Frères humains qui après nous vivez N’ayez les cœurs contre nous endurcis2 François Villon
I- Les origines de la frérocité3
« Je l’interroge et je souhaiterais que nous nous interrogions tous ensemble durant le débat qui suivra l’exposé de monsieur Sébastian. N’est-ce pas une part de nous-mêmes que nous lui prêtons malgré lui ? Comme si, au fil des siècles, nous avions pris pour habitude de porter au crédit des juifs tout ce que nous n’aimons pas en nous, tout ce que nous voudrions détruire en nous. Comme s’il avait fallu désigner un bouc émissaire pour, en quelque sorte, nous délester de notre part sombre. » Et un peu plus avant dans le roman : « Qui détesterions-nous si les juifs n’existaient pas ? Il faudrait les inventer puisqu’il semble que nous ayons constamment besoin d’une âme damnée pour nous grandir à nos propres yeux. » Lionel Duroy.
Pourquoi tant de haine ?
Gwenlaouen Le Gouil (Prix Albert Londres 2007) dans un entretien à propos de son film Rohingyas, la mécanique du crime4 dans Télérama5, dit ceci : « Après avoir été une colonie anglaise, le pays a été sous le joug militaire, et les Birmans n’ont pas pu se construire une identité nationale. Alors en 2012 quand le régime de la junte se fissure et que la parole se libère, elle est immédiatement accaparée par les milieux nationalistes qui désignent une minorité, celle des Rohingyas, comme étant la cause de tous les maux. Tout se passe comme si le peuple birman avait besoin d’expulser un ennemi intérieur pour se construire lui-même. »
Pourquoi tant de haine ?
Freud dans « Psychologie collective et analyse du moi », en essayant de comprendre le fonctionnement des groupes humains tente d’y répondre. Leçon à tirer : dans tout groupe humain l’amour des uns se construit sur la haine des autres.
C’est dans Malaise dans la civilisation qu’il résume le mieux son propos : « Il est possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups. »6
Petits « groupes restreints » de frères.
Caïn et Abel.
Caïn, « j’ai acquis », signe de possession pour sa mère Eve. C’est l’aîné : laboureur, homme de la terre sédentaire, offre au Tétragramme n’importe quoi. Monstruosité de la bête… Abel, « vide », éleveur, nomade, offre ce qu’il a de plus précieux. Monstruosité de la vertu formelle. Ne s’agit-il pas des deux faces de la même médaille ? Laisser-aller d’un côté, vertu de l’autre. Trop plein, trop vide. Deux excès extrêmes, deux ubris. Ils sont trop, des deux côtés : sans manque-à-être.
Advient un troisième frère Seth, (st-able, in-st-itution racine ST) qui permet un dépassement, une dialectique. Retenons ce point : pour sortir des extrêmes, la Bible instaure un tiers.
Saint Augustin.
« Vidi ego et expertus sum zelantem parvulum : nondum loquebatur et intuebatur pallidus amaro aspectu conlactanueum suum.» 7 Ma traduction : « J’ai vu, de mes yeux vus et fait l’épreuve d’un tout petit possédé par la jalousie : il ne parlait pas encore et, pâle d’effroi, fixait d’un regard amer (amaro aspectu) son frère de lait. » Ce « tout petit », on le devine au détour du texte, c’est Augustin lui-même qui, puîné, a été sevré. Il voit son petit frère appendu au sein de sa mère et en éprouve une jalousie féroce. Ce frère jouirait de ce dont lui s’estime imaginairement privé : il occupe la place qui lui revient. Lacan emprunte à Saint Augustin le mot d’invidia pour cerner ce sentiment. (in-videre, mal-voir, jeter le mauvais œil, voir dans l’autre ce dont il jouit alors qu’on s’en estime privé). Pour Le Littré, c’est par exemple « regarder d’un œil d’envie le bonheur d’autrui » La « jalouissance » (jalousie/jouissance, invention que l’on doit à Lacan)8 apparait ici comme matrice de la frérocité. « Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir le sujet devant quoi ? Devant l’image d’une complétude qui se referme. » 9
Quelle humanisation possible de ce « regard amer » (amaro aspectu) ?
