Textes

La jouissance de la vie

13 min de lecture · 7 pages dans l’original PDF original (446 Ko) Partager

« L’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance, quelle qu’elle soit, le suppose, cet objet, et qu’ainsi, le plus-de-jouir, puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir désigner sa place, soit, au regard d’aucune jouissance, sa condition. Si c’est le cas pour ce qu’il en est de la jouissance du corps en tant qu’elle est jouissance de la vie, la chose la plus étonnante, c’est que l’objet a sépare cette jouissance du corps de la jouissance phallique. » Jacques Lacan, La troisième, Rome, le 1er novembre 1974, Intervention au VII ème Congrès de l’École freudienne de Paris.2

« La vie est un phénomène naturel en ébullition expérimentale permanente. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. Sa manne nous fait cadeau de la morille tout autant que de l’amanite phalloïde. Elle est en nous et dans l’univers comme une force aveugle. Mais elle a doté l’espèce humaine de la capacité de distinguer la morille de l’amanite, et un peu plus ! »

Raoul Vaneigem : « Peuples du monde, encore un effort », La feuille de chou, 11 avril 2020.

« La jouissance de la vie »…Cette expression étrange de Lacan dans La Troisième est un hapax.3 A ma connaissance elle n’apparait qu’une seule fois dans son œuvre écrite ou parlée. Je m’y suis donc attardé.

Cette jouissance de la vie liée à la jouissance du corps nous pousse à penser ce qu’est la vie, et plus précisément la vie du corps. Encore convient-il de corréler ce ternaire à un quatrième : le réel qui fait le point de nouage. En effet, précise Lacan toujours dans La troisième : « Il n’y a rien de plus réel que la vie ». Peut-être pourrait-on formaliser l’ensemble avec le nœud borroméen.

Illustration du document original, page 2

La vie n’est pas le pendant de la mort, dont le lieu est tenu par la naissance. Mais comme réel, elle est quelque chose « d’impossible à imaginer » : la vie n’a pas de sens, elle est impensable et comporte une dimension d’étrangeté.

Cela fait écho à la conférence que fit Lacan en 1972, deux ans plus tôt donc, à l’Université catholique de Louvain et qui fut filmée.4 J’en lis un extrait : « Seulement voilà, la vie, ça c’est du solide, ce sur quoi nous vivons justement. Dans la vie, dès qu’on commence à en parler comme telle, la vie bien sûr, nous vivons, c’est pas douteux, on s’en aperçoit même à chaque instant ; souvent il s’agit de la penser, prendre la vie comme concept ; alors là, on se met tous à l’abri tous ensemble pour se réchauffer avec un certain nombre de bestioles qui nous réchauffent naturellement d’autant mieux que pour ce qui est de notre vie à nous, on n’a aucune espèce d’idée de ce que c’est. Dieu merci, c’est le cas de le dire, il nous a pas laissé tout seul ! Depuis le début, depuis la Genèse, il y avait d’innombrables animaux. Que ce soit ça qui fasse la vie ça, ça a la plus grande vraisemblance, c’est ce qui nous est commun avec les petits animaux. »

Je peux dire que la pandémie actuelle qui nous bouleverse, nous met aux prises avec le réel de la vie présent dans un petit virus, le virus couronné épinglé Co-vid 19. C’est, dans l’état actuel de nos connaissances, la forme de vie la plus élémentaire, celle que nous partageons avec « les petits animaux ». Une forme de vie douée d’une jouissance, cette « jouissance dont le défaut rendrait vain l’univers »5, qui fait effraction dans le corps des hommes, et qu’il nous reste à apprivoiser, en termes de défense immunitaire, bien sûr, mais aussi de défense symbolique.6 Le symbolique, autrement dit la jouissance phallique, trouve à se déployer dans toutes les économies qui régissent les lois de la maison des hommes (oïkos/nomos) et qui sont toutes bouleversées aujourd’hui : écologique, sociale, sanitaire, politique, financière, langagière, psychique… dans une opération qui se présente comme une mortification de la jouissance de la vie par la puissance du langage. Ce sont donc bien toutes ces grandes économies qu’il s’agit de revisiter et reconstruire là où le réel emporté par le virus a fait trou.

