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LQI, notre langue quotidienne informatisée

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Notre Langue Quotidienne Informatisée Yann Diener, Les Belles Lettres

Yann Diener outre qu’il est psychanalyste, est également chroniqueur à Charlie Hebdo, et pour ma part j’ai rencontré son travail autour de la question des espaces fibrés, un objet mathématique qui a inspiré Lacan pour penser les dispositifs hétérogènes mais reliés de la psychanalyse: la cure, le contrôle, la passe, les cartels, mais aussi les dispositifs de prise en charge mère-enfant. Toujours sur les questions d’espace, à partir des fantaisies du petit Hans autour de sa girafe chiffonnée, il a rapproché histoire et actualité dans un ouvrage intitulé Histoires Chiffonnées.

LQI est un travail qui pose la question de la place du code dans notre temps, éjectant la parole qui en psychanalyse se fend pour s’ouvrir vers la polysémie et la métaphore. C’est un journal tenu pendant et après le confinement. Le style est alerte et aux prises avec le quotidien, comme le titre le propose. C’est donc un petit livre agréable à lire et jamais pompeux. Il écrit au fil de sa pensée chiffonnée comme on l’est le matin au réveil, ce qui lui arrive, autant les événements que les rêves, les lectures, notamment et c’est le cœur, de la biographie d’Alan Turing.

La première page ouvre sur la perte de ses identifiants et ses conséquences. Nous connaissons tous cela, la colère et l’impuissance dans laquelle cela peut nous mettre, la nécessité de se soumettre, totalement, à la logique numérique pour suivre le fil de notre démarche, ici par exemple, une location de vacances. Mot de passe oublié ? Tout est prévu par la machine, mais quel sens ont ces oublis-là au regard de l’oubli des noms propres ? Yann Diener affirme : nous recrachons ce « morceau de novlangue qu’on aurait avalé de travers ». Plus loin, il cite Freud qui affirmait que le corps ne s’appropriait pas sa prothèse… Grande question, quand je gare ma voiture je me projette dans ses contours comme s’ils étaient mien, je commets des lapsus avec mon clavier… Quelle place les outils de l’homme pour l’homme et qu’est-ce qu’un corps ? Comment penser le continu et le discontinu avec les outils du quotidien ? Le corps ne se réduit pas au vivant.

Le lecteur accompagne l’auteur dans le changement d’interphone dans sa résidence, ses questions sur l’impact de ce primat du code sur ses patients quand ils restent bloqués dehors « le code ne marche pas », ses cauchemars au gré de ses lectures et de ses recherches, de la lecture de l’histoire d’Alan Turing, dont l’invention au bénéfice des services britanniques fut peut-être une réponse – c’est l’hypothèse ici – à son impossibilité de faire avec ce monde par le biais de la parole et du langage dont la fragmentation en séquence codées apporte une protection à l’autiste Asperger qu’il fut sans doute. L’opération est connue sous le nom d’Enigma et Yann Diener circule au travers de ses associations où sa pensée psychanalytique interroge les origines des mots, des mythes et la place de la trouvaille de Turing, qui va peu à peu « ordonner » notre monde avec les ordinateurs. De fil en aiguille, la question se pose : qui fut Asperger ? Un serviteur de la logique nazi, ayant inventé une modalité de tri des enfants performants au détriment de ceux qui ne l’étaient pas, et les conséquences radicales de cette barbarie du classement poussé à l’extrême. Ayant trouvé une origine aussi insoutenable à la naissance de ce qu’on appelle le syndrome d’Asperger, ayant jeté un doute sur la fonction de l’invention de Turing, le texte de Yann Diener tendrait à faire penser, ressentir plutôt, que le numérique qui nous asservit plus qu’il nous sert nous maintient dans un écosystème idéologique nazi et pose même question sur nos subjectivités. C’est oublier me semble t-il que la langue est vivante, qu’elle a de tout temps hérité d’origines discutables issue de discours ou de langues les plus divers, et que le travail fondamental de l’étymologie a néanmoins ses limites. La valeur d’usage des mots dans le temps est malléable. En outre, de toujours la langue est au service du maître, d’où la nécessité de fendre la chose. Ici, plusieurs moyens existent et ont toujours existé, l’humour, la caricature, mais aussi la pratique de la psychanalyse, qui bien que décriée dans les médias, dans les universités et dans les formations du travail social, continue à accueillir dans les cabinets les sujets qui s’y soumettent pour rester voire devenir vivant. Ces dimensions ne sont pas explorées dans le livre très marqué sans doute par le moment de son écriture.

Ce sont en fait les échanges professionnels avec la secrétaire dans le service hospitalier où Yann Diener travaille, alors, qu’ici aussi, il oublie ses identifiants, qui m’ont mobilisée, car ils ouvrent sur l’action possible. J’ai parlé de l’humour, de la caricature, de la pratique de la psychanalyse, nous avons ici un autre levier : le retrait, la soustraction, le « je préfère ne pas... », à savoir la grève du code, comme dans Les Nuées, Aristophane avait fait faire aux femmes la grève du sexe ! On ne jou-it plus, comme moyen de lutte. L’homme et ses outils, ses objets, et où s’arrête ce qui fait son corps, si l’on remet cette notion de corps en perspective avec la théorie de la psychanalyse, un corps qui n’est pas que du vivant ? Il y a peut-être à penser entre l’être humain et le numérique du continu, jusqu’à ce que… Ici comme ailleurs, jusqu’à ce que l’interdit soit posé et que le retrait s’opère, acte proprement humain. Ce n’est pas totalement démontré dans le livre mais des points de « re-pères » sont avancés sur ce qui fait limite, d’une façon cinglante avec cette histoire hallucinante du robot Tay.

