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Le retour des cyniques

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« (…) les vérités sont des mensonges dont on a oublié qu’elles le sont. »1 Friedrich Nietzsche

C’est en écoutant une allocution radiophonique d’un de nos politiciens en exercice que le mot « cynisme » nous est venu à l’esprit. Nos cours de philosophie remontent au mitan des années 70 en terminale du Lycée Paul Lapie de Courbevoie, avec Monsieur Fernand Rohman, puis à nos cours d’esthétique de l’art à la Faculté Nîmes Vauban assurés par Monsieur Bernard Salignon, lui aussi philosophe et psychanalyste. Ces apprentissages nous ont guidé de la simple écoute à la recherche tâtonnante, aiguillonnée par la psychanalyse pour développer aujourd’hui, une réflexion autour de l’attitude cynique.

« Cynique » est un adjectif neutre, il indique une personne se plaisant « à ignorer délibérément la morale, les convenances ».2 Ce terme est issu d’une Ecole grecque éponyme d’avant le Vème siècle créée par Antisthène. La philosophie cynique, dont l’élève le plus connu est Diogène (Sinope v.413-327 av. J.-C.) se différencie du stoïcisme, par l’attitude, le discours et le rapport aux autres. Ces trois items étant intimement liés, imbriqués dans l’existence des disciples de cette Ecole de la Grèce antique jusqu’à à nos jours, nous allons essayer de comprendre ce qui en fait le ciment. L’attitude cynique est-elle une posture ou une imposture ? La philosophie répondrait qu’elle est un postulat plus qu’une posture, car malgré le réchauffement du climat, le cynique ne vit plus nu dans un tonneau, peut-être au Cap d’Agde dans un chai désaffecté pour y trouver un peu de fraîcheur. La psychanalyse, quant à elle, creuserait du côté de l’articulation entre le discours tenu pour vrai et le sujet enjambant, avec légèreté et facétie, la contrainte. Le langage tenu au prisme d’une certaine réalité demeure de nos jours avec plus de conviction et d’impudence qu’au IV ou Vème siècle grâce au relais des médias.

Par ce texte, nous ne prétendons pas (re)définir les cyniques, mais tenter une ouverture à partir de leurs façons d’être et de dire surprenantes. Nous les présentons dans un premier temps en domaine philosophique auprès de Friedrich Nietzsche et de Platon appelant Diogène « un Socrate en délire » ce qui forcément nous interpelle. Puis nous les rallions à notre cause psychanalytique en glissant vers Sigmund Freud par l’usage d’un langage en marge de la réalité, proche d’une névrose.

Une vie de chien

L’origine des Cyniques remonterait au Vème siècle avant notre ère, attribuée à Antisthène (v. 444 - ? , 365 av. J.-C.), philosophe grec, disciple de Socrate. Le nom « cynique », semble sujet à controverse : pour certains, il vient du lieu d’émergence de cette pensée proche d’Athènes : « le Cynosarges, où aurait enseigné Antisthène » 3. Pour d’autres, il vient du mot grec ancien kunikos emprunté du registre latin cynicus, « qui appartient à la secte des cyniques », Le mot grec kunismos, (cynique) est lui-même dérivé de kuôn, (κύων), kunos, « chien », en bas latin : cynismus.

Ce surnom aurait remplacé le nom du disciple d’Antisthène : Diogène de Sinope devient Diogène le Cynique, Diogène le Chien.4 Du chien, Diogène en revendique la similitude : manger par terre, se masturber et faire l’amour en public (être inconvenant), aller pieds nus par les chemins (errance et nomadisme), de même :

« (…) le chien est un animal perspicace (diakritikos) capable de distinguer entre ses amis et ses ennemis : il en va de même pour les cyniquesqui reconnaissent pour amis ceux qui s’accomodent de la philosophie (…) tandis qu’ils éconduisent ceux qui

refusent la philosophie en aboyant après eux, tels des chiens. »5

L’arrogance, l’indifférence au pouvoir, à la richesse,6 la transmission de la pensée au hasard des rencontres, (comme Socrate) la vie conforme à la phusis, à la nature, contre les coutumes et les lois (nomos) sont les caractéristiques d’une posture de désordre… Et quand ces vagabonds philosophes désargentés mendient c’est pour coller au présupposé que « celui qui accepte une rémunération perd du même coup sa liberté. »7 Le bienfaiteur qui se penche vers l’obole de Diogène vaut moins que lui qui a mérité ce don.

