Les indices d’un malaise dans les professions du soin psychique s’étalent autour de nous: au moment où nous écrivons ces lignes les psychologues hospitaliers sont dans la rue, en France, pour protester contre un décret d’application concernant l’exercice de la psychothérapie, et ils ont été précédés par les RASED3, les salariés de l’hôpital psychiatrique, les soignants des unités psychiatriques carcérales, sans parler de l’hôpital général, des gynécologues, des chirurgiens, des services d’urgence, etc. Que se passe-t-il? À première vue, rien: des soucis de rationalisation, d'efficacité, d'organisation, d'économie – qu'en un sens nous partageons tous-. À y regarder de plus près, nous pourrions être au cœur d'une mutation sociale qui témoigne de changements en profondeur – dont il conviendrait dès lors de prendre la mesure exacte.
Cet examen exige que nous nous dotions d’une langue commune, pour savoir au moins de quoi l’on parle avant de trancher sur nos accords, désaccords et sur les actions et interventions que la situation appelle. Aussi cet article effectuera au préalable un petit parcours autour des termes de sujet, de civilisation et lien social, ainsi que sur les caractéristiques du monde contemporain avant de relever ses incidences subjectives et les implications de ces incidences sur les métiers du soin psychique4.
1 – Le sujet. La psychanalyse appelle «sujet» ce qui déjà parle dans l’humain, quoique tout du sujet ne parle pas. De ce point de vue, l’humain naît deux fois: une fois comme organisme vivant et une fois comme parlant – même s’il ne devait pas user de la parole. Cette seconde naissance suppose l’antériorité logique du langage, lequel oblige le sujet à se poser la question de ce qu’il est: et celui-ci constate aussitôt que si le langage lui fournit les mots pour formuler la question, il lui dérobe le réel de ce qu’il est, puisque, dans le langage, il n’y est que représenté. Il manque au sujet les signifiants qui rendraient compte exhaustivement de ce qu’il est. Ce savoir indisponible, voilà l’inconscient – un trou dans le savoir référentiel. Le manque que le sujet rencontre dans le langage (la jouissance perdue à parler5), voilà la cause du désir qui est à la vie du sujet ce que les échanges métaboliques sont à la vie de l’organisme.
2 – La civilisation. Le sujet est opiniâtre. Il est ainsi fabriqué qu’il ne cesse pas de demander à l’Autre – un Autre dont il construit la fiction – cet être «réel» auquel le dit Autre substitue un être de signifiants (à l’instar du sien). Pas de sujet sans autres parlant qui l’accueillent, sans la précession logique du langage (qui prend cette figure d’Autre): ainsi que Freud (1921) l’a noté, l’essence de l’humain est sociale. Pour autant, le sujet ne cesse pas d’être insatisfait par une réponse qui rate ce qui fait son réel. Cette faille ontologique est doublée par la découverte de la mort: le sujet se sait mortel. Déjà l’homme préhistorique, à peine né au langage, a certainement rêvé des absents et des morts ou seulement gardé leur souvenir. L’humanité a vraisemblablement eu très tôt l’idée que ce que chacun est ne se confond pas avec son organisme fini – sans qu’il soit immédiatement possible de parler d’âme (il y faudra des siècles). Le prouve l’invention précoce de la sépulture.
L’humain fabrique donc lui-même la figure (et le texte) de Autre supposé répondre: mythes, religions, philosophies sont en ce sens des idéologies, des formations discursives qui visent à répondre aux questions qu'il se pose sur son être et son existence. Cette énumération témoigne de ce que si l’homme a commencé par interpréter les manifestations de la nature plus forte que lui comme l’expression d’un Autre divin dont il participerait, il n’a pas cessé d’user du langage pour parfaire la réponse. L’existence, aujourd’hui encore, de groupes humains organisés autour d’un chaman (notamment en Amazonie) démontre qu’ils se sont satisfaits de cette réponse – et que nos ancêtres et nous-mêmes aurions donc pu en rester à cette conception! Parmi les changements, le soin psychique, d’abord abandonné aux sorciers et aux prêtres, a vu la création de sectes et d’hérésies «thérapeutiques»: au point que le vocabulaire de la clinique porte encore la trace de cette histoire6.
