Colloque Une praxis de la psychanalyse, Montpellier, Samedi 8 et dimanche 9 octobre 2022 Présentation chapitre Jeannine Duval Héraudet, Superviseur
J’ai intitulé mon texte : « Articulation RSI et supervision d’équipe »
La supervision d’équipe est un travail de parole.
En tant que professionnel, on n’est jamais neutre dans la relation, sinon, il ne se passerait rien. Au cours de son récit adressé au groupe, le narrateur exprime, y compris par son corps, ce qu’il a vécu lors d’une situation précise, concrète, récente, qui l’interroge ou qui l’a mis en difficulté. Or, lorsque le sujet est envahi par ses ressentis, par ses émotions, il est empêché de penser d’une manière rationnelle. De plus, il est épuisant de lutter contre soi-même.
Dans un premier temps, le groupe accueille les paroles du narrateur et exerce ce que René Kaës nomme la fonction contenante du groupe.
Selon le dispositif de supervision que je propose, largement inspiré de celui de Psychasoc, chaque participant est invité ensuite à mettre des mots sur ce qu’il a pu entendre du vécu, des ressentis du narrateur lors de son écoute du récit, mais également à mettre des mots sur ses propres ressentis, résonances, concernant ce que cette situation aurait pu lui faire vivre ou lui a fait vivre s’il a vécu une situation similaire. C’est ce que René Kaës nomme la fonction conteneur du groupe. Le symbolique vient ainsi mordre les éprouvés directement ancrés dans le réel du corps, faire coupure sur un imaginaire parfois envahissant, permettre une première prise de distance et une remise en route de la pensée. L’hypothèse avancée est que cette parole est une aide offerte au narrateur, lequel pourra ainsi repérer ce qui lui appartient et ce qui appartient à l’autre au sein du transfert de la relation. À la fin de ce temps, le narrateur est invité à reprendre la parole, pour réagir en se reconnaissant ou non dans ce qui lui a été renvoyé, ou bien pour compléter et prolonger son expression.
Des paroles tentent ensuite de se re-présenter cette situation, de mieux en comprendre les différentes dimensions, grâce aux informations apportées et dans un processus qui invite à croiser les points de vue dans le groupe. Des paroles qui tentent de faire scansion sur quelque chose qui se répète ou qui se présente comme une impasse, voire comme une plainte. Des paroles qui tentent de faire ouverture, grâce aux savoirs partagés dans le groupe et en référence à l’éthique, aux règles de la rencontre, aux règles et au contexte institutionnel, à une possible coopération dans l’équipe et avec des partenaires.
Des paroles, enfin, qui avancent des hypothèses d’action, chaque fois que possible, pour tenter de faire évoluer cette situation. Si la parole relève directement du symbolique, les représentations sont issues de l’imaginaire et les éprouvés, ou ressentis, sont ancrés dans le corps. L’imaginaire, lieu des fantasmes, de l’illusion, de l’identification au même, lieu du narcissisme primaire, du Moi Idéal, alors que l’Idéal du moi est mordu par le principe de réalité. L’imaginaire s’enracine dans le réel et fait ainsi référence au corps et à l’image. L’imaginaire, c’est le registre du sens, dans son articulation avec le symbolique. Lorsque l’imaginaire déborde, lorsqu’il n’est pas suffisamment mordu par le symbolique, l’angoisse surgit, à l’articulation avec le réel du corps. Le réel ça vous tombe dessus sans crier gare. Lors d’une rencontre pour un bilan avec le chef de service d’une équipe que j’avais accompagnée cette année-là, j’ai commis une confusion de personne entre ce chef de service et un participant. Pour un certain nombre de raisons que j’ai tenté d’analyser, j’ai été ainsi confrontée à un trou, à un vide de la pensée, sidérée par une émergence de réel, puis envahie par de la culpabilité et de la honte, que j’ai tenté plus ou moins bien de réparer par une parole adressée aux deux professionnels concernés.
Me référant à ce que Jacques Lacan a conceptualisé sous la forme d’un nœud Borroméen, j’ai tenté de repérer si, et comment, le réel, l’imaginaire et le symbolique émergeaient au cours d’une séance de supervision d’équipe, et comment ce dispositif permettait éventuellement à des professionnels de l’enseignement et du médico-social de réarticuler souplement ces trois registres. L’hypothèse avancée est que la souplesse de cette articulation est importante pour qu’un sujet, y compris professionnel, puisse vivre, aimer et travailler sans trop d’angoisse ou de mal-être. Que met en évidence la clinique ?
Dans cette courte exposition, ici, je ne reprendrai que quelques traits spécifiques de ces situations, car il existe bien sûr des points communs.