Ainsi pense et vit le cynique, sans la conscience du ridicule ou de l’immoralité qu’une telle imposture engendre. Le mot allemand est intéressant pour cerner notre définition, en effet « cynique » se dit « schamlos ». Est scham los celui qui est littéralement « sans honte ». Le cynisme se dit schamlosigkeit, cette qualité d’absence, de manque de honte. 8 Nietzsche est-il un penseur cynique ? Nous nous posons la question en lisant ses phrases puisées dans Le Gai Savoir :

« Et si précisément parce que nous sommes en dernière instance des hommes lourds et sérieux, et plutôt des poids que les hommes, que rien ne nous fait tant de bien que le bonnet du bouffon. (…) Et tant que d’une manière ou d’une autre vous aurez encore

honte de vous-même, vous ne serez pas encore des nôtres. »9

Pour Nietzsche, le bouffon éhonté danse et raille. Il a un esprit libre et léger affublé de son bonnet à clochettes qui tinte la bonne humeur. Trop sérieux les hommes en deviennent lourds. Parle-t-il des hommes ordinaires ou des intellectuels, des philosophes ? Pourquoi, dès lors, l’enfant qui n’en fait qu’à sa tête suivant sa prime nature, sans honte, n’est-il pas considéré comme étant cynique ? Nous dirons d’un enfant qu’il est joueur, sans l’ombre d’une duplicité ou d’une mauvaise conscience, qu’il est sans préalable, il agit d’instinct, il peut danser, courir, chanter, rire, sans intention, si ce n’est que de vivre l’instant. Ce caractère d’immédiateté est relevé par Jacques Fontanille concernant le « style » du cynique :

« Ne pas respecter les bienséances, auxquelles est dévolue la charge d'introduire une distance et un délai dans les rapports sociaux, qu'elles ralentissent, entre autres, par le protocole et l'étiquette, c'est produire un effet de « brutalité », version sensibilisée et moralisée de l'immédiateté. Dans une de ses acceptions courantes, « le cynisme »

consiste à « s'exprimer sans ménagements », sans retenue ni atermoiement, sans ces délais et cette distance que confèrent les bienséances, c'est-à-dire encore en affirmant

une « immédiateté singulière ».10

Et il ajoute :

« L'irruption » intempestive dans les scènes de la vie publique, « l'imprévisibilité » des conduites et des réparties, la « brutalité » des propos, la « spontanéité » des réactions, l'absence de délai dans la satisfaction des besoins. On se rappellera ici à ce sujet que, pour éviter l'éveil du désir, le cynique satisfait chaque besoin sans attendre, ce qui

procure au faire cynique son caractère « immédiat » 11

Le paradoxe vient de l’emploi de cet instant vécu, le caractère immédiat est rendu transformé. Le cynique place cette antinomie entre le ressenti de la réalité et la version qui sert son attitude et son discours. Il nous semble que ce n’est pas une erreur d’interprétation du « vrai » de sa part, mais une torsion, il devient Orderlich, hors règle, et inconvenant. Le cynique sur-compense une réalité qui ne convient guère à ses désirs et à son mode de vie. En produisant une réalité qui lui est plus favorable et contrairement aux anarchistes auxquels les cyniques peuvent nous faire penser, ils ne sont pas contre, anti, mais pour, entièrement pour, mais pour eux seuls.

La manière du cynique est tissée par le mépris de conventions sociales dans le dessein de mener sa vie conforme à la nature. Mais quelle est cette nature ? Sinon sa propre nature devenue une attitude à la marge des convenances, élevée au rang de sagesse. A ce fond somme toute un brin opportuniste s’ajoute la forme rhétorique d’une « immédiateté singulière ».

De l’impudence effrontée au discours cynique

Cette « conformité » à ses propres règles érigées en philosophie et mode de vie, ne devient-elle in fine une autosuffisance, comme le remarque Jean-Pierre Vernant à propos d’Hippias :

« (…) il proclamait son autarkeia, sa suffisance à soi-même, à la façon des cyniques,

plus que son intérêt pour les questions techniques. 12

Sûr de sa rhétorique, le cynique mobilise son auditoire par un dire vraisemblable pris pour vrai . Platon par le dialogue entre Socrate et Phèdre, relie la persuasion du discours à une technique qui requiert le discernement de la vérité. Il donne un exemple à Phèdre :

« Socrate – Suppose que j’aie à te persuader d’aborder l’ennemi et de t’en protéger en faisant l’acquisition d’un cheval. Mais à tous les deux le cheval nous est chose inconnue, à cette avance près que j’aurai sur toi : Phèdre, lui croit que le cheval est parmi les

animaux domestiqués celui qui a les plus grandes oreilles…

Phèdre - Ce serait ridicule, Socrate, évidemment !

