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FOOTAISES VERSUS JE-M’EN-FOUTISME A PROPOS DE JACQUES CABASSUT,
FOOTAISES. PSYCHANALYSE DU BALLON ROND (L’Harmattan 2023)
Cet ouvrage frappe par sa belle écriture, sa lisibilité, son érudition pas seulement footballistique, et sa culture : littérature, mythologie, cinéma, poésie accompagnent anthropologues, sociologues, philosophes, spécialistes de la lettre ancienne ou moderne, psy de toutes espèces et bien sûr psychanalystes. L’auteur tresse ensemble plusieurs fils : le brin de son propre rapport au football tel qu’il le croise dans son enfance et à d’autres moments diversement traumatiques ou heureux, le brin de l’histoire du football depuis le traumatisme de la demi-finale de la coupe du monde à Séville, le 8 juillet 1982, que les Français perdent contre les Allemands après que Schumacher ait envoyé à l’hôpital Battiston mâchoire fracturée (« J’étais chargé » dira beaucoup plus tard Schumacher ; « j’ai fait une erreur » avouera longtemps après l’arbitre), le brin du savoir académique, lui-même composé de fils empruntés aux champs énumérés ci-dessus, et, last but not least, le brin du récit dominant au temps du néolibéralisme. Quatre brins donc qui freinent le lecteur dans sa tentation de ne voir dans cet ouvrage qu’un amusement. Le football serait-il alors une métaphore de la façon dont le discours Capitaliste formate ou maltraite ceux qui l’habitent ? Non. A terme le lecteur est convaincu que le football est une fractale où se révèle et se démontre la logique du monde contemporain. A cette conclusion s’ajoute la raison qui l’a rendue perceptible, une seule et même raison fournie par le brin subjectif : Jacques Cabassut s’engage dans cette exploration non pas en observateur distant mais en acteur qui livre sa position de sujet pour rendre compte de la façon dont les brins se nouent parce qu’il y tresse, le plus souvent en filigrane, le récit de sa vie.
Cette mise en récit prolonge celle que chacun ne peut s’empêcher de construire à propos de sa vie : elle consiste à lire comme effets du signifiant les images que le socialement correct nous impose. On suivra, grâce également à la précieuse préface de Luc Diaz, le défilé des images au cours de l’histoire, depuis la bataille des images gagnée par Constantin (le 28 octobre 312), et celle de Gettysburg (Pennsylvanie) le 3 juillet 1863 durant la guerre de Sécession, première boucherie industrielle et première boucherie photographiée, jusqu’aux trop plein d’images de la société du spectacle, en passant par l’image absente d’une partie de foot à Auschwitz, et celle impossible de la Shoah cernée par Claude Lanzmann – envers de la partie de foot improvisée à Noël 1914 entre les soldats allemands, belges, britanniques, français, irlandais et italiens sortis de leurs tranchées respectives. Les images capturées, suggérées ou imaginées demeurent certes, mais ne deviennent lisibles que sous certaines conditions qui ne sont réunies qu’à certaines époques. « Tel sera le but de cet écrit, avance Jacques Cabassut, (…) réinterroger cette esthétique contemporaine de l’excès et de l’accès à l’image, au jouir, au désir, qui nous obligent à repenser notre rapport au ballon rond, au corps, aux autres et au monde... Et quel est donc (…) le ‘’Nom du Père‘’ reliant foot, VAR, image, trauma, sublimation, discours capitaliste et Auschwitz ? » L’image se décline alors sous ses trois registres de l’idole, de l’art et du visuel.
La défaite de l’équipe de France à Séville repris par les médias comme traumatisme national jusqu’à aujourd’hui n’est traumatisme que parce qu’elle rencontre, outre celle de l’enfant Cabassut qui regardait les matchs avec son père, la subjectivité autant de ceux qui l’ont vécu sur le terrain que de celles et ceux qui en ont été les spectateurs au stade ou à la télévision.