Sans aucun doute, le virus couronné c’est du réel. Ce micro-organisme qui se situe à la limite du vivant n’a en lui-même aucune possibilité de survie. Il ne dispose que de son code génétique élémentaire (ARN) et d’une capsule (cette belle couronne rouge) pour le protéger. Il doit donc se livrer à un parasitisme incessant. Pour survivre et se reproduire à l’infini il investit d’autres organismes. Il squatte leurs constructions cellulaires, pompe leurs réserves de glucose et détourne l’énergie que produisent leurs mitochondries. Le virus ne peut s’éteindre que lorsque sa jouissance de la vie s’épuise. Alors il va se faire voir ailleurs. Il s’agit bien d’un pur réel, avant que nous l’habillions de nos représentations symboliques et imaginaires.

« C’est au réel comme faisant trou que la jouissance ex-siste », nous dit Lacan. Et d’ajouter : «…quelque chose s’ouvre bien sûr à nous, qui semble en quelque sorte aller de soi. C’est à savoir, ce trou du réel, de le designer de la vie »7

Donc la vie c’est ce que nous partageons avec les animaux, tels le chat et le hérisson, auxquels Lacan rend hommage dans ce texte, voire avec les plantes. La pandémie nous remet en face de cette évidence : l’humain n’est pensable que dans son environnement, c’est-à-dire baigné et protégé par ses différentes économies. Le substrat réel du corps, sa composition biogénétique que découvre la recherche scientifique au fur à mesure de ses avancées, nous met en partage avec d’autres animaux très proches. Le séquençage du génome humain, les briques d’ADN qui le composent, associent pour une très large part le génome des grands singes (bonobos, orang outang, chimpanzé), puis un peu de mouche et un peu de vers de terre. Voilà ce que découvre, en l’enchâssant dans un réseau symbolique très serré mais toujours ouvert, la recherche génétique. Autrement dit ce réel de la vie qui anime la jouissance du corps humain, nous n’en savons rien sauf à l’appareiller à des images et des symboles. Mais c’est une fiction. Une fiction nécessaire pour border ce point d’énigme : qu’en est-il au fond d’un corps humain, corps jouissant et corps parlant ? Là il me faut faire une distinction entre chair et corps. Peut-être serait-il plus juste de parler de la chair, comme lieu de la jouissance de la vie du corps.

Souvenons-nous du Prologue de l’Évangile de Saint Jean. Je traduis le grec à ma façon, pour appuyer mon propos (sections 1 et 14) :

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ λόγος… Καὶ ὁ λόγος σὰρξ ἐγένετο…

« Au début il y a la parole… Et la parole a pris corps. »

C’est donc l’appareillage entre chair et parole qui donne corps à ce qu’on désigne comme un humain. Et ce corps se fait parlant. C’est-à-dire que l’effraction dans le corps du petit d’homme de la parole venue d’ailleurs, dès la naissance, modifie profondément la vie de la chair jouissante que l’on partage avec les animaux. Ainsi nait la pulsion qui nous sépare de l’instinct. Ce qu’éclaire la définition que produit Lacan dans Le Sinthome « Les pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire… ce dire, pour qu’il résonne, pour qu’il consonne… il faut que le corps y soit sensible. » 8

L’humanisation se produit de la rencontre entre la jouissance de la vie et l’appareil-à-parler (spracheapparat)9. Freud en 1905 dans Les trois essais désigne pour la première fois cet assemblage du terme du Trieb, « … concept limite entre le somatique et le psychique… mesure de l'exigence de travail qui est imposé au psychique en conséquence de sa liaison au corporel. »10 Cette rencontre inaugurale fait l’objet d’une célébration rituelle dans la tradition juive. C’est la fête de la ligature (Akedat). Cette fête renvoie au sacrifice d'Isaac (ou sacrifice d'Abraham), un épisode biblique de la Genèse, dans lequel Dieu demande à Abraham de lui offrir son fils Isaac en holocauste sur le Mont Moriah. L’événement, rappelé quotidiennement dans la liturgie juive, est commémoré lors du nouvel an juif, et du 10 au 13e dhou al-hijja dans le calendrier musulman, où il est à l'origine de la principale fête islamique : L’Aïd al-Adaha. Enfin, il est fixé symboliquement le 25 mars (correspondant à la fête de l'Annonciation) dans la tradition chrétienne occidentale.

