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La théorie des discours. Quels repères pour la supervision d’équipe ?

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Formation de superviseurs, Semaine IV, Psychasoc, 18 juin 2025 Jeannine Duval Héraudet1

La théorie des Discours

Quels repères pour la supervision d’équipe ?

En 1969-70, lors de son Séminaire XVII, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours2, Lacan conceptualise et met en schéma ce qui, selon lui, organise la parole et le lien social. Sauf exception que je préciserai, la plupart des citations de Lacan seront extraites de ce séminaire. Il s’inspire, entres autres références, du linguiste Saussure, mais aussi de philosophes. Alexandre Kojève3, a contribué à renouveler l’étude de Hegel en France. Michel Foucault, dans sa « Leçon inaugurale au Collège de France, L’ordre du discours »4, définira ce dernier comme un dispositif productif selon lequel la vérité change de place selon les institutions où il s’inscrit. Jean Zin, un philosophe marxiste5, soulignera en 2001 que l’important n’est pas le formalisme mais la nécessité de distinguer quatre modes de la liberté, de la vérité, et il rappelle que prendre une place, c’est prendre position. Lacan part de la cure psychanalytique, et par conséquent d’un lien social à deux, mais comme il l’énonce dans la conclusion de ce séminaire : « Ça peut servir dans un très grand nombre de relations. Il faut simplement se familiariser avec ça…6 ». La théorie des Discours reste en effet aujourd’hui l’un des outils les plus opérants pour la psychanalyse lorsqu’elle souhaite repérer la fonction de la parole, ce que produit le sujet, et avec lui l’ordre social dans lequel ce sujet s’inscrit. Or, la supervision d’équipe, ou supervision en groupe, est un travail de parole et d’intersubjectivité. Comment Lacan nomme-t-il ces discours ?

− Le « discours du maître » (DM)

− Le « discours de l’hystérique » (DH)

− Le « discours de l’analyste » (DA)

− Le « discours de l’universitaire » (DU) ou « discours de la science »

Lors de ce même séminaire, Lacan évoquera brièvement un cinquième discours, qu’il reprendra en mai 1972 au cours d’une conférence à Milan : Le « discours capitaliste ou Discours dominant du libéralisme économique ». Afin de compléter ce panorama, nous évoquerons un sixième discours, très actuel, étroitement articulé au discours de la science : le « discours des thérapies comportementalistes-cognitivistes ». J’en ai trouvé la référence dans un article d’Özge Ersen, daté du 6 juin 2007 : « Un regard lacanien sur les psychopathologies actuelles en lien avec le discours moderne »1. Ces deux derniers discours nous concernent tous, et sans doute de plus en plus aujourd’hui, dans un contexte sociétal qui cherche délibérément à évacuer toute approche clinique et la parole du sujet.

Comment définir un discours ?

La notion de discours met l’accent sur ce qui fonde la parole et sur ses effets. Or, on ne parle qu’à partir d’une place, même si cette place n’est pas toujours la même au cours d’une rencontre, car les places peuvent tourner, et c’est même essentiel. En effet, chaque interlocuteur peut se situer tour à tour dans chaque structure d’un discours, et, selon le lieu d’où elle émane, la parole produit des effets différents. Ces structures s’enchainent et se soutiennent les unes les autres. Cependant, et bien que la parole « tourne », il existe des dominantes, Dans son ouvrage La Supervision d’équipe en travail social, Joseph Rouzel insiste sur le fait « qu’il s’agit de repérer et de différencier d’emblée les places du superviseur et les places des participants, pour en faire un bon usage, pour exercer un pouvoir, sans abus de pouvoir, donc de séparer l’aspect narcissique et imaginaire de la place du superviseur, de sa place symbolique.2 » Quel est donc ce pouvoir ? À quoi correspondent les dimensions imaginaires et les dimensions symboliques de la fonction du superviseur ? Un certain nombre de points de vigilance vont donc se traduire par des questions toujours renouvelées pour le superviseur :

  • À quelle place je situe ma parole à ce moment-là ? Avec quel objectif ? (ou) Qu’est-ce qui la cause ?
  • Quel est l’effet attendu ou observable de ma parole ?
  • Mais aussi, au cours d’une même séance : quelles sont les places occupées par chaque participant du groupe, et quels sont les effets de sa parole ?

Ce que je me propose de partager avec vous, c’est ce que j’ai pu retenir, dans le sens de mettre au service de ma propre pratique, de cette théorie des Quatre discours. Cette théorisation m’a permis non seulement de repérer, mais aussi d’exercer une certaine vigilance quant aux places que je peux occuper dans mes fonctions de superviseure, selon les moments et selon les situations. Dans l’ouvrage collectif de témoignages que j’ai dirigé et auquel j’ai participé : L’analyse de la pratique : à quoi ça sert ?3 j’ai posé l’hypothèse et mis au travail comment certains de ces changements de places dans mes fonctions professionnelles antérieures, en tant que psychopédagogue ou bien en tant que formatrice d’adultes, ont préparé celles que je suis conduite à occuper en tant que superviseure. Je suis convaincue que vous pourrez faire de même le lien entre votre ou vos propres expériences professionnelles, et la fonction de superviseur que vous vous proposez d’assumer.

Il est peut-être utile de rappeler en préalable la définition de termes qui sont utilisés par Lacan en référence à Saussure4. Le signe (du mot grec semios = porteur de sens) est un message toujours adressé à un autre. Il n’y a pas de rencontre possible sinon par le signe et dans le signe. Le corps en est le lieu et le médiateur. Toutefois, le signe présente deux faces. Par exemple, le corps émet un bâillement, et selon l’interprétation qui en est faite, ce signe peut renvoyer à des signifiés différents : la fatigue, l’ennui, la somnolence, la sensation de faim, l’hypoglycémie, l’anxiété, la baisse de concentration…

Le mot lui-même porte deux versants qui correspondent à deux réalités psychiques. Par exemple, si je dis « cour », qu’est-ce qui vous vient spontanément ? …. ???

➔ (La cour de l’école ; faire la cour ; un ordre : cours ! c’est court ! chasse à courre…) Ainsi, le signifiant, en tant qu’élément du discours, est l’image acoustique du son produit. La langue est un système dont tous les termes sont solidaires. Le contenu d’un mot n’est vraiment déterminé que par le contexte dans lequel il est émis. Le signifié, quant à lui, prend sa source dans le corps et ne prend sens que s’il s’accroche à une représentation, ce qui implique une articulation entre le réel du corps, l’imaginaire et le symbolique. (Rappelons que le réel est ce qui est inscrit dans le corps, ce qui fait trace, un impossible à dire, mais qui insiste, c’est « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire », en lien avec la pulsion et la jouissance). Ceci fait proposer à Jacques Lacan :

St signifiant Sé signifié Lacan insiste sur l’importance du signifiant. Celui-ci détermine un sujet et il fonctionne comme représentant de ce sujet auprès d’un autre signifiant. Il énonce : « C’est le signifiant qui détermine la filière du sujet ou des sujets pris dans les différents discours.1 » Cependant, il y a toujours une perte. Le mot ne peut pas tout dire, car il y a de l’inconscient. Lacan insiste sur ce point : « Tout ce qui s’instaure de l’ordre du discours laisse quelque chose de l’ordre d’une béance.2 » Ces affirmations imposent quelques clarifications.

Que se passe-t-il lorsque l’on prend la parole ?

Lorsqu’un sujet s’adresse à un autre sujet, et avant même de s’exprimer, il inscrit son discours à une place dans la relation. C’est l’agent.

Agent → auditeur (ou l’autre)

La prise de parole confère à l’agent un pouvoir sur l’auditeur. C’est donc une place dominante. Prendre la parole, c’est déjà agir sur l’autre, le faire agir, le mettre au travail. Qu’est-ce qui pousse l’agent à prendre la parole ? Qu’est-ce qui en est la cause ? Lacan y adjoint la vérité du sujet.

Agent auditeur L’autre

Cause Vérité

Toutefois, si la vérité est sous-jacente à la place du commandement, elle ne lui est pas facilement révélée. C’est une énigme, et elle est toujours à demi cachée. Elle ne s’accorde que d’un mi-dire. L’expérience analytique montre, en effet, que par sa prise en compte de l’existence de l’inconscient, l’agent du discours parle au nom d’une vérité qui lui échappe au moins en partie, même s’il n’est pas sans elle. Dans l’introduction du texte Télévision, Lacan précise : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel ». Cependant, cette vérité est en définitive le moteur, la cause qui pousse le sujet à parler.

Cette parole de l’agent appelle une réponse, même si celle-ci est un silence. Une quatrième place est ainsi définie : celle du produit, ou effet, de cette action. Toutefois, le produit est indépendant du message transmis par la parole.

Lacan va écrire des lettres, des signifiants, à ces places. Afin d’aborder la spécificité de chaque discours et ce qui les différencie, il est nécessaire de se rappeler à quoi renvoient ces lettres.

Quatre lettres occupent les différentes places dans les discours

Qu’est-ce que nous trouvons au-dessus des barres et qu’est-ce que cela signifie ? « Une mise en fonction du discours est définie par le clivage, par la distinction du signifiant Maître (S 1) au regard du savoir (S 2).1 » S1 et S2 sont donc étroitement articulés.

S1 et S2

Jacques Lacan prend l’exemple de l’aboiement du chien2 : « C’est donner de la voix ». Mais le chien n’a pas de langage. C’est un « grand Autre » que Lacan nomme S2, qui interprète et donne du sens à cet aboiement. S2 désigne le champ du Savoir. Lacan le nomme « batterie », « réservoir », « trésor de tous les signifiants ».

Que se passe-t-il pour le sujet ? Dès sa naissance, le cri du bébé est entendu par la mère. Ce cri fait signe et dans les catégories de Lacan, c’est du réel en provenance du corps, hors langage, hors sens, mais il exprime une tension. La mère, en tant que grand Autre, interprète à sa manière ce qu’elle entend comme un appel et lui attribue un sens, un S1, selon ce qui la

Agent Auditeur L’autre

Cause Vérité Effet Production

$ a S1 S2

préoccupe elle-même, selon ses fantasmes, ses angoisses et son propre savoir S2 : « Tu as faim ; Tu as peur ; Tu as besoin de ma présence ; Tu m’appelles pour que je change ta couche mouillée ». Lacan nomme ce « savoir » « la jouissance de l’Autre », car la mère prend ainsi le pouvoir sur son bébé. L’enfant entend ainsi de la bouche d’un autre ce qui lui arrive, comme un premier S1. Cependant, la réponse apportée est marquée du manque, d’un ratage, car il n’est pas possible pour la mère de combler totalement les besoins de son enfant, et son interprétation va tomber à côté de ce que le bébé ressent et qui se situe dans le réel de son corps. Lacan le traduit par : « Le mot est le meurtre de la chose. » C’est toutefois la première empreinte de la présence de l’Autre et de l’accrochage du sujet au signifiant, le fondement même de la parole et donc de la demande toujours insatisfaite qui va se situer entre besoin et réponse. Le sujet est ainsi un parlêtre, un être non autonome, aliéné dans et par le langage, déterminé par celui-ci. Le signifiant S2 devient le point central du refoulement originaire, mais parce qu’il est refoulé, parce qu’il est passé dans l’inconscient, il va permettre tous les autres refoulements. Comme l’énonce Lacan : « Le langage est la condition de l’inconscient.1 »

Lacan rapproche également le S1 de l’encoche que fait le chasseur (lequel est alors en place de S2) sur un morceau de bois ou d’os, à chaque bête tuée. Ce S1 s’inscrit et fait trace. Que se passe-t-il pour un sujet ? Le bébé est parlé par son entourage dès avant sa naissance et il naît dans un bain de langage. Il est nommé et on lui parle, bien avant que lui-même sache parler. Des paroles sont énoncées à son endroit. Les parents lui donnent une place dans la famille, dans la fratrie. L’enfant est pris dans l’histoire familiale, dans les attentes et le désir de ses parents.

Dans son roman Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby en apporte une

illustration.2

Troisième enfant d’une fratrie dont l’aînée est une fille, Mathilde est née après le décès d’un frère alors que celui-ci était bébé. Face à ses parents inconsolables, Mathilde « se fait garçon », espérant obtenir ainsi l’attention et l’amour de son père qui l’appelle

toujours d’ailleurs « mon p’tit gars ».

C’est entre deux signifiants S1 -> S2 qu’apparaît le sujet. Lacan met ainsi l’accent sur l’histoire d’un dire, un S1, unique pour chaque-UN, un dire extérieur au sujet, ayant un effet de sens et

S2 A

S1

Signifiant Maître

Savoir Cri, appel

Interprétation

Réponse

Bébé Mère

Écart, insatisfaction, manque venant toujours de l’Autre, un S2. Lacan nomme ce S1 trait unaire, identité originelle, ou encore signifiant maitre. De quoi S1 est-il le maître ? Du sujet, de ce qui le produit, le cause, le définit, le gouverne. Si le S1 est nommé « trait unaire » et s’il détermine en quelque sorte le sujet, ce dernier y est toutefois pour quelque chose, du fait qu’il va puiser dans ces paroles émises par un ou plusieurs représentants du savoir S2 une identité originelle et s’attribuer ainsi ce qui pourrait le définir. Cette opération constitue une première et fondamentale identification, et celle-ci le soutient, même si elle peut finir par être vécue comme un enfermement.

Dans son roman Une belle vie1, Virginie Grimaldi fait le récit d’une rencontre entre deux sœurs, suite au décès de leur grand-mère. Alors que sa sœur vient de lui lancer, « Bonne

nuit, p’tite sœur », Agathe se dit :

  • Petite sœur. C’est ce que je suis. Je suis née petite sœur, je mourrai petite sœur. Emma, son aînée, cogite de son côté :
  • L’anxiété, c’était le territoire d’Agathe. Le mien, c’était le pragmatisme. Emma sait débrouiller les situations compliquées. Emma va arranger les choses. Emma est tellement mature. J’ai porté le costume que l’on m’avait enfilé sans me demander s’il m’allait. À quarante-deux ans, je découvre que je m’y sens à l’étroit.

Dès son séminaire L’identification, en 1961-19622, Lacan avait déjà avancé qu’un signifiant S1 représente ainsi le sujet $ (ici en place de vérité, sous la barre), pour un autre signifiant S2 et engendre une aliénation du sujet dans, et par le langage. S1 surgit ainsi, interroge S2, à partir de quoi s’enclenche la chaîne signifiante et se répète. Le sujet tente ainsi sans cesse de réparer sa castration, (d’où le $), et il attend de plus du S2 qu’il réponde à son désir et lui fournisse le savoir qui lui manque.

Or, qu’en est-il du savoir S2 de l’Autre ? Il est lui-même incomplet, troué. Il est constitué d’un assemblage de signifiants, de semblants, véhiculés par la parole et qui s’articulent sans fin entre eux (S2, S2, S2…). Le savoir en effet est multiple et il change d’occurrence selon les circonstances, le contexte, le sujet qui l’émet, etc. Le signifiant S2 ne peut donc pas représenter la totalité du sujet $.