Telle est au fond la civilisation: une construction langagière (religion, philosophie, politique, technique, science, etc.) inventée par les humains pour traiter leur précarité ontologique – fuite du réel de leur être, vulnérabilité face aux accidents de la vie, expérience de leur fragilité devant les forces de la nature, difficultés de la vie sociale, et savoir non seulement sur la mort (réduit à peu de chose) mais qu’ils sont eux-mêmes mortels…
Le départ du processus civilisationnel, Freud le fomente avec Totem et Tabou, dans le fait qu’une horde de jeunes mâles encore animaux est amenée à s’allier pour détruire le mâle qui jouit à leurs dépens. Mais, une fois qu’elle l’a tué, les jeunes mâles décident de préserver l’alliance: celle-ci, de naturelle, devient sociale; c’est ce pacte qui humanise les humains. L’humanité naît donc à la condition de se reconnaître coupable d’un meurtre qu’elle n’a pas commis, et meurtre d’une bête qui accouche du père qu’elle n’a jamais été. Nous savons déjà que chaque humain ne s’humanise qu’à refaire d’une façon ou d’une autre ce pas – complexe d’Œdipe quand ce pas est effectué sur le mode névrotique.
L’issue au conflit entre Éros et Thanatos réside dans la poursuite du processus de civilisation – quoiqu’il puisse se demander si la civilisation (vs Culture) ne finira pas par assurer le succès de la pulsion de mort. En effet, si humanité arrivait à se doter de la sécurité absolue, l’extinction de la force brute et de la sexualité, elle aurait anéanti sinon le vivant, au sens biologique, en tout cas le désir. Et l’on peut se demander si les développements actuels de la science ne justifient pas cette crainte (depuis les techniques de manipulation génétique jusqu’à la fabrication d’armes nucléaires7, sans évoquer les catastrophes industrielles actuelles: d'Hiroshima à Fukushima, pour ainsi dire!).
Mais il convient d'ajouter que chaque civilisation sécrète son anthropo-logie, sa façon de penser l'humain et les subjectivités qui habitent le «vivre ensemble» organisé par les discours structurants. Ainsi, est-on passé d’une conception hétéronome de l’humain (il est la marionnette des dieux) à une conception autonome (il est responsable de son acte) en un siècle (le 4ème siècle grec). Cette mutation s'est accompagnée d’une modification de l’organisation sociale: car l’hétéronomie s’accommode fort bien de la tyrannie, tandis qu’il devient difficile de faire tenir ensemble des individus qui n’ont aucun titre à être gouvernés pas plus qu’à gouverner (Rancière8). Les Grecs ont alors inventé la politique, qui fut invention de l’égalité et de la démocratie (la contestation nécessaire de la politique pour préserver et conquérir de nouveaux espaces de liberté). Le christianisme subvertira en un sens le système en dotant chacun – et pas seulement le citoyen – d’une âme, c'est-à-dire d’une psychologie, petit morceau de la psychologie divine… Il existe donc toujours un lien entre la conception que les humains adoptent sur eux-mêmes et l’organisation de la Cité.
3 – La modernité…: des mutations au sein du symbolique – avènement des monothéismes, autonomie et exercice de la responsabilité du sujet – ont surgi l'esprit et la pratique scientifiques. Des siècles durant, les humains ont pensé que le savoir de la science – épistémè- était garanti par les dieux. Jusqu’au 17ème siècle où quelques savants se sont avisés de faits qui contredisaient le savoir accumulé par la tradition. C’est Kepler découvrant que les astres ne tournaient pas rond et contredisaient la cosmologie de Ptolémée; c’est aussi Galilée, Huygens, Newton, etc.
Du coup il apparaît que chacun doit affronter deux séries de questions: celles qui portent sur la description et le fonctionnement du monde, à quoi la science promet sinon une explication du moins une façon de les traiter; et la question du sens, de la raison du monde (cf. le «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?» de Leibnitz), devant laquelle le sujet est en panne. Désormais il va falloir se débrouiller seul pour répondre de ce que l’on est et de l’usage de la science: une nouvelle anthropologie s’amorce.
