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Note sur « Réfraction. Presque un roman » de Jean-Christophe Contini

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Couverture : Note sur « Réfraction. Presque un roman » de Jean-Christophe Contini

Jean Christophe Contini, Réfraction. Presque un roman, Éditions Le Retrait, 2026.

Évidemment dans un livre on peut réunir des faits de vie, des événements, des circonstances pour charpenter un ouvrage, mais ça ne présentera guère qu’un squelette sans vie, sans âme. Il y faut la chair, les muscles, le sang de l’écriture pour que le squelette s’anime. C’est tout l’art de l’écriveur, voire de l’écrivain, que de donner vie à cet homme de papier. Que l’on sache au fil des mots les événements qui ponctuent la vie de Jean Christophe Contini (la naissance et la vie d’enfance dans une institution qui accueille « des fous » dirigée par les parents, la mort précoce du père, le vécu avec une mère féroce, l’abus sexuel par un des résidents, les errances de jeunesse, les études, éducateur spécialisé, puis deux doctorats, les nombreux articles et ouvrages…) ne serait rien sans le travail patient de broderie des mots qui accueille ces événements dans ce que Ferdinand Céline nommait « la petite musique », terme par lequel il désignait le style d’un auteur. Jean Christophe, que j’ai rencontré étudiant lorsque j’intervenais à l’École d’éducateurs de Fribourg en Suisse, a poursuivi son chemin singulier. Un cheminement marqué par sa passion pour la littérature (je pense au magnifique Multiple de Pound, Le Retrait) et la psychanalyse (voir son dernier opus La pulsion muette, L’Harmattan), mais aussi l’escalade, le foot…

Dans le petit ouvrage dans lequel le lecteur entre ici ce qui frappe d’emblée, c’est l’adresse dès l’incipit : « Tu te regardes dans le reflet de la glace du miroir… » L’auteur s’apostrophe. Ce qui illustre d’emblée le titre : « réfraction », déviation de la lumière lorsqu’elle passe d’un milieu à un autre, c’est l’expérience du « crayon brisé » qui dédouble l’image. L’auteur, lui, se divise, il s’adresse à un autre lui-même, à un autre en lui-même, ce qui produit à la fois de la distance et de l’intimité. Cela pose une question que soulevait Michel Foucault en son temps : qui est l’auteur ? Question résolue, de façon énigmatique par Lacan : « Du texte j’en suis, pas l’auteur. » Cette assertion je l’attribue à Lacan, mais je n’ai jamais pu en découvrir la source. Peut-être l’ai-je inventée. En tout cas elle est assez alambiquée pour se révéler de facture lacanienne, donc à sens double. Si je suis partie prenante du texte, mais pas l’auteur, qui est et où est l’auteur ? Je dois donc assumer et parler d’un texte dont l’auteur s’est exilé ? Ou alors, en faisant sauter la virgule, si du texte je n’en suis pas l’auteur, alors qui a écrit ça ?

On ne prend la mesure de ces questions que dans l’énigme de l’après-coup. Cette énigme vivante au sein de tout processus d’écriture, Jean Christophe Contini la prend à bras le corps, à bras le cœur. Et il nous plonge ainsi au centre de sa forge créatrice et poétique : « Tu as beaucoup écrit, gribouillé toutes ces dernières années. Presque avec acharnement. » (p. 51) Et on lit aussi la jubilation de goûter son propre style : « Quel bonheur que de parvenir, dans l’écriture… à fuir, à dégager, à envoyer tout valser, les conventions, les mondanités, l’étau de la langue, et du langage, la striction et l’étranglement des mots, des définitions, des raisonnements raisonnés, validés, pouvoir dire des gros mots, se moquer, de soi-même, des autres, de la langue, du quotidien vaseux de l’humanité ! Voilà qui du fait du bien ! » (p. 55-56).

L’ouvrage est ponctué, comme le cours de la vie de Jean Christophe, par des rencontres avec des grands aînés de la littérature : Alain Borer, spécialiste de Rimbaud, Valère Novarina, homme de théâtre magnifique qui vient de disparaître (voir l’opuscule de Jean Christophe Novarinades…) Ces rencontres ne sont pas prétexte à se hisser du col (j’ai bien connu machin, machine…), mais se présentent comme source vive, pousse à se risquer à sa propre écriture, à se réinventer. Le sous-titre « presque un roman » dit bien cette part de fiction, de re-création.

Jean Christophe s’échappe, il s’échappe de lui-même, s’extrait de la gangue de glaise des écritures dites « professionnelles » qu’il a si souvent arpentées. Cette échappée belle de la langue aboutit à un ouvrage étonnant, inventif… réfracté. Alors le moindre événement (une chute de vélo…) pèse de tout son poids. « … c’est un événement à lui seul, total, d’un sens énorme : d’un sens inaccessible d’une étendue sans limite », écrit en écho Marguerite Duras dans son ouvrage posthume Écrire, à propos de la mort banale… d’une mouche. L’écriture transcende les petites choses de la vie, leur donne le mouvement, la couleur, l’élan. Duras, encore : « Autour de nous, tout écrit, c’est ça qu’il faut arriver à percevoir… »

Pari tenu pour Jean Christophe d’une écriture du désir, laquelle, comme le souligne Maurice Blanchot, qui en tire une éthique de la séparation liée à l’écriture du fragment, borde sans cesse l’abîme d’une Écriture du désastre où le sujet se trouve « réfracté » par toutes ses contradictions, tiré à hue et à dia, à la va comme j’te pousse… Faisant des hasards un destin…

En frontispice Jean Christophe a choisi de faire figurer un extrait de l’Étude pour une corrida n°2 de Francis Bacon (1969) ce qui est à rapprocher de Michel Leiris qui dans L’Âge d’homme, compare la littérature à la tauromachie. C’est tout dire du combat qui est mené par l’auteur dans cet ouvrage.

Enfin, sur la quatrième de couverture de ce petit bouquin au bleu d’ardoise (saluons le travail à l’ancienne de Guillaume Nemer aux Éditions Le Retrait) apparait son nouveau statut. « Jean Christophe Contini est poète et écrivain ». C’est dit, c’est écrit.

Joseph Rouzel

Citer ce texte

Joseph Rouzel, « Note sur « Réfraction. Presque un roman » de Jean-Christophe Contini », L’@psychanalyse, 5 novembre 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-note-sur-refraction-de-jean-christophe-contini (consulté le JJ/MM/AAAA).

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