Comment repérer ce S1 ? « Dès que vous posez la question : que veut un tel ? Vous entrez dans la fonction du désir et vous sortez le signifiant maître.3 » Les signifiants déterminants pour l’être du sujet s’associent et se répètent dans une chaîne signifiante, hors de tout contrôle du moi. Ce sont des expressions, de simples lettres, des nombres, qui peuvent changer de sens à chacune de leurs occurrences, hors de toute signification définie. Comme les fées autour du berceau dans les contes, des paroles sont émises par l’entourage qui est d’abord la famille, puis l’école, les copains, puis l’environnement social élargi... « Il ressemble à l’oncle Jules », « Il est comme son frère », « C’est déjà une pin-up », « Elle a toujours le sourire », « Lui, il est raisonnable », « C’est un pitre », « C’est un menteur », « C’est un tricheur ! », « C’est un voleur », « Qu’est-ce qu’elle est forte de caractère ! ». Ces paroles en provenance d’un ou plusieurs Autres, en place de S2, peuvent « coller à la peau », conditionner certains comportements, la relation aux autres, être une source d’enfermement et d’assujettissement du sujet, exercer un commandement féroce et devenir ainsi l’aspect le plus singulier de la jouissance. Ces paroles peuvent être entendues comme autant d’attentes auxquelles le sujet peut se sentir contraint de se conformer, comme si son destin était tout tracé.

Daniel Pennac rapporte ses souvenirs de « cancre » et ce qu’il en avait conclu pour lui-même : « Je m’en fous, j’ai zéro, de toutes les façons, j’aurai zéro. On ne peut pas me

demander de faire un effort, puisque je suis nul.1 »

Lacan précise : « Cette introduction du S1, du signifiant-maître, vous l’avez dans le moindre discours. C’est ce qui définit sa lisibilité. Car il y a le langage, la parole et le savoir.2 » C’est la raison pour laquelle tout signifiant peut acquérir le statut de S1, même si tous les signifiants ne font pas un S1. Cependant, ce n’est pas la signification qui est première, et souvent, il n’y en a pas. Ce signifiant, entendu dans l’enfance, insiste d’autant plus qu’il n’a pas été reconnu comme tel, et il peut même n’avoir « pas de parole.3 »

Le film de Guillaume Gallienne, Les garçons... et Guillaume, à table !4 présente une

illustration éclairante d’un S1 sans parole et de ses effets !

Le S1 se situe donc ainsi pour le sujet à un niveau de savoir primitif, de mythe personnel. Ceci fait dire à Lacan que le signifiant c’est le sens et que le signifié c’est un « pas de sens5 », tout en soulignant que pourtant, « chose curieuse, du non-sens, ça le fait, le poids, ça prend à l’estomac.6 » C’est aussi ce dont il s’agit dans le symptôme. Or nous savons combien il est difficile de dépasser ce qui nous a défini un jour. D’une manière générale, nous ne cessons pas d’interpréter ce que nous voyons ou entendons, ce que nous croyons avoir entendu ou encore deviné dans les silences, les non-dits ou les mi-dire.

Lors d’une interview sur France Inter, Éric Fottorino racontait que sa grand-mère avait dit : « Cet enfant est débrouillard parce qu’il sait changer tout seul les pneus de son vélo ». Lui, il avait entendu (et interprété) : « Cet enfant est des brouillards » en deux mots… Je suis « dans le brouillard », rêveur, poète, toujours un peu perdu peut-être ? Nous retrouvons bien ici la question de « la Vérité » du sujet, mais de quelle vérité s’agit-il ? Selon ce qu’Éric Fottorino avait interprété, un « grand Autre », représentante des S2, représentante du « Savoir », l’avait défini dans son identité, avait énoncé un S1, « un destin », « un oracle », à son endroit. Lui-même avait inscrit cette identité en lui, l’avait faite sienne, comme si elle le représentait, comme si elle le définissait aux yeux de l’Autre et à ses yeux propres, et comme s’il devait s’y conformer, ne pas y déroger peut-être… L’identification et l’idéal du moi vont donc s’accrocher sur un signifiant pris dans l’Autre, que ce soit donc pour s’y conformer, mais parfois aussi, pour s’y opposer. Si le S1 se différencie de tous les autres, s’il est opposable à tous les autres, il ne sera toutefois jamais réductible à un « unique », à un UN définitif. Il représente le sujet, mais pas en totalité. « Au départ, tous les signifiants s’équivalent en quelque sorte. […] Chacun est capable de venir en Maître7 ». Un sujet peut se représenter par plusieurs S1 qu’il peut être allé puiser au cours de son histoire. Ce que l’on nomme le travail de subjectivation, c’est ce dont chacun doit s’emparer, mettre au travail, pour le faire sien. Vincent de Gauléjac le formule ainsi : « L’individu est toujours le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet. » Je vous livre un petit exemple clinique.

Une femme d’une cinquantaine d’années que j’ai accompagnée en supervision individuelle, a pu repérer qu’un S1 l’avait assignée à être « celle qui ne devait pas parler ». Elle a ensuite développé une anorexie, puis ce qu’elle a nommé elle-même un « autisme » pour expliquer son absence de paroles accompagnée d’éprouvés alternant le négatif et le positif. Au cours de notre travail, et par son choix de passer par un écrit pour symboliser et sublimer son parcours, lorsque sa parole s’est dénouée, elle s’est

sentie « libre ». (Ce sont ses mots).

Il arrive fréquemment, dans le cadre de la supervision, qu’une parole émise par un participant, ou qu’une situation évoquée, fassent écho chez un autre participant et qu’un S1 émerge pour lui ou elle et qu’il ou elle le partage avec le groupe.

On remarquera que refoulé sous la barre, on trouve le Sujet barré ($), en place de vérité. Quelle est cette vérité ? Par l’opération de la parole, laquelle ne parvient pas à tout dire, se loge ainsi la zone d’ombre qui habite chacun de nous, l’énigme du sujet parlant.

$

Nous ne sommes pas TOUT et nous sommes marqués par un « manque à être ». Il y a des choses, y compris de nous-même, qui nous échappent. Il y a de l’inconscient. Nous sommes agis par nos symptômes et par nos fantasmes.

L’effet du Nom-du-Père, c’est-à-dire de la métaphore paternelle, soumet le sujet à la castration symbolique qui interdit à l’enfant l’accès au premier objet de son désir et à la source de satisfaction. La jouissance maternelle est interdite, puis il faut se séparer. Cette métaphore paternelle instaure l’entrée dans le monde des limites, produit le refoulé, la division entre le conscient et l’inconscient. Dans notre position de sujet, nous sommes ainsi limités, « barrés », « castrés » symboliquement. Nous sommes confrontés à des écarts entre ce que nous voudrions faire et ce que nous pouvons faire, entre ce que nous voudrions dire et ce que nous parvenons à dire, et nous ne sommes jamais complètement ce que nous voudrions être… Il en découle que le « Je » est illusoire et multiple. Joseph Rouzel le résume ainsi dans son ouvrage La folie créatrice : « Il n’y a pas de passage direct entre les ressentis, les éprouvés et les signifiants. Pas de passage entre le continu des éprouvés et des sensations et le discontinu de la langue pour en rendre compte. Pourquoi ? … En parlant, j’envoie aux autres mes "représentants".

La représentation, les mots que nous échangeons, font signe d’un sujet, mais qui reste dans l’ombre, énigme irréductible. Parler c’est éprouver d’une façon très vive que ça ne marche pas ; c’est faire l’épreuve de l’absence et du manque. En effet, parler me divise en deux.1 » Dans la dénégation par exemple, on peut repérer cet écart entre le « Je » de l’énoncé et le « Je » de l’énonciation. Par exemple, lorsqu’un sujet énonce : « Je ne pense pas à ma mère en disant cela », on est sûr qu’il y pense au moment où il le dit ! Dans mes fonctions de psychopédagogue, j’ai pu entendre un enfant déclarer par exemple : « Mon père est ingénieur et ma mère actrice », alors que je savais que sa réalité familiale était toute autre. Combien de fois un superviseur a-t-il entendu un participant s’indigner à propos d’une jeune fille qu’il ou elle accompagne : « Elle me ment, elle me balade, et je ne le supporte pas. » Les seules questions possibles, me semble-t-il, renvoient à la logique du sujet accompagné : Qu’est-ce qui peut le pousser à dire cela ? À quoi ça lui sert ? Patrick Valas apporte un éclairage particulièrement utile pour la pratique.

« La parole se pose comme la seule forme d’action qui instaure la dimension de la vérité. Qu’elle fonde un fait ou qu’elle n’en fonde aucun, qu’elle commande, prie ou émette un vœu, la parole, même à mentir "à plein tuyaux", dit toujours la vérité […] Par exemple un sujet peut raconter un souvenir qui a des effets de vérité pour lui, sans pour autant concerner le réel d’un évènement de son histoire.1 » L’articulation entre S1, S2 et $ est ainsi mise en évidence.

S’il y a toujours une encoche de non-savoir dans le savoir, Patrick Valas souligne les effets de ce ratage au sein d’une rencontre clinique : « Le sujet ne peut pas épuiser la signification de son être par le signifiant. Ce dont il témoigne en disant "ce n’est pas cela que je voulais dire, je n’arriverai jamais à le dire". Une perte en résulte pour le sujet, qui le paie de sa chair.2 » Cette perte, ce manque, correspondent à un trou, à un impossible. En place d’effet et de production, chute l’objet @, lequel tente de boucher ce trou.

L’objet @3

Le petit @, nous en rêvons comme d’un objet perdu. C’est l’objet qui comblerait tous nos désirs… s’il existait ! C’est un objet d’amour, c’est la pulsion orale, invocante, scopique, anale, laquelle renvoie respectivement aux objets partiels et primordiaux : l’objet de succion, la voix, les larmes, l’éclat de rire, le regard, l’enfant tombé du ventre de la mère, les excréments, l’urine. Toutefois, ce ne sont pas les objets de la réalité ou les organes eux-mêmes, mais ce qu’ils pourraient avoir produit comme plaisir ou jouissance. Or, aucune nourriture n’a jamais pu combler totalement notre besoin du sein maternel et aucun objet de la réalité ne peut apporter au sujet la satisfaction absolue. Aucun être ne peut combler totalement notre soif d’amour. Même notre mère a été absente, elle n’a pas répondu totalement à nos attentes. L’objet @ n’est donc pas réductible à la chose. C’est un leurre, un manque à être, inscrit et articulé avec le réel du corps. Ceci nous renvoie au fait que la jouissance, laquelle échappe à la prise du signifiant, est à différencier du plaisir, car elle se manifeste toujours en excès et confine à la douleur. Cependant, comme l’énonce Mario Uribe, « C’est parce que le sujet est à la recherche de la jouissance originelle perdue qu’il répète, répète sans cesse.4 » Le @ est donc une construction qui choit de la représentation dans le temps même de sa constitution, perdue avant même d’exister. Nous poursuivons pourtant sans cesse ce @, objet perdu, à la fois innommable et insaisissable, comme dans une reconquête, dans le fantasme, dans la fiction. S1 tourne ainsi sans arrêt par remplacement de signifiants métonymiques autour de l’objet @, lequel n’est jamais atteint, mais c’est un moteur qui pousse à la parole, à la sublimation, à la créativité.

Cependant, la perte de la jouissance n’est pas totale. Le moi en connaît parfois un bout, et de temps en temps, un retour du refoulé, un lapsus le révèlent. Ainsi, tout n’est pas perdu. Il y a un reste. Il se produit parfois un petit bénéfice, un petit « boni », comme le surnomme Lacan. L’objet @ représente ainsi « l’être de jouissance du sujet », que Lacan nomme aussi le plus-de-jouir, en référence à la « plus-value » décrite par Marx.

Quatre discours

C’est autour des modes de traitement de la jouissance dans les collectifs humains que Lacan va construire quatre discours, en leur donnant la forme de "mathèmes", ou, selon son expression, de « petits schémas à quatre pattes ».

Discours du maître (DM) Discours de l’hystérique (DH)

Discours de l’universitaire (DU) Discours de l’analyste (DA)

En place d’agent, nous trouverons ainsi respectivement :

− S1 pour le discours du maître, − $ pour le discours de l’hystérique, − @ pour le discours psychanalytique, − S2 pour le discours universitaire.

En ce qui concerne les schémas, pour passer d’un discours à un autre, la rotation des quatre éléments se fait selon un quart de tour dans le sens horaire, selon une logique de permutation circulaire, en respectant l’ordre qui relie l’être parlant S1 à l’Autre S2 et le fait que le sujet $ est séparé de l’objet de son désir @, ancré dans le réel, dans « l’impossible ». Des flèches se croisent à partir du bas. Elles mettent en évidence une relation possible entre les signifiants concernés. Lacan insiste : « Ce qui a de l’importance dans ce qi est écrit, ce sont les relations ; c’est là où ça passe et là où ça ne passe pas1. » Il faut en effet souligner d’emblée qu’il existe toujours une disjonction dans le bas du schéma, entre la vérité et la production, ou, autrement dit, entre la cause de la parole et ce qu’elle produit, ou encore, son effet. « D’où que vous preniez les choses, de quelque façon que vous les retournez, la propriété de chacun de ces petits schémas à quatre pattes, c’est de laisser à chacun sa béance2. » Pour les présenter, je respecterai l’ordre selon lequel Lacan les fait tourner, tout en précisant que lors d’une rencontre, le passage éventuel de l’un à l’autre discours n’obéit pas à cette logique circulaire. Chaque discours peut être ainsi utilisé au cours d’une rencontre. Il faut donc souligner d’emblée qu’aucun discours n’est figé et qu’il est important qu’il ne le soit pas pour que la parole puisse circuler.

S1 S2

$ a a S2 $ S1

S2 SE a

S1 $ a $

S2 S1 Le discours du maître (DM)

Le $ est situé en place de cause, de vérité, sous la barre. Patrick Valas souligne que « cette structure définit le discours de l’inconscient, sur lequel repose la théorie des discours chez Lacan1. »

Le discours du Maître, dont Lacan fera la matrice des autres discours, a été mis en évidence depuis l’antiquité. Il a été décrit par Platon, Aristote, Saint Augustin en passant par Saint Thomas et bien d’autres. Depuis 2000 ans il a toujours réglé la relation au savoir (et aussi à l’autorité). Dans son écrit La politique, Aristote décrit la fonction de l’esclave. Celui-ci, instrument de production, ouvrier, musicien, a un savoir-faire. Cette fonction est reconnue comme nécessaire. Elle est inscrite dans la famille et dans la société. Socrate, dont la mère était sage-femme, affirmait de son côté que chacun porte en lui un savoir, sans en avoir conscience. La maïeutique, au cœur de la philosophie socratique, se définit comme l’accouchement des esprits, ou l’art de faire découvrir à l’interlocuteur les vérités qu’il a en lui mais dont il n’a pas conscience (le « non-savoir »). Dans Les Dialogues de Platon, le maître, en place d’agent, va questionner l’esclave pour le faire accoucher de ce savoir. Selon Hegel, le maître, (en place de S1), reconnaissant son manque (d’où le $ sous la barre), aurait le désir de s’approprier le savoir de l’esclave pour l’utiliser ensuite comme « savoir théorique » dans son propre discours. Lacan s’insurge contre ce qui correspondrait ainsi à du « vol, rapt, soustraction à l’esclave de son savoir-faire », en vue de l’acquisition d’un savoir absolu. Il arrive toutefois aujourd’hui encore qu’un professeur d’université par exemple, publie sous son propre nom l’écrit d’un étudiant ! Descartes a avancé un autre positionnement que Lacan reprendra : le maître a renoncé à ce savoir mal-acquis et un re-départ du savoir du maître vers l’esclave est possible. Quoi qu’il en soit, cette place dominante du S1 fait dire à Lacan : « Le discours du maître, c’est l’envers de la psychanalyse ».