Cette mutation du savoir s’est assortie d’une mutation anthropologique, de l’apparition d’un nouveau sujet, dont Kant a sans doute été l’un des premiers à enregistrer l’avènement ( Cf. ses 3 Critiques... et son Anthropologie). Faute de se retrouver dans une réponse publique et collective à la question du sens, le sujet s’est fabriqué littéralement une «religion privée»: la névrose. Et c’est cette solution que Freud a découverte grâce au dispositif clinique adéquat, la psychanalyse. À cette occasion il découvre que le sujet «bricole» une solution à la fois pour lier les éléments dont le nouage fait sa singularité (le corps, le langage, la jouissance) et loger cette singularité dans le «commun» en évitant deux écueils: la dissolution de cette singularité dans la masse, l'éclatement du «vivre ensemble» sur le roc des singularités. Ce bricolage est le symptôme. Non seulement il y va d'une nouvelle appréhension du sujet avec la modernité, mais c'est à la façon d'accueillir le symptôme, de l'interpréter, de le traiter, qu'est liée l'histoire des métiers de la clinique.
4 - … et la postmodernité. Seulement nous ne sommes plus de l’époque de Freud. Les évolutions de la science et du marché semblent avoir conclu une nouvelle alliance sous les espèces du discours capitaliste (le dit «néo-libéralisme»). La science promeut la technoscience et l’économie – d'ailleurs de plus en plus financiarisée - impose le calcul à tous les niveaux. Tout se passe comme si la métaphore freudienne de la civilisation avait cédé la place à une nouvelle métaphore: l’évaluation remplace le droit et la justice pour réduire absolument le vivant (la force et la sexualité). Il s’en suit littéralement une nouvelle «civilisation»: pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la civilisation, inventée pour traiter la précarité ontologique de l’humain, se retourne contre les humains et leur impose une précarité sociale sous prétexte d’économie – travail, logement, santé, sécurité sociale, retraites, etc.
L’idéologie scientiste amène à son tour ses assujettis à se représenter à travers une nouvelle anthropologie: d’une part il n’est plus nécessaire de se penser comme manquant et désirant puisque la jouissance qui manque à chacun est promise à tous; la singularité s’efface derrière le fait que les mêmes objets du marché sont susceptibles de compléter quiconque, et le sujet n’a que faire de la fonction paternelle quand le pouvoir du calcul s’impose partout. Bref, ce sont les solutions de la névrose qui sont disqualifiées (la fonction paternelle, le symptôme comme marque de la singularité et comme solution, la castration comme opération symbolique, le désir…) – et, avec, les cliniciens du symptôme clinique.
Marx nous a livré avec la plus-value le secret du capitalisme; il a fallu attendre Lacan pour comprendre comment le même capitalisme réussissait à captiver les individus: la réussite du capitalisme tient à sa capacité à enrôler le désir pour un monde de frustration qui entretient la consommation de masse et la «servitude volontaire». Lacan (1970) révèle en effet ce que Pierre Bruno a qualifié dans un ouvrage récent d’erreur de Marx9 : Marx n’a pas vu que la plus-value recouvrait le plus de jouir, la cause du désir, il n’a pas vu que la jouissance des objets du marché étaient proposés à la place de la jouissance de l’objet dont le manque fait la castration et installe le désir dans l’humain.
De son côté l’économie, en réduisant les rapports des hommes entre eux au calcul des échanges marchands, oublie de fait que les objets manufacturés sont le produit d’un rapport entre les hommes; elle ne retient que la marchandise comme rapport des choses entre elles. Cet oubli de ceux qui fabriquent les marchandises ou les transforment n’a pas échappé à Marx qui l’a thématisé sous la catégorie de fétichisme de la marchandise. Lacan le confirme et nous révèle que comme le fétichisme du pervers il repose sur un démenti ( Veleugnung): celui du désir des hommes (et donc de la castration).