Cet ouvrage met en route ma réflexion en dialogue, car si nous sommes un certain nombre à partager le souci de l’auteur, et si je pense que de tels textes accessibles sont nécessaires pour tous aujourd’hui, il me semble que les psychanalystes et les cliniciens du travail social orientés par la psychanalyse seraient avisés de concentrer leur efforts pour raconter et formaliser leurs outils, geste de travail, trouvailles, leur opérativité, leurs échecs, les modalités d’analyse spécifique. De même que les médecins refusent de prendre davantage de temps pour coder, n’aurions-nous pas à refuser de nous focaliser sur l’analyse de ce qui met en pièce la parole et plutôt soutenir la façon dont la psychanalyse, l’humour, l’art la rendent possible ?

La transmission de ce qui a fait invention entre les années 20 – recherches novatrices sur les pédagogies alternatives - et l’éclat intellectuel des années 70, en passant par les travaux foisonnant sur les petits groupes dès les années 40, la création de nouveaux types d’institutions soignantes ou éducatives, dont l’histoire est adossée aux conflits majeurs du XX° siècle, ont été ringardisée puis avalée par le démantèlement néolibéral à partir des années 80. Cette transmission interrompue a subi une coupure radicale depuis les dernières réformes et l’introduction de la novlangue managériale des années 2000 dans les secteurs du soin, du travail social et laisse les jeunes professionnels dans la méconnaissance de l’histoire des savoirs pratiques et théoriques de ces métiers du soin. La psychanalyse dans son discours et sa pratique a été mise au ban de la pensée, chassée des formations et de l’université. Cependant, au-delà de la psychanalyse c’est l’ensemble du monde du travail qui est concerné, et ce avant même nos métiers : la division du travail, La folie évaluation1 empêchant toute Dignité de penser2, l’existence même des métiers au profit d’une fluidité des emplois soumis à l’envahissement des procédures et au recul du sens du geste professionnel.

Dans notre champ, les échecs, voire les fautes et notamment l’enfermement de la psychanalyse sur elle-même n’explique pour autant pas tout. Il a fallu brûler les icônes pour les remplacer par d’autres et cela a été préparé. Le livre de Yann Diener permet de poursuivre la recension de ce travail de laminage qui fut mené non pas tambour battant mais souvent par ac-coup, et pour autant très ordonné. L’auteur se sert d’ailleurs de ce signifiant pour le démontrer, expliquant l’origine du mot ordinateur. Ce travail de mise au pas a été documenté par un certains nombre de travaux repères, au milieu desquels le LQR la propagande du quotidien, Linguae Quintae Respublicae, d’Eric Hazan, n’est ici pas cité. Critique de la langue particulière de la domination capitaliste sous laquelle notre peuple de France se meut depuis 1948 sans discontinuer qui est régie par la Vème République. Une langue qui escamote le réel et l’euphémise, point commun avec le travail cité par Yann Diener de Klemperer. Au cœur de LQR, l’arrivée de la langue moderne de la gestion introduite par Valéry Giscard D’Estaing, que notre président actuel ne fait que poursuivre par la langue managériale en guise de gouvernance, et les stratégies retorses qu’elle met en œuvre sont humainement pensées, le numérique n’en n’étant que l’outil.

La façon dont ces changements ont été préparés sont racontés par Grégoire Chamayou, dans La société ingouvernable, antérieurement, le psychanalyste Claude Allione avait déjà documenté ces évolutions de la parole dans la culture post-nazi, dans un livre audacieux, La haine de la parole.

La pierre apporté ici à l’édifice de la compréhension de ce que la parole est piégée par le code, relancé par le choc Covid, remet en avant l’héritage nazi comme étant l’immense choc civilisationnel qui déploie ses pseudopodes de discours jusqu’à nous, le numérique étant un imparable vecteur d’asservissement.

Alors à ce titre, la fuite que l’auteur amorce dans la dernière ligne de son livre me donne envie de l’inviter à retenir son geste et poursuivre son effort vers la recension des trouvailles de nos pratiques, tapies dans les chemins de traverse de la CDQ, Clinique du quotidien3 comme littoral.

Vive l’oubli dé-z’identifiant.

Agnès Benedetti Lundi 27 février 2023 Arles.

Notes

  1. La folie évaluation, Gori, Sauret
  2. La dignité de penser, Gori
  3. Clinique du quotidien, Joos, Lebrun
Citer ce texte

Agnès Benedetti, « LQI, notre langue quotidienne informatisée », L’@psychanalyse, 2 avril 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/agnes-benedetti-lqi-notre-langue-quotidienne-informatisee (consulté le JJ/MM/AAAA).

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