Textes

La technique du divan (présentation)

10 min de lecture · 7 pages dans l’original PDF original (322 Ko) Partager

L’ICS : Où qu’est la bonne Pauline, à la gare, elle pisse et fait caca… οὐκ ἔλαßον πόλιν, ἀλλὰ γὰρ ἐλπὶς ἔφη κακά « Ils ne prirent pas la ville, en effe, l'espoir (l’augure, les présages) était mauvais.» (Faussement attribué à Xénophon)

Il faut passer par une écriture pour lire ce que dit l’inconscient. Il parle une langue unique, unique à chaque sujet. C’est pour cela que Lacan dit que l’inconscient est structuré comme un langage. Le « comme » est important. Un langage qui n’est parlé que par un seul n’est pas vraiment un langage. C’est peut-être une parole qui parle un langage unique qui emprunte à d’autres langages, les langages où nous avons été parlés. Nous avons baignés dans ce « hamac de langage », comme le dit Lacan. La psychanalyse consiste bien à apprendre - ça s’apprend, Freud utilise le terme de schulung, formation, apprentissage, entraînement1 - ça s’apprend à parler là où nous avons été parlés. Et ça s’apprend, précise Freud, à même son corps. Donc l’analyse ne peut opérer que corps présent. Pas d’analyse par vidéo ou téléphone…

Cette parole du sujet d’inconscient parle rébus, dit Freud à propos du rêve. Le rébus consiste bien à traduire des images en mots, voire en des morceaux de mots. Par exemple si un patient rêve d’une citrouille, pas besoin de se perdre dans les méandres interprétatifs des cucurbitacées, mieux vaut peut-être entendre et faire entendre ce qu’évoque le chiffre 6 et ce qui fout la trouille : six-trouille ! D’où le passage par l’écriture, par « la raison graphique ». Je pense au bel ouvrage de l’anthropologue Jack Goody, qui porte ce titre et en sous-titre : la domestication de la pensée sauvage. Et le sujet parle dans les lapsus, les actes manqués, les passages à l’acte, et parfois avec des morceaux de corps, dans le symptôme.

Il s’agit bien d’apprendre à parler là où nous avons été parlés et surtout là où la parole de l’Autre, dès la naissance, est venue nous percer et nous bercer en même temps. Nous avons été parlés et agis par la parole de l’Autre, à travers les petits autres que sont les parents. Ce qui a été agi par la parole ne peut être délié que par la parole du sujet qui s’en libère. Wo ES war, soll Ich werden. Là où ça a été parlé et agi, il faut que la parole du sujet advienne. Du ça au je. ÇaJe. On peut parfois en tirer une certaine sagesse !

Entendre en analyse c’est donc écouter ce qui se dit entre les mots, à demi-mot, dans l’équivoque. C’est bien entre 2 signifiants que se faufile le sujet de l’inconscient, i.e. ce qui parle en nous. C’est dans cette passe que le sujet se mi-dit.

C’est ce que donnent à lire le premier discours dit « discours du maître » :

S1---→ S2 $ @

Lacan avait ramassé ça, comme il en avait l’habitude, en une formule, que d’aucuns s’empressent de répéter comme un mantra thibétain : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qu’i s’entend » (L’Étourdit, 1973 ; texte entier dans le site de l’@psychanalyse). Or il ne s’agit pas de répéter jusqu’à plus soif les formules lacaniennes, mais il s’agit d’en partir pour frayer son chemin.

Donc l’objet de la psychanalyse, c’est ce sujet qui parle, sujet de l’inconscient. Il parle avec des mots-rébus, mais parfois lorsqu’il ne trouve pas les mots, que des obstacles majeurs s’opposent à sa circulation, il parle avec du corps, des morceaux de corps.

Une des patients de Freud, frappée de paralysie en tous lieux publics, après avoir consulté les meilleurs médecins de Vienne, se rabattit, en désespoir de cause, sur ce « médecin des nerfs ». Assez rapidement Freud décela la répétition incongrue dans sa parole de « Kreuz ». En bonne catholique elle ne cessait de répéter qu’il fallait porter sa croix, accepter la souffrance etc. Or ce terme désigne aussi les reins et les vertèbres… sacrées. Le terme “sacré” vient du latin “os sacrum,” qui signifie “os sacré.” Dans l’Antiquité, ces vertèbres étaient considérées comme sacrées parce qu’elles protègent les organes reproducteurs, qui étaient vus comme le temple de la procréation et de la vie. La jouissance inhérente - paradoxalement - à la souffrance parasitait un lieu du corps avec un signifiant refoulé. C’est le principe de l’hystérie, ça parle avec du corps. Des maux à la place des mots. Ça se dit symptôme. Et ça ne fait pas du bien. Même si on peut en jouir. Le circuit des paroles vivantes est parfois empêché. Le sujet a le souffle court, le souffle coupé, il manque de souffle, il est à bout de souffle, il a un souffle au cœur, il ne tient qu’à un souffle, il cherche un second souffle, son souffle créateur, son souffle de vie…