Par cet artifice du démenti et de la confiscation de la cause du désir, le discours capitaliste propose la marchandise comme si elle était ce qui manque au sujet pour le compléter. On pourrait montrer que le névrosé obsessionnel et le paranoïaque ne demandent qu’à le croire (l’obsessionnalisation et la paranoïaisation de la société le suggèrent). Et, de fait, cette consommation exacerbe la frustration (où l’hystérique trouve encore une occasion de s’épanouir) puisque par définition, pourrait-on dire, «ce n’est pas ça». Seulement l’idéologie dominante ramène l’individu sur le marché pour tenter d’étancher cette frustration. Ce régime est bien celui de la frustration généralisée. Le capitalisme est ainsi fabriqué, que «plus l’on boit à la source capitaliste, plus on a soif...»10 En consentant à être complété par un objet manufacturé, l’humain s’avoue de même «nature» et se retrouve lui-même sur le marché, prêt au dépeçage. Malgré notre protestation éventuelle contre le brevet sur le vivant, la manipulation génétique, le trafic d’enfants, de femmes, d’hommes et d’organes, nous avons peut-être déjà consenti à la logique qui nous introduits, corps et biens, dans l’échange marchand.
5 – Une nouvelle anthropologie…: Christopher Lasch (1979), le premier, a rapproché la confiscation de l’Œdipe et de la castration par le capitalisme du surgissement concomitant des «états limites» et de la société psychothérapeutique11. Mais il est possible de mieux préciser le processus: chaque sujet ainsi assoiffé (sans être un capitaliste mais en tant que soumis à la même logique), est amené à se penser comme une auto-entreprise, voire une machine qui se doit d’être rentable, efficace, utile, durable, économique12…. Du coup, le symptôme est réinterprété dans les termes d’un accident de la machine ou de l’économie: les symptômes deviennent dysfonctionnements, troubles, handicaps, voire «écarts à la moyenne» et la soif elle-même est interprétée comme manque de carburant, d’énergie, de vitamines, ou de tout autre élément que l’on peut trouver sur le marché.
Ainsi le projet de loi «relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques» fait-il l’amalgame entre délinquance et troubles mentaux considérés du strict point de vue de la sûreté des personnes, de l’atteinte à l’ordre public (jusqu’à prévoir ce que certains qualifient déjà de «casier judiciaire psychiatrique») sans jamais mentionner la souffrance psychique: une machine ou une entreprise ne souffre pas… Le champ du soin psychique est délibérément judiciarisé, rejoignant les déclarations de tel ou tel homme politique qui l’a anticipé du fait de sa soumission à la même logique de la globalisation13. L'indexe encore la disparition du soin psychique au profit de traitements psychotropes, de conditionnements (TCC14), voire d’un modèle d’internement emprunté non plus à l’éducation mais à la surveillance policière15…
Comment ne voit-on pas que nous adoptons une «psychopathologie d’État» (qui va jusqu’à inscrire dans la loi le programme de formation des psychothérapeutes!) à l’instar de la psychiatrie soviétique tant critiquée jadis par ceux-là mêmes qui aujourd'hui l’imitent, et une conception biologique de l’humain analogue à celle promue par le nazisme16 ? La montée de l’extrême-droite, en Europe, ne fait qu’accompagner un glissement de l’anthropologie dominante dangereux pour la démocratie.
Sont ainsi perdues de vue au moins quatre découvertes freudiennes fondamentales: l'option qu’il n’est de sujet que responsable de sa position - de ses actes, de ses relations avec les autres et de ce qu’il fait de ses déterminations - l’hypothèse de l’inconscient, ce que le symptôme contient de solution dans cette réponse, et le fait la jouissance est justement le point d’appui à partir duquel la civilisation se réinventait….
Bien sûr, l’exemple du DSM le montre, les disciplines académiques sont enrôlées pour fabriquer la théorie du nouveau «sujet» dont le monde de la globalisation a besoin. La psychologie devient, tendanciellement, comportementaliste - pour redresser les comportements tordus, accroître les performances- et cognitiviste - pour faire la théorie d’un humain réduit à une machine de traitement de l’information adaptée au «tout communication»-. Il faut bien dire que dans ce contexte où le symptôme au sens analytique est désactivé, qu’avons-nous besoin de psychologues cliniciens, de psychopathologues voire de psychiatres?