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Pas de traumatisme collectif s’il ne touche ce qui chez chacun ne demande qu’à s’y reconnaitre : de l’identification à la victime, au perdant, jusqu’à la haine de l’autre et le refus de l’altérité. Platini pourra confier que l’équipe de France est née à cet instant : certes elle échoue en demi-finale de ce mondial, mais elle gagnera le championnat d’Europe en 1984 et 2000 (sans oublier les jeux olympiques en 1984, la coupe des confédérations en 2001 et 2003). L’équipe de France hérite de cette histoire pour les épopées qui la feront deux fois victorieuse de la coupe du monde (1998 et 2018). Certes les joueurs sont remplacés avec le temps, mais, soutenus par le récit construit jusqu’à eux, ils prennent la tresse là où il leur revient de la poursuivre sans jamais la boucler. Oui, une équipe est née à Séville – sur le sacrifice de Battiston et la sublimation de la frustration –, la France est devenue une nation footballistique au point d’être la première sélection à avoir remporté toutes les compétitions internationales.
Le foot, avec la TV et l’Equipe, est propice à valider la mise en avant de l’image comme moyen du récit, d’autant, qu’avec la postmodernité, le corps arbitral se voit doté d’une aide surmoïque, la VAR (Video Assistant Referees) susceptible en théorie d’abolir les marges d’incertitude en matière de pénalty, de but ou de fautes graves : cette image-là à visée sans reste hors et dans le cadre, pourrait définir la postmodernité et sa société non plus d’interdit mais de contrôle. Dans les faits se démontre au contraire l’impossibilité d’en finir avec le réel par sa numérisation : le ralentit crée des fautes qui n’existent pas à vitesse réelle, les matchs sont riches de VAR contestée ou oubliée, et, de toutes les façons, l’image demande à être interprétée (la main est-elle volontaire ou involontaire ?) alors que la logique du système prétend nous guérir de l’interprétation. De structure il manque toujours « quelque chose » à l’image – non pas un « irreprésenté », mais un irreprésentable –, et ce « quelque chose » ne cesse de nous regarder, trou dans ce que sait l’image, parfois recouvert par de l’irregardable (où se distingue ce qui relève du fantasme et ce qui relève de la jouissance). On ne sera donc pas surpris par le fait que cette analyse mette au premier plan de son décryptage la fonction de l’imaginaire et en fasse sa contribution principale.
L’amateur de foot sera surpris en revanche devant la quantité de faits recueillis au cours des années et mis en série par l’auteur, et des renvois de match à match où se perçoivent les changements de sensibilité et la complexité des déterminations qui pèsent sur un terrain. Certains acteurs et seulement certains, en véritables artistes, échappent à cette pression avec des gestes qui tiennent de l’acte créateur : Maradona, Platini, Ronaldo, Messi, Zidane (aujourd’hui M’bapé, et on s’attendait à voir au moins mentionné Pelé et le mondial de 1958 en Suède…). Ceux-là ont donné leur nom à des gestes : Madger (but par talonnade dos au but), Panenka (penalty par lob), auxquels j’ajoute, pour apporter ma contribution, Papinade (but par retournée dos au but), scorpion (René Higuita arrêtait des buts avec les pieds au-dessus de la tête en plongeant sous le ballon) et encore Redondo, Cuautemiña, Jay-Jay, Berckamp, Arconada, Johan Cruyff turn.
Des questions inédites surgissent. Pourquoi la main de Maradona qui a permis la victoire de l’Argentine contre l’Angleterre le 22 juin 1986 avant qu’elle ne devienne championne du monde, a été immortalisée sous sa propre expression – « la main de dieu, qui sublime la tricherie par l’humour –, valant à Diégo le surnom majuscule de « Diez » (contraction de Dios et diez, son numéro sur le terrain) ? Et pourquoi celle indirecte et tout aussi volontaire de Thierry Henry qui a qualifié le 22 novembre 2009 la France pour le mondial (au détriment de l’Irlande) a valu à son auteur une déqualification qui l’écartera de l’équipe de France ?