Le communautarisme meurtrier.
Paradoxalement dans l’espace de la chrétienté : « aimez-vous les uns les autres », a donné de même son origine à l’Inquisition, aux guerres dites « de religion » et nourri la haine de ceux qui ne partageaient pas la même croyance. Il y en a toujours qui ne veulent pas… se laisser aimer !
Comme Freud nous le montre magnifiquement, de la même façon le groupe de « frères », - c’est ainsi que s’apostrophent les jeunes djihadistes -, est soudé autour d’un chef, qui fait régner une discipline de fer au nom d’une idéologie absolue qui règle tous les détails de la vie quotidienne. Plus besoin de se poser de questions, toutes les réponses sont là, à portée de main. Mais la belle union du groupe a son envers. Elle repose sur la haine de l’autre, du diffèrent, du mécréant qu’il s’agit alors d’éliminer.
L’actualité récente, les tueries de Charlie Hebdo et de l’hypermarché cacher en janvier 2015, les massacres du Bataclan et des cafés de Paris en novembre de la même année, les attentats de Nice, Londres… nous poussent à essayer de penser et d’expliquer à nouveaux frais de tels gestes extrêmes. Sachant qu’expliquer ça n’est ni pardonner, ni excuser.
Le Djihad qui est d’abord dans la tradition islamique une lutte intérieure contre ses mauvais penchants10, se trouve détourné vers une tentative de colonisation géographique, physique et psychique. Le Djihad fait ainsi miroir aux alouettes pour des adolescents ou jeunes adultes, pas toujours, contrairement à la rumeur, issus des quartiers dits difficiles, qui trouvent ainsi accueil à leurs questions sur le sens de leur vie. Paradoxalement, s’enfermer dans une idéologie qui cadre les moindres gestes du quotidien, apaise ! Le corps comme l’esprit sont mobilisés et dressés dans des centres d’entraînement. Ainsi le Djihad détourné concentre une série de stratégies qui résonnent avec les problématiques adolescentes : intervention sur le corps, prise de risque, voire la mort et le martyr… Le marturos en grec ancien, c’est le témoin qui va jusqu’à risquer sa vie pour sa foi. Mais souvenons-nous ici d’une réflexion terrible de Jacques Lacan : « … il n’y a que les martyrs pour être sans pitié, ni crainte. Croyez-moi le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel. »11
Un vœu pieux…
En juillet 2018 le Conseil Constitutionnel consacre un principe dit de « fraternité » et donne raison à ceux qui viennent en aide aux immigrés illégaux. Le CC érige ainsi en valeur constitutionnelle la « fraternité » et demande au Parlement d’en tirer les conséquences législatives. Vœux pieux ! Qu’est-ce que ça camoufle de frérocité ? S’il on en vient à légiférer sur la fraternité, n’est-ce pour ne pas traiter l’origine de la haine entre… frères, concitoyens. Un camouflage. C’est plus facile de tenir un discours lénifiant sur la fraternité que de s’enquiller la frérocité inhérente à toute relation humaine.
« La fraternité est un mot lourd de sens et de symbole, commente le philosophe Philippe Choulet. C’est une façade. Mais une façade, ça des fenêtres, des ouvertures, par où l’on peut deviner, sinon voir, ce qui est caché, tout comme ça a… des meurtrières, par où l’on peut être mortellement atteint. En termes nietzschéens, fraternité est un pieux mensonge (pia fraus), un mot de l’idéalisme moral- de cette moraline qui gangrène et qui sape par en dessus les rapports réels. »12
Marx déjà en son temps avait le doigt sur la contradiction inhérente au discours con-fraternel : « Désigner par le nom de fraternité universelle l’exploitation à son état cosmopolitique, c’est une idée qui ne pouvait prendre son origine que dans le sein de la bourgeoisie. »13
Le discours sur la fraternité deviendrait ainsi le masque de la frérocité. Nietzsche dans la Généalogie de la morale ne démontre-t-il pas que sous les valeurs les plus nobles, se cachent les violences inavouées les plus terribles.