D’une manière générale, la dominante du discours du maître, en place de S1, c’est le désir de mettre l’autre au travail, mais c’est aussi le droit, les règles, le cadre, la Loi symbolique, l’interdit. Il nous faut souligner ainsi que si le signifiant S1 a le pouvoir de commander, il a aussi celui de pacifier.

Poursuivons notre lecture du schéma. Le $ barré est en place de vérité. Le sujet, y compris celui qui est en place de maître, en place du pouvoir, doit prendre acte qu’il est divisé, castré symboliquement, limité, manquant, mû par son désir qu’il ignore en partie du fait de son inconscient. La complétude et la satisfaction totale sont impossibles. Cette tension en place de vérité est la cause qui le pousse à prendre la place du S1.

Il faut noter qu’il est impossible de relier la Vérité du maître, son $, et la production de l’autre, son plus-de-jouir, le @. Aucune flèche ne les relie. Déjà chez Platon, la réponse de l’esclave

$ S1 S2

a

s’ajuste à la demande du maître. Il ne dévoile pas tout son savoir, et il tire une jouissance, une part de réel, de ce qu’il ne dit pas, et le maître ne peut y accéder.

Une des dérives du Discours du Maître est le passage à la dictature. « Les régimes totalitaires prennent un pouvoir "total" sur les individus en les arrosant d’informations contradictoires, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus aucun moyen de savoir où se trouve la vérité », rappelle Joseph Rouzel dans son ouvrage Corona, Psychanalyse, Petit manuel de survie1, en référence aux écrits d’Hanna Arendt. Lacan avait déjà souligné, de plus, l’évolution historique des effets de ce Discours du Maître. La production, c’est-à-dire le plus-de jouir, est de plus en plus comptabilisée, totalisée, donnant lieu, d’une part, à une accumulation en capital, et, d’autre part, à la recherche d’une jouissance immédiate et sans limite. Le Discours du Maître donnera ainsi naissance au Discours Capitaliste.

Que se passe-t-il dans la cure analytique ?

Tout en le qualifiant de « mythe pittoresque », Lacan transpose à la cure analytique la dialectique du maître à l’esclave décrite par Platon. « L’agent n’est pas du tout forcément celui qui agit : c’est celui qui fait agir2. » L’objectif est de faire accoucher l’autre de son savoir insu afin qu’il trouve en lui-même des vérités. L’analyste pose le cadre. Il prend ainsi le pouvoir (par la parole) en s’adressant à l’autre – l’analysant – pour le mettre au travail sur ce dont il souffre, sur son propre savoir, sur son être, sur son désir et sur sa jouissance. Lacan en déduit que : « d’un côté le désir (en S1), et de l’autre côté le site de l’Autre (S2, le savoir). » Il reprend d’une autre manière ce qu’il avait énoncé auparavant, en soulignant l’articulation entre S1 et S2 : « Là se figure ce dont j’ai parlé, en disant que le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre3 ». Par contre, « rien n’indique en quoi le maître imposerait sa volonté. Qu’il y faille un consentement, c’est hors de doute.4 » Quelle est alors la nature du désir de l’analyste ? « Est-ce que le maître a envie de savoir ? Est-ce qu’il a le désir de savoir ? …Il ne désire rien savoir du tout, il désire que ça marche.5 » C’est cette posture que choisit Lacan en insistant : « Il y a quelque chose que la psychanalyse devrait nous forcer de maintenir mordicus, c’est que le désir de savoir n’a aucun rapport avec le savoir.6 » Le discours du Maître interdit l’accès direct du sujet $ à l’objet @ qui se situe du côté de l’autre, car tous deux sont sous les barres et ne se relient pas. Il y a de l’impossible. (Ceci renvoie au mathème du fantasme lequel s’écrit $ [poinçon qui symbolise la coupure] @). Lacan souligne que (ceci) « dément ce qui se dit ordinairement, à savoir que la jouissance c’est le privilège du maitre.7 »

Si nous prêtons notre attention aux flèches qui se croisent, nous voyons que la cause du désir @, qui se situe chez l’autre, peut constituer un moteur pour venir interroger, voire contester S1, le signifiant maître, la Loi, les règles, et toute figure d’autorité, donc aussi celui qui me demande de me mettre au travail sur moi-même. Par contre, la demande répétée du maître, son insistance, exercent sur l’autre un « forçage du plus-de-jouir », dans un rapport entre le savoir S2 et la production @ (l’objet cause du désir).

Il existe cependant aussi une jouissance du symptôme. Ce dernier correspond à une construction inconsciente du sujet face à sa difficulté afin de « tenir » et de continuer à vivre. Pour l’analysant, ce savoir existe mais il ne se sait pas, il se dérobe. Le discours du Maître met ainsi en évidence le fait que le symptôme et sa jouissance ne peuvent se résoudre par ce discours, car une part du réel (du corps), du @, échappe toujours.

Cependant, si le Maitre a renoncé à tout, et avant tout à la jouissance, s’il y a une perte, Lacan reconnaît que l’analyste en place de S1 peut recueillir « des lichettes1 » du « plus-de-jouir », donc du @, en constatant chez l’analysant les effets du travail d’analyse.

Le superviseur assume le discours du maître « pour que ça marche »

Désirer que ça marche… C’est ce qui est recherché par tout professionnel, et, bien entendu, par tout superviseur ! En place de S1, le superviseur énonce les objectifs généraux du travail de supervision, sa centration, ce qui est recherché et le dispositif proposé. Un certain nombre d’éléments font partie du cadre. Ce sont d’abord des règles qui garantissent la sécurité de la parole et les conditions d’une mise au travail, l’énoncé de la méthodologie, les différents temps de l’analyse. Le superviseur se porte garant des règles posées en s’y soumettant lui-même et en les rappelant lorsqu’il se produit des brèches. Il assume alors la fonction de « praticien de la loi symbolique ». Est posé ainsi « l’aspect symbolique de la place du superviseur2 » évoqué par Joseph Rouzel. J’ai donné pour titre à l’une de mes interventions lors d’un séminaire de Psychasoc : « Le superviseur : un funambule au bord du vide3 ». Un funambule, oui, mais pas sans filet de sécurité. Ceci n’évitera pas les surprises, les imprévus, mais ils pourront être parlés. Comme l’énonce José Bleger, « un cadre doit être solide et non pas rigide.4» Le cadre solide d’un dispositif lui-même solide, clairement posé et tenu, a une fonction de tiers symbolique entre le superviseur et le groupe, mais aussi entre les participants, et il permet de garantir la sécurité nécessaire à l’expression de chacun. Comment s’articule la place du superviseur avec celle des participants ? Le superviseur impose-t-il sa volonté ? Nous pouvons affirmer qu’aucun travail valable en supervision n’est possible sans le consentement des participants et sans leur implication dans le travail, même si, parfois, des résistances peuvent apparaître chez certains professionnels lors du démarrage d’un groupe. On constate toutefois que lorsque le dispositif et son cadre sont solides et fiables, lorsque la confiance et la sécurité sont instaurées, ces résistances diminuent progressivement dans la majorité des cas.

De quoi est donc constitué le savoir S2 en supervision ? Ce sont les participants qui connaissent le mieux la spécificité de leur métier et de leur contexte de travail. Ils possèdent un certain nombre d’informations qui concernent celui qu’ils accompagnent. Chaque participant apporte sa pierre à l’édifice, son éclairage, en mettant en jeu son savoir sur lui-même, son savoir d’expérience et son savoir théorique, dans un travail de co-construction. Le croisement des informations disponibles, celui des savoirs et des différents points de vue, constitue la richesse d’un groupe et permettent de générer des réponses et des pistes d’action. Joseph Rouzel insiste sur ce « chaque », reprenant, à la suite de Lacan, « qu’un groupe ça ne pense pas… [et] qu’un groupe ça colle ». Il s’agit bien pour chaque-un de penser EN groupe et avec l’aide du groupe, et, pour le superviseur, de faire confiance aux capacités créatives de chacun.

Si, par une boutade, Lacan affirme que « le maître n’est là que le sous-fifre qu’il fallait pour faire partir la musique au départ1 », nous pouvons objecter que la fonction du superviseur, comme celle de l’analyste, ne s’arrête pas « au départ ». Suite au récit du narrateur ou de la narratrice, il invite chaque participant à prendre la parole pour partager ce qu’il a entendu du vécu, du ressenti, des affects, des émotions2 du narrateur ou de la narratrice, et pour exprimer ce en quoi ce récit fait écho en lui. Lors du troisième temps, plus rationnel, le superviseur doit pouvoir relancer le travail de la pensée, soutenir la parole, faire au besoin préciser les hypothèses avancées. Il exerce ainsi un forçage quant au rapport au savoir de chaque-un dans le groupe.

Qu’est-ce qui peut être produit ? Des informations sont partagées, des hypothèses sont formulées, et, si possible, des pistes d’action sont proposées. Ce sont aussi, souvent, des changements de postures professionnelles qui vont émerger. Des collègues proposent leur étayage au narrateur ou à la narratrice, lui proposent de prendre le relai, évoquent des partenaires possibles. Comment savoir que « ça a marché » ? La richesse des prises de parole, les prises de risque lorsqu’un participant énonce des émotions ou des pulsions qu’il estime peu professionnelles et difficilement avouables, l’écoute et le regard sans jugement de ses collègues, leur étayage, la recherche de plus en plus fine de ce qui se joue pour soi, pour l’autre et dans la relation, sont par exemple autant de manifestations de l’implication de chaque participant dans le groupe et de l’intérêt qu’il prend à ce travail. Si nous faisons le lien avec le fait qu’une jouissance est attachée au fantasme de maîtrise, comme avec celui de sauveur, le fait, pour ces professionnels, de pouvoir en prendre conscience et de lâcher quelque peu, est un pas franchi dans leur accompagnement de l’autre.

Le narrateur peut recueillir un effet de jouissance, lié au soulagement d’avoir pu déposer et partager des éprouvés, des affects, des émotions intenses qui l’empêchaient de penser dans une situation face à laquelle il se sentait impuissant et par le fait d’avoir pu s’en distancier quelque peu. Cependant, la supervision est un travail en groupe. Chaque participant peut recueillir également « des lichettes de jouissance », en lien avec le fait d’avoir pu aider le collègue, s’écouter et s’étayer. J’ai pu le constater fréquemment à la fin des rencontres, au ton léger, aux plaisanteries et aux rires qui ponctuent le moment de séparation des groupes. Si le maitre a renoncé à tout, et avant tout à la jouissance, s’il y a une perte, le superviseur, comme l’analyste, recueille alors, lui aussi, « des lichettes de jouissance3 » du « plus-de-jouir », un peu de ce @, effet du réel, en provenance du groupe. Il peut alors se dire qu’il a participé à faire avancer les choses. « J’ai fait mon boulot ! » Il en est de même lorsque, par exemple, une narratrice déclare, en fin de séance : « On aurait dû en parler plutôt en APP !1 », ou encore, lorsqu’un participant annonce : « Je me suis souvenu dans cette situation de ce que vous nous avez souvent répété… ».

S’il est important de faire ouverture tout au long de la séance, il est tout aussi important de laisser des ouvertures en fin de celle-ci, pour que la pensée de chacun, dans son après-coup, puisse cheminer, se prolonger, dans des sens éventuellement divergents.

C’est, par exemple, au début de la séance suivante, le narrateur ou la narratrice qui déclare, à propos d’une situation qu’il ou elle avait évoqué : « Je la vois différemment, et je supporte mieux ses explosions de colère », ou bien : « J’ai pu lâcher sur un certain

nombre de points… ».

Ceci met une fois de plus en évidence que l’on ne change pas l’autre, mais soi-même. Si je tente un petit résumé, forcément incomplet, je dirais que :

  • L’analyste pose le cadre du dispositif d’analyse afin de mettre au travail l’analysant sur son être, sur ce dont il souffre, sur son désir et sur sa jouissance.
  • Le superviseur pose le dispositif de supervision : ses objectifs, sa centration, ses différents temps, son cadre avec ses règles qui visent à sécuriser la parole. Il en est le garant et doit le rappeler lorsqu’il y a des brèches. Son désir est de mettre au travail le narrateur sur son vécu, son savoir, son désir, ses attentes, mais aussi de mettre au travail chaque participant du groupe afin de faire ouverture dans une situation qui était présentée souvent comme bloquée, dans une impasse.

En suivant l’ordre circulaire en tournant d’un quart de tour, la place de l’agent définit le discours de l’hystérique. Pour ce discours je me suis également appuyée sur l’ouvrage de Gérard Wajeman, Le maître et l’hystérique.2

Le discours de l’hystérique (DH)

C’est à partir de l’écoute de l’hystérique et de son symptôme que Freud a élaboré la méthode analytique, qu’il a surnommée « cure de parole » ou « ramonage ». L’utilisation fréquente du féminin pour « hystérique » est uniquement historique. Lacan avance que, dans la mesure où il parle, tout sujet est hystérique. Plus tard, il précisera que ce dont il s’agit est une hystérisation du sujet dans la relation, ce qui permet d’éviter une confusion possible avec une structure psychique et une éventuelle pathologie.

$ S1

a S2

En place d’agent, se situe le Sujet divisé ($). Il est marqué jusque dans son corps par les signifiants qui le déterminent et le refoulé, d’où la barre sur le $. Dans Télévision, Lacan ajoute que « l’inconscient en ex-iste d’autant plus qu’à ne s’attester en clair que dans le discours de l’hystérique ».

