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À propos de Guillaume Nemer, « Hölderlin le saintom – éksodos 3 »

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A propos de Guillaume Nemer, Hölderlin le saintom – éksodos 3 Orange, éditons le Retrait , 2023

Remarquable ! Tel est le mot qui surgit à ma pensée en refermant l’ouvrage de Guillaume Nemer, son eksodos 3, Hölderlin le saintom. Remarquable, il l’est par l’écriture, poétique sans doute de sublimer celle de Hölderlin, par la richesse du vocabulaire, ses moments translinguistiques, son humour et sa pointe d’ironie (revendiquée), ses mathèmes, ses transgressions de la grammaire et de la syntaxe, ses flèches (→), le recours à l’oral, à l’irrévérencieux comme à la plus grande déférence, qui donnent à l’ensemble une couleur « célinesque » (à mes yeux, et que je ne tenterai pas de justifier). Mais remarquable surtout de nous porter à la limite où Lacan nous a permis d’aller, et à partir de laquelle nous sommes dès lors contraints de nous émanciper. Nous le pouvons justement parce que nous avons pris appuis sur lui : chance de l’exode (éksodos) et non malheur de l’exil. C’est la seconde fois que j’éprouve ce sentiment, la première étant à propos de l’ouvrage que Pierre Bruno (une des références de Guillaume Nemer) a consacré à La réalité (et peut-être déjà avec le précédent : Qu’est-ce que rêver ?), ou la troisième avec les travaux de Jean-Claude Maleval sur l’autisme.

L’ouvrage, à l’insu de Guillaume, m’a bousculé, contredit, interprété ici, « désinterprété » là, toujours traité avec bienveillance (au su cette fois). Loin de se trouver d’un seul coup enfermé dans ses propres limites par ce travail « ouvert », le lecteur se découvre au contraire libéré des contraintes du discours qu’il avait forgé avec ceux empruntés et qu’il habitait jusque-là.Guillaume Nemer glisse le poèmetel un scalpel, entre la structure du discours où s’enracine la parole, et les significations portées par ce même discours « au service du social » au prix de formater le sujet. Ce qui est l’une des thèses de l’ouvrage.

Je ne tenterai pas de rendre compte du pas à pas de la lecture érudite, clinique et logique (les deux derniers termes sont ici synonymes) de Hölderlin par Guillaume Nemer : je n’ai pas assez fréquenté le poète.Guillaume Nemer y lit, la nomination de la forclusion du Nom-du-Père et le déroulement de ses conséquences qui n’est autre que la poursuite, la reprise d’une « nomination sans fin » car la fin (la stabilisation d’une nomination) est impossible, forclusion oblige. Cette nomination est paradoxale en effet puisqu’elle porte sur ce qui, en défaut, rend toute nomination inconséquente. Elle élève cependant cette forclusion au rang de symptôme du poète, un symptôme, dont l’interprétation-traitement (de la jouissance) poétique qu’il inaugure, autorise (moyennant « l’effort que constitue l’identification au symptôme ») à sa mutation en sinthome auquel Hölderlin peut s’identifier. Guillaume Nemer invente alors le terme de saintom pour dire ce symptôme mutant, le posant comme équivalent à celui que propose Lacan. Cependant, il semble, à certaines pages, que le saintom suppose que le poète ait abandonné au sinthome le savoir sur le réel qui ne cesse de se défausser, le soulageant de la tentation d’avoir à s’y incarner (« décoction de l’identité ») : plutôt se réduit-il à ce qui en marque l’écart, au poème lui-même. « (…) par le saintom, il s’en désidentifie ».

« Le symptôme est ce par quoi quelque chose du sujet trouve à se nouer, même par grand vent » aux deux fils de l’imaginaire et du symbolique qu’il lie au Réel sans que ces dimensions ne se confondent Guillaume insiste sur le nœud du symbolique et du réel). En principe, c’est le Nom-du-Père qui autorise le nouage. Là où il n’est pas, tout pourrait s’effondrer d’être délié sauf si le sujet fait de la forclusion son symptôme (use d’un nom qui, ne tenant pas, est remplacé sans fin dans un Ford/Da du nom qui interdit au symbolique et au réel de fuir chacun de leur côté dans la paranoïa ou la manie). Cette thèse est redoublée par la mise en évidence que cette prise en charge de la forclusion s’effectue au travers du poème, le Je du sujet ou aussi bien l’objet a, soit ce que le poème ne peut ni ne pourra dire du fait de la forclusion.A la place de la signification attendue vient le signe.