Il s’agit bien, souligne Daniel Sibony d’une véritable haine du désir14. Le corps de l’autre, étrange et étranger, dérange. Il manifeste des « bruits et des odeurs »15 qui ne sont pas les nôtres. Même le corps du prochain, d’autant plus qu’il est plus proche. On préfère bien souvent le sacrifier plutôt que l’apprivoiser. La sacrifier du côté du semblable : qu’il se fonde dans la masse ; ou du côté du différent : pas de ça chez nous ! Inclusion ou exclusion reviennent alors au même et font symptôme d’une haine traitée dans le réel et qui ne passe pas au symbolique. La chute des idéaux chargés d’une forte attractivité collective, religieux ou laïques, qui permettaient de soumettre (d’assujettir) chacun à la castration au nom d’un grand Autre (les dieux, Dieu, Le Peuple…), gage d’intégration et de reconnaissance nous laissent démunis face au traitement de la haine. Ce qui remplace ce grand Autre qui a chuté (« Dieu est mort », Nietzsche16), l’illusion d’un discours de la science totalitaire (le scientisme), la saturation du manque dans la surconsommation des objet (« les lathouses », Lacan17), les petits idéaux portatifs réduits à l’état de plus-de-jouir identificatoires qui ne font pas office de transcendance, autour desquels s’unissent les mêmes membres (communautarisme).
Le sujet dans le monde postmoderne n’est plus assujetti aux idéaux collectifs qui lui assureraient une appartenance, mais à leur éclatement et leur multiplication, ce qui fait qu’il passe plus facilement à côté. Son mode de jouissance se caractérise non plus par une transgression de limites bien marquées, mais par l’« égarement » et la « précarité ».18 Le titre du dernier ouvrage de Dany-Robert Dufour annonce le programme : Baise ton prochain…19 « Cet essai résulte d’une sidération. Celle qui m’a saisi lorsque je suis tombé sur un écrit aujourd’hui oublié, Recherches sur l’origine de la vertu morale de Bernard de Mandeville. C’est en 1714, à l’aube de la première révolution industrielle, que Mandeville, philosophe et médecin, a publié ce libelle sulfureux, en complément de sa fameuse Fable des abeilles. Cet écrit est le logiciel caché du capitalisme car ses idées ont infusé toute la pensée économique libérale moderne, d’Adam Smith à Friedrich Hayek. Fini l’amour du prochain ! Il faut confier le destin du monde aux “pires d’entre les hommes” (les pervers), ceux qui veulent toujours plus, quels que soient les moyens à employer.
Eux seuls sauront faire en sorte que la richesse s’accroisse et ruisselle ensuite sur le reste des hommes. Et c’est là le véritable plan de Dieu dont il résultera un quasi-paradis sur terre. Pour ce faire, Mandeville a élaboré un art de gouverner – flatter les uns, stigmatiser les autres – qui se révélera bien plus retors et plus efficace que celui de Machiavel, parce que fondé sur l’instauration d’un nouveau régime, la libération des pulsions. On comprend pourquoi Mandeville fut de son vivant surnommé Man Devil (l’homme du Diable) et pourquoi son paradis ressemble à l’enfer. Trois siècles plus tard, il s’avère qu’aucune autre idée n’a autant transformé le monde. Nous sommes globalement plus riches. À ceci près que le ruissellement aurait tendance à couler à l’envers : les 1 % d’individus les plus riches possèdent désormais autant que les 99 % restants. Mais on commence à comprendre le coût de ce pacte faustien : la destruction du monde. Peut-on encore obvier à ce devenir ? » (Quatrième de couverture)
II- Du traitement possible de la frérocité.
