théorie du délire et délire de la théorie
Joseph Rouzel
The best image to sum up the unconscious is Baltimore in the early morning.
- Jacques Lacan
De sources sûres
Délirer : 1. (sav.) XVIe s. : lat. delirare “sortir du sillon”, “extravaguer”, dér. de lira “sillon” 2. Délire (sav.) XVIe s. : delirium, “délire, transport au cerveau” dér. de l’adj. Delirus, “qui extravague”, apparenté à delirare. 3. Delirium tremens XIXe s. mots latins, “délire tremblant”, expression créée par le médecin angl. Sutton en 18131.
Lira, ae, f., billon2, ados, sillon (t. d’agriculture). Liro, avi, are, (lira) 1-Labourer en billons. Déliratio, ônis f. (deliro) action de sortir du sillon, écart ; (fig.) délire, extravagance, démence3.
Théorie : d’une base gr. *thaw-, “contempler”, à laquelle se rattachent 1. Thauma, -atos, “objet d’étonnement ou d’admiration” ; “prodige”. 2. Thea (issu de *thawa) “action de contempler” et “spectacle”, d’où theatron, “lieu où on assiste à un spectacle”. 3. Theôros, “spectateur”, de thea et d’un 2e élément apparenté à horân, “voir”, littéralement “qui voit le spectacle” ; theoria, “action d’examiner” d’où : a) “spectacle, fête solennelle”, “défilé des députations des villes grecques à Delphes” ; b) à partir de Platon “contemplation de l’esprit” “spéculation théorique”; theôrema, “objet de contemplation et d’étude”. Theoria, I-1. action d’observer. 2. Action de voir un spectacle, d’assister à une fête ; d’où la fête elle-même, fête solennelle, pompe, processions ; en gen. spectacle, image. II-1. Théorie, députation des villes de Grèce ancienne aux fêtes solennelles d’Olympie, Delphes, etc. III. contemplation de l’esprit, méditation, étude. Théoricos, qui concerne les places au théâtre ; argent qu’on donnait aux pauvres pour payer leur place au théâtre4.
Sortir du sillon
Il y a les bons sillons rectilignes tracés par le bon laboureur qui obéit à son maître, et des sorties de sillons, sorties de route par des récalcitrants, des échappés de la chaîne : de-lira. Le délirant fait du hors-piste ! Le bon Brassens en savait un bout : « Les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Le délire se présenterait alors comme un contre-discours, une contre-culture. Une forme d’objection au discours dominant, l’envers du discours du maître. Or, l’envers du discours du maître en lacanerie, c’est proprement le discours de l’analyste ! Lacan en fit l’objet de son séminaire 1969-19705. Et c’est précisément le 17 décembre 1969 qu’il inventa la formalisation de quatre discours rendant compte de la structure du lien social qui s’engage entre les corps parlants. « La psychanalyse n’est pas une science. Elle n’a pas son statut de science, elle ne peut que l’attendre, l’espérer. C’est un délire – un délire dont on attend qu’il porte une science. On peut attendre longtemps ! II n’y a pas de progrès, et ce qu’on attend, ce n’est pas forcément ce qu’on recueille. C’est un délire scientifique, mais ça ne veut pas dire que jamais la pratique analytique portera une science 6. »
Il existe bien un délire de bon aloi, un délire d’objection à la réification des machines industrielles qui gèrent et gèlent l’action et la pensée des modernes. Un délire que promeut la psychanalyse quand il s’agit pour un sujet de sortir des sillons communs, des sentiers battus des déterminants familiaux, sociaux, culturels, généalogiques, génétiques… Bref de sortir de l’aliénation, sociale et mentale, même si cette sortie s’avère impossible – tout au plus peut-on apprendre à faire avec ce dont on ne sort pas. Le délire analytique a donc produit une « pratique de bavardage »7 dont j’ai pu écrire qu’il s’agissait d’un pratique de « bave hors d’âge », parole éructée des pénombres de la prime enfance. Mais finalement n’est-ce pas ce qu’on a inventé de mieux pour supporter l’humaine condition qui fait de chaque sujet un non-fini ? Lacan en fit la théorie de ce délire-là. Il tira son fil. Il donna à voir et à entendre, en son théâtre de parole, la nature même de ce qui jaillit de la bouche de chacun d’entre nous puisque « tout le monde est fou, tout le monde est délirant. » (aphorisme de Lacan du 22 octobre 1978, lorsqu’il s’agissait de défendre le Département de psychanalyse de Vincennes dont l’existence au sein de l’université Paris 8 était menacée, « Transfert à Saint Denis ? » Ornicar n°17/18, 1979, p. 278.)