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L’auteur n’ignore pas la mise du sport sur le marché, son management visant souvent à l’efficacité sur le terrain et à la rentabilité à côté plus qu’au beau jeu, les salaires mirobolants, la corruption des dirigeants, des politiques et même des joueurs (cf. les affaires de la sextape entre Valbuena et Benzema, celle de Pogba, d’Hamraoui), le racisme et l’homophobie (quand l’homosexualité est l’un des ciments des communautés humaines), les matches truqués (et les paris afférents), le recours au dopage, la violence sur et autour des terrains, les phénomènes identificatoires et quasiment communautaristes qui confinent à la religion et poussent parfois jusqu’au meurtre, l’exacerbation des nationalismes, le hooliganisme, etc. L’instrumentation politique, ici dénoncée, a autorisé au nom de la « neutralité sportive », une coupe du monde à côté des salles de torture de Vidéla, et un match revanchard contre les Anglais (qui ont gagné la guerre des Malouines), une autre en Russie malgré les victimes de la politique autoritaire de Poutine, une autre encore au Quatar qui a bafoué les droits de l’homme aux yeux du monde pour construire ses stades – pour ne citer que ces exemples. Jacques Cabassut sait, en contrepoint, souligner les valeurs sportives du foot, sa contribution à la socialisation, sa dimension éducative voire de réalisation subjective, permises par le football. Cependant, ce n’est pas ce qui apparaît comme un dévoiement des idéaux olympiques qu’il traque, mais en quoi le sport participe intrinsèquement de la logique du monde contemporain : en quoi justement il n’est pas qu’une métaphore des aléas du capitalisme.
Et quand on cherche ce qui donne au football sa dimension tragique (même si elle se répète en farce : cf. l’épisode de l’équipe de France en Afrique du Sud en 2010) alors on remonte en aval de Séville qui n’est pas un commencement absolu, mais jusqu’à la partie de football entre SS et Sonderkommando juifs au cœur du camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau. Le Sonderkommando était composé de détenus juifs chargés de sortir les corps morts des chambres à gaz pour les brûler après avoir récupéré les objets de valeur. Il est invité à un match qui se serait déroulé de façon paisible et avec applaudissements. Point Godwin de l’essai ? Plutôt ancrage structural. Loin d’y voir un sursaut d’humanisme au cœur de l’inhumanité, le match révèle la réussite nazie : avoir obtenu la parité dans l’horreur en faisant participer des juifs à la solution finale, révélant ce qu’il y a de monstre inhumain en chacun de nous. Car si nous récusons le racisme, alors nous devons admettre qu’il n’y a qu’une seule humanité à laquelle le nazi, le juif et nous-mêmes appartenons : ce n’est pas l’actualité de la guerre entre Israël, le Hamas et Gaza qui nous démentira.
Afin que l’horreur ne se répète pas, l’ouvrage a l’ambition de donner une sépulture écrite à la partie d’Auschwitz. Il n’y va plus de morale sportive, d’idéal olympique ou de code de bonnes conduites : il s’agit d’éthique, que l’auteur cherche à incarner grâce à l’image : « la forme esthétique de l’éthique contemporaine, c’est l’image », répète-t-il après Alenka Zupancic.
Les « tue-le » et « autres cris de singe » entendus dans et autour des stades, les quotas plus ou moins secrètement discutés de joueurs de couleurs ou d’origine nord-africaine, l’injure de Marco Materazzi à Zinedine Zidane (quelle qu’elle ait pu être et que Jacques Cabassut élucide) y prennent une signification nouvelle : d’être des marques saisies sur le vif au prisme footballistique qui jalonnent la lente dérive du monde de la globalisation vers l’extrême droite. Cet ouvrage arrive au bon moment.
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Citer ce texte
Marie-Jean Sauret, « À propos de « Footaises » de Jacques Cabassut », L’@psychanalyse, 17 janvier 2024. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/marie-jean-sauret-a-propos-de-footaises-de-jacques-cabassut (consulté le JJ/MM/AAAA).