Sous la barre, en place de vérité, se situe le @, la cause de son désir, qu’il ignore. Si l’on observe ce qui est écrit sur la gauche, au-dessus et sous la barre, Lacan souligne que c’est autour du symptôme que s’ordonne ce qu’il en est du discours de l’hystérique. $ a Manifestation partielle d’un désir insatisfait, le symptôme active en même temps la source de la jouissance : « Je souffre mais je jouis ». L’impossible satisfaction du désir sera de cette manière l’emblème permanent de l’hystérique englué dans la plainte de ne pas être TOUT dans son existence. Ce discours est mythique, originaire, constitutif du sujet, lequel se plaint d’être manquant, incomplet. Eva-Marie Golder formule ainsi la demande de l’hystérique : « Dans son insatisfaction et sa plainte, [l’hystérique] dit qu’elle [ou il] ne comprend pas et attend de l’autre qu’il lui apporte un savoir.1 » En adressant sa question à un autre, l’hystérique $, en place d’agent, met cet autre en position de signifiant-maître S1, dans un commandement à la parole, mettant ainsi en évidence qu’il n’y a de parole fondatrice qu’émise au lieu de l’Autre. (Souvenons-nous : « Cet enfant est débrouillard », ou « Mon p’tit gars »). Ce maître qui sait, est supposé tout-puissant. Il doit savoir répondre, résoudre l’énigme du savoir refoulé (S2 sous la barre). Lacan souligne l’articulation essentielle du @ avec le grand Autre : « C’est à propos de ce petit @ que je fais la jonction de ce qui dans le discours analytique permet d’articuler ce qu’on appelle le désir, à quelque chose, ce qui est posé comme sa cause, à ceci près que cette cause ne saurait proprement être trouvée qu’au lieu de l’Autre, à savoir que ce que la psychanalyse révèle, c’est que notre désir, ce qui nous paraît, quoique peu saisissable, être pourtant ce qui nous est le plus propre, pour cela nous sommes suspendus à ce que j’appelle le lieu de l’Autre, en tant que s’y inscrit par destination, parce qu’il n’y a que là que c’est inscriptible, tout ce qui s’articule.2 »

L’hystérique s’en remet donc au pouvoir de cet autre, un prêtre, un analyste, un psychologue, un psychothérapeute, un sexologue, un coach, pour qu’il satisfasse son manque, lui révèle la clé de son désir @ caché sous la barre, pour qu’il annule sa division, pour qu’il lui énonce ce qui lé détermine, ce qui le fait souffrir, et pour qu’il réponde à ses questions : « Dis-moi qui je suis », « Quel est le sens de mes symptômes, de ma souffrance, de mes angoisses ? », « Dis-moi ce que je dois faire pour être parfait ? », « Qu’attends-tu de moi ? », « Que vuoi ? » (Que veux-tu ?). L’hystérique « s’aliène [ainsi] au signifiant-Maître (S1) comme étant celui que ce signifiant divise3… » Nous retrouvons ici cette affirmation : « Le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre4 », et la phrase déjà citée : « Dès que vous posez la question : que veut un tel ? Vous entrez dans la fonction du désir et vous sortez le signifiant maître.5 » La flèche qui part du @ vers le S1, est supposée aboutir à un savoir refoulé S2 comme production : « Je suis qui tu dis ». Lacan ajoute que cette relation fondamentale du S1 au S2 peut rendre compte également de tout assujettissement du sujet à une idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse …

Mario Uribe rappelle que « face à l’absence de réponse à la question “Que suis-je dans le désir de l’Autre ?”, le nourrisson répondra originellement par de l’angoisse, et chaque fois que le sujet, dans sa vie d’adulte, vivra une situation qui le renvoie à cet inconnu, il pourra réexpérimenter cet affect douloureux, ce qui le place dans une position de vulnérabilité fondamentale par rapport à l’Autre1 ». Plus ils sont carencés affectivement, plus ils se ressentent mal aimés, insécures2, manquants, divisés, plus ils se retrouvent en difficulté pour construire leur identité, les enfants, les adolescents, voire des adultes, viendront poser aux professionnels éducatifs et de l’aide les questions de leur désir (le @) et de leur « être ». Or, la flèche qui renvoie du S2 au $ met en évidence qu’aucun S2 ne peut prétendre posséder ces réponses. Ce discours traduit la plainte structurale du sujet confronté à la faille permanente entre ce qu’il demande et ce que l’Autre lui offre en réponse : sa propre incomplétude de S2. Confronté aux manques du discours de l’Autre, dans ce qui ne colle pas, le sujet continue à interroger le S1.

« La répétition a un certain rapport avec ce qui, de ce sujet et de ce savoir, est la limite qui s’appelle la jouissance. S1 et désir sont donc toujours étroitement corrélés. » Or, ce savoir recherché, l’hystérique l’a en lui, mais il est refoulé. Ce qui le travaille, c’est cet objet @, sous la barre, l’objet cause de son désir et de sa parole. Cet objet irrémédiablement perdu, qui représente la condition du petit d’homme, mais le rend dépendant de sa demande à l’égard de l’Autre (avec un grand A).

Dans son ouvrage Un dragon sur le divan, Pascale Hassoun décrit une jeune traductrice chinoise : « Elle s’approche et elle s’échappe. Veut-elle son autonomie ? Veut-elle être

indépendante ? 3 »

Le fait d’attendre des réponses d’un Autre permet toutefois au transfert de s’instaurer. Le désir comme moteur et donc cette recherche de savoir expliquent pour quelle raison le passage par cette place est fondamental dans toute relation d’aide, relation thérapeutique, éducative, analytique, pédagogique. L’hystérique est ainsi un pousse-à-savoir, un pousse-au-manque. Elle fait éprouver au savoir ses limites, et en même temps, cette impuissance se fera motrice, animant le cycle incessant de l’énigme qui contraint à la production de savoir. Qu’en est-il du savoir attendu ? Il est à la fois désiré et redouté. Pour quelle raison ? L’hystérique est prise dans une ambivalence : elle questionne, veut faire dire, mais ne peut être dite elle-même. Si l’Autre répond au « Qui suis-je ? », il réduit l’hystérique à l’état d’un objet qui peut être défini, décrit : « Tu es un garçon manqué… Tu es une malade… Tu es ce que je te dis ». Le symptôme se déplace alors, et l’hystérique accuse le thérapeute de ne pas savoir y faire. Or, « en tant que vérité (sous la barre), il lui faut être l’objet @ pour être désirée4 ». Plus haut, Lacan avait affirmé : « L’hystérique n’est pas esclave. […] Elle ne livre pas son savoir. Elle démasque pourtant la fonction du maître dont elle reste solidaire, très précisément en mettant en valeur ce qu’il y a de maître dans ce qui est l’UN dont elle se soustrait à titre d’objet de son désir1 ». Lacan met en garde à plusieurs reprises celui qui se prendrait pour un maître (dans le sens cette fois qu’il penserait détenir ce savoir) : « Elle veut que l’autre soit un maître, qu’il sache beaucoup de choses. Mais tout de même pas qu’il en sache assez pour ne pas croire que c’est elle le prix suprême de tout savoir, c’est-à-dire qu’elle veut un maître sur lequel elle règne : elle règne et il ne gouverne pas.2 » À bon entendeur, salut !

Ce processus d’hystérisation du sujet et l’absence de réponse vont inciter l’analysant à mettre au travail son savoir sur lui-même. Ses affects émergent au fur et à mesure que son désir s’ordonne et la jouissance liée au symptôme peut se déplacer. Lacan souligne : « Le discours de l’Hystérique n’est pas le témoignage que l’inférieur est en bas. Bien au contraire … […] le savoir (S2), [en position d’effet, de productions], dans ce Discours de l’Hystérique, vient à la place de la jouissance ». (Le @).

Le passage par le discours de l’hystérique en supervision

À la place du $, le narrateur prend la parole pour faire le récit d’une situation et d’une relation qu’il a vécue, qui lui pose problème, dans laquelle il se sent englué, envahi, intrusé, voire rejeté par cet autre qu’il accompagne. Il ne voit pas d’issue et se retrouve souvent submergé par ses éprouvés, ses affects et ses émotions, et dans un empêchement à penser. Confronté à ses limites, il éprouve de la frustration et il est divisé entre ce qu’il voudrait faire « pour le bien de l’autre » et ce qu’il parvient à faire, entre le désir qui l’a poussé à faire ce métier et son impuissance à le faire comme il le souhaiterait.

  • Ça me questionne, ça me dérange, ça m’inquiète, et je ne sais plus quoi faire…
  • Je ne sais pas par quel bout le prendre. Comment le mettre en action ? J’ai une impression de morbide… C’est le RIEN qui me touche le plus.
  • Ce jeune m’insupporte ! Sa nonchalance ! Ses mensonges ! Sa violence ! C’est compliqué pour moi de travailler avec lui.
  • Moi, je ne sais pas comment il tient. À sa place, je crois que j’aurais pété un câble depuis longtemps…

Ce jour-là, c’est Astrid la narratrice. Lors du temps clinique, Amélie lui renvoie :

  • J’ai entendu une grande impuissance et une grande frustration chez toi face à ce jeune, et je la ressens également… Quand tu parlais, je me suis revue hyper maltraitante avec lui avec mes exigences.

J’ai pu entendre d’une manière répétée, même si ce n’est pas toujours formulé d’une manière aussi explicite, une question qui m’était adressée, alors que j’occupais la place de superviseure :

  • « Que dois-je faire pour être un bon professionnel ? »

D’une manière qui touche encore plus directement son propre transfert de professionnel, la question peut être également :

  • « Que dois-je faire pour que celui que j’accompagne, ne m’ignore pas, me prenne en compte, ne me fuie pas, ne s’oppose pas systématiquement à moi, à mes attentes, pour qu’il écoute ma parole et me fasse confiance ? »

Le contexte de la supervision fait que cette question peut être reprise par plusieurs participants dans le groupe. Elle n’est donc pas toujours limitée au seul narrateur ou à la seule narratrice. Preuve que les discours ne sont pas figés et qu’ils tournent au cours d’une séance ! Lorsqu’un professionnel est désemparé, lorsqu’il est pris dans ses fantasmes et ses pulsions, mû par ses attentes et ses désirs, lorsqu’il perd le sens de son métier et s’interroge sur son désir de le poursuivre, lorsqu’il déplore son impuissance face à l’autre, il attend des réponses, et c’est légitime. De qui attend-il ces réponses ? Lors du démarrage d’un groupe de supervision, une certaine délégation de savoir de la part des participants vers le superviseur est nécessaire, parce que c’est ce qui instaure le transfert. C’est ce qui va permettre de construire la confiance dans la qualité du travail et donc la possibilité même de travailler. Si nous suivons encore Lacan sur ce point : « Le transfert, c’est de l’amour qui s’adresse au savoir. »

Dans une petite équipe, à la fin d’une séance, alors que les échanges ont été riches et que des pistes d’action ont été énoncées par les uns et par les autres, une éducatrice qui s’était assise à ma gauche, croise les bras et m’interpelle, en me regardant droit dans

les yeux :

  • Moi, je suis concrète. Alors, qu’est-ce qu'on fait ?

J’ai aussitôt renvoyé la question à ses collègues, lesquels ont rappelé les propositions de

pistes d’actions qu’ils avaient énoncées auparavant.

Ce qui est produit par le groupe, en place de S2, ne sont toutefois que des hypothèses et non des vérités. Le doute est constitutif de toute démarche clinique et nul ne sait pour l’autre, qu’il s’agisse du narrateur ou de la narratrice, mais aussi du sujet accompagné. Freud nommait ces hypothèses « petits délires » et Lacan, « petits mythes », mais cela permet d’avancer. Cette démarche permet souvent de dépasser le sentiment d’impuissance pour repérer et pour accepter l’impossible, mais donc aussi, par conséquent, ce qu’il est possible de tenter quand même, en étant créatif, en prenant en compte la parole de cet autre, ses besoins, ses désirs, ses zones de réussite, le contexte du travail, et, parfois, la recherche d’un possible ailleurs, avec des partenaires.

Cependant, seul le narrateur ou la narratrice sait ce qu’il peut en faire, car personne n’est à sa place. Lui seul connait son histoire, ce qu’il a construit, son propre transfert, et où il en est vraiment avec cet autre dont il a parlé. Lui seul peut décider de ce qu’il peut ou qu’il veut tenter, seul ou avec d’autres, en prenant en compte son désir, mais également son contexte de travail.

Le superviseur peut être confronté à une plainte vis-à-vis de l’institution ou de la direction, alors que l’espace de la supervision n’est pas le lieu pour en travailler les causes éventuelles. Nous le savons, il existe aussi une jouissance de la plainte, et l’une de ses caractéristiques est de tourner en rond. J’accepte toutefois et exceptionnellement de laisser cette plainte s’exprimer lorsque le malaise d’une équipe est trop important et que, ce jour-là, les professionnels sont tellement englués dans leurs difficultés institutionnelles ou d’équipe, que le dispositif de supervision me paraît impossible à mettre en œuvre1. Il me paraît toutefois tout aussi important de faire coupure à un moment donné et de renvoyer aux professionnels, comme le faisait Tosquelles : « Et toi, qu’est-ce que tu fous là ? » C’est replacer le professionnel face à sa responsabilité, le recentrer sur sa tâche primaire. C’est l’aider à retrouver le sens de son travail avec celui qu’il a la charge d’accompagner. C’est aussi le soutenir dans ses capacités à réagir, à réajuster ses réponses, à les travailler en équipe, ailleurs.

Un effet de cette posture de ma part a été souligné au moment de ma séparation d’avec

une équipe de Foyer appartements, laquelle avait vécu une crise institutionnelle. Un des participants a alors souligné :

  • Lorsque nous étions dans la plainte, vous nous avez toujours renvoyé : « Et vous, qu’est-ce que vous faites avec les usagers ? Ils sont là, et ils comptent sur vous. » Le superviseur précédent nous montait contre la direction et nous sortions complètement perdus de la séance, démoralisés. Votre question nous a obligés à nous recentrer et à retrouver le sens de notre travail. »

J’avoue que je n’avais pas pris conscience de cette constance de ma position et encore moins de l’effet de cette parole. Celle-ci semble avoir pris valeur d’acte pour ce groupe, si je me réfère à l’assertion de Lacan : « L’acte se mesure à ses effets », et il a eu un effet

d’ouverture.

Puisque les places tournent dans les discours, le superviseur occupe-t-il parfois cette place de l’hystérique ? Des peurs ou des fantasmes peuvent surgir pour lui-même, lorsque par exemple des résistances émergent dans un groupe, lors de brèches dans le cadre, et ce d’autant plus chez les superviseurs débutants. Dans un ouvrage collectif Fantasme et formation1, René Kaës, Didier Anzieu et d’autres auteurs ont analysé ce qu’il en est des fantasmes du formateur. Le superviseur peut être pris lui aussi dans un « fantasme du Pélican » en référence au poème de Musset, nommé ailleurs le « fantasme de la bonne mère » nourricière qui veut nourrir, partager, éventuellement jusqu’au sacrifice d’elle-même. Le fantasme de maîtrise et celui de sauveur sont récurrents. Alors que le fait d’être mis à cette place par la direction en institue la légitimité, cette question est récurrente. Une question rejoint directement le discours de l’hystérique : « Que dois-je faire pour devenir un super-superviseur ? » Ce peut être aussi, à d’autres moments de son parcours : « Pour quelle raison ma candidature à la place de superviseur n’a pas été retenue ? » On voit bien que resurgit la question de l’hystérique : « Qui suis-je ? » et « Que dois-je faire pour être parfait ou parfaite ? », et l’on retrouve ici la place imaginaire et narcissique du superviseur. Une supervision de superviseur peut alors lui être une aide précieuse.

Si je tente à nouveau de résumer les effets du transfert lors d’une cure analytique et dans un groupe de supervision :

  • L’analysant attend de l’analyste des réponses sur son être, sur son désir, sur ce que l’Autre attend de lui, mais aussi sur son symptôme. L’analyste œuvre pour que l’analysant mette au travail le savoir sur lui-même, ce qu’il en est de son désir et de ses symptômes.
  • En supervision, les questions sont adressées dans un premier temps au superviseur. Le narrateur fait le récit d’une situation énigmatique ou difficile qu’il est en train de vivre. Il attend des réponses et c’est légitime. Qui va énoncer ces réponses ? Lors du temps clinique, suite au récit, le renvoi par chaque participant du groupe sur ce qu’il a perçu du vécu, des éprouvés, des ressentis, des émotions, des attentes du narrateur, et les mots mis sur ses propres résonances, est déjà une aide qui lui est apportée. Le savoir de chacun est mis au travail ensuite, dans le groupe, en articulation avec les fantasmes et les limites professionnelles de chacun. Des pistes d’actions sont énoncées, tout en sachant que ce ne sont que des hypothèses de travail, et qu’il revient au narrateur de décider de ce qu’il peut ou désire en faire, seul, avec ses collègues ou des partenaires.