Pourquoi insister sur ce mot-là : souffle. Allons au grec ancien, ça se dit : psuchè, c’est dire le souffle, le souffle de la vie, et c’est aussi… un papillon. Le verbe psucho signifie souffler, respirer… L’hébreu parle de la Ruah, souffle vital vent, air, esprit. La première utilisation du mot dans la Bible apparaît dès le deuxième verset : « Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et le souffle de Dieu (Ruah Elohim) planait sur les eaux » (Genèse 1 :2). On a presque le même mot en arabe. C’est l’équivalent du spiritus latin, souffle, mais aussi esprit. Psuché chez les grecs était la déesse de l’âme au sens du souffle vital, elle avait des ailes de papillon. Née mortelle, sa beauté rivalisait avec celle d'Aphrodite et suscita l'amour du fils d'Aphrodite, Éros du désir. Après avoir accompli une série de tâches apparemment impossibles pour être avec Éros, Psyché obtint l'immortalité et devint une déesse. (Voir L’âne d’or d’Apulée). Psuchè désigne aussi un papillon et un miroir où toute femme peut contempler l’image de la déesse aux ailes de papillon et s’y laisser prendre.

En médecine chinoise, le ki est l'énergie qui circule dans le corps : c’est le souffle vital qui anime chaque humain et qui est à l'origine de la vie. Pour un médecin en médecine traditionnelle chinoise, le corps s'apparente alors à un vaste réseau énergétique où circulent et s’harmonisent les souffles.

Freud invente ainsi un métier, psychanalyste. Si on en décompose le nom : psuchè/ana/lusis - ana signifie de bas en haut, et lusis, la déliaison, la libération, le dénouement, la solution, voire la dissolution de la psuchè, du souffle.

La psychanalyse est donc un métier qui vise la dissolution des obstacles qui encombrent le souffle en remontant le courant du bas vers le haut, de la confusion des symptômes jusqu’à leur surplomb. Là où ils se sont créés. Tout ça en invitant le patient à mettre en marche le souffle de la parole : dites tout ce qui vous passe par la tête sans juger. Notons qu’une partie du travail sur le symptôme consiste en effet à en décrypter le sens, c’est son versant symbolique, et c’est souvent ce décryptage que l’on retient ; mais une autre partie demeure mystérieuse en ce qu’elle recèle un noyau de réel non assimilable en termes de mots ou d’images. Ce noyau de réel -véritable ombilic du sujet – constitue aussi un noyau de résistance aux paroles qui ont colonisé par la voix (principalement de la mère) le petit d’homme. Il s’est alors construit à partir de ça, ce point de vacuité, qui échappe à toute forme d’image ou de mot. Pascal Quignard le dit magnifiquement dans Tous les matins du monde : « C’est là où nous étions sans souffle et sans image. »

Alors pourquoi ce livre, cet essai de transmission alors que Lacan a beau jeu d’affirmer que la psychanalyse ça ne se transmet pas, et il ajoute que c’est bien dommage. Chaque analyste doit reconstruire la théorie analytique ; non seulement une fois pour toutes, mais à chaque nouvelle cure. On n’en aura jamais fini de remettre sur le métier les concepts qui en bornent et en bordent la mise en œuvre. Il s’agit donc d’une théorie inachevée et inachevable. Un work in progress, comme l’écrit James Joyce à propos d’un travail, qu’il entame juste après la publication d’Ulysse en 1922.

Transmission impossible ou transmission d’impossible ? C’est ce que pose d’emblée Freud en 1925 dans les trois métiers impossibles - diriger, éduquer, soigner qu’il transformera en 1937 en psychanalyser. Pourquoi impossibles (Unmöglich) parce que, précise-t-il en 1937 dans « Analyse finie et analyse infinie », « on peut être surs d’un résultat insuffisant ». Autrement dit se présente un point de réel, qui fait que ça rate. Peut-être alors s’agit-il avec Samuel Beckett dans Cap au pire, d’apprendre à « rater mieux » Alors pourquoi essayer de transmettre ce qui ne peut se transmettre ? Si le processus enclenché dans chaque cure s’avère intransmissible, on peut cependant en cerner d’assez près le dispositif qui en permet l’émergence. C’est ce que fait Freud dans un recueil de textes intitulé La technique psychanalytique.2 Tout en précisant que ceux qui viendront après lui auront à fait le dispositif à leur main comme l’artisan tailleur de pierre fait le burin et le marteau à sa main.