6 - … et quelle position éthique face aux nouveaux symptômes? Néanmoins le sujet
continue à parler… et à se poser la question de ce qu’il est. Et il n’est pas sûr que, quelle que soit son idéologie, la réponse scientiste lui convienne – «tu es une machine déterminée». Ce qu’il est de réel ne trouve pas davantage à se loger dans la réponse formatée par l’Autre scientiste que dans les idéologies des siècles passés – et même moins. Car les idéologies faisaient une place à ce que nous ne savions pas (par exemple le tombeau vide du Christ, mystère de la Résurrection, l’impossible prononciation du nom de Dieu, ou l’énigme du féminin…trous dans le savoir) quand le scientisme prétend ne rien laisser hors du savoir. Du coup nous voyons survenir sinon de nouvelles pathologies, du moins des pathologies s’inscrivant dans la logique actuelle et relues (d’où une certaine répétition dans cette partie!) par le scientisme comme accidents de la machine, mais où nous pouvons décrypter la protestation logique du sujet.
Ainsi des pathologies du savoir. En effaçant la barrière entre le sujet et la jouissance, le discours capitaliste coupe le sujet de l’inconscient, le scinde davantage qu'il ne soutient sa division. Le savoir auquel le névrosé avait affaire, c’est le savoir décomplété par l’inconscient : cette soustraction est la condition pour que le sujet s'engage à chercher, par le savoir, à répondre de ce qu’il est. Sans cette entame par le trou de l’inconscient, le savoir devient information ou communication et décourage le transfert. D’où l’éclosion par exemple du refus (plutôt que phobie) scolaire, quand le savoir ne promet que d’expliquer (en ramenant l'énigme et l'inconnu au déjà connu) et non plus de servir au traitement des questions que le sujet se pose sur le sens de sa vie. Mentionnons encore les violences scolaires: c’est à notre sens l’une des raisons de la violence contre et à l’école – du type des crimes collectifs perpétrés en Chine, aux USA et maintenant au Brésil.
Le type de rapport au savoir dominant au sein du scientisme ambiant suscite des pathologies de la techno-science car cette dernière fournit aux sujets de nouveaux moyens pour tenter de sauver leur existence: la liste est déjà longue de ceux qui trouvent sur Internet une façon d’éviter la rencontre concrète et le marché réel, en se branchant temporairement pour y choisir des partenaires fictifs (Second life) ou réels (Meetic), voire leur vie entière (cf. les hikikomori au Japon et les phobies sociales, en Europe – qui ne se débranchent de l’ordinateur que pour mourir)17…
Il conviendrait d’examiner ici les opérations sur la langue elle-même: la dégradation des langues vernaculaires, la domination de l’anglais commercial, l’apparition de langues de bois, de novlangue, du politiquement correct, de langages techniques ou adaptés aux moyens de communication (type Short Message Service, Texto, etc.), l’exploitation du sens (Storytelling, téléréalité), l’effacement de la singularité (tolérance zéro pour intolérance absolue, secret partagé pour levée du secret professionnel, etc.)18 L’effacement de la barrière de la jouissance oblige à retraiter tout ce qui l’évoque pour la rendre consommable. Il s’ensuit une série de «pathologies»: pathologies de l’ennui, du fait que la vie sans jouissance devient ennuyeuse et il faut l’animer de conduites à risques dont les sports extrêmes pourraient être la forme atténuée (socialement acceptables) et le suicide (parmi les premières cause de mortalité de nos contemporains) le geste ultime pour sauver son existence contre l’être formaté fourni par l’Autre; pathologies de la consommation: anorexie (proana), boulimie (avec les conséquences du côté de l’obésité), addictions (dont on pourrait montrer qu’elle est parfois quête d'une dépendance réelle à un objet réel faute d’Autre symbolique auquel se lier), vol, vols compulsifs et cleptomanie, achats compulsifs, etc.; pathologies de la frustration chez des sujets dont le symptôme majeur est l’impossible de ne pas vouloir «tout, tout de suite», avec le cortège de rage, de dépression et de violence que l’on peut imaginer…
Convoquons encore ce que l’on pourrait qualifier de pathologies de l’Autre et de la vérité. Comment se fabrique-t-on avec un Autre menteur ? Celui-ci n’est qu’un avatar du scientisme, lequel promet non seulement de tout expliquer, tout comprendre, tout fabriquer et jouir de tout, mais encore de répondre scientifiquement à la question du sens de l’existence. Ce faisant, il rend la vérité impensable puisqu’elle est réduite au résultat d’un calcul juste ou faux. Du coup, retour dans le réel de la vérité forclose, le mensonge devient une habitude et les imposteurs notoires défrayent la chronique. Cf. ce que nous avancions plus avant. Avec les logiciels du pompage et le Storytelling, il existe à présent un marché du mensonge19!