Freud, en son temps, déjà
Dans l’article célèbre de 1925 Die Verneinung, Freud invente un matrice pour penser la dialectique des contraires. Il s’agit d’un femme qui lui relate un rêve où apparaissent des figures féminines : « Vous demandez qui peut-être cette personne dans le rêve. Ma mère, ça n’est pas elle. » Freud laisse tomber la négation, en fait une dénégation, pour ne s’intéresser qu’« au pur contenu de l’idée incidente… Un contenu de représentation ou de pensée refoulé peut donc pénétrer jusqu’à la conscience, à la condition de se faire nier. » L’affaire se déroule en deux temps : 1- Affirmation inconsciente : il s’agit bien de ma mère ; 2- Dénégation consciente : il ne s’agit absolument pas de ma mère.
En ce qui nous concerne ici l’affirmation inconsciente est : tout le monde est fou, tout le monde est délirant. Quant à la dénégation, elle affirme, elle, que le monde se divise en deux : les normaux et les délirants. Il s’agit d’une pathologie très répandue dans la modernité, ce qu’avec la verve qu’on lui connaissait, François Tosquelles, dans la lignée de Georges Canguilhem sur Le normal et le pathologique8, cingla du terme de “normopathie”. Tosquelles s’inscrivit en la matière dans la foulée de Joyce McDougal qui invente le terme de normopath en 1972 dans son article « Plaidoyer pour une certaine anormalité » (Revue française de psychanalyse, n°3).
S’appuyant sur les ressources métaphoriques de la topologie, Lacan en rajoute une louche avec la mobilisation de la bande de Möbius9. Cette bande, ou ruban a été décrite indépendamment en 1858 par les mathématiciens August Ferdinand Möbius (1790-1868) et Johann Benedict Listing (1808-1882). En chaque point de la bande, il y a un endroit et un envers (normal/fou) ; mais, dans la continuité de la bande, cette discrimination s’efface comme dans une holophrase (normalfou). Maintenant on conçoit bien qu’il s’agit de tenir les deux. La discrimination signifiante (normal/fou) intervient comme conséquence de l’appareillage symbolique au langage. C’est un principe de base, relevé par Ferdinand de Saussure : si je dis “noir”, c’est bien parce qu’il y a “blanc” dans l’ombre. Si je gagne le noir, je perds le blanc, et vice versa. Que serait un monde sans ce mode construction, un monde ou blanc et noir seraient confondus ? Il y a donc lieu de tenir en même temps les deux bout de l’aporie : discontinuité du langage ; continuité du désir. Voilà pourquoi tout le monde, au fond, est fou et tout le monde délire. Certains tropes tel l’oxymore campent au bord de ce point de rebroussement, cette obscure clarté… Quant à l’aporia des anciens grecs, elle désigne une impasse. Ça ne passe pas. C’est une division irréconciliable. Division subjective, précise Lacan.
Théorie du délire
Freud dans son commentaire des Mémoires d’un névropathe10, à propos du Président Schreber, se fait pionnier en matière de délire, en prenant les choses à rebrousse-poil, à rebrousse raison raisonnante11. « Le paranoïaque rebâtit l’univers, non à la vérité plus splendide, mais du moins tel qu’il puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction. » Le délire se présente comme un véritable travail qui vise la guérison et la reconstruction du sujet : cette petite phrase m’a servi de viatique tout à long de ma carrière auprès desdits “psychotiques”. Évidemment, foin d’une certaine naïveté et malhonnêteté, je ne nie pas que certains sujets, assujettis à ce que les aliénistes désignent comme “psychose”, délirent plus que d’autres ou différemment. Je ne nie pas qu’ils aient besoin parfois de soins et d’accompagnement, au regard des souffrances endurées. Mais est-ce que leurs difficultés à vivre parmi les autres – mais pas toujours – ne réside pas avant tout sur leur séparation du monde social de la discontinuité symbolique qui permet de faire des liens ? Avec un inconscient à ciel ouvert, ils perdent parfois l’organisation du monde qui, par voie de conséquence, en devient immonde.
