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À propos du livre de Stéphane Fourrier, « Dans les mots de Freud »

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Stéphane Fourrier, Dans les mots de Freud. Préface de Francis Hofstein, Éditions Le Retrait, 2024.

Par Joseph Rouzel

Entrant dans le beau livre habillé de bleu de Stéphane Fourrier, m’est remonté en mémoire, va savoir pourquoi, quelques paroles d’une chanson de Danielle Messia, cette chanteuse à la voix magnifique, que j’ai croisée en 1978 dans un festival, à Castagnède, en Ariège. Trop tôt disparue, foudroyée à 28 ans par la leucémie. « Les mots roulent comme des coquilles vides ». J’en suis encore tout ébloui ! Voilà bien le drame : à force de tourner dans nos bouches et nos oreilles, les mots tels les galets d’un gave, se polissent et leur tranchant s’émousse. Ils se vident de leur substance dérangeante. Ils s’usent. Et ils nous… gavent. Les mots de Freud et leur traduction (en traître ?) comme ceux de tout un chacun.

Alors il faut voir dans l’ouvrage de Stéphane Fourrier une entreprise de salut publique, déjà annoncée par un autre Stéphane, Mallarmé du nom : « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu. » (Le tombeau d’Edgar Poe). Plus pur ? Pas au sens imaginaire qui fait aujourd’hui de la folle pureté le lit du fascisme et de la ségrégation. Plus pur comme le fait le chercheur d’or qui tamise le sable de la rivière jusqu’à trouver la rare pépite.

En reprenant pied à pied, pas à pas, les mots de Freud, qui constituent les fondations de sa maison théorique et pratique, l’auteur nous invite à une randonnée pleine de surprises. Il s’agit pour le lecteur de sortir des sentiers battus. J’ai été estomaqué quand j’ai lu, d’entrée de jeu, que le Deutung de la Traumdeutung (première étape de la balade qui en comporte onze), que l’on rabat facilement dans la traduction sur une « interprétation », renvoyait en fait à deutsch (teuton, peuple) et au sens : mais enfin ce que je vous dis est pourtant clair dans notre langue commune. « En s’adressant à celui qui ne veut rien entendre, ce qui veut dire en fait que l’on atteint les limites du dicible, et que l’on ne s’en accommode pas. » (p. 20) On croise au passage la haute figure d’un auteur, trop méconnu, Jean Gagnepain, fondateur de l’anthropologie clinique, assurant que « l’ironie est l’attitude exigée de la science ». Ironie au sens socratique d’un questionnement incessant (eiromeia en grec ancien : interroger en feignant l’ignorance), d’un « ça ne va pas de soi », comme aimait à le dire Jean Oury. Gagnepain introduisit, dans son séminaire à la fac de Rennes, des flopées d’étudiants aux Écrits de Lacan. Stéphane Fourrier est un adepte du « ça ne va pas soi » !

Puis le cheminement continue. Laissons-nous guider par l’auteur. Le lecteur rencontre alors un autre terme qui brille à l’orée du Deutung, le verbe deuten (indiquer, montrer du doigt). « Il s’agit donc de faire entendre quelque chose à partir du recueil de maints détails, ou parfois d’un seul, qui deviennent ainsi signifiants… porteurs de signification pour quelqu’un du moment que celui-ci se prête à l’analyse des signes dans le monde de signes qu’il se construit continûment… » (p. 21). « Le sujet de la Deutung est le sujet en quête de ses propres traces. » (p.22) etc. Peut-être la Deutung, traversant « l’indique », relèverait-elle, comme dans les histoires policières, de l’indice, voire de l’index ? A l’inverse de la Bedeutung (« cette signification qui règne sans partage… » p. 33) qui impose une signification enchâssée dans un savoir, elle fait signe d’un sujet et de son énigme vivante. Un sujet toujours en devenir, « potentialité d’être », affirma un jour François Dolto. La Deutung a trait à la vérité et non à la vérification. Faisant le récit de son rêve, le sujet interprète. Il s’agit alors d’entendre que la Deutung du rêve n’a rien d’une nouvelle clé des songes. Il n’y a pas de traduction automatique à partir d’un catalogue de figures symboliques. La Deutung n’a rien d’une interprétation qui sonnerait le gong d’une explication définitive. Elle relève d’un cheminement, pas d’un but à atteindre. Comme l’écrivait le poète Antonio Machado qui, épuisé par la Retirada, vint mourir sur la plage de Collioure : «Caminante, no hay camino. Se hace camino al andar. » (Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant.)