La quête de gourous capables de vendre une vérité rivalisant avec la science bat son plein, et ce n’est pas la démultiplication des coachs qui nous démentira!
Du point de vue de la clinique qui est la nôtre, comment ne pas noter que le rejet de l’inconscient s’accompagne de la généralisation de pratiques occultes quand ce n’est pas de l’occultisme lui-même et de son cortège d'obscurantisme? Et que dire de la généralisation, également, d’une psychosomatique qui étend autour d’elle un voile de culpabilité selon lequel toutes les maladies auraient une détermination psychique dont chacun serait responsable? On devine l’opportunité dont la sécurité sociale et les assurances ne manqueront pas de se saisir!
La place manque pour situer et déployer les conséquences de la «forclusion» du réel (plus d’impossible): tout devient faisable et pensable – au moins à long terme. Du coup l’angoisse est ininterprétable comme affect qui ne trompe pas sur l’imminence d’un réel: à sa place la peur est partout (repérée comme phobie de ceci et de cela, en un sens qui n’a plus rien à voir avec le contexte freudien de son élaboration). D’où un sentiment quasi paranoïaque d’être toujours menacé et en danger, et des pathologies de la sécurité: dans ce monde de l’évaluation, la sécurité elle-même est calculée. Les statistiques qui accompagnent l’anthropologie machinique font peser le soupçon non seulement sur chacun mais sur soi-même. Il convient donc d’élever toujours plus haut les barrières sécuritaires et les mesures de sécurité, l’encadrement policier, la surveillance et l’auto-surveillance – jusqu’au harcèlement. Les questions d’hygiène, d’écologie, de production alimentaire, etc. devraient être examinées à partir de là…
Enfin, soulignons les «pathologies de l’amour». Nous rappellerons seulement l’enquête sur la sexualité des Français menée sous l’égide… du Ministère de la santé20 ! Malgré la persistance de discours différents entre les femmes (qui attendraient toujours le prince charmant) et les hommes (qui seraient toujours aussi machistes), les pratiques sexuelles s’homogénéisent. Mais celui qui a renoncé à toute relation sexuelle comme celui- qui démultiplie les partenaires à outrance, interrogés sur leur raison, avouent la même explication: «Quand il n’y a pas d’amour…». Insistons sur l’abandon de la vie sexuelle, même si celle-ci ne se confond pas avec l’amour ; sur la multiplication de sujets qui préfèrent la passion, l’état amoureux à la personne supposée aimée (qui aiment l’amour plus que l’aimé). Meetic, ainsi que le rappelle Alain Badiou21, propose la rencontre sans surprise avec quelqu’un que l’on choisirait sur catalogue parce qu’il ne risquerait en aucun cas de nous déplaire : l’ennui assuré (il partage les mêmes idées, les mêmes jugements, les mêmes goûts)… Heureusement, la clinique le montre, quand on quitte l’ordinateur pour le café ce que l’on en peut faire qu’à ne pas avoir menti sur son âge, son sexe, son apparence physique, il y a la rencontre réelle qui continue encore à se produire: mais elle est difficile dans un monde où l’on cherche un complément de jouissance, sans l’appui de la castration et de l’Œdipe, voire simplement un géniteur ou une génitrice. L’amour cultivé par la civilisation à la fois pour permettre une satisfaction sexuelle et pour lier la communauté tomberait en désuétude. Il y a là une caractéristique essentielle du discours capitaliste dont nous n’avons peut-être pas fini de mesurer les conséquences…
7 – Un nouveau clinicien? Un nouveau clinicien est bien évidemment convoqué dans une telle mutation sociale et subjective. Mais pour quoi faire? Un clinicien de l’adaptation, afin que chacun souffre le moins possible de la protestation logique du sujet contre une logique délétère; ou bien un clinicien au service de cette protestation, de l’objection du symptôme, pour nourrir le grain de sable qui grippe la logique d’ensemble plutôt que de tenter de l'éradiquer ? Soit un clinicien pour extraire de ce qui ne va pas ce que celui-ci inclut de solution!