Socrate – Pas encore : ce qui serait ridicule c’est quand avec sérieux j’essayerai de te persuader en composant une forme de discours un éloge de l’âne, que cheval j’aurai appelé, et dont j’aurai dit que c’est une créature idéale : pour le civil il faut l’acquérir, comme pour l’armée ; il est commode pour ferrailler ; il est également apte à charrier

le matériel, et il est bon à tous offices… »13

Le cynique n’a pas de honte pour vous faire avaler des couleuvres, dont on sait qu’elles peuvent être indigestes. Il engage même certains abus de langage comme les sarcasmes, les provocations vis-à-vis de l’autre. La mise à mal du discours de l’autre, sans remettre en doute le sien, par effronterie et par opprobre, l’écarte d’une vie sociale harmonieuse.

Si nous nous référons à Hésiode, Querelles et Mensonges, Discours et Discours double, seraient de la lignée de la Nuit pernicieuse, mauvaise conseillère, par sa fille l’odieuse Lutte, Eρις, déesse de la Discorde.14 Le conseil de Cratès 15à Cicermos (le champion du pancrace) est de prendre le dessus sur l’adversaire « non pas par les cestes et les poings, mais avec la pauvreté, l’obscurité, l’humble naissance et l’exil ». 16 Voici donc résumer en quelques mots les conditions de vie de ce sage solitaire.

« Le partage entre la grande masse des mortels, esclaves de leurs passions, et le sage qui sait garder la souveraine maîtrise assure au sage un ascendant sur la foule des insensés et l’autorise à morigéner ses concitoyens, à aboyer et à mordre, donc à être craint. »17

Le mordant oral, acerbe et méprisant semble renforcer la supériorité du prédicateur, nous y voyons une fragilité, une faille que le cynique surcompenserait en produisant un dire, sans contradiction possible, d’une réalité falsifiée.

L e cynique et la politique

Il ressent et se sert de l’écart entre le monde réel d’où il vient (milieu aisé, bonne éducation, privilèges) et le monde tel qu’il se le re-présente, (pauvreté, inconvenance, humilité et

Illustration du document original, page 5

dénuement) à des fins de survie psychique. Replacé dans l’Histoire, le cynique vit au IVème siècle entre guerres (du Péloponèse, de Leuctres, contre les Macédoniens, Chéronée…) et crises internes des cités (polis) grecques entre elles : Sparte est une ploutocratie18, Athènes tombe dans la tyrannie, Thèbes résiste avec l’aide des Perses… Le Dêmos, le peuple s’insurge contre le pouvoir de quelques riches commerçants, propriétaires terriens et aristocrates19 et revendique droits et liberté contre la loi civique. Peu à peu, les cités perdent de leur autonomie et comme lors de tout conflit, les peuples apeurés fuient. Diogène s’exile à Corinthe et la légende veut que ce serait là, devant son tonneau de terre cuite qu’il rencontre Alexandre le Grand, le fils du victorieux Philippe II et son armée, venant créer la Ligue d’une Grèce (enfin) unifiée.

Diogène , Jean-Léon Gérôme, 1860, 74,5 x 101 cm, Walters Art Museum, Baltimore.