Avec un quart de tour de plus, apparaît le schéma du discours de l’analyste.

Le discours de l’Analyste (DA)

L’analyste est mis par l’analysant en place de @. Lacan avance que s’il y a « de l’analyse », s’il y a « du psychanalyste », s’il y a « du discours analytique », c’est parce que l’analysant le fait exister. Lorsque celui-ci se sent en confiance, lorsqu’il ressent qu’il est soutenu, accompagné dans sa parole et lorsqu’il n’aura plus peur de dire des bêtises, par l’effet du transfert, selon un processus d’hystérisation, il assigne l’analyste à cette place de @, non pas en tant que personne, mais comme représentant de la cause de son propre désir. Il suppose ainsi à l’analyste un savoir à propos de ce désir. Il attend des réponses, et le S1, le signifiant maître qui concerne son être, est attendu comme produit de l’opération. D’où la flèche qui relie S1 à @. « Qu’est-ce qui me fait souffrir ? Quel est le sens de ma vie ? Qui suis-je ? Quel est mon désir ?»

Si l’analyste accepte d’être mis provisoirement à la place du @, s’il « s’offre comme point de mire à cette opération insensée qu’est une psychanalyse, [c’est] en tant [que celle-ci] s’engage sur la trace du désir de savoir.1 ». Cependant, se retrouver en place du @, l’analyste y est pour quelque chose, ironise Lacan : « J’ai souvent insisté sur ceci que nous sommes supposés savoir pas grand-chose. Ce que l’analyste instaure, institue, c’est ceci qui est tout le contraire. C’est que l’analyste dit à celui qui va commencer : "Allez-y ! Dites n’importe quoi, ce sera merveilleux." C’est lui qu’il institue comme sujet-supposé-savoir ; et après tout, ce n’est pas de tellement mauvaise foi, parce que dans le cas présent, il ne peut pas se fier à quelqu’un d’autre. Le transfert se fonde sur ceci qu’il y a un type qui, à moi — pauvre con ! — à moi, me dit de me comporter comme si je savais de quoi il s’agissait. Il peut dire n’importe quoi, ça donnera toujours quelque chose, il y a de quoi causer le transfert !2 » Rappelons en effet que l’instauration du transfert nécessite que l’analyste occupe, au démarrage du travail d’analyse, la place du « supposé-savoir » pour l’analysant, et y compris un savoir sur son propre désir. On peut voir sur le schéma que sous la barre, à la place de la vérité, l’analyste parle au nom d’un savoir S2. En quoi consiste ce savoir ? C’est un savoir-faire, un savoir théorique qu’il a acquis auparavant et qu’il continue à approfondir, c’est aussi un savoir sur lui-même qu’il a

a $

S2 S1

retiré de sa propre cure, et c’est un savoir qu’il acquiert en écoutant son analysant, et qui s’enrichit donc à chaque cure. Cependant, c’est un mi-dire qui se différencie nettement d’un savoir qui serait issu du discours de la science, et le savoir de l’analyste inclut lui-même un point de non-savoir.

Si le @ est un trou, un leurre, cette place est-elle vraiment vide ? Dans sa présentation du séminaire de l’été 2023 de L’@psychanalyse, Joseph Rouzel soutient que le silence prolongé de l’analyste s’apparenterait à une forme de sadisme. Outre que la fonction de l’analyste correspond à une « chambre d’écho », voire « de dépôt », de la parole de l’analysant et que cette parole « pèse tout son poids de réel », il insiste sur le fait que l’analyste doit assumer le fait d’exercer une coupure dans une parole qui pourrait se déverser sans fin, tourner en rond, et il se doit d’opérer une forme « d’aiguillage ». En s’étayant sur son savoir S2 analytique, l’analyste s’adresse au sujet barré $ et symptomatique. Il interprète le contenu latent, dans le but d’aider le sujet dans sa recherche de sens et de savoir sur lui-même. Dans ses interventions, il vise à ramener l’analysant vers ce à quoi il tente toujours de se dérober. Il exerce un pousse-à-dire du sujet, mais sans forçage. Il s’agit pour lui d’adopter avant tout ce que Joseph Rouzel nomme « la position du Jésuite », qu’il illustre par une petite histoire.

Un juif rencontre un Jésuite et lui demande : « Pourquoi, vous, les Jésuites, répondez-vous toujours à une question par une autre question ?» Et le Jésuite de répondre : « Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? » Lacan argumente ainsi de la méthode analytique : « Si la parole est donnée si librement au psychanalysant, c’est justement ainsi qu’il reçoit cette liberté, c’est qu’il soit reconnu qu’il peut parler comme un maître […] et que ça donnera d’aussi bons résultats que dans le cas d’un vrai maître, que c’est supposé conduire à un savoir.1 » Aucun S2 ne peut en répondre. L’analysant va se heurter à ce réel, à ce @, à cet impossible. Il lui faut alors mettre au travail ce qui le travaille, et en particulier, son symptôme et la jouissance qui va avec. Il s’agit donc d’offrir au sujet $ la possibilité de verbaliser ce qui a été refoulé, mais qui est latent, qui s’est transformé en symptôme, lequel dit quelque chose d’une manière indirecte, inaudible, répétitive, dans un compromis entre la réalisation du désir inconscient et les mécanismes de défense du moi, quelque chose de ces objets produits à son insu, qui tournent sans arrêt, par remplacement de signifiants métonymiques, autour de l’objet @, cause du désir.

L’analyste œuvre ainsi pour que l’invention et la création soient du côté de l’analysant. Si le @ est avant tout un moteur du désir qui provoque la parole de l’analysant $, cette opération permettra à celui-ci de saisir, au-delà de son moi, « l’absence absolue et radicale de tout savoir sur la vérité de son être », et il pourra éprouver et reconnaître « que rien ni personne ne peut répondre de sa singularité.2 »

Cette place du petit @ est-elle tenable sur le long terme pour l’analyste ? En écho à ce que Freud avait défini comme trois métiers impossibles : gouverner, éduquer, psychanalyser, il est clair que cette place du semblant du désir de l’autre est impossible à tenir dans la durée. L’analyste sait dès le départ que ce @ est un impossible, un trou, un vide, un leurre, qu’il est non seulement insaisissable, mais que de plus, il n’existe pas. De ce fait, il « ne pourra soutenir cette place que, s’il la laisse vacante, que s’il ne se prend pas pour celui qui possède la réponse, le bon objet du manque de l’autre.3 » Lacan affirme : « Au niveau de cet impossible, c’est là que je définis ce qui est réel. S’il est réel qu’il y ait l’analyste, c’est justement parce que c’est impossible. L’ennui, c’est que, pour être dans [cette] position, il faut avoir vraiment cerné que c’est impossible.1 » Il en résulte que « si l’analyste peut occuper cette place en haut, à gauche, qui détermine son discours, c’est justement de n’être absolument pas là pour lui-même ». On peut entendre par là que c’est parce qu’il n’exerce pas cette fonction pour la satisfaction narcissique de son Moi. L’analyste assume cette place et accepte de s’en faire gage, otage, mais en tant que produit, « il est destiné à la fin, à la perte, à l’élimination du processus.2 » Lacan revient dans Télévision sur le fait que non seulement l’analyste accepte cette place, mais il travaille à s’en destituer. L’issue du travail de la cure est l’analyse du transfert des sentiments à l’égard de l’analyste.

Qu’est-ce qui est produit ? Le travail psychanalytique met au travail l’énigme de l’énonciation pour la faire devenir énoncé, tout en prenant en compte que « l’effet de vérité n’est qu’une chute de savoir et que c’est cette chute qui fait production.3 » Comme l’énonçait René Char : « Les mots qui vont surgir disent de nous ce que nous ignorons. » Cependant, ce qui est obtenu, ce n’est pas le meuble, mais les copeaux produits par le rabot du menuisier. Beaucoup de choses nous échappent, et pour le sujet divisé, le manque à être de sa vérité détermine son amour de la vérité. L’analysant va produire ses propres signifiants S1, par le jeu des associations libres. « Le savoir de l’analysant c’est le contenu latent : on est là pour arriver à ce qu’il sache tout ce qu’il ne sait pas, tout en le sachant. C’est ça, l’inconscient.4 » D’ailleurs, « la vérité a plus d’un visage. Du simple fait que nous parlons et qu'il y a de l'inconscient, nous préférons ne pas le savoir, nous préférons vider l'objet de cette vérité. Le mythe en constitue le contenu manifeste.5 » Ceci fait dire à Lacan que « la vérité, c’est la petite sœur de la jouissance.6 » D’ailleurs, « que chacun en sache un bout, ça suffira, et le psychanalyste fera bien de s’y tenir.7 » En fin de compte, « l’effet de vérité n’est qu’une chute de savoir. C’est cette chute qui fait production, bientôt à reprendre. Le réel, lui, il ne s’en porte ni moins, ni plus mal.8 » On tourne en rond, mais on obtient peut-être quand même un décalage. Un nouveau signifiant-maître S1 apparaît. Il reste à espérer, comme l’avance Lacan, qu’il sera « un peu moins bête et un peu plus impuissant ». L’analysant pourra en quelque sorte s’identifier à son symptôme en le reconnaissant comme sa propre création, et il pourra se tenir pour responsable de sa position de sujet. C’est ce que Lacan nomme le sinthome. Le schéma de l’analyste met de plus en évidence, dans le bas, comment la jouissance interdite sépare ce qui se produit du signifiant-maître S1du côté de l’analysant, du savoir S2 qui se situe du côté de l’analyste. La disjonction entre S2 et S1 dit ainsi l’impossibilité de commander au savoir inconscient. On voit très bien, qu’après tout, la division du sujet, comme le souligne Lacan, « ce n’est rien d’autre sans doute que cette ambigüité radicale qui s’attache au terme même de vérité. […] Tout ce qui s’instaure de l’ordre du discours laisse quelque chose dans une béance.9 » Le superviseur : un opérateur, un catalyseur…

Dès la demande d’une supervision, et avant même de commencer le travail avec un groupe, du fait même de cette demande, le superviseur occupe une place qui lui confère un pouvoir et un savoir. Il est donc mis d’emblée en position de sujet-supposé-savoir (« y faire » ou bien dire), soit par la direction, soit par une équipe, soit, dans le meilleur des cas, en fin de compte, par les deux. Les participants doivent donc pouvoir supposer au superviseur un savoir sur la cause de leurs difficultés, de leur désir, et sur la manière de s’y prendre, pour être de « bons » professionnels (en S1) alors qu’ils sont en place de sujets divisés ($). Comme l’analyste, le superviseur est ainsi assigné à occuper cette place du @. Dans la mesure où il répond à la demande de supervision, il accepte provisoirement de soutenir cette place, et, après tout, ce n’est pas nécessairement mauvais en soi, parce que c’est la condition pour que s’instaure un pré-transfert, lequel constituera le socle d’une relation de sécurité et de confiance. À lui de s’en dépêtrer ensuite, à sa manière…

Être l’adresse d’une demande s’accompagne donc d’un piège narcissique pour le superviseur. Ce piège devient une trappe sans fond si ce dernier s’y laisse prendre, et les participants au groupe se chargeront rapidement de tester son positionnement, éventuellement de le faire choir. Transposant au superviseur ce que Lacan énonce pour l’analyste, nous pouvons avancer que : « Le superviseur ne pourra soutenir cette place (du @) que s’il la laisse vacante, que s’il ne se prend pas pour celui qui possède la réponse, le bon objet du manque de l’autre.1 » Comment, dans ces conditions, peut-on définir cette place ?

Une enseignante de Collège, à la suite de notre première séance de travail, a défini ainsi ma fonction de superviseur : « Votre présence permet que se disent des choses entre nous que nous ne pouvons pas nous dire ailleurs, même si nous sommes en confiance

entre nous. Vous êtes un catalyseur ».

Occuper cette place du @ peut engendrer toutefois des frustrations chez certains participants qui attendaient des recettes, des techniques, des protocoles, des kits prêts à l’emploi, des modèles de savoir-faire, mais aussi des réponses directes à leurs peurs et angoisses, désirs et découragement…

Se tenir à cette place peut aussi générer des peurs, ou plutôt des fantasmes chez un superviseur, et ce d’autant plus qu’il est débutant.

Dans un texte destiné à un ouvrage collectif2, Laurence Vaussenat, alors en formation de superviseure, a témoigné s’être sentie inutile, exclue du groupe qui, à un moment donné, était au travail sans elle. Elle a été alors tenaillée par la tentation de reprendre

la main, de retrouver une certaine maîtrise sur ce qui se passait.

Parvenir à tenir cette place requiert de « s’astreindre à une ascèse3 », et cette posture s’accompagne de renoncements multiples. Souvenons-nous que le mot « ascèse » vient du grec askêses qui signifie ensemble d’exercices pratiqués en vue d’un perfectionnement, discipline de vie. J’avais choisi pour titre « Des renoncements qui font ouverture » dans un de mes écrits.1 Le superviseur campe-t-il sur un silence ? Celui-ci pourrait être très rapidement vécu comme maltraitant. Joseph Rouzel désigne par le terme d’opérateur, la place du superviseur qui occupe celle d’un +1 dans un groupe. À la manière d’un « tire-bouchon », sa fonction va consister à diviser, séparer ce qui peut faire collage, ce qui peut engluer et tourne en rond. La relance sous la forme d’une question, opérera peut-être un décalage, une brèche, dans ce qui se répétait ou par rapport à ce contre quoi le professionnel buttait. « L’intervention sur l’équivoque du signifiant en est une bonne illustration ». Comme l’analyste, le superviseur encaisse dans le réel de son corps, la colère, l’inquiétude, les peurs, le désarroi, la frustration, un éventuel sentiment d’impuissance et de découragement qui sont exprimés dans le groupe, et il doit accomplir lui-même tout un travail de mise à distance par rapport à ses propres ressentis.

Il m’arrive parfois de revenir épuisée et d’autres fois, très stimulée par l’excellent travail du même groupe. Quoi qu’il en soit, je suis toujours enrichie par ces rencontres et c’est sans doute ce qui m’incite d’autant plus à poursuivre ces accompagnements. Qu’en est-il alors de son savoir S2, placé sous la barre ? En supervision, le savoir est en premier lieu mis au service des ressentis des professionnels, de leurs représentations et de leurs fantasmes, c’est-à-dire qu’il vise à mettre ceux-ci au travail et à leur donner du sens, tout en se situant du côté de l’ouverture et du vivant. Le superviseur, comme l’analyste, possède un savoir et celui-ci cause sa parole. Il a construit et propose un dispositif toujours singulier, « à sa main ». Son savoir est issu de ses formations, de ses lectures, mais aussi de sa propre histoire, d’un travail d’analyse éventuel et de son expérience professionnelle. Grâce à la richesse des participants, il enrichit son expérience et donc son savoir. Celui-ci est toutefois toujours incomplet, limité, jamais définitif, toujours à reconstruire. Ce qui est nommé le doute épistémologique est intimement lié à toute démarche clinique.