Dans son ouvrage Logique du délire12, tout en rendant hommage à l’avancée de Freud, Jean-Claude Maleval produit un véritable plaidoyer pour le respect et l’accueil du travail subjectif à l’œuvre dans le délire. Il a également le souci de rendre intelligible l’intuition de Lacan d’une “échelle des délires”. « Le délirant, à mesure qu’il monte l’échelle des délires, est de plus en plus sûr de choses posées comme de plus en plus irréelles. C’est ce qui distingue la paranoïa de la démence précoce13. »
L’écriture, la poésie, la peinture, le dessin, la sculpture, la danse … offrent autant de champs d’expression où peuvent se supporter subversion du sujet et dialectique du désir. La définition princeps du comte de Lautréamont donne un idée assez juste des processus à l’œuvre dans la création poétique : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » (Les chants de Maldoror). Ce pour quoi il se permet d’ajouter en 1870, date de la révolte des communards : « La poésie doit être faire par tous ». Maurice Blanchot pour sa part, insiste sur le non-rapport, que Lacan souligne comme « sexuel » : « Là où il n’y a pas d’entente possible, là où tout ce qui arrive arrive hors de l’entente, dès lors fascinant – terrible ou merveilleux – sans autre rapport que cette intimité de l’absence de rapport, c’est là que l’expérience de la rencontre déploie son dangereux espace, ce champ non unifié, non égalisé et sans parcours… L’expérience : le danger même… »14 Absence du rapport, hiatus, disjonction, division, dysharmonie… tel est le lot de l’espèce dite humaine, dont l’humus se constitue du terreau du langage. Il y a quelque chose qui ne colle pas. Foirades, ajoute Samuel Beckett15.
Il me souvient d’avoir reçu, dans le lieu d’accueil (qualifié dans la convention paraphée par le Préfet de “ferme thérapeutique”) que j’avais créé avec ma femme dans le Gers dans les années 70, une jeune femme d’une trentaine d’année qui se soignait en dansant. Évidemment à l’HP c’était devenu invivable : elle dansait à toute heure du jour et de la nuit, lorsque l’angoisse la tenaillait. Pour ma part je me suis attaché dans divers ouvrages à rendre compte de cette approche d’une forme de folie créatrice16. En effet : « Sans la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparait. » (François Tosquelles, plaque baptistaire du CHS de Saint Alban.)
Angèle, la messagère
J’ai reçu très tôt un véritable enseignement sur les capacités créatrices et apaisantes desdits fous. Ma première rencontre avec la folie est marquée au coin de la création. Voilà l’enseignement d’Angèle, la messagère : accueillir chez tout humain, quelle que soit sa position subjective, son rapport aux autres et au monde, cette capacité de création, quelles qu’en soient les voies de réalisation. Ces créations tombent parfois dans le domaine de l’art, de la découverte scientifique, de la littérature, de la musique ou pas… mais peu importe. Chaque sujet met son énergie à faire œuvre de sa vie17. Il invente ses propres solutions pour être au monde, se tenir parmi les autres. Soutenir, accompagner, accueillir, se faire havre de paix et lieu d’asile pour ces solutions inventives, dites “folles” par la bien-pensance, là réside la noblesse des métiers de l’humain, que ce soit dans le travail social ou psychique.
Rennes, 1949, Camp des Nomades. J’y ai vu le jour. Ce fut d’abord un camp de détention pour les juifs et les Tziganes, puis après-guerre, dans les baraquements laissés par l’armée anglaise, un camp de pauvres gens et de rescapés. Nous habitions à la barraque 16. Dans le camp, des cris, nombreux, terribles, térébrants. D’aucuns qui en avaient réchappés, qui en étaient, comme dire sortis, des camps, s’y vivaient encore. Ils se débattaient avec l’horreur. Aliénés. Fous de douleur et d’angoisse irreprésentables qu’aucun mot ne pouvait plus porter ni supporter. Des sans nom et des sans visage. Ce que proféraient les cris : de l’impossible à dire. Pas des cris, mais des hurlements plus durs que pierre, plus froids que marbre. Déchireurs. Ça me perçait, là où j’eusse aimé que l’on me berce. Ça me taraudait. Ils se débattaient devant les ombres. Les nuits étaient chauffées à la douleur. Nous habitions à la 16. On le disait comme ça. Sans chichi. La barraque. La 16. Mon père, revenu malade de 4 ans de stalag en Pologne, travaillait 12 heures la nuit au standard de la Préfecture. Il faisait aussi office de secrétaire du camp.