Ce tableau aux teintes claires et sombres, (clair-obscur au premier plan et luminosité au fond), mêle deux citations : la première serait Diogène allumant une lanterne en plein jour en marchant vers Athènes disant, à qui l’interroge de cette ineptie, chercher ainsi un homme vrai, honnête. Est-ce une pique à Platon ?. La seconde est la légende, selon laquelle Alexandre le Grand se serait inquiété du peu de lumière reçue par Diogène dans l’obscurité de son antre, celui-ci lui aurait répondu la célèbre phrase : « Ote-toi de mon soleil ! ». Un sensé, maître de ses passions, conquérant de liberté et d’autonomie, verrait dans cette déstabilisation aux pouvoirs multiples, une atteinte à la Volonté au sens schopenhauerien, une offense à la nature propre du grec lambda. Le cynique, lui, par impuissance et par dérision, aboierait plus fort que les généraux. Tout serait vraisemblable à ses yeux, même la paix intérieure dans le tumulte de la guerre, pour peu qu’il y mette de la persuasion fusse-t-elle, elle aussi, agressive. Il nous semble intéressant de développer ce rapprochement avec le monde perçu d’après Arthur Schopenhauer, comme « Volonté et représentation. » 20 La Volonté est pour ce philosophe : la chose en soi. Sensible, elle persiste dans tout être, plantes, pierres et animaux, quel qu’en soit les conditions extérieures, mais sa représentation subjective, individuelle et égoïste, l’obscurcit et corrompt la nature de cette Volonté immanente qui influença Nietzsche.

Le cynique sans complexe ?

Diogène s’inscrit donc dans l’Histoire, étant fils de nantis, son rejet de la richesse patrimoniale lié au pouvoir l’excède. La facilité des cités à « retourner leur veste » selon des alliances avantageuses, le met sous un joug improbable et instable… Il se veut non corrompu, sous la volonté vertueuse de la nature, symbolisée par une errance dénudée et débridée mais profite des biens que le hasard des rencontres lui offre…pour au final les dénigrer. Autre contradiction : le cynique fuit le bruit, la fureur et les honneurs, mais sa posture les convoque. Pendant cette période troublée, plus il fait injure à la bienséance, qui a du mal à exister au sein des cités qu’il traverse, plus il fait des adeptes.

Le cynique semble enjamber ses contradictions par une forme de refuge. Otto Rank indique à Freud, cette répulsion éprouvée à accepter tel ou tel côté pénible de la réalité, par le refoulement.

« La fuite hors de la réalité pénible ne va pas sans provoquer un certain bien-être, même lorsqu’elle aboutit à cet état que nous appelons maladie parce qu’il est préjudiciable

aux conditions générales de l’existence. »21

Dans le cas de Diogène, le moi ne procède pas au refoulement pulsionnel, c’est le moins que nous puissions en dire concernant sa libido, car ce n’est pas encore la névrose elle-même, mais un relâchement nous dit Freud. La relation au monde est entamée par une frustration réelle de la satisfaction créant une tension psychique : à cela deux possibilités s’offrent au presque névrosé : soit il convertit « la tension psychique en énergie active qui reste dirigée vers le monde extérieur et qui finalement force celui-ci à accorder une satisfaction réelle de la libido ; la seconde est de renoncer à la satisfaction libidinale, à sublimer la libido endiguée et à l’utiliser pour atteindre des buts qui ne sont plus érotiques et qui échappent à la frustration.»

Nous pouvons voir se dessiner deux postures à l’épreuve de la réalité devenues philosophies. La première est celle des cyniques, la seconde, celle des stoïciens découle de la première. La phusis, la nature, référence essentielle des grecs, qu’elle soit de loi divine ou existentielle, ne peut plus être vertu centrale face à la doxa, des IV et V è siècles. Gloire et opinion (doxa), autour des incessantes crises des cités, frustrent le Sage rebelle. La sublimation de cette nature perdue est le fondement de l’attitude du cynique, n’acceptant pas la tutelle autoritaire du père ou de l’envahisseur. Sa nature vraie se libère en processus de défense. L’énergie de l’instinct sexuel presque animale ne serait pas entièrement transmuable, et c’est à la marge des convenances de la morale imposée, que s’érige le principe de plaisir contre principe de réalité, De Freud ce passage :

« (…) Et nous voyons combien la réalité nous satisfait peu malgré nos prétentions ;

aussi, sous la pression de nos refoulements intérieurs, entretenons-nous au-dedans de nous, toute une vie de fantaisie qui, en réalisant nos désirs compense les insuffisances

d’existence véritable. »23 Et il ajoute :