Freud dans « Psychologie collective et analyse du moi » reprend chez Schopenhauer une célèbre parabole, celle des porcs épics : « Un jour d’hiver glacial, les porcs épics d’un troupeau se serrèrent les uns contre les autres, afin de se protéger contre le froid par la chaleur réciproque. Mais douloureusement gênés par les piquants, ils ne tardèrent pas à s’écarter de nouveau les uns des autres. Obligés de se rapprocher de nouveau, en raison son du froid persistant, ils éprouvèrent une fois de plus l’action désagréable des piquants, et ces alternatives de rapprochement et d’éloignement durèrent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une distance convenable où ils se sentirent à l’abri des maux. » Pour Freud, la pulsion de mort, qu’il pose comme un au-delà du principe de plaisir, est première.20 Tout le travail de civilisation et d’éducation consiste à imposer le renoncement à la pulsion immédiate, caractéristique de la pulsion de mort (désignée comme « jouissance » chez Lacan) qui cherche à décharger la pression par le chemin le plus court possible et le plus vite possible. Mais tout des pulsions, précise Freud, n’est pas éducable ni recyclable dans le sens d’un investissement social (travailler, aimer, jouir de la vie). La socialisation (sublimation dit Freud) laisse en plan des charges pulsionnelles inassouvie, insatisfaites.21 Comment eros (pulsion de vie qui détourne la pulsion de mort) peut-il équilibrer l’œuvre destructrice de thanatos (pulsion de mort) Question : quels sont dans la post modernité les moyens de traitement de la pulsion de mort ? Au nom de quoi peut-on imposer ce renoncement qui va à l’encontre de l’impératif de jouissance promu par le capitalisme ?
Pensons ici à la pratique du bouc émissaire chez les anciens hébreux. L’expression « bouc émissaire » vient du latin caper emissarius, et est d’origine religieuse. A l’époque de Moïse, les hébreux expiaient leurs péchés en les faisant passer symboliquement dans un bouc, via un prêtre. L’animal était ensuite envoyé seul dans le désert afin d’être puni au nom des autres pécheurs. Aujourd’hui ce rituel est toujours présent comme fête des expiations et du Grand Pardon, Yom Kippour. Ce rituel, sous forme d’expiation des transgressions, existe aussi dans l’Islam, le Christianisme et le Jaïnisme en Inde.
Une des origines de ce concept peut être trouvée dans la Grèce antique où le pharmakos (en grec ancien : celui qu’on immole en expiation des fautes d’un autre) désigne la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives. Le mot a fini par prendre en grec, à l'époque classique, la signification de malfaiteur.22 Le pharmacos est ainsi frappé d’une ambivalence : poison et remède.
Afin de combattre une calamité ou de chasser une force menaçante, une personne, parfois revêtue de vêtements sacrés, ou un animal était choisi et traîné hors de la cité, où il était parfois mis à mort. Cette victime sacrificielle, innocente en elle-même, était censée, comme le bouc émissaire hébreu, se charger de tous les maux de la cité. Le philosophe français René Girard en a fait l'un des fondements de sa théorie du bouc émissaire dans La violence et le sacré.23 Le terme de « bouc émissaire » dans la Bible provient de la traduction grecque de « bouc à Azazel », un bouc portant sur lui tous les péchés d'Israël. Si la tradition rabbinique conçoit Azazel comme une vallée désertique hostile, les auteurs de la Septante lisent ez ozel (« bouc en partance ») qu'ils traduisent en grec ancien par apopompaïos trágos24, rendu en latin par caper emissarius. Le terme « bouc émissaire », tant employé au sens figuré dans la culture judéo-chrétienne, n'est cité qu'à une seule reprise dans l'Ancien Testament qui introduit le terme : Dieu demande à Moïse de faire porter les péchés de l'homme par un bouc. Le prêtre pose alors les mains sur le bouc, et le charge symboliquement de tous les péchés. Puis le prêtre envoie l'animal dans le désert pour les porter à Azazel.25 La notion de sacrifice26 de substitution est intégrée à la thématique chrétienne, Jésus étant présenté dans les Évangiles comme un agneau immolé, expiant les péchés du monde en mourant sur la croix au terme de sa passion. 27 Ouvrons les yeux devant la pauvreté symbolique de notre post modernité : aujourd’hui ce sont des êtres humains que nous chargeons de nos péchés et que nous sacrifions.