Pour cela il faut créer des occasions de rencontre entre notre contemporain et simplement un vivant: un qui parie et invite à parier pour la vie.
Quel pourrait être l’acte du clinicien? Épargnons-nous le rituel code de déontologie, inventé pour l’opposer aux détracteurs de la clinique, mais qui devient une sorte de réglementation par lequel le clinicien abandonne la responsabilité de son acte. La première tâche est sans doute d’assumer son désir: le fait de décider de se prêter à l’autre qui vient nous voir pour trouver, lui, une raison à son propre désir, et renouveler la solution par laquelle il s’efforce de vivre et de participer d’un lien social avec quelques autres.
De façon plus précise, il est clair qu’il est de notre responsabilité alors de fournir les moyens d’analyser le monde dans lequel nous essayons de faire la place à d’autres. Cette analyse nous conduit à devoir distinguer, avant de trouver comment les disjoindre, la plus-value et la le plus de jouir (cause du désir), à restaurer la considération de la filiation et de la généalogie (la considération du père et de sa fonction dans la subjectivation) contre le réseau, la considération du semblant et de l’impossible à dire toute de la vérité contre la certitude, à redonner sa chance à l’amour contre le calcul utilitariste – bref, à faire sa place à l’inutile…
Ces objectifs passent par le soutien de l’hypothèse de l’inconscient, le primat de la parole, et, par-dessus tout, l’accueil du symptôme. Là où nos prédécesseurs, Freud y compris, cherchaient à se reconnaître dans une identification à un leader ou au semblable, là où le discours capitaliste nous incite à nous réduire au résultat d’un calcul, la psychanalyse persiste à nous identifier littéralement au symptôme: soit ce qui assure sa différence avec chacun, ce qui soutient le radical de sa singularité…
Résumé : Ce qu'on appelle néo-libéralisme est loin de se réduire à une simple option économique. Il convient de prendre la mesure de son impact sur notre civilisation elle-même. D’une part il produit une nouvelle anthropologie à travers laquelle les sujets sont invités à se penser; d’autre part il enrôle les disciplines académiques (psychologie, psychiatrie, économie, etc.) pour fabriquer la théorie de ce «nouvel individu» nécessaire à son développement et à son maintien; enfin il pré-interprète en fonction de son idéologie les dysfonctionnements et autres incidences psychiques en aléas à éradiquer. De sorte que le clinicien se trouve devant un dilemme: participer à l’adaptation au monde de la globalisation et cultiver cette anthropologie qui débouche à terme sur l’effacement de toute clinique du sujet ou restaurer et accueillir la dimension de symptôme jusqu’à lui rendre sa fonction d’objection au formatage par quelque Autre que ce soit, et se retrouver lui-même dans une position symptomatique. Or les réformes actuelles en Europe (et en tout cas en France) en matière de "santé mentale" semblent traquer cette position aussi bien à l’hôpital, dans l’éducation que dans la justice: comment penser sinon une issue du moins une position éthique?
Mots-clés : Lien social, Libéralisme, Clinique moderne, Subjectivité contemporaine, Nouveaux symptômes, Métiers de la clinique.
Notes
- - Professeur de Psychopathologie clinique, Département de Psychologie clinique du sujet (Subjectivité, Inconscient, Culture), Co-directeur du Laboratoire de Cliniques Psychopathologique et Interculturelle, Université de Toulouse 2 le Mirail.
- - Maître de Conférences (HDR) en Psychologie clinique du sujet et du lien social, Département de Psychologie clinique du sujet( Subjectivité, Inconscient, Culture), Responsable de l' axe « Clinique psychanalytique du sujet » du Laboratoire de Cliniques Psychopathologique et Interculturelle, Université de Toulouse 2 Le Mirail
- Réseaux d’Aides Spécialisés aux Elèves en Difficultés.