Idem donc pour la balade en Traum, qui assone avec trauma et le « trou-matisme » inventif de Lacan. Même dérive étonnante. Avec ce point de butée « ombilical » sur le Knotenpunkte (point de nouage) du réel où la Deutung est tenue en échec. Ce qui alimente la sève même du rêve. Le rêve est en soi une Deutung qui tisse son fil autour de cet ombilic de l’irreprésentable. Le récit du rêve témoigne de cette Deutung lestée de l’impossible à dire. C’est l’interprétation d’une partition où le ratage donne la mesure. Encore faut-il, comme nous y invite Samuel Beckett dans Cap au pire, apprendre à « rater mieux » et à en rire ! Dans l’inconscient « ça rêve, ça rate, ça rit. » (Lacan, « Mon enseignement, sa nature et ses fins », Mon enseignement, Paris Seuil, 2005.)

On découvrira en cheminant dans ces constructions conceptuelles que le fin fond de l’affaire tient à une histoire de dialectique. Mise en tension entre la Deutung (dire) et la Bedeutung (signification), mais aussi entre possible et impossible, fini et infini ; et en ce qui concerne le Wunsch qui fait l’objet de l’étape suivante entre l’envie et le désir, le manque et la mort… Lire cette dialectique à l’œuvre, c’est considérer le chemin de crête où se tient l’auteur. Relire Freud à fleur de ses signifiants, c’est retrouver pour chacun le mouvement subversif qui les a vu naître. C’est aussi, précise Stéphane Fourrier ce qui « peut nous protéger de la violence des idéologies » à l’œuvre, y compris dans les cercles analytiques, oubliant que, comme une montagne a deux versants, l’adret et l’ubac, soleil et ombre, tout signifiant ne tient que d’oppositions et de différences. Amputer cette dialectique du vivant de la langue conduit tout droit au dogmatisme, à une pensée gelée et, peu ou prou, à des effets de ségrégation meurtriers.

Je ne voudrais pas gâcher au lecteur le plaisir de la découverte. Je le laisse donc s’aventurer au fil des pages dans le paysage flamboyant que déroule l’auteur. Il faut au lecteur accepter de se perdre pour mieux s’y retrouver. Et les étapes du voyage se succèdent, de Wunsch à Übertragung en passant par Hilflosigkeit. Avec une petite halte (joliment intitulé par l’auteur : intermède) à flanc de montagne au chalet d’Henri Heine où le poète nous accueille avec sa Lorelai : « Je ne sais pas ce que cela peut bien vouloir dire… « (Traduction de Stéphane Fourrier). Celle que chanta aussi Guillaume Apollinaire dans ses Rhénanes : « Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries. De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie ? » La halte poétique permet au lecteur de reprendre son souffle à mi-parcours. Il n’en goûte qu’avec plus de joie les trouvailles qui suivent.

Travail métaphorique, s’il en est, que cet ouvrage, au sens premier du terme : metaphorein, si j’en crois mon Bailly, est un verbe qui signifie porter ou transporter au-delà, déplacer, renverser. Verbe connexe à metaphrazein, transporter d’une langue dans une autre. « Transposé dans le langage, cela donne un mot non pas pour un autre mais un mot qui introduit une nouvelle relation qui est nouvelle expression de la chose à dire, toujours à dire inlassablement le temps d’une vie », souligne Stéphane Fourrier (p. 46) Ce faisant c’est tout l’écheveau de la constellation des signifiants freudiens qui s’en trouve dépoussiéré et qui se met à briller d’une lumière renouvelée. La théorie, trop souvent écrasée sous des blocs de certitudes, s’anime et irrigue à nouveau frais la pratique analytique. Ça poétise. Ça crée. Façon pour l’auteur de faire la monstration qu’elles (théorie et pratique) ne sauraient être figés dans un savoir prêt-à-penser. Elles exigent une relance sans fin entraînant une certaine forme d’intranquillité.

Citer ce texte

Joseph Rouzel, « À propos du livre de Stéphane Fourrier, « Dans les mots de Freud » », L’@psychanalyse, 27 avril 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-a-propos-du-livre-de-stephane-fourrier-dans-les-mots-de-freud (consulté le JJ/MM/AAAA).

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