Lors de son récit au groupe, Mehdi se dit agacé et découragé dans son accompagnement d’Amir, un jeune MNA pour lequel il s’investit beaucoup, mais qui fuit, s’oppose, ne s’engage dans rien. Englué dans son propre transfert, dans une identification à l’égard d’Amir, mû par un fantasme de réparation – voire de sauveur -mais aussi de maîtrise, Mehdi est angoissé face au départ prochain d’Amir. Il se sent frustré, nié, blessé narcissiquement, et il réagit en miroir. Le sentiment d’impuissance qu’il éprouve enferme la relation dans l’imaginaire, faisant vivre aux deux partenaires l’ambivalence entre l’amour et la haine. Ses collègues interrogeront ses attentes tout aussi imaginaires vis-à-vis de ce jeune, et il reconnaît être renvoyé au réel de sa propre histoire, à ses propres peurs et désirs avortés. Il lui est demandé également ce qu’il en est de la parole et du désir d’Amir. Il lui sera proposé l’étayage de ses collègues, la référence aux règles de l’institution mais aussi la nécessité d’un cadre clairement posé pour les rencontres, comme autant de réinjection de symbolique et de ce qui pourra faire tiers pour mordre cet imaginaire qui le met à mal et qui l’enferme.
Émeline, est éducatrice d’un SASEP (Service d’accompagnement social et éducatif de proximité). Elle se dit agacée, épuisée et seule, face à l’attitude d’une mère qu’elle accompagne à domicile avec ses enfants. Une relation frontale et duelle la pousse à un désir de rejet, la mère refusant tout et dénigrant tout ce qu’elle propose. Ses collègues lui renvoient entendre sa culpabilité face à ce désir de rejet, et sa honte possible de « ne pas se sentir à la hauteur de sa tâche ». Si l’épuisement, le mouvement de rejet, sont directement ancrés dans le réel du corps, si le mode de relation établi avec cette mère s’inscrit directement dans l’imaginaire, le ressenti de culpabilité est en lien avec le surmoi et celui de la honte avec un Moi idéal imaginaire. Le travail du groupe a consisté ensuite à interroger ce qu’il en était de cette famille, puis des attentes d’Émeline, et à l’inviter à dépasser l’impuissance en repérant l’impossible et, par voie de conséquence, ce qui était possible quand même avec cette famille, en envisageant également l’intervention conjointe d’une de ses collègues. Une autre situation m’a permis d’évoquer comment la personne accompagnée par une équipe de SAVS, alors qu’il est malade psychique, a fait appel lui-même au symbolique pour tenter de lutter contre ses angoisses, en construisant un quatrième rond qui articule réel, symbolique et imaginaire, rond que Lacan nomme synthome.
J’ai rapporté également une séance au cours de laquelle une enseignante a été confrontée à l’émergence du réel ancré dans son corps lors d’un traumatisme. Elle a pu mettre enfin des mots sur celui-ci, et décider d’en faire état à qui de droit, en écho à la situation analysée par le groupe, qui était celle d’un adolescent victime d’un viol. Dans l’après-coup de cette écriture, j’ai rencontré une équipe d’ACT (Appartements de coordination thérapeutique). Les professionnels accompagnent les mêmes bénéficiaires, selon leur fonction de psychologue, d’Assistante sociale, d’éducateurs, d’infirmières. Ils sont confrontés à la précarité, à l’isolement, à la maladie, parfois à la mort. Ils se protègent, chacun à sa manière, et c’est légitime. Ce jour-là, la narratrice parle d’un homme, Philippe, atteint d’un double cancer et se sachant condamné. Il refuse désormais leur intervention et se montre agressif à leur égard. La narratrice met en avant les contraintes du contrat et du protocole signés au départ par l’institution et par le bénéficiaire. Ses collègues déplorent avec elle la perte de sens de leur travail avec cet homme, faisant écho à la formule énoncée par François Tosquelles : « Qu’est-ce que je fous là ? »
Face à l’angoisse de la mort, face à ce trou du réel, face à cet indicible, ce contrat et ce protocole, désormais vides de sens, étaient utilisés comme remparts, comme mécanismes de défense. La parole était verrouillée et la parole, et la rencontre avec Philippe, impossible. Tout le processus de cette séance de supervision a dû se dérouler, à pas comptés, pour que plusieurs participants parviennent à vaincre leurs résistances et s’approprient la proposition formulée par l’un deux : « Peut-être faudrait-il que l’on prenne cet homme au point où il en est ». La psychologue a apporté alors son témoignage : « Philippe était d’abord dans le refus de me rencontrer : " Ça sert à rien les psys, j’en ai vu toute ma vie". Après plusieurs approches difficiles, il a accepté de me rencontrer à deux reprises, mais pour faire des mots croisés, car cette activité le passionne. Un nouveau rendez-vous est prévu pour demain. » En toute fin de séance, il est enfin formulé et accepté par tous : « Nous devons lui demander s’il désire aujourd’hui notre accompagnement et de quelle manière ». Autrement dit : « Donnons-lui la parole et essayons de l’entendre » …
