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À propos de l’ouvrage de Mario Uribe, « La dignité du sujet »

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Mario Uribe, La dignité du sujet, Les éditions de l’insu, Paris, 2024.

Le 18 octobre 2019 le gouvernement du Chili prend la décision d’augmenter de 30 pesos le prix du ticket de métro. Cette annonce est accompagnée de « déclarations malheureuses de certains ministres démontrant - au passage - leur divorce absolu avec la rue, leur manque de gestion politique, le degré zéro de l’empathie et la sous-estimation des citoyens ». C’est non seulement un tollé, mais une véritable explosion sociale et populaire dans les rues des grandes villes. Les murs se couvrent de slogans et graffitis (abondamment repris dans l’ouvrage) ; les murs captent la parole. Trop, c’est trop. Que fait un psychanalyste devant cette explosion, réprimée dans le sang ? Il pérore dans ses cercles analytiques ? Se réfugie dans l’abri douillet de son cabinet ? Pas du tout. « … la position analytique n’implique pas de louer ou de condamner, mais de comprendre le sens de cet acte dans la perspective historique des demandes, des besoins, des désirs… » La clinique au plus près des sujets ne saurait faire fi de l’espace politique où se déroulent leur quotidien. Lorsque les citoyens ont risqué une parole dans l’espace commun des rues, vient le temps où « La Cité s’est enfin transformée en espace analytique… Il s’agit alors d’y recréer les conditions subjectives pour que le sujet puisse choisir librement de ne pas céder sur son désir. » L’analyste est à la tâche pour interroger les signifiant du désir qui explose au grand jour après des années (40 au moins) de refoulement. Lorsque, dans un mouvement éthique et politique, c’est la psychanalyse qui descend dans la rue, pour qu’elle reste vivante, « … elle doit être capable d’offrir une écoute plus active et de créer des stratégies d’intervention innovantes, et surtout elle ne doit pas rester prisonnière de la neutralité et de l’exégèse, sous peine de voir sa transmission rester lettre morte et sa présence dans la Cité, sans transcendance. » L’invitation faite au psychanalyste est d’abord de savoir écouter ce qui se dit dans la rue, de lire ce qui s’écrit sur les murs, d’entendre les… murmures. Le pouvoir, ce qu’ignorent volontairement les élites qui le confisquent, appartient avant tout à chaque sujet parlant faisant valoir sa parole dans la communauté qui l’accueille. C’est l’essence même de la démocratie, transmise de haute lutte, depuis l’Antiquité grecque, comme point de jonction, mais aussi de friction, entre subjectif et collectif.

« Le Chili s’est réveillé », lit-on justement sur les murs. Il faut croire, souligne à juste titre l’auteur, que le pays « était endormi ». C’est la force du signifiant que de révéler son envers. Le Chili et ses citoyens, après la dictature sanglante née sous Pinochet, se sont laissé berner par « l’offre d’un monde heureux exempt de castration et de manque ». Le néolibéralisme appliqué au Chili du dictateur Pinochet, sous l’impulsion des Chicago Boys, nourris au petit lait des théories économiques néolibérales de Milton Friedman et Arnold Harberger, une fois passée « la désillusion du citoyen transformé en consommateur », consommateur consumé, a plongé le pays dans le marasme et le désespoir. La frénésie de jouissance procurée par la surconsommation des objets du Marché a son revers. « Plus l’assoiffé boit à la source capitaliste, plus il a soif. » La chair est triste hélas, à lâcher sur le désir du sujet et sa dialectique symbolique. Et on ne se parle plus dans le pays désubjectivé. Mais le Chili s’est réveillé. Le signifiant qui prend le pouvoir des mots dans les manifs c’est « dignité ». La dignité dont déjà Emmanuel Kant affirmait qu’elle est la seule valeur qui échappe aux lois du commerce. La bien nommée Plaza de la Dignidad est une place de Santiago où se sont déroulées maintes manifs. Et les chansons d’antan, du temps d’Allende, que n’ont pas connues les plus jeunes, font aussi retour. La révolte se produit dans la joie.