Question des rites et des rituels dans la postmodernité…
Freud dès 1929 donne le ton « Le développement de la culture doit être qualifié sans détour de combat vital de l’espèce humaine. » Mais qu’est-ce que la culture pour Freud ? « … la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des hommes entre eux.»28
La question de l’identité qui agite en sous-main, en creux, la relation à l’autre différent, ne se soutient que d’un entre-deux, une construction dialectique mettant en jeu des processus de transmission, d’identification-désidentification qui ouvrent sur l’inconnu, le toujours nouveau, l’ailleurs. Cela exige, pour ne pas tomber dans le « moi ou l’autre », un travail de traversée des miroirs, de métaphorisation, de transfert, de passage à l’étrangeté et l’altérité, à l’ambivalence. Bref, un tiers. 29 Un « Seth » qui fonde l’institution, au sens où le prône l’adage du moyen-âge d’instituere vitam (instituer la vie). C’est par exemple ce que met en œuvre le nom de « Schibboleth », pourvu qu’on le sorte de sa gangue identitaire et ségrégationniste, qui apparait dans le Livre des Juges, et navigue jusqu’à Freud, Celan, Derrida…
Schibboleth : se dit d'une difficulté insurmontable ou d'une épreuve qui doit décider sans réplique de la capacité ou de l'incapacité d'une personne, par allusion à un passage de l'Écriture (Juges, XII, 6), où l'on voit que les fuyards de la tribu d'Éphraïm étaient reconnus par les gens de Galaad qui les poursuivaient, parce qu'ils prononçaient « sibboleth ». Schibboleth veut dire : « épi ». Schibboleth désigne aussi un langage ou des manières qui appartiennent à des groupes exclusifs, et qui désignent ceux qui en sont et excluent ceux qui n'en sont pas. « Le duc d'Hérouville, poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut pour le comte de la Palférine ce salut particulier qui, sans accuser l'estime ou l'intimité, dit à tout le monde : " Nous sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons !" Ce salut, le schibboleth de l'aristocratie, a été créé pour le désespoir des gens d'esprit de la haute bourgeoisie. » Honoré de Balzac, Les Parents pauvres, la Cousine Bette.
Au-delà de ces acception ségrégationnistes, inscrit dans le cadre d’un colloque sur « les implications philosophiques de l’œuvre de Paul Celan » (Seattle, 1984), le texte éponyme de Jacques Derrida,30 travaille au cœur de l’œuvre de Celan, avec tout à la fois cette pertinence aiguë et ce respect sensible qui lui font annoncer que « le poème ne dévoile un secret que pour confirmer qu’il y a là du secret ». Le schibboleth (titre également d’un important poème de Celan) a pour particulière caractéristique d’être traversé par une multiplicité de sens, avec pour valeur dominante celui de passe, de mot de passe, de passage, signant et désignant, datant, coupant et ligaturant les sens traversés dans l’œuvre de Celan. « Ainsi, observe Derrida, « … le poème parle, même si aucune référence n’y était intelligible, aucune autre que l’Autre, celui auquel il s’adresse et à qui il parle en disant qu’il lui parle. Même s’il n’atteint pas l’Autre, du moins l’appelle-t-il. L’adresse a lieu. »31
Il s’agirait alors de se regrouper autour du même totem, du même Schibboleth, d’un signifiant-maître qui ne fasse pas exclusion. Lors d’un séjour en Nouvelle Calédonie où j’intervenais dans un colloque, Simon chef de clan canaque dans le Nord de l’île posa la question : comment on construit une case ? Autour du pilier central. De la même façon, poursuivait-il, on construit la République autour de mots puissants : liberté, égalité, fraternité. Et il ajouta : Il y a dix ans on se tirait dessus à coup de fusils entre Canaques et Caldoches, aujourd’hui, on se parle ; on n’est pas d’accord, mais on se parle.