Mais qu’est-ce qu’un dispositif ?

Michel Foucault dans un entretien avec des psychanalystes (paru en juillet 1977 dans le n° 10 de la revue Ornicar ?) précise cette notion : « Ce que j’essaie de repérer sous ce nom, c’est, premièrement un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments. »

En ce qui concerne le dispositif analytique constatons qu’il est réduit à sa plus simple expression, avec : un objectif : amener le sujet à se découvrir autre, c’est-à-dire divisé, par un travail de coupure, pour se libérer de ce qui l’encombre et l’aliène ; un discours maillé de concepts (inconscient, transfert, pulsion…), théorie sans cesse en mouvement ; des institutions multiples et variées, plutôt en concurrence féroce, chacune estimant posséder le vrai du vrai ; un espace (le cabinet) qui ouvre, selon chaque sujet et en fonction de ses projections, un espace psychique ; du mobilier : divan/fauteuil, des rayonnages de livres, beaucoup de livres, pour ma part, un petit bureau, un guéridon où la plupart du temps les patients déposent leur dû ; des temps fixés pour le séances ; de l’argent dont le débit est réglé, mais qui peut évoluer en fonction des avancées de la cure ; une règle fondamentale : « dites tout ce qui vous passe par la tête, sans aucun jugement », donc du dire et du non-dit ; et comme le souligne Foucault : « le réseau complexe qu’on établit entre ces éléments ». Ce dispositif est adéquat à ce qui est visé dans la cure : une entreprise de libération, d’émancipation. Je cite dans le livre cette belle phrase de Marx : « Toute émancipation est reconduction (Zurückfürung, retour, rapatriement) du monde humain, des rapports, à l’homme lui-même. » (Karl Marx, « A propos de la question juive ». Œuvres III)

J’ai donc revisité les éléments du dispositif qui permet ce travail singulier, où se lance autant un analysant que l’analyste qui en soutient le travail, ce travail qui vise par la parole à dénouer ce que la parle a noué. En effet nous avons d’abord été parlé, et ces paroles qui nous ont pénétrés, effractées, colonisés, paroles venant d’autrui, père et mère incarnant ces premiers autruis, ont constitué l’armature de notre monde, un monde aliéné d’emblée. Il y a souvent à l’orée de la vie du petit d’homme, présidant à sa constitution psychique, - certains patients en témoignent – une volée de maudits mots dits. Je pense à cette femme baignée tout enfant dans un déferlement de jouissance qui se raidit comme le fait le sexe masculin

Illustration du document original, page 6

lorsqu’elle se sent un tant soit peu désirée. Effet de colonisation du corps dans l’hystérie. Ça parle.

La malédiction se répand alors comme traînée de poudre qui enflamme les symptômes. Finalement la visée de la cure analytique, au-delà des effets d’apaisement, voire de soin, qui peuvent s’y dessiner, c’est bien d’apprendre à parler en son nom propre. Donc à désamorcer les bombes à retardement qui ont été implantées par la malédiction.

J’ai décliné le modalités pratiques de la cure. Le cadre, comme on dit. J’en ai recueilli l’enseignement des patients eux-mêmes. Concrètement entre deux séances, ou lorsqu’en j’en avais le temps, j’ai noté, sans trop réfléchir, ce qui me venait en ce qui concerne le maniement du temps, de l’argent, la disposition divan-fauteuil etc. Et j’ai croisé - recroisé- certains concepts comme le transfert, l’inconscient, le rêve, l’interprétation…

Une deuxième partie fait été d’une possible extension de la psychanalyse hors du champ strict de la cure : en supervision ; mais aussi dans les prolongements du travail d’analyste que lui offre l’écriture. Bref quelque chose n’arrête pas de s’écrire.

Notes

  1. Sigmund Freud, Trois métiers impossibles. Avec les commentaires de Joseph Rouzel, Jacques Cabassut, Marie- Jean Sauret (Sous la direction de Joseph Rouzel), L’Harmattan, 2022.
  2. Sigmund Freud, La technique psychanalytique, PUF, 8é édition, 1985.
Citer ce texte

Joseph Rouzel, « La technique du divan (présentation) », L’@psychanalyse, 12 novembre 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-la-technique-du-divan-presentation (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…