium (La codéine est un des alcaloïdes contenus dans le pavot somnifère).
Il devait en avaler des litres pour produire quelques effets, avec pour conséquence un véritable ravage de l’estomac. Lorsque je l’ai reçu en premier entretien il m’a fait part clairement de son désintérêt pour toute forme d’échange verbal. Par contre il avait remarqué dans la salle d’attente une affiche présentant l’atelier théâtre et me fit la demande d’y participer. La metteuse en scène que nous avions recrutée était une élève d’Armand Gatti.18 Dans le groupe d’une dizaine de jeunes gens réunis dans l’atelier, le travail commençait pendant plusieurs semaines par le récit de leur histoire. Fiction ou réalité, peu importe. Les échanges et questionnements étaient vifs. Puis venait une période d’écriture : il s’agissait, à partir d’un patchwork (patchword, ont dit certains dans une belle trouvaille!) assemblant différents extraits de ces récits, de créer un texte original qu’ensuite ils mettaient en scène. L’aboutissement de ce travail conduisait à une représentation publique. Ce même jeune expliqua dans le récit préalable pourquoi il attaquait systématiquement les vieilles dames.
Non parce qu’elles courent moins vite, comme on pourrait le croire, mais parce que, ses parents étant morts dans un accident de voiture, il avait été élevé par une grande mère acariâtre, froide et maltraitante. Il réglait ainsi ses comptes tout en s’adonnant à la consommation à outrance et régressive de Néocodion antitussif sous forme de sirop, tel qu’on le préconise pour les enfants. Au bout de plusieurs mois de travail acharné - le théâtre n’a rien d’une partie de plaisir et exige un véritable entrainement, physique et psychique -, il s’est retrouvé à jouer sur les planches, en public, la scène où il attaque dans la rue une vieille dame. Non seulement il n’a pas été blâmé pour cette action, mais le public l’a applaudi. C’est bien la même énergie pulsionnelle qui le poussait au passage à l’acte et qui le conduisit à un passage par l’acte de création. Mais évidemment le sens et la portée sociale en sont radicalement différents. La pulsion dérivée dans les arcanes du jeu théâtral trouve ainsi son point d’aboutissement selon une forme socialement acceptable.
Il y a quelques temps j'ai rencontré un groupe de rappeurs. Ils ont débranché de l’école depuis des années, je ne sais pas s’ils y ont vraiment été présents un jour d’ailleurs. Ils avaient dû se planquer au fond de la classe et à un moment ils sont partis. Au passage, cela pose une question très compliquée sur les ramifications par lesquelles le savoir peut-être transmis. Il n'est pas sûr que le savoir passe toujours aujourd'hui et uniquement par ce que l’on appelle l’Éducation Nationale. J’ai accueilli ce groupe de rappeurs : ils savaient que j'avais une passion pour la poésie et ce qui les intéressait c’était d’acquérir la méthodologie du vers classique. Les rappeurs sont très travailleurs ! Je leur ai demandé s'ils connaissaient Racine, mais ils ne le connaissaient pas. Je leur ai simplement récité le début d’Athalie :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel ;
Je viens, selon l'usage antique et solennel, Célébrer avec vous la fameuse journée Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
Ils m’ont regardé et se sont exclamés : « Racine, c’est super ! ». Ils ont tout compris : l’hémistiche au 6ème pied du premier vers, respiration ; « Adorer l’éternel », rime masculine qui va croiser une rime féminine deux vers suivants ; 12 pieds, alexandrin. C’est d’une rigueur ! Un vrai mouvement d’horlogerie ! Ces jeunes ont compris que Racine était un des grands rappeurs de l'histoire de la culture. Ils ne vont pas chercher le savoir du côté de l'École. Ils bidouillent, bricolent, comme tout un chacun finalement, et essayent d'appareiller leur corps et leur énergie pulsionnelle à cette rythmique fondamentale, aux lois fondamentales du langage. Les travailleurs sociaux, les thérapeutes, les éducateurs, les enseignants auront peut-être à ouvrir les yeux et les oreilles dans les années qui suivent sur les possibilités d'ouverture qui se présentent dans la culture, cette possibilité, comme l’énonce Freud (je traduis !) de se tenir à distance de notre fond animal et de se supporter les uns les autres.
Que faire ?
Ce qui se présente comme violence radicale, la numérisation généralisée de l’humain comme fer de lance du capitalisme, appelle des violences désespérées de certains. Il ne s’agit pas de les excuser, mais d’en restituer à leurs auteurs le poids de responsabilité. Autrement dit qu’ils puissent en répondre. C’est à dire là où la science sociale les ferait passer par pertes et profits dans des opérations de comptabilité, -confer les statistiques des crimes et délits -, d’en restituer à chacun le tranchant subjectif. Qu’est-ce à dire si ce n’est rendre vivace et vivante la parole dans tous les domaines de la relation humaine : famille, école, entreprise etc. L’extraire de cette gangue indécente où le néolibéralisme l’a enfermée en en faisant un instrument de contention.
Il s’agit donc au sens ouvert, non seulement de parler, mais de SE parler. C’est la raison pour laquelle, participant il y a quelques années à la préparation d’un congrès sur les violences, j’ai proposé en intitulé, plutôt que le sempiternel « parlons-en » un … « parlons-nous ». SE parler. Entendons ce pronominal comme seule modalité vivable de faire lien social. Il y a donc lieu de déchiffrer, c’est à dire de sortir de l’impérium mundi comptable, par la parole.