Il recueillait les peurs des uns et les pleurs des autres. Ma mère nettoyait des bureaux. Femme de ménage. Elle ménageait, comme elle pouvait. Et elle me déposait à la 15, juste derrière. Chez la mère Paugam. Sa fille Angèle, une quarantaine d’années bien tassées, la messagère des dieux, s’abîmait dans la folie. Deux ans, j’avais deux ans. La folie, je n’en avais cure. C’est une invention pour plus tard, pour clore l’étrangeté de l’être, lui faire barrage et l’enfermer dans ce que les bien-pensants somment : normalité. Folle Angèle. Folle avoine. Elle m’initia à cet art subtil, décousu, mais subtil, déchiré, mais subtil, de créer, d’inventer, de bricoler en prélevant sur le corps, des gestes, comme des peaux, des traces, comme des mots, des rabotages et des radotages. Des copeaux. Angèle prélevait entre le pouce et l’index, aux commissures de ses lèvres gercées et bleuies, un filet de salive translucide qu’elle faisait valser et virevolter en arabesques. Moi, deux ans, ébloui, charmé. Mais comment fait-elle ? Et je tentais ma chance. J’essayais. Maladroit. Doigts gourds. Angèle les tenait agiles et libres.
Seuls les fous sont libres de cette liberté à hurler. « Atroce liberté », envoie en écho le poète René Crevel, qui en paya le prix de son suicide. J’essayais. Rien. Pas dix centimètres au-dessus du visage. Angèle fut mon guide de folie. Là parmi les cris qui obscurcissaient la nuit et incendiaient le jour. Ceux des tziganes et autres parias, juifs et cosmopolites, réchappés des camps, qui n’en étaient pas sortis, même dehors. Camps des nomades. Rennes, 1949.
Et voilà que jaillit un maître-mot qui pourrit jusqu’à la moelle la modernité : ségrégation. Lacan lance l’avertissement : « … les progrès de la civilisation universelle vont se traduire, non seulement par un certain malaise comme déja Monsieur Freud s’en était apercu, mais par une pratique, dont vous verrez qu’elle va devenir de plus en plus étendue, qui ne fera pas tout de suite voir son vrai visage, mais qui a un nom qui, qu’on le transforme ou pas, voudra toujours dire la même chose, et qui va se passer : la ségrégation. » ( Le 10 novembre 1967, dans le texte de l’intervention du « Petit discours aux psychiatres de Saint-Anne ». )
Délire de la théorie : Alexandre
Alexandre a 86 ans18. Il vit dans un petit village d’Ariège. C’est un solitaire. Il exigea que nul ne sache où il résidait durant les 23 dernières années de sa vie. “Le fada”, disaient les villageois. En face de chez lui, de l’autre côté de la rue vivent un homme d’une cinquantaine d’années et sa mère. Ils lui rendent des petits services. Ce matin-là, comme l’herbe avait poussé abondamment sur la chaussée en mauvais état devant chez eux, ils décidèrent de nettoyer et d’arracher l’herbe qui encombrait la route. À ce moment-là Alexandre sort comme un diable de sa boîte et les injurie et traite de tous les noms. Il leur intime l’ordre d’arrêter tout de suite. « Qu’est-ce que j’avais pas fait !... », s’étonne le voisin. S’il intervient aussi violemment, Alexandre, c’est qu’en arrachant les herbes sur le goudron, les voisins déséquilibrent l’Uni-vers. L’Uni-vers en effet tient sur une Trinité, qu’il a complexifié tout au long de sa vie : Dieu-le-Père, la Déesse-mère et le Diable. Alexandre en assure l’équilibre sans cesse menacé. Et chaque brin d’herbe compte et doit demeurer à sa place. Le premier, Alexandre le nomme « le Dieu bon ». Mais le personnage central, le pivot de l’univers, le totem, c’est la Déesse-mère, qu’il décrit comme une femme séduisante nommée Flora. Il pose cela dans un schéma.
Mère Dieu-bon Père
Dieu-yin Dieu-yang
Lucifera Dieu-ombre Lucifer
Qui est Alexandre ?
« En ce jour de novembre 2014, le jeudi 13, la petite lampe qui brillait nuit et jour tel un falot dans la cuisine d’une petite maison d’un village de deux cents âmes niché sur un plateau isolé du Couserans en Ariège s’est éteinte à jamais. L’occupant de la demeure vient de rendre son dernier souffle à l’hôpital de Saint Girons à l’âge de 86 ans. Son nom est peu connu du grand public. Pourtant Alexandre Grothendieck est l’un des plus grands génies des mathématiques du XXe siècle19. »
Pas longtemps avant de mourir, Alexandre s’est lancé dans une recherche qui n’a pas encore abouti, mais ne désespérons pas. Le Diable en effet a ralenti la vitesse de la lumière, qui devrait être de 3000000 km/s, à 298 779 km/s. Il manque 1221 km/s. Pourquoi ? Où sont-ils passés ? Alexandre, pour remettre les choses en bon ordre, cherche la raison et surtout le raisonnement par lequel le Diable a opéré une telle supercherie, qui modifie sérieusement les lois de l’Uni-vers. On l’aura compris, Alexandre mène un combat acharné et permanent pour maintenir en équilibre l’Uni-vers sans cesse menacé par la volonté corruptrice du Diable. Le Diable n’a rien des images d’Épinal dont se sert l’Église pour répandre la peur, version ancienne de l’idéologie sécuritaire. Non, le Diable présente le principe de destruction même dont l’œuvre consiste à détricoter le monde, le mundus des romains, le cosmos des grecs, le principe organisateur. Le dia-bolos (dia-bole), l’envers du sun-bolos (sym-bole). Sun-balein, en grec ancien : lancer ensemble ; dia-balein, disperser.