- - Pour une histoire de la psychothérapie, cf. M.-J. Sauret, « Psychanalyse et psychothérapie dans l’histoire et dans la contemporanéité de la maladie mentale », chapitre 3 de L’effet révolutionnaire du symptôme, Toulouse, Erès, 2008.
- - La psychanalyse, avec Lacan, appelle jouissance la substance dont serait fabriqué le réel du sujet, si celle-ci était intégralement saisissable pour combler le manque constitutif de celui-ci : sauf qu’alors, ce serait la fin du manque, la mort du désir.
- - Sans oublier que psyché a d’abord désigné l’âme au sens chrétien, du temps des Grecs anciens, la société exige de ceux qu’elle rassemble qu’ils aient le “souci de soi”, terme rendu par le verbe “therapeuein” : ce souci englobe le médical, le psychique, le social, sans qu’il soit possible de distinguer les niveaux ( - Foucault M., L’herméneutique du sujet. Cours au Collège de France (1981-1982), Paris, Gallimard, 2004 ; Gori R., Del Volgo M.-J., La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005).
- -La politique française était jusqu’à présent de dissuasion – la France a l’arme nucléaire la plus puissante possible afin de rendre toute guerre impossible impliquant le fait même de ne jamais l’utiliser. Cette politique vient de céder à l’idée de construire des armes de moindre puissance mais utilisables dans des conflits locaux : l’escalade peut reprendre – jusqu’à l’explosion finale ?
- - Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005.
- - Pierre Bruno, Lacan, passeur de Marx, Toulouse, Erès, collection « Point hors ligne », 2010.
- - Pierre Bruno, Lacan, passeur de Marx, Toulouse, Erès, Collection « Point hors ligne », 2010, p. 213
- - Christopher Lasch, La Culture du narcissisme – La vie américaine à un âge de déclin des espérances (The Culture of narcissism – American Life in An Age of Diminishing Expectations, 1979), Climats, 2000.
- - Cf. par exemple : Céline Lafontaine, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Paris, Seuil, 2004..
- - On se souvient des déclarations de Sarkozy, alors Ministre de l'Intérieur, qui évoquant la détermination dès
- ans de la délinquance, a suscité la protestation connu sous le nom de « Pas de zéro de conduites ».
- - Thérapie Cognitive-et Comportementale et non Psychothérapie puisqu’une machine n’a pas de psychisme…
- - Sur la logique judiciaire, voir Serge Portelli, Juger, Paris, éditions de l'Atelier, mars 2011.
- - Jean-Claude Maleval, Marie-Jean Sauret, « De la nouvelle psychopathologie clinique » d’Etat, SIUEERPP,
- février 2006, lisible sur http://www.siueerpp.org/spip.php?article61
- - Cf. par exemple: P. Breton, Le culte de l’Internet: une menace pour le lien social?, Paris, La découverte, 2000, p. 91.
- - Jean-Jacques Lecercle, pourtant amoureux de la langue de Shakespeare, souligne que l’impérialisme
- linguistique a transformé l’anglais en langue utilitaire, véhiculaire, “ simple instrument de transmission et de savoir sans épaisseur ” (Une philosophie marxiste du langage, Paris, P.U.F., 2004).
- - Christian Salmon, Storytelling, La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, Editions de. La Découvert, 2007..
- - Il s’agit de la 3ème enquête, après celles de 1970 et de 1992, sur les comportements sexuels en France,
- conduite auprès de plus de 12000 Français de 18 à 69 ans, et, ce, d'octobre 2005 à mars 2006. Cette 'enquête, dirigée par Nathalie Bajos (Inserm) et Michel Bozon (Ined démographie), a été commandée par l'ANRS (agence sida-hépatites) pour aider à guider les politiques de prévention en matière de sexualité (MST, sida). Nathalie Bajos, Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France, Editions La Découverte, Paris, 2008, 612 pages.
- - Alain Badiou, Nicolas Truong, Eloge de l’amour, Paris, Flammarion, collection Café Voltaire, 2009.
Citer ce texte
Marie-Jean Sauret et Sidi Askofaré, « Incidences du libéralisme sur l’évolution des métiers de la clinique », L’@psychanalyse, 3 décembre 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/incidences-du-liberalisme-sur-l-evolution-des-metiers-de-la-clinique (consulté le JJ/MM/AAAA).