Le superviseur est de plus confronté d’une manière répétée à un non-savoir. Il découvre au moment du récit la situation qui est partagée, la manière dont le professionnel l’a vécue. Il ignore tout de cet autre dont il est question, il sait peu de choses du quotidien des professionnels. Et c’est tant mieux. L’interrogation et la recherche sont constantes et toujours renouvelées. C’est l’une des dimensions qui rend aussi, pour moi, ce travail si passionnant. Nous savons aussi qu’en matière de Sciences humaines, en matière de relation à l’autre, aucun savoir n’est figé ni définitif … Nous pouvons retrouver ici ce qu’énonce Michel Serres dans son ouvrage Le Tiers instruit : « Laisse tout ce qui rassure, prend les risques maximums. Il faut s’instruire le plus possible, au début, pour se former : tout vient du travail, apprends et fabrique sans repos. Avoir tout appris, certes, mais ensuite pour ne rien savoir. Douter pour créer.2 » Le superviseur va travailler à se destituer de cette place du @ à laquelle il a été assigné au départ, afin de soutenir, de relancer le travail du groupe, et afin de rendre opératoire le savoir de chaque-un dans le groupe.

Ce que Michel Lapeyre énonce pour l’analyste est tout à fait transférable à la supervision : « Le maniement du transfert, c’est la manœuvre à effectuer pour que le savoir, comme tel, peu à peu, se détache de [la supposition que l’analyste a un savoir sur le symptôme qui le gêne] pour [que le sujet] fonctionne par lui-même et qu’il vienne opérer sur le symptôme, c’est-à-dire mordre sur la jouissance que celui-ci recèle.3 » On constate, lorsqu’un groupe est vraiment au travail, que cette demande de savoir et ce transfert qui a pu s’instaurer au départ vis-à-vis du seul superviseur devient latéral, et qu’il permet souvent, de plus, d’améliorer les relations et l’étayage réciproque au sein d’une équipe. De plus, comme pour toute aide, il faudra se séparer, et cette séparation doit pouvoir être anticipée et parlée.

Qu’en est-il du S1 en place de production ? Le professionnel est impliqué dans la relation et il est touché par celui qu’il a pour fonction d’accompagner. Reconnaître ses erreurs, ses colères, ses mouvements de rejet éventuels, ou au contraire une trop grande proximité avec cet autre, se dévoiler ainsi, est toujours une prise de risque. Il y faut de la sécurité et celle-ci se construit progressivement dans un groupe. Au cours d’une séance, le narrateur ou la narratrice, grâce à un récit qui a une adresse, tente déjà de donner forme à l’angoisse et à la souffrance liées à son vécu professionnel. Le groupe exerce alors, avec le superviseur, ce que Winnicott nomme « une fonction contenante », et Donald Meltzer, une fonction de « sein toilette ». Lorsque chaque participant est invité ensuite à mettre des mots sur les ressentis perçus au cours de son écoute du récit et sur ce qui a fait écho en lui, le groupe exerce ce que Winnicott nomme une « fonction conteneur », et ceci va permettre au narrateur ou à la narratrice de repérer son propre transfert et de se mettre au travail avec le groupe pour analyser la situation dans ses différentes dimensions. Ce que l’on nomme « la fonction signalétique du transfert » constitue donc déjà une avancée considérable. Retrouver une posture professionnelle « à juste distance », lorsque l’on est englué dans une relation, dans le rejet ou au contraire bardé de défenses, nécessite en effet de repérer son propre transfert et ce que l’on répète éventuellement malgré soi de sa propre histoire dans la relation avec l’autre.

Peut-être pouvons-nous avancer qu’un S1 a émergé pour cette enseignante, narratrice ce jour-là, lorsqu’elle s’est exclamée, après avoir entendu les paroles des autres

participants :

  • Je crois que je veux toujours être le chevalier blanc !

Dans un groupe, le narrateur ou la narratrice n’est toutefois pas le seul au travail sur ses éprouvés, ses ressentis, ses attentes, ses associations et résonances, sur son transfert, ses fantasmes, ses projections, ses mécanismes de défense, dans un lien éventuel avec sa propre histoire. Un travail individuel peut se faire pour chacun, et souvent, sauf exception, le superviseur n’en saura rien. C’est le professionnel qui fait ses propres interprétations, et il lui reviendra de continuer à mettre au travail ailleurs ce qui le renvoie et s’articule à son histoire personnelle, s’il en ressent le besoin, et le désir. La supervision d’équipe doit se différencier nettement de l’espace de la cure, et elle doit se garder de toute « psychanalyse sauvage ». Ce dispositif se situe dans un groupe et dans un cadre professionnel. Des limites structurelles et déontologiques s’imposent.

Si je tente à nouveau de résumer :

  • L’analyste a un savoir-faire S2 qu’il a construit dans ses formations, au cours de son analyse, en écoutant ses analysants. Ce savoir lui permet d’accepter d’occuper provisoirement une place « vide », celle du @, celle que lui attribue l’analysé qui lui suppose un savoir sur son être, sur la cause de son désir, sur ses symptômes. Il travaille à se destituer de cette place. Dans ses interventions, il s’adresse au sujet divisé $ et il le pousse à retrouver et à verbaliser ce qui a été refoulé et qui s’est transformé en symptôme, à saisir quelque chose de son désir, de sa jouissance, et de ce qui peut l’enfermer dans un ou plusieurs S1 qu’il croit irrémédiables, quitte à construire un autre symptôme, plus vivable, car il articule réel, imaginaire et symbolique. Lacan le nomme sinthome.
  • Le superviseur accepte lui aussi, par l’effet du transfert, d’être mis à la place d’un sachant du désir @, mais il travaille aussi à s’en destituer. Il est confronté, à chaque séance, à l’inconnu, à la surprise de ce qui va émerger du groupe. Il possède lui aussi un savoir S2, qui lui permet de poser son dispositif et son cadre de travail, qui l’aide à recevoir et contenir les affects en provenance du narrateur et du groupe, à prendre de la distance, à questionner, à relancer, et éventuellement à aiguiller les propos tenus, à permettre qu’une ouverture subsiste en fin de séance. Quand « ça marche », le narrateur, mais aussi chaque participant, va mettre au travail sa posture, son désir, ses peurs, ses attentes, ses fantasmes, les symptômes qu’il rejoue et répète dans la relation avec celui qu’il accompagne.

Lorsque les places tournent encore d’un quart de tour, apparaît un quatrième Discours.

Le discours de l’universitaire (DU) ou Discours de la science

Ici, c’est le savoir S2 « prend le manche1 » et se fait agent pour la maîtrise de la jouissance, en @. La place de l’agent est ainsi occupée par un « je » que Lacan qualifie de « transcendantal et illusoire.2 » Pourquoi « illusoire » ? Parce que « la place dominante se spécifie d’être non pas savoir de tout mais d’être tout savoir.3 » Or, comme nous l’avons déjà évoqué, « [ce] signifiant n’est pas seul : le ventre de l’Autre, du grand A, en est plein. Ce ventre, c’est lui qui donne, tel un cheval de Trois monstrueux, l’assise de ce fantasme de savoir totalité.4 » Dans sa leçon du 15 novembre 1961, Lacan avait déjà dénoncé la supposition d’un savoir total, car, dit-il, « on ne peut ni attribuer ce supposé savoir à qui que ce soit, ni supposer aucun sujet au savoir ».

Sous la barre et en place de vérité de la science, de S1, se situe le « je » du maître. Il devient un impératif catégorique, un ordre, un commandement : « Continue, marche, continue à toujours plus savoir ». Lacan évoque « la tyrannie du savoir5». Il ajoute que dans ce schéma, « toute la question de la vérité en est [ainsi], à proprement parler, écrasée6. » Dans son ouvrage Le trait du cas, Le psychanalyste à la trace, Claude Dumezil repère ce qui est en jeu entre le locuteur et ses auditeurs : « Plus savant est votre cours, votre article ou votre livre, plus frémissent les hystériques : vous êtes un maître. Pour faire passer votre savoir, vous

S2 a

S1 $

devez séduire, séduire et faire, enseigner, écrire, éditer, colloquer… toujours plus.1 » Le destinataire, celui qui travaille, c’est l’étudiant que Lacan nomme « l’@-tudiant », « l’a-studé », « l’exploité du discours »2. Il ajoute que la prétention insensée de ce discours est de produire un être pensant. Si l’on suit la flèche qui part du S1, en place de commandement, les étudiants en place de @ doivent produire avec leur peau des sujets de la science, des $. Ils sont « projetés comme objet d’espoir », « pondus pour boucher le trou » de la cause du désir de la lignée des géniteurs. Chaque $ aura comme fonction de transmettre à son tour le produit de l’université : la culture. D’où la flèche qui repart du $ vers le S2. Toujours eux-mêmes manquants, ces $ devront encore et toujours continuer à apprendre. D’où une impuissance à relier le produit, la culture, en bas à droite, et la vérité, inaccessible, qui se trouve en bas à gauche sur le schéma. Les @-tudiants seront également attendus comme plus-value de la société capitaliste, dans un monde dominé par la « société anonyme ». Bernard This dénonce l’envahissement de ce discours dans la société : « C’est sous le règne du discours scientifique, que la médecine évolue. Comment allons-nous réagir à ce discours de plus en plus objectivant ? La question se pose, car la science actuelle se moque éperdument de la subjectivité. Depuis Descartes, c’est bien clair, le problème de l’être, ou de l’âme, est forclos ! Il n’y a plus que des corps, des organes, des fonctions, de la matière. La science travaille, avec des corps, pour produire du savoir… "On" lui demande3. »

Comment faire ? Lacan apportait sa propre réponse : s’ils parviennent à prendre un peu de distance vis-à-vis de ces discours dans lesquels ils se retrouvent pris, les étudiants pourront toutefois serrer au plus près l’impossibilité du réel et interroger ce qu’il en est de la culture en position maîtresse… en devenant analystes !

Qu’en est-il en supervision ?

Dans un bilan individuel de fin d’année, j’ai pu lire, de la part d’une participante à la supervision : « Il n’y a pas assez d’apports théoriques ». Dans un article, « Escroquerie ou semblant »4, Joseph Rouzel critique tout autant le superviseur qui « joue au sphinx » que celui « qui fait des cours ». Le superviseur soutient-il pour autant une fonction de l’ignorance5, selon l’expression de Sara Pain ? Lui est-il interdit de partager des bribes de son savoir ? Mon expérience me montre que chaque superviseur positionne son curseur, en fonction de lui-même, en fonction du groupe qu’il accompagne, mais aussi au cas par cas, en fonction des situations évoquées. Lors de la présentation du dispositif, j’annonce que je serai au travail, comme eux, lors des analyses, et que mes hypothèses ne seront que des hypothèses, comme les leurs, sans prétendre à la Vérité. Lors de la séance suivante, lorsque nous faisons le point sur l’évolution de cette situation, il m’arrive de partager un court éclairage que je désigne comme théorico-clinique, directement ancré sur les analyses du groupe, lorsque j’estime que cela peut apporter une ouverture, voire un aiguillage vers une voie qui n’a pas été explorée. Mon hypothèse de travail est que ces éclairages sont susceptibles d’étayer, de faire avancer la pensée, de la prolonger, de faire ouverture pour les participants. Je me sens alors en accord avec ces propos de Pierre Joliot : « Une confrontation permanente entre théorie et expérience est une condition nécessaire à l’expression de la créativité.1 » C’est toutefois ma position et cela peut se discuter… Lors des bilans de fin d’année, il m’a été renvoyé d’une manière généralisée que ma manière de procéder était appréciée.

Deux discours « en plus » …

Dans L’envers de la psychanalyse, Lacan évoque brièvement l’existence d’un cinquième discours, en lien étroit avec le discours de la science. Il l’évoquera à nouveau lors d’une conférence à l’université de Milan, en mai 19722. Lacan souligne qu’il s’est produit « un infime glissement [du discours de maître au discours capitaliste] qui est passé inaperçu des intéressés eux-mêmes.3 »

Le discours capitaliste ou discours dominant du libéralisme économique

Dans son ouvrage paru en 2024, La dignité du sujet, Mario Uribe analyse l’évolution croissante de ce discours dans nos sociétés et ses effets : « Penser cesse d’être synonyme d’exister, dans la perspective de la jouissance qui fait exister les consommateurs du marché global. Tous les rêves sont possibles. [Ce discours capitaliste] a le soutien du Discours Scientifique – dont, notamment, l’économie et les technosciences. Plénitude dans la consommation, satisfaction sans perte, « complétude » imaginaire, promouvant un Idéal du Moi dominé par les figures de liberté, d’autonomie, d’omnipotence et d’invulnérabilité. […] Impératif de jouissance sans discernement qui pousse massivement les sujets à se soumettre à l’injonction de la consommation illimitée, même au prix du dépassement de leur propre bien-être (endettement, etc.)4»

Son schéma se présente ainsi :

Ce discours prend sa racine dans le discours du maître, mais en inversant $ et S1, lequel se retrouve en place de vérité. Les flèches des côtés sont cette fois dirigées toutes deux vers le bas du schéma : du $ vers le S1 et du S2 vers le @. Ainsi, $ peut accéder au S1 et la castration est donc forclose, donc rejetée, exclue. Tout tourne : $, S1, S2, @, $, etc. Il n’y a plus d’obstacle entre le $ et l’objet plus-de-jouir @ comme moteur et production. Tout est possible, on peut jouir de tout, dans une compulsion de répétition sans fin.

La publicité omniprésente, et de plus alimentée par la captation de nos écrans, fournit à profusion des discours fallacieux qui nous font croire que nous serons comblés lorsque nous aurons acquis la dernière nouveauté, pourtant déjà obsolète lorsque nous nous la procurons…

$

S1 S2

a

Dany-Robert Dufour parle du divin marché1. Il n’y a plus d’attente, plus de frustration, plus de manque, donc plus de désir, plus de perte, plus d’interdit, dans un monde sans limite… C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de Jean-Pierre Lebrun2. Ce qui détermine le sujet est moins un signifiant S1 qui lui est extérieur, que l’objet convoité S1 dont il décide lui-même et qu’il peut se procurer dans la réalité : Une grosse voiture … Une grosse moto qui pétarade … Des vêtements ou des baskets dont la marque est en évidence, etc. « Tu peux le posséder quand tu veux… », « Si tu le veux, tu le peux ! », « Ne pensez pas ! Dé-pensez plus ! », « Si tu n’as pas les moyens financiers pour cela, vole-le ! » Face à l’Autre de la consommation, l’enjeu n’est plus le manque qui fait naître le désir, c’est la jouissance qui veut se réaliser immédiatement, sans entrave, ici et maintenant. Toutefois, la sensation d’être comblé est éphémère, le $ est à nouveau confronté à sa division, à son manque, et le cycle doit recommencer sans fin. « Ça consomme et ça se consume », énonçait Lacan lors de cette même conférence. Le discours capitaliste s’oppose à la structure de la subjectivité. L’être humain, en tant que consommateur, est réduit à un objet. Mario Uribe s’indigne : « Une logique d’irresponsabilité généralisée s’impose. Un mouvement totalement opposé est opéré par la praxis analytique.3 » Alors que le discours analytique est orienté vers la singularité de chaque sujet, c’est-à-dire vers la différence, alors qu’il soutient la relation du sujet au manque, au désir, on assiste à un automatisme incurable de la répétition dans le Discours Capitaliste.4 » Nous connaissons tous ces enfants déchainés, incapables de supporter la moindre frustration, la moindre attente, qui multiplient les passages à l’acte. Nous connaissons tous ces jeunes incapables de s’investir et de s’impliquer dans un projet. Le discours capitaliste n’en est pas bien évidemment la seule cause, mais il y contribue.