Certains rabbins dans leurs commentaires racontent qu’Abraham montant avec son fils sur la montagne du sacrifice s’arrête. Isaac alors lui demande de le ficeler solidement, de le ligaturer. Les larmes du père, ajoutent les rabbins, coulaient dans les yeux du fils. Cet épisode est repris par Pierre Legendre dans l’introduction à Le crime du caporal Lortie.11 Legendre y décrit le corps humain comme la chair vivante ligaturée par la parole. Nous partageons donc avec les animaux et les plantes la même jouissance de la vie. La génétique humaine nous met en affinité autant avec un papillon qu’une fougère. La chair naissante du petit d’homme est soumise à un profond déséquilibre. La biologie de la naissance est accompagnée d’une chute brutale de température, d’un passage d’un milieu aquatique à un milieu aérien, qui a pour effet une augmentation de la pression atmosphérique, d’une rupture de l’alimentation automatique par coupure du cordon ombilical… Finalement comme chez tous les autres mammifères. Et petit à petit les orifices de cette chair vivante et jouissante sont animés de différents mouvements internes : exigence de satisfaction des besoins de base ; et externes : la satisfaction de ces besoins est déterminée par la présence proche d’un autre humain, généralement désignée comme : « mère ».

Chez les petits d’hommes cet autre qui leur répond, à la différence de nos cousins mammifères, est un corps parlant. Il approvisionne les besoins élémentaires de l’enfant, tout en le saturant de ses propres paroles interprétatives. Cette pénétration de la langue de l’Autre en sa propre chair, véritable incorporation, fournit au petit d’homme la matière sonore qui fait bord à la jouissance de la vie, en ces zones que Freud désigne comme « érogènes », lieux de communication entre le dedans et le dehors. Ils déterminent les montages et les circuits pulsionnels qui appareillent le vivant de la chair à un corps de langage, la jouissance de la vie à la jouissance phallique : oral, anal, scopique, invoquant. Et de fait ils introduisent un impossible : entre satisfaction recherchée et satisfaction obtenue, il y a un écart. Là loge l’objet @ de Lacan qui «… sépare cette jouissance du corps de la jouissance phallique. »

Mais ces mots venus d’ailleurs sont aussi la marque de l’aliénation : pour survivre l’enfant n’a d’autre choix que de s’en remettre à cette mainmise. Il n’y échappe pas, mais pour y résister et s’en séparer, il prend appui sur les signifiants de l’Autre qui forment d’abord un réseau phonématique et un tissu littéral qui s’imprime sur sa chair vivante et parasitent la jouissance de la vie qui l’anime. Il résiste pour former ses propres réseaux et fabrique du symptôme par lequel un sujet prend corps. Un texte élémentaire s’écrit à la lettre sur le palimpseste fourni par la jouissance de la vie. Cela fait du corps de l’homme un « parlécrit ».12

La jouissance de la vie est soumise à la jouissance de l’Autre, dont le petit autre inscrit sous le signifiant « mère », est l’agent, le vecteur, le passeur et parfois l’envahisseur. La jouissance de la vie de la chair s’en trouve modifiée au prix d’une opération que Lacan décrit comme extraction ou soustraction de jouissance. C’est cette faille, cette brèche, cette entame qui ligature la chair vivante à la jouissance phallique, c’est-à-dire à la parole et au langage. Du coup pour ce qui est de jouir totalement de cette jouissance de la vie, le petit d’homme, car il « pâtit du signifiant »13, est frappé d’un impossible. Cet impossible, élevé au niveau du concept par Freud, Lacan en faisant la marque du réel, vient frapper un certain nombre de métiers de la relation humaine. Freud de citer en 1925: gouverner, éduquer et soigner.14 Et lorsqu’il y revient en 1937 dans « Analyse finie et l’analyse infinie », c’est pour préciser que dans ces métiers il y a de l’impossible « parce qu’on peut y être sûr d’un résultat insuffisant. »15

La jouissance de la vie, que Freud, plus radicalement que Lacan, désigne comme « pulsion de mort », - ce qui n’est pas un mince paradoxe - ne cesse cependant d’agiter le corps humain. « Que veut l’homme ?» se demande et nous demande Freud dans les premières pages du Malaise dans la civilisation. Je défie quiconque de répondre autre chose que : « Nous voulons être heureux », prônant la jouissance de la vie comme un absolu. Mais rétorque Freud, il nous faut en rabattre sur cette prétention. Il y a trois obstacles majeurs à cette jouissance toute et totalitaire de la vie : le corps, le monde et les autres qui imposent à chacun une limite.16