« Quel est son désir ? ». Lorsque j’ai rencontré cette équipe à nouveau, j’ai appris que Philippe était mort trois jours après notre séance. Ils n’ont donc pas eu le temps de lui reposer la question de son désir actualisé. Cette séance a eu toutefois des effets d’ouverture. Les professionnels se sont autorisés à questionner leur marge de manœuvre, comme la manière, par exemple, dont ils pourraient se saisir de ce qu’il en est des objets de plaisir et de désir de chaque bénéficiaire, considérés comme autant de médiations pour la rencontre et comme autant de moteurs pour aller de l’avant. Ce bref résumé de différentes situations renvoie immanquablement à l’objet du désir : le désir du professionnel mais aussi, étroitement intriqué, le désir du bénéficiaire. Lacan situe « l’objet petit @ » au centre du nouage borroméen, au croisement des chemins, comme un pivot autour duquel tournent les trois autres registres. Cet objet @, objet perdu du désir, objet insaisissable, inatteignable, mais que nous poursuivons toujours, cet objet qui nous pousse au désir, c’est tout ce qui ne relève pas du signifiant, comme la pulsion.
Pulsion de mort, mais aussi pulsion de vie. Or, « il n’y a de sens que de désir, de vérité que de ce qu’il cache, le dit désir », avançait Lacan en 1969-70, dans son séminaire L’envers de la psychanalyse (p. 100).
Quels liens entre RSI et le concept de praxis ?
En supervision, le symbolique peut avoir un effet de coupure, d’ouverture, de tiers dans la relation, de repère mais aussi de limite, d’apaisement, grâce à la référence à ce qui constitue la praxis éducative selon ses trois axes.
Repérer ce qu’il est malgré tout possible de faire de son côté, ce qu’il est possible de proposer au bénéficiaire et de tenter, en prenant en compte le point où il en est, en se laissant surprendre par la rencontre, en prenant en compte sa parole, son désir, ce qui lui procure du plaisir, en prenant en compte ses symptômes et ce qu’il a pu construire pour tenter de vivre malgré les angoisses qui peuvent le submerger, c’est se donner les moyens de mettre en œuvre la praxis éducative dans son versant axiologique. C’est respecter sa propre éthique professionnelle, accepter ses limites personnelles et professionnelles, - sa propre castration symbolique – les lois de la société, les repères et les limites de l’institution.
Le pôle dit praxéologique, quant à lui, recouvre les moyens dont on dispose, l’étayage et la coopération dans l’équipe, les objectifs et le cadre posés à leurs différents niveaux, les ouvertures possibles vers les partenaires.
Dans son pôle scientifique, c’est la richesse du groupe qui a un effet d’ouverture : richesse des parcours, des formations, des savoirs sur soi et des savoirs d’expérience. Comme mot de conclusion, nous pouvons ainsi avancer que toute séance de supervision – à condition bien sûr que chacun dans le groupe y mette du sien – met non seulement au travail les registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique, mais aussi le passage d’un registre à l’autre, l’étayage d’un registre par l’autre. La richesse offerte par le croisement des points de vue dans un groupe, l’étayage de la pensée entre les participants, contribuent à réinstaurer la souplesse de l’articulation entre ces registres, mais aussi à conforter ce qui soutient ce nouage, ce qui fait moteur, ce « petit @ », la cause du désir du sujet, que ce désir soit celui du professionnel ou celui du bénéficiaire. N’est-ce pas ce dont témoignent certains participants, d’une manière récurrente, lorsqu’ils écrivent, dans leur bilan individuel de fin d’année : « Ce travail d’analyse m’a permis de retrouver du sens à mon travail » ? En référence aux Quatre discours qui organisent le lien social et toute rencontre selon Lacan, le superviseur occupe la place du Maitre lorsqu’il pose le dispositif, son cadre et s’en porte garant. Quelle est alors la nature du désir du Maître ? « Est-ce que le Maître a envie de savoir ? Est-ce qu’il a le désir de savoir ?... Il ne désire rien savoir du tout, il désire que ça marche ! 1 ».
Notes
- Lacan, J., 1969-1970, L’envers de la psychanalyse, Les quatre discours, p. 15
Citer ce texte
Jeannine Duval-Héraudet, « Articulation RSI et supervision d’équipe », L’@psychanalyse, 19 octobre 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/jeannine-duval-heraudet-articulation-rsi-et-supervision-d-equipe (consulté le JJ/MM/AAAA).