Que doit-on penser de la déclaration faite par Angela Merkel, en 2011 : « Il nous faut une démocratie conforme au marché » ? Il faut être rapide, efficace, rentable, y compris dans le soin, l’éducation et la formation. Des centres de formation qui se centrent sur la clinique, se sont vu refuser la certification.5 La raison invoquée est que « les besoins du marché ne correspondent pas ! » Dans le registre sociétal, tout est comptabilisé et régi par des protocoles, ce qui met en évidence l’articulation entre le discours capitaliste et le discours des thérapies comportementalistes et cognitivistes que nous évoquerons ensuite. Les hôpitaux font appel à des cabinets privés pour mieux gérer les temps d’attente en urgence. On ne parle plus de malades mais de « nombre de lits ». J’ai pu entendre moi-même lors d’une séance de supervision qu’en fonction des besoins d’un service, certains malades psychiatriques ont été déclarés subitement « stabilisés » parce qu’il fallait libérer des lits. Dans ce même hôpital, la Direction générale avait décrété que la supervision n’était pas une priorité dans le nouveau budget mis en place.

On demande au médecin de chronométrer son temps de consultation, à l’infirmière de faire se succéder les piqûres en un minimum de temps ! Le remboursement des actes en dépend. La quantité d’examens se fait au détriment de leur qualité. Ils sont moins approfondis et les patients reviendront ! La tendance aujourd’hui est aux thérapies brèves, peu coûteuses et radicales, c’est-à-dire « efficaces », rentables et sans récidives… soi-disant ! Peu importe de ce que l’on produit ainsi, et à quel prix. Quelle « mise à la norme » est ainsi recherchée ? Et avec elle, quelles nouvelles exclusions ? Il en est de même pour les soins psychologiques payés à minima. On constate un décalage entre deux mondes qui ne parlent pas la même langue. Une divergence apparaît dans le discours. Le consultant parle de « clients », le personnel hospitalier les nomme « patients », mais leur nom est rapidement remplacé par celui du numéro de leur chambre. Il est fait appel à des « cabinets conseils » pour le traitement des dossiers des demandeurs d’asile, et pour les procédures de régularisation. Des postes de fonctionnaires de l’État, proches du terrain, sont supprimés et un financement important est alloué aux consultants, à priori transitoires.

Les clubs de foot achètent et vendent des joueurs et j’ai pu entendre un sportif de haut niveau déclarer : « On nous considère comme de la viande, et lorsqu’il nous arrive un accident, on nous jette ». Le 9 avril 2025, sur la chaîne Arte, était diffusé un reportage intitulé « Le Dubaï Malls ». Une cloche gigantesque, construite en plein désert, recouvre des centres commerciaux. Le consommateur y est considéré comme un grand enfant insatiable qu’il faut toujours distraire, amuser, flatter, tenter, afin qu’il jouisse de tout dans l’instant et achète de plus en plus. Toutefois l’organisation différencie les classes sociales : certains lieux sont conçus pour « le commun », et la foule s’y entasse, d’autres lieux sont réservés aux riches, et sont plus calmes. Il est bon de se faire voir à Dubaï (selfies, influenceurs, etc.). Des milliers de travailleurs invisibles et sans aucune protection (nettoyeurs, balayeurs, etc.) venus d’Afrique ou d’ailleurs, y sont employés. Le reportage a fait le lien avec le film Zombi, prémonitoire, (1970) dans lequel des morts-vivants rentrent dans un immense centre commercial.

Le système a-t-il pourtant déjà rencontré ses limites ? Ont été évoqués d’immenses centres commerciaux actuellement abandonnés et en ruine aux USA.

Cependant, si le discours change, le sujet, lui, ne change pas. La recherche de jouissance à tout prix s’avère traumatique. Le sujet se retrouve seul face au manque et il est menacé par la dépression. Il va être poussé à s’estimer seul responsable de ne pas trouver la pleine satisfaction, le bonheur, puisqu’il ne peut plus se référer au tiers de la loi symbolique. La seule limite devient celle du corps réel, biologique, et de la mort. Des pathologies se répandent et se multiplient : des états-limites, la mélancolie, la toxicomanie, la dépression, des symptômes de dénarcissisation, ou d’hyperactivité au sein desquels le sujet s’épuise dans la toute-puissance, celle-ci tentant de faire écran à un éprouvé de profonde impuissance… Quels sont les effets de ce discours sur le lien social ? Les intérêts privés sont prédominants. Le 11 septembre 2021, un reportage a fait état du fonctionnement de la plateforme Netflix. Derrière un message séducteur qui prône la liberté et la créativité de chacun des employés, se cache le culte de la performance et du chacun pour soi, une incitation à la délation, poussée à l’extrême. L’employé estimé « moyen », y compris par ses collègues, est aussitôt licencié, sans préavis. L’effet constaté en est un travail accru chez ceux qui restent. La peur est utilisée ainsi comme un moteur ! Serge Lesourd nous met en garde : « Le discours dominant du libéralisme économique a bien retenu la première leçon de la psychanalyse : la satisfaction est le but égoïste de toute vie humaine. Mais il a oublié la seconde qui en est inséparable : toute jouissance ne peut être que limitée, incomplète, pour préserver la cohésion du groupe social. » Joseph Rouzel ajoute qu’individualisme et communautarisme se profilent ainsi comme les deux mamelles du capitalisme1. On n’est plus dans le fantasme, mais dans la vie réelle. L’individuation radicale, au mépris du collectif, et un objectif d’égalitarisme, visent à araser la subjectivité de l’humain, y compris dans son savoir.

Lacan met toutefois en garde : à dénoncer le discours capitaliste, on le renforce toujours. Alors, que faire ? Heureusement, souligne Mario Uribe, « ce discours peut être contrarié par les quatre autres, et le sujet peut opter pour un parcours qui ne soit pas exclusif à ce dernier.1 » Il reviendra au psychanalyste et aux professionnels qui s’inscrivent dans une posture clinique d’aider celui qu’ils accompagnent à mettre au travail ce que le discours capitaliste forclos. Joseph Rouzel reconnaît que ceci correspond à une position subversive : « Il s’agit donc pour les éducateurs d’aujourd’hui de repérer ce qui dans la culture ouvre des voies de passage à cette transmission et d’en indiquer le chemin aux sujets qu’on leur confie.2 »

Qu’en est-il en supervision ?

Comme le rappelait Freud dans la préface de l’ouvrage d’August Aichhorn Jeunes en souffrance, les métiers de l’humain qui reposent sur la relation à l’autre, sont des métiers « impossibles ». Ils sont impossibles parce qu’ils se donnent des objectifs illusoires, inatteignables, et parce que l’autre dispose de sa part de liberté et de responsabilité. Or, le discours sociétal actuel qui énonce des injonctions d’efficacité, de rapidité et de rentabilité, ne peut qu’accroitre la frustration, faire émerger des éprouvés de culpabilité, d’impuissance et une perte de sens de leur métier, si souvent exprimés par les professionnels lors des séances de supervision. Certains construisent ou renforcent des mécanismes de défense, d’autres développent des troubles psychosomatiques, d’autres encore démissionnent. Le travail d’analyse va alors tenter de les aider à passer de l’impuissance à l’impossible, en posant l’hypothèse que dans tout impossible subsiste une brèche, et une petite part de possible, en gardant en mémoire également que les graines semées dans la relation ne seront pas toutes perdues ! Résister, en considérant chaque sujet accompagné au cas par cas, argumenter encore et encore, en s’étayant sur ses valeurs, sur son éthique professionnelle, sur sa formation si celle-ci n’a pas éliminé la posture clinique, sur son expérience, sur l’équipe. C’est la raison qui m’a poussée à écrire un petit article « Pot de terre contre pot de fer »3.

Un sixième discours a été proposé par Özge Ersen.

Le discours des thérapies comportementalistes cognitivistes

Au nom de la supériorité de la science et pour le plus grand profit du discours capitaliste, ce discours envahit aujourd’hui le champ des Sciences humaines. Il faut être rapide, efficace et rentable, avec un impératif de transparence. Ici à nouveau, les flèches latérales sont dirigées toutes deux vers le bas du schéma. Une flèche part de la cause du désir @ et se dirige vers le Savoir S2, lequel est relié par une flèche au signifiant maître S1. Ce dernier rejoint le Sujet

a S1

S2 $

divisé pour se diriger à nouveau vers le @. Tous les obstacles sont abolis, il n’y a plus d’impossible.

En place d’agent du discours et du @, le thérapeute, en relation étroite avec son savoir S2, sous la barre, désigne le signifiant maître S1 qui est censé déterminer le trouble manifeste d’un sujet $. Il devient possible de savoir précisément de quoi il souffre et de lui fournir une réponse censée régler son problème. Il devient possible de tout évaluer, mesurer, classer, catégoriser, prévoir… Des protocoles prétendent ainsi réduire le sujet à ses troubles, afin de pouvoir y apporter des solutions. Nous savons bien que faire correspondre un remède à chaque symptôme correspond au vieux rêve de la science, et nous ne pouvons pas d’ailleurs rejeter en bloc tout ce que les avancées de la médecine ont permis pour un mieux-être de notre vie. Cependant, la méthode scientifique, ou plutôt le scientisme, conduit à considérer l’homme comme un objet à étudier. Il est demandé de plus en plus aux éducateurs, aux psychologues, aux psychiatres, des tâches d’évaluation et de gestion des êtres humains. Un catalogue de symptômes, comme le DSM, s’enrichit continuellement de nouveaux items. Chez les enfants, le diagnostic de TDA/H, trouble de l’attention, avec ou sans hyperactivité, est en constante progression. Une plate-forme détermine la nature des soins et la désignation des thérapeutes habilités. Les troubles sont catégorisés par des cases à cocher dans des grilles. Tout ce qui ne rentre pas dans le protocole n’est pas reconnu. Le diagnostic relève d’une classification précise et la réponse apportée est une médicamentation et/ou une rééducation comportementale spécifique.

Certains établissements font appel aux experts de l’ANAP, ou Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux pour repenser et accompagner leurs projets. De même, depuis la loi de 2002, les institutions du médico-social, de la Protection de l’enfance, de la santé, doivent se conformer à ce qui est nommé une « démarche qualité », laquelle repose sur des référentiels de « bonne pratique ». Il est posé que chaque problème doit être résolu par une solution efficace. Chaque action entreprise sera évaluée d’une manière systématique, permanente, dans une approche normative et qualitative, selon des critères précis établis à l’avance et des indicateurs de satisfaction de la part des professionnels et des usagers1. Chaque intervention éducative devient une prestation. Il s’agit donc d’identifier le problème à corriger, de planifier le travail à effectuer, de chercher des solutions efficaces, de préparer et de planifier les procédures à mettre en œuvre, puis, à la suite de l’action, de l’évaluer, de rendre compte de son efficacité, de comprendre les éventuels dysfonctionnements et de modifier si nécessaire le processus avec l’objectif de construire un nouveau standard. Un outil de référence pour le management est la « Roue de Deming » :

  • 1. Prévoir (Plan)
  • 2. Faire (Do)
  • 3. Vérifier (check)
  • 4. Réagir (Act).

Dans son ouvrage Hôpital silence, Nicole Malinconi témoigne de ce qu’elle a vécu au cours de sa fonction d’assistante sociale dans un hôpital : « L’institution a seule le droit d’énoncer. Une institution et une technique ayant pour s’exprimer un jargon convenu. Et tout jargon a pour fonction d’exclure ceux qui ne sont pas du milieu. Parler, en effet, c’est détenir le pouvoir. […] Ainsi, la voix de l’institution emplit tout l’espace, et fait du patient ce que son nom signifie : un objet. Emprise de l’hôpital sur les fantômes qui s’y agitent1. »

Quels sont les effets constatés de cette logique ? Toute la dimension clinique et relationnelle, la parole du sujet, s’en trouvent éliminées. Le symptôme et la plainte du sujet, la jouissance liée à cette plainte, ne sont pas remplacés par d’autres signifiants qui leur donneraient sens. Alors que le discours analytique ne visait pas à combler le sujet, ni à réparer son manque, mais à l’aider à vivre avec, en ne faisant pas l’économie de la castration, le discours des thérapies comportementalistes-cognitivistes se propose, par un traitement adapté, de combler le manque fondamental inscrit dans la structure. Il est de bon ton aujourd’hui de rejeter avec horreur toute évocation de l’inconscient, comme ce qui relève de l’histoire du sujet… Cependant, le sujet parle encore, continue à parler, et quand il ne parle pas, il construit des symptômes. Si le sujet n’a pas pu travailler ce qui le travaille vraiment, le soulagement apporté par ces traitements sera souvent temporaire. Les symptômes se renforcent ou bien se déplacent, pour continuer de tenter à faire signe. Dans le même temps, on fait taire le désir inconscient qui pousse à la sublimation, à la créativité, et, en fin de compte, on fait taire le sujet. La prescription et la vente des médicaments connaît une progression considérable, et les laboratoires s’enrichissent. Une nouvelle toxicologie et addiction médicamenteuse apparaît.

Qu’en est-il en supervision ?

Lors des séances de supervision, j’ai pu entendre d’une manière récurrente des professionnels d’ITEP souligner à quel point certains enfants, « dont les troubles nous dérangent », comme le formulait une éducatrice, peuvent être assommés par des doses de tranquillisants massives et toujours croissantes, car il existe bien une accoutumance à ces médicaments. Des professionnels d’ESAT constatent que certains ouvriers ne parviennent plus à se lever le matin ou s’endorment sur leur plan de travail. Dans un service qui accompagne des jeunes entre dix-sept et vingt et un ans, bénéficiant d’une mesure de protection de l’enfance en assistance éducative ou au pénal, les éducateurs soulignent que de nombreux jeunes nouvellement accueillis sont assommés par l’alcool, par la drogue et parfois les médicaments. Alcool et drogue pour oublier, s’oublier, s’auto-détruire, combler le vide ? Lors d’une intervention, Roland Gori soulignait : « Les réformes actuelles visent à abolir cette part d’artisanat, un peu artiste, des professionnels du soin, du travail social, de l’éducation, de la justice, de l’information et de la culture, en les insérant dans des protocoles qui industrialisent tous leurs actes...2 ». De son côté, Michèle Kopitsch s’interrogeait : « Aujourd’hui je me questionne sur ce que les pouvoirs publics attendent de nous dans ce travail. Comment y inclure la marge, y rendre compte des bricolages des équipes ? Comment y retranscrire l’irréductible énigme de l’âme humaine ?3 » Sans contester l’utilité de certaines substances médicamenteuses pour apaiser une angoisse intense et envahissante, force est de constater que cela ne règle ni les problèmes de fond, ni ce qui a fait traumatisme et qui resurgit sans cesse chez un sujet. Lorsque ce n’est pas déjà instauré pour un sujet donné, les analyses dans le groupe de supervision conduisent, chaque fois que cela paraît nécessaire, à envisager de lui proposer une aide psychologique sous la forme d’un lieu de parole. Les ateliers de médiations créatives qui permettent au sujet de s’exprimer alors que sa parole est difficile ou impossible, deviennent, hélas, de plus en plus rares dans les formations, et dans les institutions que j’accompagne en supervision. Il est important toutefois et, heureusement, de souligner les dimensions contenantes et conteneur et l’effet thérapeutique complémentaire de l’aide éducative et de toute relation.