« Si je meurs, me confiait dans mon cabinet un jeune psychotique qui ne pensait qu’à se suicider pour rejoindre au ciel son père décédé, on ne pourra plus SE parler ». Et c’est bien cette énigme d’êtres liés par la parole qui l’a maintenu en vie. Au nom de quoi, alors ? Si ce n’est au nom de la parole qui nous a fait parlants. Car la parole parle. C’est ce que ne cesse de nous rappeler Martin Heidegger dans son séminaire Acheminement vers la parole. L’humain ne saurait vivre ni survivre sans cette sève qui nous aliment et nous relie.
Que faire encore, par ces temps de grande détresse ? Peut-être comme Alexis Zorba, lorsque son projet s’écroule, danser et danser encore.1920 Peut-être, au lieu de renflouer les banques pour continuer à faire du chiffre, pourrions-nous danser comme Zorba et déclarer avec Paul Valery dans le Cimetière marin : Le vent se lève! . . . il faut tenter de vivre!
L'air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs!
Envolez-vous, pages tout éblouies!
Rompez, vagues! Rompez d'eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs!
Joseph ROUZEL, ancien éducateur, psychanalyste, responsable de L’Institut européen psychanalyse et travail social (PSYCHASOC), cofondateur de l’association l’@psychanalyse, écrivain.
Notes
- Intervention au colloque organisé par la Fondation européenne pour la psychanalyse sur « Violence, passages à l’acte, qu’en disent les psychanalystes ? », à Caen, les 14, 15 et 16 octobre 2022.
- Sigmund Freud, (1916), Première conférence d'Introduction à la psychanalyse, Paris, Folio-Gallimard, 1999.
- Voir Joseph Rouzel, « Traum@deutung », Psychanalyse ordinaire, Paris, L’Harmattan, 2015.
- Sigmund Freud, Contribution à la conception des aphasies, PUF,
- La néoténie décrit, en biologie du développement, la conservation de caractéristiques juvéniles chez les adultes d'une espèce, ou le fait d'atteindre la maturité sexuelle pour un organisme encore au stade larvaire. Cette théorie du développement de l'être humain (ontogenèse) a été élaborée par Louis Bolk dans les années 1920-1930 en se fondant sur l'observation d'une série de caractéristiques communes de l'homme avec de jeunes primates. Selon cette approche, la boîte crânienne non soudée à la naissance, l'absence de pilosité du bébé ou la faiblesse de l'appareil musculaire sont des marques de néoténie. « Dès les années 1930, en se fondant sur les travaux d’anatomie de son temps, Lacan défendait la thèse d’une « prématuration spécifique de la naissance chez l’homme » : tout se passe comme si l’être humain naissait prématurément. Il est fondamentalement inachevé, constitutivement déficient. Ainsi que l’écrit en une formule frappante Louis Bolk, référence chère à Lacan, « l’homme est, du point de vue corporel, un fœtus de primate parvenu à maturité sexuelle ». » Frédéric Fruteau de Laclos, Émile Meyerson, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 154-155 (Extrait de Wikipedia)
- Dany-Robert Dufour, On achève bien les hommes, Paris, Denoël, 2006.
- Jacqueline Legaut, Les lois de la parole : conversation avec Camille, Toulouse, érès, 2003.
- Expression que l’on doit à Jacques Lacan : « Le savoir par Freud désigné de l’inconscient, c’est ce qu’invente l’humus humain pour sa pérennité d’une génération à l’autre. » « Note Italienne », (1973). Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.
- Jacques Lacan, Le savoir du psychanalyste, 1971-72, Paris, Édition A.L.I., 2005.
- Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l'œuvre de M. Mauss », in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1989.
- Sigmund Freud, Malaise dans la culture, Paris, PUF, Quadrige, 2002.
- Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché, Paris, Denoël, 2007.
- Charlotte Herfray, Les figures d’autorité, Toulouse, ères, 2015.
- Je prends appui ici sur les travaux de Jean Pierre Lebrun, psychanalyste belge. Principalement : Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique, Toulouse, érès, 1997.
- Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Folio-Gallimard, 1996.
- Aventures du Baron de Münchhausen, Paris, Flammarion, 2016.
- L'injonction thérapeutique est un élément du droit français, établi en 1970 en même temps que le « délit d'usage » ; elle correspond à une obligation de soin contre une remise de peine.
- La démarche politique de Gatti dans sa création théâtrale est de rassembler une communauté, celle des loulous, pour « mobiliser les énergies vers un objectif commun ». « C’est donc une invitation à la connaissance, à l’apprentissage d’un langage qui […] permet à chacun de devenir son propre maître ». Armand Gatti interroge le langage, plus que les mots même, c’est leur(s) sens qu’il questionne. Car c’est la langue qui permet à l’homme de s’élever et de se révolter. Pour lui, la poésie et la révolution sont complémentaires, la langue est un outil. C’est avec cet outil qu’il choisit de combattre du côté des opprimés, pour la résistance et la cause plus grande que l’homme. Ses mots sont ceux de la prise de conscience contre ceux de la prise de pouvoir. À partir des années 1970/1980, Gatti commence ses expériences de
- créations et d’écriture théâtrales. Elles font intégralement partie du travail qu’il élabore avec les loulous des villes de France qu’il traverse.
- Nikos Kazantzakis, Alexis Zorba, Paris, Pocket, 2002.
- Je pense aussi à cette magnifique chanson de HK « Danser encore » produite comme mode de résistance pendant le confinement du Covid. https://www.youtube.com/watch?v=SyBEMRyt6Qg
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Passage à l’acte ; acte de passage », L’@psychanalyse, 2 février 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-passage-a-l-acte-acte-de-passage (consulté le JJ/MM/AAAA).