Union, désunion. Eros, thanatos. Pour ce faire, non seulement Alexandre a mobilisé pendant plus de 70 ans les mathématiques les plus avancées mais, de plus, il a inventé tout un pan des mathématiques pures, de la géométrie algébrique et de la topologie. Alexandre est responsable de l’équilibre de l’Uni-vers. Le sujet n’apparaît jamais que représenté. Aucun signifiant au monde ne l’épuise. Dans son essence il est non-né, non-advenu, potentialité d’être. Au « qui suis-je ? » ne répond que la noria des signifiants et les bordures de la lettre. Même dans leurs traces les plus primitives, les plus effacées. La plupart se soutiennent de ce vide central bordé, littéralisé, scripté, soit qu’ils le refoulent (verdrangung, névrose), soit qu’ils le dénient (verleugnung, perversion). Le symptôme vient se nicher au corps comme réponse impossible, réelle. Mais chez le psychotique s’ouvre le maelstrom, le vortex, la tempête. Le psychotique forclot (verwerfung, psychose). Une hémorragie. Ça manque de manque. Un trou sans bord. Une absence sans présence. Ou le contraire.
Un puits sans margelle. Il faudrait pouvoir suivre le conseil avisé d’Aimé Césaire : « Bien entendu, nous ne sommes qu’un fétu de paille dans cet océan déchainé, mais Messieurs, tout n’est pas pour autant perdu, il n’y a qu’à tâcher de gagner le centre de la tempête20. » L’œil du cyclone. Ainsi va la tentative d’Alexandre dans un incessant zoom arrière, de saisir l’œil du cyclone, là où tout s’apaise. Comme tout regardeur il est confronté à un impossible, l’œil ne peut pas se voir regarder. La bouche ne peut se baiser elle-même. La plupart d’entre nous, névrosés ou pervers tout terrain, s’en débrouillent, plus ou moins bien. Nous inscrivons dans le paysage cet impossible, cette trouée, cet irreprésentable, comme un point zéro. Nous en fantasmons l’annulation, nous en sympto-matisons l’inscription au corps. Nous en faisons l’écu où s’affichent les emblèmes et blasons d’un sujet troué. Pour Alexandre, c’est un drame, une tragédie, un cataclysme. Confronté au trou, dans le monde, dans son corps, dans sa recherche, il risque à chaque instant de sombrer dans le vide. Le trou l’absorbe.
Il disparait. Le diabolique, envers du symbolique, démaille et dément. Alors encore et encore et encore il faut s’y remettre : remonter la pente, suturer la plaie, colmater la faille.
Pour Luc Illusie, un de ses élèves thésards à l’Institut des hautes études scientifiques (IHES), à Bures-sur-Yvette, de 1964 à 1970, « il avait une vision d’harmonie globale des mathématiques et l’intuition lui montrait le chemin le plus simple. Son but était de trouver “le ferment universel”, l’unité profonde des mathématiques, en s’élevant de degré en degré. Une de ses derniéres créations s’intitule « Les motifs ». Il s’agit d’une méta-théorie (c’est-à-dire englobant tout). Comment ne pas sentir derrière ces « motifs » l’idée de Dieu ?
Un Dieu qui pour Alexandre ne tient pas. L’armature des « motifs » colmate, protège, mais les trous dans le barrage se réouvrent sans cesse. La topologie proposée est incroyablement complexe. Son obsession majeure, après Gauss et Riemann, et tant d’autres mathématiciens, tournait autour de la notion d’espace. Mais l’originalité d’Alexandre dans sa recherche a été d’approfondir la notion de point géométrique. Sachant qu’un point représente le plus petit élément constitutif de l’espace géométrique. On peut dire qu’il s’agit d’un lieu où ne réside aucun autre lieu que lui-même. Un lieu total, global. Pour Euclide le point n’a aucune partie. Un point c’est tout. Point final. Un point qui soutienne l’ensemble de la construction. Un point qui fait qu’on s’y repose, enfin, apaisé, rassasié, arrimé. Toute futile que puisse paraître une telle recherche, c’est un enjeu métaphysique considérable et les problèmes philosophiques qui s’y rapportent sont loin d’être épuisés. Mais quelles préoccupations intimes et quelles angoisses recouvre cette obsession du point ? La forme ultime de cette recherche, celle dont Alexandre est le plus fier, est cette notion de « motif », vue comme un phare éclairant toutes les incarnations d’un même objet à travers divers habillages ponctuels. Il en parle pour la première fois dans une lettre à Jean-Pierre Serre datée de 1964, suivant une analogie musicale, espérant révéler « le motif commun (la “raison commune”) derrière cette multitude d’invariants cohomologiques ».
