« Actéon trop coupable à courre la déesse Proie où se prend veneur l’ombre que tu deviens Laisse la meute aller sans que ton pas se presse Diane à ce qu’ils vaudront reconnaitra les chiens » Jacques Lacan, « La Chose freudienne », Écrits, p. 436.
Il y eut Il y a Il y aura
Écrire, toujours le ratage de l’objet, sa fuite dans les décombres et les ruines. Ça n’advient que dans l’échappée belle. Le cristal de la lettre l’accueille dans son retrait. Là, comme ailleurs, il s’agit bien d’errer de la bonne façon, là où il s’évanouit, justement, dans les plis du corps.
Ensuite, un pari osé. Là où la robe se dérobe s’ouvre au grand jour, dans l’achoppement, la faille, la césure du sculpteur, du peintre, du poète, du musicien, l’inénarrable épiderme. La peau, elle scie.
Rien ne fut donné. Il fallut conquérir de haute lutte. La glaise et le tour du potier, les astres et les désastres et au plus profond creuser les galeries d’âme, là où la fournaise se fait plus vive, plus charnelle et plus mortelle. Errer jusqu’au point abyssal de la douleur et du doux leurre. Et se saisir de l’air du réel pour assouplir les cuirs. Alors, alors seulement, perça une trouée et tous les passages se mirent à suinter aux trous du corps. Du sang et des larmes. Rien n’y fit. Le trou devint irrémédiable.
Depuis longtemps il disait qu’il fallait sortir du jardin. Il disait. La futaie ne retenait plus la lune ni ses avatars. Les grands cerfs avaient perdu leurs bois. Les chauve-souris gisaient, clouées sur la porte de la grange. Le message peut être lu à l’envers. Maestro di color che sanno.
Ils ont jailli, les Grands Transparents, dans un déluge de feu. Ils ont occupé de force la place vide où se négocient, dans le commerce des paroles, le tout et le rien. Et l’échelle du monde, que l’on croyait pourtant stable et assurée contre les orages, s’est renversée. Ceux qui montaient descendirent ; et les descendants furent pris au piège. Dans le vivant des corps se dessinait soudain un inter val. L’entre-deux du silence fracassant dans une note soutenue. Et l’origine en fut chassée, une bonne fois pour toutes. Alors, comme il fut dit, écrit et consigné, vinrent d’autres horribles travailleurs qui commencèrent par les horizons où l’autre s’était affaissé. Ils prirent en dépôt tous les animaux, même les plus humains, pour les conduire jusqu’au gîte des formes et des informes. Le livre fut relu une fois encore, mais ne livra pas son sel. De retournement en rebroussement il a bien fallu faire le chemin à rebours. Les montagnes n’étaient plus les montagnes ; et les montagnes étaient les montagnes.
Si nous sommes intarissables, c’est pour ne pas penser. Ça n’est pas le vide qui manque. Point gris. Regard et voix, les étoffes. La chambre s’ouvre sur un parcours infini. Quatre personnages, un trou au centre. Il s’agit de faire l’étoile sans se perdre, ni plonger à l’abîme. Le bord des mots touche au bout des maux. Engagés jusqu’au cou.
Ils pleurent quand toutes les billes du sac se sont répandues au sol et ont roulé vers la rivière. Ils pleurent. And laughtears ! D’autres dansent. Ils dansent comme Carlotta. Cette petite bonne femme se déplie et prend une ampleur démesurée. « Carlotta, dit Quignard juste après sa mort, arrivait sur scène comme une chamane, du fond de la nuit et ressuscitait Médée folle… Dès qu’elle apparaissait sur scène, son corps se densifiait, elle devenait quelque chose d’extraordinairement intense, son regard terrifiant, ses mains devenaient des serres, c’était une musculature inouïe qui apparaissait soudain sur scène. » La danseuse de Buto lance une action politique de résistance à la folie du Camp. Un acte de chair.
Et il y eut une fin, une fin qui finalement n’en finit pas. Beaucoup de couleurs déversées sur le chemin de halage. Magritte avec Mallarmé, Hegel avec Rothko, Fontana avec Berio, Le Facteur Cheval avec Perec, Borges avec Henri Moore… Les arabesques de la lettre, telle la margelle d’un puits, bordent le forage du corps obscur. Le cou d’une poule est serré entre les cuisses de la danseuse et on entend la présence, au loin, d’un homme. Bruits d’une course dans le noir. Le corps fait nœud en une musique étrange. Le corps sait.
Was heisst Denken ?
Joseph ROUZEL, mars 2022
Citer ce texte
Joseph Rouzel, « Bris/collages », L’@psychanalyse, 20 août 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-bris-collages (consulté le JJ/MM/AAAA).