Quel traitement de la différence ?
Deux positions :
- soit dans le réel un traitement qui renforce la haine : ex-pulsion, rejet.
- soit im-pulsion ou le différent est traité dans sa différence de l’intérieur par le jeu du symbolique. -
Historiquement l’invention de grands d’« hommesticateurs », comme les désigne Dany-Robert Dufour produit des transcendances au nom desquelles la violence fondamentale de la pulsion est entamée et d’ « hommestiquée ». Mais la chute des idéaux, sous les coups du discours de la science, bras armé du capitalisme, a laissé la voie ouverte au Divin Marché, dieu terrible de l’immanence, signant un passage de la verticalité à l’horizontalité.32 Avec un impératif catégorique : « jouissez », appuyé sur la libre circulation des biens et des pulsions. Chacun est renvoyé à sa petite entreprise (qui ne connait pas la crise, comme le chante Bashung), sociale, psychique, physique. Une petite entreprise cependant jamais à la hauteur quand il s’agit de produire de la compétence et de la performance, de la productivité, sur un fond féroce de compétition.
Comment résister ? Quelques principes et préceptes.
Il y aurait donc lieu d’inventer des scénarii et mises en scène des oppositions, de faire retour à cette pratique de la Renaissance qui parvient jusqu’à notre modernité sous la forme du débat d’idées : la disputatio.33
Christian Bromberger, analysant ce qui se passe dans les tribunes des grands clubs de foot en déduit que : « Saisi dans tous ses états et dans toutes ses résonances, le match de football apparaît comme le support d'une gamme extraordinairement variée d'identifications, comme un langage universel sur lequel chaque collectivité imprime sa marque propre et, plus encore, comme la mise en forme dramatique des valeurs cardinales qui façonnent le monde contemporain. Quant au stade, il s'offre comme un des rares espaces où une société urbaine, dans sa moitié masculine au moins, se donne en spectacle à elle-même et où s'expriment émotions et symboles proscrits dans le quotidien. » Le foot comme substitut de la guerre ! 34 Mises en scène – bruyantes, outrées, surjouées – d’oppositions et de conflits, mais qui font beaucoup moins de morts que lesdites guerres. François Jullien, philosophe d’abord versé dans les présocratiques, remarque que la culture occidentale souffre d’un impensé radical : l’exclusion des contraires. Ce que les inventeurs de la philosophie que furent Empédocle d’Agrigente, Héraclite d’Ephese et quelques autres mettent au cœur de leurs recherches. C’est Aristote, qui met fin à trois siècles de trouvailles en énonçant un principe de non-contradiction : A ne saurait égaler non A. Bref : noir c’est noir et blanc c’est blanc. Le dictat aristotélicien met fin à une pensée dialectique féconde et nous enferme depuis plus de 2500 ans dans une pensée duelle de l’exclusion. Il faut à François Jullien faire le détour par la philosophie classique chinoise pour retrouver cet élan et cette fécondité, dont Freud avait déjà amorcé le retour en énonçant qu’il n’y a pas de contradiction dans l’inconscient.35 L’auteur en tire même une stratégie de l’efficacité, tout à fait opérante dans notre monde moderne.36
Finalement la prise en compte respectueuse des solutions que chacun bricole pour se soutenir dans le rapport à l’autre, au monde à soi-même ouvre une voie où la frérocité peut se transformer en fraternité, cette « … fraternité discrète » que Lacan appelle de ses vœux, en 1948, revenant d’une mission d’observation en Angleterre sur la psychiatrie en temps de guerre, en ce qu'elle s'oppose à la fraternité continue du groupe renforcé telle que Freud l'analyse dans Psychologie de groupe et analyse du moi.