Hors les lettres à Serre, Alexandre ne publie rien sur la théorie des motifs. Ce sont ses élèves Michel Demazure et Stephen Kleiman qui en rédigent l’essentiel à partir du cours d’Alexandre à la EHES.
Il cherche une théorie cohomologique universelle. Le « motif pur » qui tient l’ensemble… Le “cœur du cœur”. Mais c’est là aussi que réside le point d’inachèvement de l’œuvre, un rêve, et non pas vraiment une création mathématique… L’œuvre débouche sur une béance. Béance sans entour. Un puits sans margelle. L’architecture, magnifique, repose sur le sable.
L’étoile Grothendieck
« Au moment du travail, quand peu à peu une compréhension s’amorce, prend forme, s’approfondit ; quand, dans une confusion peu à peu on voit apparaître un ordre, ou quand ce qui semblait familier soudain prend des aspects insolites, puis troublants, jusqu’à ce qu’une contradiction enfin éclate et bouleverse une vision des choses qui paraissait immuable – dans un tel travail, il n’y a pas trace d’ambition ou de vanité. Ce qui mène alors la danse est quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que le “moi” et sa fringale de s’agrandir sans cesse (fut-ce de “savoir” ou de “connaissance”)
- de beaucoup plus loin sûrement que notre personne ou même notre
espèce21. »
Alexandre est un bâtisseur extraordinaire. À 20 ans c'est déjà un maître. Il formule un programme grandiose, qui doit fondre en une science unique, totale et absolue, l’arithmétique, la géométrie algébrique et la topologie. L’idée sous-jacente est évidemment de suturer la faille qui ne cesse de s’ouvrir dans l’Uni-vers, du fait des agissements du Diable et de ses sbires. Il travaille plus de 15 heures/jour, mobilise des dizaines d’élèves, mais trouve qu’ils n’ont pas le souffle. Ils sont pourtant tous embarqués par la puissance de création d’Alexandre. Des années plus tard, Luc Illusie, professeur émérite à Paris Sud se souvient : « Imaginez que nous nous engagions dans un canyon aride, sans bien comprendre où nous allions, et que tout à coup nous débouchions sur une plaine verdoyante. » Luc Illusie rappelle également que Cartan l’a orienté vers Alexandre : « C’était le pape, j’étais terrifié ! … Je le voyais tous les deux mois. Il corrigeait mon travail de la semaine sur le fond et la forme, en noircissant mes pauvres feuilles. Vers 19 heures on dînait, puis il improvisait des mathématiques jusqu'à 23 heures et me raccompagnait au métro.
Il était une telle source d’intuitions que, par peur de perdre des idées, je l’enregistrais sur bande magnétique. À l’époque il était gai, optimiste, joyeux, généreux et chaleureux. » Alexandre reçoit la médaille Fields en 1966, équivalent du prix Nobel de mathématiques. Il refuse alors de se rendre au congrès international de mathématiques de Moscou recevoir la médaille, en signe de protestation contre les traitements infligés par les soviétiques aux écrivains dissidents Siniavski et Daniel, dit-il. Mais c’est l’arbre raisonnant qui cache la forêt. En fait, il décroche. On lui attribue la médaille Émile Piccard de l’Académie des sciences en 1977. La médaille Piccard il la vend aux enchères pour verser l'argent au gouvernement du Nord Vietnam alors en pleine guerre. Et en 1988 il reçoit le prix Crafoord, créé par l’Académie de Suède. Prix qu’il refuse ainsi que le 1,5 millions de dollars qui allaient avec. La médaille Fields l’ayant mis en lien avec le « signifiant inassimilable » (Lacan), tout s’effondre. Un de ses amis et élève mathématicien, Pierre Cartier, note avec beaucoup de clairvoyance que « c’est à Moscou que la faille s’est ouverte, ou plutôt que la blessure fondamentale s’est rouverte. »
Ses collègues ont revêtu les oripeaux du Diable. Il faut partir, s’échapper de cet étau qui se resserre. Là où il avait cru trouver asile, dans ce petit cercle de mathématiciens, il constate que le gîte est infiltré par l’ennemi. Les masques grimacent. Il faut alors trouver d’autres points d’appui. Tout reprendre à zéro. Reconstruire la demeure sur des fondations neuves. C’est dans ces années-là que nous nous sommes rencontrés. Alexandre milite pour l’écologie, car la destruction de la planète est un œuvre du Diable. Il crée la revue et le mouvement Survivre et vivre22 « mouvement international pour la survie de l’espèce humaine», que j’ai côtoyé plusieurs années. Puis, après un court séjour d’enseignement à la fac de Montpellier, il disparait. Il refuse toute publication de ses travaux. 23 ans en ermite au fin fond de Ariège. Il parle avec les plantes, Dieu lui donne la clé des songes23 et il poursuit ses recherches.