Mythique, de la même façon que « Le sujet mythique primitif…, nous ne le saisissons jamais et pour cause, parce que le a l’a précédé, et c’est en tant que marqué lui-même de cette primitive substitution qu’il a à ré-émerger secondairement au-delà de sa disparition »17, cette pulsion première, siège de la jouissance de la vie, entière et totale, demande cependant à être soumise à un traitement incessant. Ce traitement se présente comme une dérive18 permanente de la jouissance de la vie vers des actions et des objets socialement acceptables. Cela fait de l’humain « un animal dénaturé », pour reprendre le beau titre d’un roman de Vercors.19 Les prémisses de ce traitement sont à rechercher d’abord dans l’éducation parentale, familiale, sociale. Cette dynamique, souvent en panne, notamment aujourd’hui dans une société capitaliste qui place au pinacle une jouissance totalitaire à travers la libre circulation des biens et des pulsions, est reprise pour certains dans le travail de la cure que Freud désigne parfois comme « post-éducation ». Souvenons-nous ici de l’objectif que Freud fixe à l’éducation dans sa première conférence d’introduction à la psychanalyse20 : le sacrifice de la pulsion. Mais tout de la pulsion n’est pas éducable, précise-t-il aussitôt. Il y a un reste. Un réel. Des bouts de jouissance de la vie.

A l’horizon de la cure analytique Freud pose alors, pour apprendre à faire avec ce reste, ce point de réel, ces bouts de jouissance de la vie : travailler et aimer. J’ajouterai pour ma part : jouir des petits bonheurs de la vie et parler en son nom propre.

Joseph Rouzel, Castelnau-le-Lez, zone de confinement, le 25 avril 2020.

Notes

  1. Remerciements à Benoit Le Bouteiller pour l’organisation à partir du Brésil de ce colloque en ligne autour de « La Troisième » de Lacan. Je suis heureux d’être en lien avec les collègues du Brésil, d’autant plus que nous avons un cartel franco-brésilien, qui tourne bon an mal an depuis deux ans, articulé à un +1 original : l’organisation d’un colloque à Belo Horizonte en 2021 ou 2022… Si Dieu le veut !
  2. Lacan n’ayant pas livré à la publication le texte de soixante-six pages auquel il fait allusion, son intervention au Congrès a fait l’objet d’une transcription, anonyme, parue en 1975 dans le bulletin Lettres de l’École freudienne, no 16, p. 177-203
  3. Texte entier sur le site de apsychanalyse. org. https://a30b2c9b-9734-4153-b396-0d73067410a0.filesusr.com/ugd/32c7be_73f5fd53d40741269f288fe84a72df90.pdf
  4. Le texte en entier se trouve sur le site de apsychannalyse.org. https://a30b2c9b-9734-4153-b396 0d73067410a0.filesusr.com/ugd/32c7be_ba035869b582405eb42ebc0163b582fe.pdf
  5. Jacques Lacan « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  6. Jacques Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
  7. Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XXII, R.S.I., 17 décembre 1974, inédit.
  8. Jacques Lacan, Le Séminaire , livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005.
  9. C’est un terme inventé par Freud pour cerner les difficultés de langage de certains enfants. Il apparait en 1891 dans sa monographie sur les aphasies. Contribution à la conception des aphasies, Paris, PUF, 2009.
  10. Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Folio-Gallimard, 1989; Pulsion et destins des pulsions, Paris, PBPayot, 2010.
  11. Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père, Paris, Fayard, 1989.
  12. Expression que je détourne ici, et que l’on doit au psychanalyste et mathématicien Daniel Sibony.
  13. « En ce point, ce que nous appelons l’humain ne serait pas défini autrement que de la façon dont j’ai défini tout à l’heure la Chose, à savoir ce qui du réel pâtit du signifiant. » Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 150.
  14. Sigmund Freud, Préface à l’ouvrage d’August Aichhorn , Jeunes en souffrance, Nîmes, Champ Social, 2000.
  15. Sigmund Freud, L’analyse finie et l’analyse infinie, Paris, PUF, 2012.
  16. Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1976.
  17. Jacques Lacan , Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 363.
  18. « Dérive » est sans doute la meilleure traduction des destins ou avatars (Lacan) du Trieb freudien. James et Alix Strachey, premiers traducteurs de Freud en anglais, donnent comme équivalent : Drive.
  19. Vercors, Les animaux dénaturés, Paris, Livre de Poche, 1975.
  20. Sigmund Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Folio-Gallimard, 2010.
Citer ce texte

Joseph Rouzel, « La jouissance de la vie », L’@psychanalyse, 8 mai 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-la-jouissance-de-la-vie (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…