Quelques mots de conclusion

J’ai tenté de partager, dans une sorte de « dissection », ce que j’ai cru comprendre des différents discours, afin de m’en approprier les composants, leur articulation et leur fonctionnement, et d’établir des liens avec ce qui se joue dans un espace de supervision. En ce qui concerne les quatre premiers discours, il est important de souligner qu’il n’y a pas de discours qui serait « bon », ou « bien », selon une échelle de valeur. Chaque discours a sa pertinence, quelle que soit la fonction que l’on occupe, et selon le moment des échanges ou du travail. Il faut bien se rappeler qu’il s’agit de dominantes dans chaque discours et dans les prises de parole. Il ne s’agit pas en effet de mettre dans des cases, mais de se repérer, soit au cours d’une séance lorsqu’on en a pris l’habitude, « quand on s’est familiarisé avec ça » comme disait Lacan, soit dans l’après-coup, si l’on s’est laissé piéger ou engluer dans une posture, et de faire ouverture, de faire aiguillage, comme l’énonce Joseph Rouzel, pour que les discours tournent. Il y a des allers et retours, en supervision comme dans la cure analytique, mais avec la spécificité d’avoir à faire avec un groupe.

L’important est de ne pas camper sur une seule position et que les places ne soient pas figées au cours d’une même rencontre ! Les deux derniers discours présentés ne font pas, évidemment, partie ni de la panoplie de l’analyste, ni de celle du superviseur. Ils les concernent toutefois, au moins à titre de vigilance et de résistance, car ils envahissent notre contexte soignant, social, médico-social et éducatif. Nous ne pouvons pas les ignorer car ils nous concernent de plus en plus en tant que sujets et en tant que professionnels. Dans son « Message à destination des générations qui viennent »1, Marie-Jean Sauret appelle à notre vigilance à l’égard du discours capitaliste et des deux discours qui y sont étroitement articulés : « Le mode de production du capitalisme industriel épuise les sols, confisque l’eau, pollue jusqu’à l’atmosphère, dévore les énergies disponibles fossiles ou non. … Le néolibéralisme cultive la concurrence…. [et] ceux qui demandent aide ou accueil [sont considérés comme] des voleurs de jouissance. Mais le véritable symptôme ne serait-il pas le refus de l’altérité sous toutes ses formes, de n’importe quel autre, bouc émissaire susceptible d’être responsable de tous les maux, dédouanant ainsi le capitalisme – l’étranger, que l’on finit par traquer autour de soi et pourchasser jusque dans les figures de l’handicapé, de l’immigré et de leurs enfants, voire des enfants en général, des homosexuels et transgenres, des femmes ? […] [Or] les questions existentielles relèvent de la parole – « Quel est le sens de ma présence au monde ?

Et moi là-dedans ? » Comment on s’en sort ? En mettant le capitalisme hors de soi. […] Cela suppose de prendre au sérieux ce qu’est le sujet : un parlant au travers du langage. […] Le social s’enrichit de la façon dont chacun tresse le fil du sens qu’il donne à sa vie avec celui des proches et des autres encore avec qui il le partage. […] Il revient à chaque sujet de construire sa réponse : l’identification est un processus à l’opposé de l’identité mortifère.2 »

Notes

  1. Psychopédagogue pendant plus de vingt ans, docteur en Sciences de l’Éducation, membre du comité scientifique de la FNAREN, formatrice d’adultes dans l’Éducation nationale et dans le médico-social, DU d’Analyse de pratique à l’Institut de psychologie de Lyon II, membre de L’@psychanalyse, superviseure, formatrice de superviseurs, membre d’ASIE (Association des superviseurs indépendants européens) et de Psychasoc. Psychopédagogue pendant plus de vingt ans, docteur en Sciences de l’Éducation, membre du comité scientifique de la FNAREN, formatrice d’adultes dans l’Éducation nationale et dans le médico-social, DU d’Analyse de pratique à Lyon II, membre de L’@psychanalyse, superviseure, formatrice de superviseurs, membre d’ASIE (Association des superviseurs indépendants européens) et de Psychasoc. Dans un ouvrage qui est paru en août 2024 : Psychanalyse en extension : la supervision d’équipe, j’ai traité cette question des Discours en l’illustrant d’exemples cliniques rencontrés dans le cadre de la supervision.
  2. Jacques Lacan, [1969-1970], Séminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, Les quatre discours, tirage à part, notes de cours.
  3. Alexandre Kojève [1902-1068], philosophe français né à Moscou.
  4. Michel Foucault, « Leçon inaugurale au Collège de France, L’ordre du discours », 2 décembre 1970.
  5. Jean Zin, (Philosophe marxiste, militant altermondialiste, écologiste français). « Les quatre discours », 15/11/2001.
  6. Jacques Lacan, L'envers de la psychanalyse, Les quatre discours, séminaire XVII, p. 199.
  7. Özge Ersen, « Un regard lacanien sur les psychopathologies actuelles en lien avec le discours moderne », 6 juin 2007.
  8. Joseph Rouzel, La supervision d’équipe en travail social, Paris, Dunod, 2007, p. 106.
  9. Jeannine Duval Héraudet, L’analyse de la pratique, à quoi ça sert ? érès, 2015.
  10. Saussure, F. Cours de linguistique générale, éd. Payot, 1915.
  11. Jacques Lacan, (1969-1970), L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 33.
  12. Ibid., p. 189.
  13. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 81.
  14. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 121.
  15. Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres, Actes Sud, 2018.
  16. Virginie Grimaldi, Une belle vie, Babelio, 2023.
  17. Jacques Lacan, [1961-1962], Séminaire IX, L’identification, tirage à part.
  18. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 114.
  19. Daniel Pennac, Chagrin d’école, nrf, Gallimard, 2007.
  20. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 199.
  21. Ibid., p. 180.
  22. Les garçons... et Guillaume, à table ! Film de Guillaume Gallienne, 2013.
  23. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 54.
  24. Ibid. p. 55.
  25. Ibid., p. 78.
  26. Joseph Rouzel, La folie créatrice, Alexandre Grothendieck et quelques autres, érès, 2016, p. 121
  27. Patrick Valas, Les di(t)mensions de la jouissance, érès, 2001, p. 126.
  28. Ibid. 127.
  29. J’ai choisi de reprendre également le sigle adopté par l’association L’@psychanalyse pour désigner par l’arobase « l’objet petit a ».
  30. Mario Uribe, La dignité du sujet, éd. De l’Insu, 2024, p. 444.
  31. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 18.
  32. Ibid. p. 23.
  33. Patrick Valas, Les di(t)mensions de la jouissance, érès, 2001, p. 125.
  34. Joseph Rouzel, Corona, Psychanalyse, Petit manuel de survie, éd. Le Retrait, 2020.
  35. Ibid. p. 182.
  36. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 82.
  37. Ibid. p. 33.
  38. Ibid. p. 15.
  39. Ibid, p. 15
  40. Ibid. p.14.
  41. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 96.
  42. Il s’agit de « séparer l’aspect narcissique et imaginaire de la place du superviseur, de sa place symbolique ». Joseph Rouzel, La supervision d’équipe en travail social, Paris, Dunod, 2007, p. 106.
  43. Jeannine Duval Héraudet, « Superviseur ? Un funambule au bord du vide », in Joseph Rouzel (dir.) La posture du superviseur. Supervision, analyse des pratiques, régulation d’équipes…, Toulouse, Éditions érès, 2017.
  44. José Bleger, « Psychanalyse du cadre psychanalytique », in René Kaës, et al., Crise, rupture et dépassement. Analyse institutionnelle en psychanalyse individuelle et groupale, Paris, Dunod, coll. Inconscient et Culture, 1979, p. 255-275.
  45. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 185.
  46. Je me réfère aux définitions données par Piera Aulagnier, [1975] La violence de l'interprétation. Du pictogramme à l'énoncé, Paris, PUF, Le fil rouge, 4e éd. 1986.) Les éprouvés se situent dans le réel du corps et sont sans parole, les affects correspondent au plaisir et au déplaisir, et l’on peut nommer les émotions, donc les symboliser.
  47. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 96.
  48. Dans les institutions dans lesquelles j’interviens, la supervision est nommée AP (analyse de la pratique) ou APP (analyse de la pratique professionnelle), directement en lien avec les lignes budgétaires. Je pose d’emblée lors de la première rencontre que le dispositif que je propose correspond à une analyse clinique de la pratique professionnelle et qu’elle sera synonyme de supervision d’équipe.
  49. Gérard Wajeman, Le maître et l’hystérique, Navarin, Seuil, 2019.
  50. Eva-Marie Golder, [1996] Au seuil de l’inconscient. Le premier entretien, Paris, Payot, 1996, éd. 2000, p. 206.
  51. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 171-172. 3Ibid. p. 83.
  52. Jacques Lacan, Le séminaire livre XVII, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 58.
  53. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 114.
  54. Mario Uribe, La dignité du sujet, éd. De l’Insu, 2024, p. 98.
  55. Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, Paris, Babelio, 2012, p. 61. Je reprends de Boris Cyrulnik l’anglicisme « sécure ». Ainsi, un enfant [sécure] « a acquis un sentiment de sécurité, même s’il est seul. Alors qu’un enfant insécurisé a besoin de la proximité de sa figure d’attachement pour se sentir bien. »
  56. Pascale Hassoun, Un dragon sur le divan. Chronique d’une psychanalyste en Chine, Toulouse, Éditions érès, 2017, p. 140.
  57. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 188.
  58. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 83.
  59. Ibid., p. 114.
  60. Ma posture peut évidemment être discutée ! Je précise toujours cependant à l’équipe que ce n’est qu’une parenthèse…
  61. René Kaës (dir.), Fantasme et formation, Dunod, 2014.
  62. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 94.
  63. Ibid., p. 52.
  64. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 39.
  65. Michel Lapeyre, La méthode clinique, suivi de Le savoir de l’analyste, pas tant, pas tout, Paris, De l’insu Éditions, Le pari de Lacan, 2019, p. 39.
  66. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 161.
  67. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 188.
  68. Ibid.
  69. Ibid. p. 197.
  70. Ibid., p. 100.
  71. Ibid., p. 98.
  72. Ibid., p. 103.
  73. Ibid., p.196.
  74. Ibid., p. 197.
  75. Ibid., p.189.
  76. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 161.
  77. Laurence Vaussenat, « Superviseur : trouver sa place et apprendre à la laisser », in Jeannine Duval Héraudet, (dir.) Analyse clinique de la pratique en milieu scolaire… et ailleurs…, préface de Joseph Rouzel, Paris, L’Harmattan, 2019.
  78. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, op. cit.
  79. Jeannine Duval Héraudet, « Des renoncements qui font ouverture », in Joseph Rouzel, (dir.) De la clinique avant toute chose. Des pratiques sociales et de soin, éclairées par la psychanalyse, Paris, L’Harmattan, 2016.
  80. Michel Serres, Le Tiers instruit, Paris, François Bourin, 1991, p.154.
  81. Michel Lapeyre, La Méthode clinique, suivi de Le savoir du psychanalyste, pas tant, pas tout, op. cit., p. 39.
  82. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 21.
  83. Ibid. p. 59.
  84. Ibid. p. 35.
  85. Ibid. p. 36.
  86. Ibid., p. 35.
  87. Ibid., p. 93
  88. Claude Dumézil, et al., Le trait du cas. Le psychanalyste à la trace, Paris, Éditions érès, Points Hors Ligne, 1989, p. 28.
  89. Jacques Lacan, L’envers de la psychanalyse. Les quatre discours, p. 155.
  90. Bernard This, 1989, « Le développement de la sécurité de base chez l’enfant », Conférence du 20 janvier 1989 à la Faculté de Médecine de Nice, Z’éditions, coll. Trames, Actualité de la Psychanalyse, p. 25. 4Joseph Rouzel, « Superviseur : escroquerie ou semblant ? », 2012, http://www.psychasoc.com
  91. Sara Pain, La fonction de l’ignorance, Lausanne, Peter Lang, 1989.
  92. Pierre Joliot, La recherche passionnément, Paris, éd. Odile Jacob, 2001.
  93. Jacques Lacan, « Du Discours psychanalytique », Conférence à l’Université de Milan, 12 mars 1972.
  94. Jacques Lacan, « Le savoir du psychanalyste », 6 janvier 1972.
  95. Mario Uribe, La dignité du sujet, éd. De l’insu, 2024, p. 137.
  96. Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Paris, Éd. Denoël, 2007.
  97. Jean-Pierre Lebrun, Un monde sans limite, suivi de, Malaise dans la subjectivation, Toulouse, Éditions érès, 2009.
  98. Mario Uribe, La dignité du sujet, op. cit. p. 236.
  99. Ibid.
  100. Au Registre national des certifications professionnelles.
  101. Joseph Rouzel, « Il n’y a que ça, le lien social », 16 mars 2011, http://www.psychasoc.com
  102. Mario Uribe, La dignité du sujet, op. cit. p. 449.
  103. Joseph Rouzel, « Le transfert et son maniement dans les pratiques sociales », 3 janvier 2003, Site Psychasoc.
  104. Cet article a été publié sur le site de Psychasoc, sur celui de l’@psychanalyse et dans la Newsletter FEP de mars 2025.
  105. J’ai constaté toutefois, par mon expérience de superviseure, que toutes les institutions n’appliquent pas ces concepts d’une manière aussi stricte.
  106. Nicole Malinconi, Hôpital silence, Luc PIRE, Espace Nord, 2008, p. 192 et 193.
  107. Roland Gori, « La tragédie contemporaine », Conférence au château de Grignan, jeudi 17 février 2011.
  108. Michèle Kopitsch, 2023, « L’art de la fugue », in Joseph Rouzel (dir.) Psychanalyse sans frontière, L’Harmattan, p.
  109. Marie -Jean Sauret, « Messages à destination des générations qui viennent », Intervention à Toulouse, le
  110. mars 2024. Parution aux éd. Le retrait, mai 2024, p. 5 à 11.
Citer ce texte

Jeannine Duval-Héraudet, « La théorie des discours. Quels repères pour la supervision d’équipe ? », L’@psychanalyse, 28 janvier 2026. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/jeannine-duval-heraudet-la-theorie-des-discours-quels-reperes-pour-la (consulté le JJ/MM/AAAA).

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