On le dit fou furieux, repoussant tout contact, affairé à un travail d’écriture incessant. Sous la lampe timide qui brille jour et nuit. Un phare dans la tempête. Alexandre veille au grain. Il sait que la fin est proche, que d’autres « horribles travailleurs », comme dit Rimbaud, prendront la relève. Voici venu le temps des assassins et Alexandre est seul à lutter. Le 13 novembre 2014 Alexandre décède à l’hôpital de Saint Girons. Il a 86 ans. Il n’a pas cessé d’écrire pendant ses 23 ans de réclusion. Ses enfants, Serge, Johanna, Sacha et Matthieu, lorsqu’ils sont entrés dans la maison, après la mort de leur père, ont découvert 44 boîtes où étaient rangées et classée méticuleusement plus de 50 000 pages format A4 de travaux en mathématiques, de réflexions philosophiques et mystiques. « Georges Maltsiniotis (un des élèves d’Alexandre) a passé deux jours à examiner les boîtes numérotées de 1 à 16, rédigées entre 1992 et 1994. Sa note, écrite au printemps 2015, détaille leur contenu. Le premier carton intitulé “Géométrie élémentaire schématique” contient 1 100 pages d’algèbre et de géométrie algébrique “assez classique”. Les cartons numérotés de 2 à 4 (3 700 pages) et titrés “Structure de la Psyché” représentent, contrairement à ce que leur titre pourrait laisser entendre, “un texte mathématique en bonne et due forme”. Après, on bascule dans des réflexions philosophiques ou mystiques, avec un Psyché et structure assez bref, un très volumineux “Problème du mal” (7 500 pages). Suivent encore une trentaine de boîtes dont le contenu a été rédigé après 1994, quand le mathématicien a dépassé 66 ans. Il paraît alors s’installer dans une bataille contre le Diable qui l’amène au bord du gouffre et de la mort. » (Philippe Douroux, Libération, 6 juillet 2015.) Génie des mathématiques, soumis à des débranchements/rebranchements psychiques en permanence, Alexandre mène une lutte acharnée pour restaurer l’équilibre menacé de l’Uni-vers et, ce faisant, il ouvre des horizons à la science, à ce jour jamais explorés.
Résonances
Point n’est besoin d’être grand clerc pour constater que l’aventure d’un Grothendieck met sérieusement en pièce l’idée, pourtant solidement enracinée dans le commun, d’une radicale séparation entre raison et folie. Même si parfois la folie (douce) d’Alexandre déraisonne, elle le pousse à explorer là où aucun jusque-là n’a osé s’aventurer. Il faut donc entendre la folie de l’homme, de tout homme, comme “reson”. Francis Ponge à propos de Malherbe avance cette équivoque signifiante : raison et reson. « Malherbe ne raisonne pas, (écrit-il), à beaucoup près, autant qu’il ne resonne. Il fait vibrer la raison… Qu’en dis-tu, ma raison ?24 » C’est ce que Ponge, appelle « La Raison-au-plus-haut-prix », parce qu’elle n’est raison qu’à tenir compte de la reson. Son ambition, ajoute-t-il, « est d’opérer la confusion de la raison et de la reson » (« Entretien avec Philippe Sollers », Gallimard/Seuil, 1970). Et de raison à reson, c’est « cette vibration de la corde tendue, exactement ce tremblement qui passionne, ce tremblement de certitude ». Et il cite Calixte : « C’est être extrêmement sage que d’être parfaitement furieux pour une si digne passion. »
Où il est question de résonnance, donc. Raison, pas sans folie ; folie, pas sans raison.