« Ne négligeons pas tout à fait ce qu’il y a d’animal dans notre nature. Notre idéal de

civilisation n’exige pas qu’on renonce à la satisfaction de l’individu. »24

L’instinct de liberté

De même, Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, écrit que l’homme sauvage, libre et vagabond fut contraint comme un animal domestiqué, par « ces formidables bastions que l’organisation sociale a élevé pour se protéger contre les vieux instincts de liberté (…) Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct – nous l’avons déjà compris – fut le début de la mauvaise conscience. » Ce qui se modifie en l’homme dès lors, n’est pas une adaptation organique a un nouvel état de choses, mais comme une rupture, un saut, une obligation, une fatalité inéluctable contre quoi il n’y avait ni possibilité de lutte, ni ressentiment. » 25 Cet instinct de liberté, la volonté de puissance nietzschéenne, s’éprouve dans l’acte, à travers le dire, ou par l’attitude servant pour un temps la satisfaction de l’individu mais jugeant « après coup » l’insupportable de la chose. C’est la mauvaise conscience que la philosophie cynique ne semble pas ressentir. Elle fait piètre allégeance aux opinions de ce monde devenu esclave, par habitude, lassitude, tromperies, soit : « à cause de la coutume ou par le fait du vice. »26 Ce « vice » est la corruption des puissants à la tête des cités.

Et dans cette droite ligne d’une valeur morale insolente, la citation d’ Emerson : « Celui qui doit être un homme doit être non-conformiste. » 27 Nous rajouterions que de nos jours, cet homme-là est un homme juste mais terriblement isolé et stigmatisé. Ainsi, à l’écoute d’un discours politique l’insupportable de la chose n’est plus dans l’antique banlieue d’Athènes mais sur les ondes et au centre de la Toile : la conformité « aux pseudo-valeurs : la richesse, le pouvoir, le luxe, la gloriole et tout ce qui dépend de l’opinion »28.

Défier les conventions sociales, reformer les institutions sans l’avis des citoyens, transformer les lois et les affaires publiques à son avantage en invoquant celles de la nature, en contournant les parlementaires, insulter, isoler, ridiculiser ceux qui contestent le bien-fondé d’une transition radicale de la société et du genre humain, décrocheter le maillage social au prétexte d’un bienfondé de progrès numérique, passer outre l’opinion, la doxa, et refuser l’avis des sages, des connaissants, sous l’effet d’une épidémie ou d’un conflit armé, ou d’un ratage institutionnel, effacer la ligne de partage entre l’Eglise et l’Etat, (grandes messes médiatiques), fragiliser les plus faibles en garantissant à la poignée de ploutocrates de ce siècle, leur ingérence économique mondiale, contrôler l’individu sous prétexte sécuritaire, tels sont les déviations des nouveaux cyniques aux discours méprisants, tels une impudence, voire une audace autoritaire, sans aucune mauvaise conscience, comme sous les règnes de Philippe II et de son fils Alexandre le Grand.

En prendre bonne conscience, c’est prendre de la distance, faire un pas de côté pour ne pas s’y soumettre, conserver une certaine maîtrise de soi et son libre-arbitre, mais la bataille est rude, la Macédoine d’hier est notre Europe d’aujourd’hui qui impose aux Etats ses visées. Le cynique grec résistait par soustraction revendiquant son isolement en se retirant de son monde, ne pas être l’ilote soumis à l’envahisseur qu’il éructait. Le cynique n’a pas changé de position, il se surexpose toujours mais d’une autre façon, peu scrupuleuse, devenant le sujet roi assujetti à ses propres désirs, ses seules ambitions spectaculaires.

Celui-ci ne se cache plus au fond d’une barrique, il intervient sans honte s’exhibant sur les réseaux sociaux 29ou invité aux émissions de grande écoute. La grossièreté et la condescendance, les propos décalés et irrespectueux comme le Casse-toi pau’ve con ! » du politique est le « Ote-toi de mon soleil ! » de Diogène. L’individu : l’unique, le semblable et le différent cependant ; soit : l’in-divisible n’a plus son mot à dire. C’est la référence et la recommandation de Plutarque au Politeia de Zénon (le fondateur du stoïcisme) :

« (…) que nous considérions au contraire tous les hommes comme membres d’une seule cité et d’un seul peuple, ne possédant qu’une vie et qu’un ordre (kosmos), comme le

troupeau paissant en commun est élevé dans un pâturage commun. »30

La pâture commune nous attend, hâtons-nous et apprenons par la terreur à en savourez

l’ordre débridé.