La scène se passe dans un IME. Devant le déploiement des passages à l’acte la direction a instauré une commission de discipline. Y siègent : un représentant de la direction (en général le chef de service éducatif), un psychologue, le représentant de l’équipe d’éducateurs et un représentant du groupe des enfants. Dans la cour un enfant d’une dizaine d’années à agressé violemment son meilleur copain. Une fois commis son forfait, il présente une mine réjouie. C’est bien connu : la décharge immédiate de la pulsion est jouissive. Sanction proposée à la commission de discipline par le jeune représentant du groupe d’enfants : qu’il fasse un gâteau, mais il en paiera sur son argent de poche, les ingrédients et ensuite il le partagera avec le groupe. Sanction exemplaire, adoptée. Elle revêt toutes les vertus de la réparation et du par-don. Au lieu d’exclure, elle donne place.
A l’issue de ce cheminement ce qui reste invariable quand tout s’est écroulé c’est le fait que les humains sont avant tout de « corps parlants. » La parole peut accueillir la différence. Puisque les mots que nous échangeons à la fois nous réunissent : nous partageons les mêmes signifiants dans la même langue, et nous séparent : chaque signifiant renvoie pour chacun à des signifiés différents. Alors pour sortir de la frérocité, en frères de la parole et du langage, parlons-nous. Il y a lieu non seulement de parler, mais de SE parler. Ce pronom personnel réfléchi de la 3ème personne du singulier et du pluriel signe la marque d’une alliance fraternelle possible entre humains.
Au principe (ma traduction du Prologue de l’Évangile de Saint Jean)
Au principe était la parole et la parole était avec l’Autre, et la parole était l’Autre. Elle était au principe avec l’Autre. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes…
Au début, donc, il y a la parole. En arkè, premiers mots du texte grec que je traduis par « au principe » : là où ça commence, là où ça commande, précise Hannah Arendt … Et la parole a pris corps et elle a habité parmi nous… pleine de grâce et de vérité.
Joseph ROUZEL, [adresse protégée]
Notes
- Conférence au Séminaire du Centre de recherche de l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, Bible, littérature, psychanalyse « Du fratricide à la fraternité », le 17 octobre 2019
- François Villon, « La ballade des pendus », Poésies complètes, Livre de Poche, 2011.
- Revue Littoral, n°30, La frérocité, Ères, octobre 1990.
- Les Rohingyas est un peuple minoritaire musulman de la Birmanie, non reconnus par l’État cambodgien, alors que les 135 autres minorités qui composent le pays sont prises en compte.
- « Rohingyas, ça pue le génocide », Télérama n°3640, 19-25 octobre 2019.
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1971, p. 68.
- Saint Augustin, Les Confessions, Garnier-Flammarion, 1993.
- « On en reste (…) à la notion (…) de la haine jalouse, celle qui jaillit de la jalouissance, de celle qui s’imageaillisse du regard chez Saint Augustin qui l’observe, le petit bonhomme. Il est là en tiers. Il observe le petit bonhomme et, pallidus, il en pâlit, d’observer, suspendu à la tétine, le conlactaneum suum. » Jacques Lacan, Séminaire Livre XX, Encore, Le Seuil, 1973, p. 91.
- Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, séance du
- mars 1964, p. 106.
- On raconte qu’à l’issue d’une bataille un combattant demanda au Prophète : « Quel est le grand Djihad ? ». Celui-ci répondit : « C’est la lutte contre soi-même ».
- Jacques Lacan, Séminaire VII, L’Ethique de la psychanalyse, Seuil, 1986.