En 1979 Maud Mannoni publiait un essai intitulé La théorie comme fiction. Elle y considérait que la théorie peut parfois faire obstacle à l’écoute de l’analyste. Freud nous en avait déjà averti en son temps, reprenant Goethe dans son Faust : « La théorie est grise, mais l’arbre de la vie reverdit sans cesse ». Alors que l’on découvre chez Freud une autre conception de la théorie. Une conception issue de la pratique de l’association dite “libre”, une fiction. Alors s’ouvre, écrit Mannoni, un espace de jeu qui met en je la dynamique du sujet. Ainsi l’analyste est-il invité à renouer avec l’enfant en lui, ce qui, précise-t-elle, « peut s’apparenter à une crise de folie ». « (Il faut) porter une attention extrême à quelque chose de délicat à l’intérieur de nous-mêmes, qui échappe à toute norme et à toute mesure ... Toute émotion qui touche une corde profonde est messagère de l’Au-delà des quatre murs, messagère du large... La cause ou l’étincelle ou la force n’est dans aucune manivelle. Elle vient d’ailleurs. Elle est dans le regard curieux et sacrilège de l’enfant… L’ivresse de la découverte n’est pas le privilège du géant, comme une tradition tyrannique voudrait nous le faire croire, mais celui de l’enfant… » (Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles).
NOTES
- 1. Jacqueline Picoche, Nouveau dictionnaire étymologique du français, Paris,
Hachette-Tchou, 1971.
- 2. Billon, exhaussement du sol provoqué par certains labours en adossant
les bandes de terre retournées les unes aux autres. Ados, talus en terre pur protéger les plantes et les arbustes contre les intempéries ; sillon, 1- longue fente faire dans le sol par le soc de la charrue, 2- Petite rigole faite à la binette pour semer en ligne, 3- rainure que présentent certains organes, 4-rainure que présente la surface d’un disque… (Le lexis. Le dictionnaire érudit de la langue française, Paris, Larousse, 2009).
- 3. Félix Gaffiot, Dictionnaire abrégé latin français, Paris, Hachette, 1936.
- 4. Anatole Bailly, Abrégé du dictionnaire grec français, Paris, Hachette, 1901.
- 5. Jacques Lacan, Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991.
- 6. 11 janvier 1977, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, séminaire inédit.
- 7. Le moment de conclure, 15 novembre 1977, séminaire inédit.
- 8. Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 2013.
- 9. Jeanne Lafont, Fragments de topologie selon Jacques Lacan, Paris, L’Harmattan,
2023.
- 10. Daniel Paul Schreber, Mémoires d’un névropathe, Paris, Seuil, 1975.
- 11. Sigmund Freud, Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de
paranoïa, Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954.
- 12. Jean-Claude Maleval, Logique du délire, Rennes, PUR, 2011.
- 13. Jacques Lacan, Séminaire III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981.
- 14. Maurice Blanchot, Le demain joueur, Paris, Gallimard, 1967.
- 15. Samuel Beckett, Pour finir encore et autres foirades, Paris, Éditions de Minuit,
2005.
- 16. Joseph Rouzel, La folie créatrice, Toulouse, érès, 2016 ; La folie douce,
Toulouse, érès, 2018 ; La folie littéraire, Orange Le Retrait, 2022.
- 17. Joseph Rouzel, à propos du poète Joë Bousquet, « De sa vie faire
œuvre », Psychanalyse pour le temps présent. Amour obscur, noir désir, ères, 2002.
- 18. Joseph Rouzel, La folie créatrice. Alexandre Grothendieck et quelques autres,
Toulouse, érès, 2016.
- 19. Georges Bringuier, Alexandre Grothendieck. Itinéraire d’un mathématicien hors
norme, Privat, 2015
- 20. Aimé Césaire, Une tempête, d’après La Tempête de Shakespeare, Points-Seuil,
1997.
- 21. Alexandre Grothendieck, Récoltes et semailles. Réflexions et témoignage sur un
passé de mathématicien, Paris, Gallimard, 2022. Tome I et II.
- 22. On trouve la collection complète de la revue sur Internet :
https://cras31.info/spip.php?article503
- 23. Alexandre Grothendieck, La clé des songes ou le dialogue avec le Bon Dieu,
Bruxelles Éditions du Sandre.
- 24. Francis Ponge, Pour un Malherbe, Paris, Gallimard, 1965.
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « La folie d’Alexandre (paru dans le n° 7 de Contrelittérature) », L’@psychanalyse, 1 octobre 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-la-folie-d-alexandre-paru-dans-le-n-7-de-contrelitterature (consulté le JJ/MM/AAAA).