Fabienne Potherat, février 2025

Notes

  1. Friedrich Nietzsche, Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral, Le Livre du philosophe III, trad. Angèle Kremer-Marietti, GF, Flammarion, France, 2014, p. 123.
  2. Définition du Dictionnaire Encyclopédie Hachette, 1996, France, p.484.
  3. D’après Diogène Laërce, (Cilicie, III ème siècle) in le Prologue des vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, VI , 13, cité par Didier Deleule, Les Cyniques grecs, Lettres de Diogène et Cratès, trad. Georges Rombi et Didier Deleule, éd. Babel, France, 1998, p.97.
  4. D’après Aristote, in Rhétorique, III, 10, 1411a, 24, cité par Didier Deleule, idem.
  5. Lecture de Didier Deleule, op.cit. p. 98.
  6. Diogène est fils d’un riche banquier de Sinope.
  7. Lecture de Didier Deleule, op.cit. p. 104.
  8. Cynique en allemand se dit aussi Zynismus en philosophie.
  9. Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, livre second, trad. Patrick Wotling, GF Flammarion, 1997, p. 159.
  10. Jacques Fontanille, Le cynisme du sensible au risible, III. Le style cynique, unilim.fr, (Université de Limoges), p.19.
  11. Idem.
  12. Hippias se vante d’avoir tout fabriqué de ses mains (…) y compris vêtements et chaussures, Jean -Pierre Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Etude de la psychologie historique, La Découverte Poche, France, 1ère éd. 1998, 2001, note 52, p. 322.
  13. Platon, Phèdre, Le bien dire et les Manuels, 260-262c, trad. J.Cazeaux, Livre de Poche, Librairie Générale Française, 1997, p. 165.
  14. Hésiode, Théogonie, La naissance des dieux, trad. Annie Bonnafé, Rivages Poche, Petite Bibliothèque, 1981, éd. 1993, p. 75.
  15. Cratès de Thèbes (vers 368/365- vers 288/285 av. J.- C.) est un philosophe cynique grec, il fut disciple de Diogène de Sinope et professeur de Zénon de Citium qui en 301 av. J.- C, fonda le stoïcisme.
  16. Lettre à Phénilos, op. cit. Les Cyniques grecs, Lettres de Diogène et Cratès, p.61. Les cestes sont des gantelets de cuir garnis de plomb utilisés par les athlètes grecs lors des pugilats.
  17. Idem, Lecture de Didier Deleule, p. 100.
  18. La ploutocratie est le pouvoir d’un gouvernement constitué des familles et clans les plus riches. Ce mot issu du grec vient de Ploutos, dieu de la richesse agricole, in Dictionnaire Encyclopédie Hachette, op. cit. p.1476.
  19. A l’époque d’Antisthène, les guerres thébaines sont légion : contre Athènes, contre Sparte et contre Alexandre III de Macédoine. Ces batailles entre royaumes font place à la terreur, Thèbes se révolte contre la domination macédonienne, en -335.
  20. 22
  21. Arthur Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, éd. Brockhaus, Leipzig, 1819, cité par Sigmund Freud, in Zentralblatt fur Psychoanalyse, Revue, 1911, vol I, p.69.
  22. Sigmund Freud, chap. premier, Etiologie sexuelle des névroses, Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, 1914, trad. revue par Dr S. Jankélévitch en 1927, Petite Bibliothèque Payot, Paris, p.60.
  23. Sigmund Freud, Névroses, psychoses et perversion, Sur les types d’entrée dans la névrose, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, France, 2005, p. 176.
  24. Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, France, 1997, p. 65.
  25. Idem.
  26. Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, II Dissertation, La faute, la mauvaise conscience et ce qui leur ressemble, trad. Henri Albert, 3ème éd Gallica, BNF, Mercure de France, p.139, p.141-142.
  27. Lettre à la même, (Hipparchie), op. cit. Les Cyniques grecs, Lettres de Diogène et Cratès, p.26.
  28. Ralph Waldo Emerson, Confiance en soi, 1841.
  29. Lecture de Didier Deleule, op.cit. p. 100.
  30. Voir article Fabienne Potherat « Le Je pris aux rets du Moi , Quand le spéculaire cède au spectaculaire, suite à l’affaire Griveaux, 23 février 2020, www.htpps:// l’apsychanalyse/textes/fabiennepotherat.
  31. Plutarque, in H. von Anim, Stoïcum Vererum Fragmenta, Leipzip, 1903-1905, I, p. 60-61, f. 262, cité par Didier Deleule, op. cit. p. 121.
Citer ce texte

Fabienne Potherat, « Le retour des cyniques », L’@psychanalyse, 16 février 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/fabienne-potherat-le-retour-des-cyniques (consulté le JJ/MM/AAAA).

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