- Philippe Choulet, « Préface. Pour une généalogie de la frérocité », In Jean Richard Freymann, « Frères humains qui… ». Essai sur la frérocité, Erès/Arcanes, 2003.
- Marx, « Économie », Œuvres, Pléiade, T. I., 1969.
- Daniel Sibony, La haine du désir, Christian Bourgois, 2008.
- « Le bruit et l’odeur » est une expression extraite d'un discours de Jacques Chirac prononcé le 19 juin 1991 et connu comme Le Discours d'Orléans. Il commence ainsi : « Notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu'il y a overdose. »
- « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? » Le Gai Savoir, Livre troisième, 125.
- Dans le Séminaire XVII, Lacan nomme lathouse, de léthé (oubli) et aletheia (vérité), l'objet @ banal de consommation pouvant devenir la chose la plus effrayante, qui subvertit la vérité du désir. « Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses, des menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui nous gouverne.»
- Jacques Lacan, « Télévision », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 534. Lacan y voit les signes de la montée du fascisme.
- Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain, Actes Sud, 2019.
- Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, Payot, 2010.
- Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, PBPayot, 1983.
- Jacques Derrida a aussi fait cette découverte remarquable que Platon n'utilise jamais le terme pharmakos au masculin, qui est le seul nom de sa famille à ne pas figurer dans son œuvre, alors que tous les autres comme φαρµακεία, φαρµακεύς, φαρµακεύω et φάρµακον sont attestés chez ce philosophe. (La pharmacie de Platon, repris dans La Dissémination, Le Seuil, 1972). René Girard en a fait l'un des fondements de sa théorie du bouc émissaire dans La Violence et le Sacré (Grasset, 1972). Bernard Stiegler, pour sa part, base sa « Pharmacologie philosophique » sur le principe du pharmakon, cherchant ainsi, dans les poisons de la société du xxie siècle, ses « remèdes ». Définition du Pharmakon par Ars Industrialis, l'association fondé par Bernard Stiegler : http://arsindustrialis.org/pharmakon.
- René Girard, La violence et le sacré, Fayard/Pluriel, 2011.
- On trouve trace de ce tragos dans la trag-édie antique, tragos-oïdia, chant du bouc. Un officiant montait sur la scène du théâtre, égorgeait un bouc et c’est dans ce cercle de sang que se déroulait la catharsis (purification) des passions des habitants de la cité.
- Lévitique, 16, 20-22.
- Il est bon de rappeler ici que sacrifice vient du latin : sacer facere, faire sacré, autrement dit, débarrassé de sa gangue religieuse : faire que ça crée ! Autrement dit il y a bien quelque chose à sacrifier, quelque chose à quoi renoncer, pour vivre ensemble. Le lien social ne tient que sur le renoncement à la jouissance de chacun.
- Tous ces éléments sur le bouc émissaire sont repris de divers articles de de Wikipédia.
- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Payot, 2010.
- Jean-Pierre Lebrun et Elisabeth Volckrick, Avons-nous encore besoin d’un tiers ? érès, 2012.
- Jacques Derrida, Schibboleth. Pour Paul Celan, Galilée, 1986.
- Ce développement sur le Schibboleth renvoie à divers articles de Wikipédia.
- Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché, Denoël, 2007.
- Béatrice Périgot, « De la disputatio médiévale au débat humaniste », Mémini, 11/2007.
- Christian Bromberger, Le match de football : ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Maison des Sciences de l’Homme, 1995.
- François Jullien, La pensée chinoise : en vis-à-vis de la philosophie, Folio essais, 2019.
- François Jullien, Traité de l’efficacité, Livre de Poche, 2002.
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Comment dépasser la « frérocité » des frères ennemis ? », L’@psychanalyse, 11 novembre 2019. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-comment-depasser-la-frerocite-des-freres-ennemis (consulté le JJ/MM/AAAA).