L’auteur multiplie les thèses dérangeantes (qui invitent le lecteur à se déplacer pour entr’apercevoir un autre paysage). Par exemple, dans la psychose, la mère serait un Nom-du-Père, mettant l’inceste au premier plan mais mis en suspens quand la femme (non la mère)mobilise le manque et donc inscrit le désir « dans une temporalité formelle ». Ou encore : à côté de la forclusion du Nom-du-Père et de la réponse paranoïaque découverte à notre intention par Lacan, à côté du gel de la métaphore paternelle dont Jean-claude Maleval fait l’hypothèse à propos du fonctionnement autistique, Guillaume Nemer introduit le « suspens » cette fois du Nom-du-Père : c’est tout un monde qui semble s’ouvrir d’une clinique différentielle de la forclusion. Et ceci : le signe noue l’imaginaire et le symbolique, mais est incapable de lier le réel et le symbolique. Exprimant ce que le symptôme rate, le signe en appelle au signifiant. Bref, Hölderlin invente le discours analysant, voire se fait le psychanalyste, au travers du poème, de l’élaboration psychique du peuple. Mais il lui aura manqué de rencontrer, lui, un psychanalyste. Par contre il se pourrait bien qu’il ait enfin trouvé ici, après bien d’autres lecteurs et commentateurs prestigieux (Marx, Benjamin, Lacan…) son passeur.

Dans mon propre travail j’ai associé la politique au discours du Maître, sans toujours percevoir ce qui fondait la résistance de Guillaume Nemer sur ce point « très lacanien ». Après cette lecture de Lacan contre Lacan, je puis me dire les choses autrement. Le (discours du) Maitre est fabriqué par l’Hystérique ne serait-ce que pour pouvoir le châtrer (ou « un home à qui commander »). Quand elle frappe à la porte de Freud, celui-ci ne répond pas en Maître mais, poussé par elle, il fait un pas de côté : il consent à faire semblant de ce après quoi court le désir. Ce faisant il invente le discours Analytique mais décolle du même coup le discours Hystérique (elle à le symptôme d’intéresser l’autre à son symptôme) du discours du Maître (sans oublier l’expérience que Freud a eu du discours Universitaire quand le maître se dissimule sous le savoir) : ainsi s’invente le lien social. Lacan en rendra compte par la ronde des quatre discours, laquelle permettra de s’interroger sur la forme qui s’y rajoute pour l’empêcher : le discours Capitaliste.De fait, ce virage a pour effet de ne pas réduire la politique au discours du Maître. On peut dire que la politique est sollicité dès qu’il s’agit de langage, et que tout ce qui touche ou procède du symptôme (a fortiori du sinthome) est politique. Il faut lire l’ouvrage pour saisir la force et la portée des derniers mots : « Par le poème, le divin est ramené sur Terre ou, plus précisément, dans la bouche des homes qui parlent. Face au symptôme, Hölderlin s’en remet au langage [l’analysant], et pour soutenir le langage, au poème [l’analyste] ». L’avenir de notre humanité est dans le poème, ce que les faisant fonction de psychanalystes (la psychanalyse ?) se vouent à être.

Il parait difficile d’imaginer que Guillaume Nemer se soit affranchi du psychanalytiquement correct (ait consenti à l’exode et à nous faire profiter de ce qu’il traverse) sans avoir approché le réel qu’une cure détoure. Et s’il a su s’en faire le passeur du poète, n’est-ce pas que nous avons là une sorte de témoignage de sa propre passe ?

Un livre à relire. Encore.

Marie-Jean Sauret

Citer ce texte

Marie-Jean Sauret, « À propos de Guillaume Nemer, « Hölderlin le saintom – éksodos 3 » », L’@psychanalyse, 11 janvier 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/marie-jean-sauret-a-propos-de-guillaume-nemer-holderlin-le-saintom-eksodos-3 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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