Mais un tel sursaut ne tombe pas du ciel. Le terrain avait été labouré par des prémisses : Révolution des Pingouins en 2006, contre le désengagement de l’État dans le système éducatif ; grandes mobilisations féministe en 2018 ; manifestations après le meurtre par un carabiniero de Camilo Catrillanca, un jeune indien Mapuche, le 14 novembre 2018 ; immolation par le feu de Sebastien Acevedo dans la cathédrale de Conceptioon en 1983… Autant d’évènements qui ont marqué profondément le peuple Chilien, mais aussi lui ont ouvert les yeux sur sa servitude volontaire et son consentement à la promesse du bonheur illusoire du Marché des biens et des pulsions, qui n’est que le paravent de la dictature, guidée par un impératif de jouissance. Jouissez, c’est un ordre !

La réaction du pouvoir est classique dans ses tentatives d’explication de cette insurrection populaire : complot de l’étranger (Venezuela et Cuba), manifestants assimilés aux pilleurs, délinquants et trafiquants de drogue, manipulation par les forces d’opposition de gauche. Malgré la répression sanglante – « Le Chili s’est réveillé : et ils lui ont tiré dans les yeux » - le mouvement s’est poursuivi durant plus de cinq mois, atteignant son apogée le 8 mars 2020 avec 2 millions de femmes dans les rues de Santiago. Cette mobilisation massive, souligne l’auteur, est à analyser à l’aune de la surdité des gouvernants (exécutif et parlement) loin de « représenter les sentiments et les attentes des citoyens ordinaires. » Le gouvernement est impuissant et les manifestants furieux de n’être pas un minimum entendus : transfert négatif et dialogue de sourds ! Le pays a brisé le miroir aux alouettes que lui tendait le pouvoir. Un an plus tard la demande d’une nouvelle Constitution est approuvée par 80% des citoyens. Demeure une question de taille : « trouver la formule inédite pour sortir du capitalisme » en tenant compte de l’avertissement de Lacan en 1973 dans Télévision, à savoir que « cette sortie ne constituera pas un progrès si elle ne concerne que certains. » Mais précise à juste titre Mario Uribe, «… la psychanalyse n’est pas un humanisme et ne propose pas une théorie du bonheur. Au contraire son volet anticapitaliste consiste à proposer une méthode globale des relations du sujet avec le réel du manque… » Sachant que le capitalisme parasite chaque sujet de l’intérieur…

Cet ouvrage est exemplaire pour trois raisons : d’abord il restitue la mémoire, en vivifie le récit et le situe dans une constellation de contestations radicales qui ont secoué le monde à la même époque : printemps des pays arabes, los Indignados en Espagne, le mouvement Occupy Wall Street aux USA, le Gilets Jaunes etc. Ensuite il fait la part belle à la place de la psychanalyse dans la Cité. « L'opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale ou collective, précisait d’emblée Freud dans Psychologie collective et analyse du moi, perd beaucoup de son acuité lorsqu'on l'examine de plus près. » Enfin il donne à lire dans le concret ce qu’un texte de Lacan de 1949 sur Le temps logique emporte de pertinence pour penser la question de l’émancipation sur le plan subjectif (clinique) et collectif (politique). Et c’est aussi ce que soulève Marx : l’émancipation de tous par tous. On ne s’émancipe pas tout seul. S’émanciper de l’aliénation sociale et de l’aliénation mentale : là se rejoignent, sans se confondre, le combat politique et les soins psychiques. L’émancipation humaine est la suppression pratique de l’aliénation, non de telle ou telle aliénation, mais de toutes les aliénations. Utopie s’il en est, mais force désirante chargée d’espoir malgré tout.

Reprenant l’apologue des 3 prisonniers cité par Lacan, Stéphane Thiberge précise : « Ce collectif-là fait droit à une vérité qui ne saurait s’énoncer que singulière. Mais ce que Lacan articule dans le même temps, c’est que cette vérité du sujet n’est pas isolable du processus par lequel l’autre s’exerce aussi à en trouver l’issue. En d’autres termes, mon accès à cette issue est fonction de la capacité de l’autre à y accéder également de son côté. Il y a là une solidarité logique qui implique chaque sujet pour lui-même et aussi dans son rapport au social » (Stéphane Thibierge, Clinique de l'identité : Psychoses, identité sexuelle et lien social, Paris, PUF, 2007)

Joseph Rouzel

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Citer ce texte

Joseph Rouzel, « À propos de l’ouvrage de Mario Uribe, « La dignité du sujet » », L’@psychanalyse, 28 avril 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/joseph-rouzel-a-propos-de-l-ouvrage-de-mario-uribe-la-dignite-du-sujet (consulté le JJ/MM/AAAA).

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