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La folie littéraire (lecture égarée)

13 min de lecture · 8 pages dans l’original Partager

Joseph Rouzel, éd. Le Retrait.

Lecture égarée d'Agnès Benedetti.

« Le lecteur peut-il, entrant dans la forêt des signes plantées par un autre, saisi tel un sismographe par la mise au travail littéral de ce qui l'agite, l'anime, le jouit, tenir la position de celui qui se laisse « ensaigner » p. 147

Si ce livre ne ressemble à rien d'autre qu'à son propre désordre, si le style c'est l'homme à qui on s'adresse comme le dit Lacan en ouvrant ses Écrits, si Joseph Rouzel s'adresse à moi, puisque je le lis,

Alors, pour rencontrer son dire dans son écrit, il convient selon moi de vagabonder dans ses fragments, puisque le livre est ainsi bâti. Je n'en n'ai pas toujours saisi le lien, sinon de contiguïté, et mon propos est sans doute la traduction de mon saisissement tel un sismographe, comme espéré par l'auteur qui se faisant nous écrit à nous, lecteurs.

L'ouvrage est tout entier un refus assumé de théorisation et de classification, qu'elle soit littéraire ou psychopathologique. On a, pour partie, une collecte. Comme dans le temps nous avions des collecteurs de conte qui, parcourant les campagnes écoutaient les histoires de vieilles et des vieux et les transcrivaient, à l'instar d'Emile Cosquin dans le Nord-Est, des Frères Grimm en Allemagne, du mythique Vieux Cazaux dans le Sud-Ouest, ici on a Joseph Rouzel, qui collecte les écrits des fous qu'il n'appelle pas fous mais écrivants, si tant est qu'il accepte de les appeler d'une quelconque façon. A la fin du livre il note les villes où s'est écrit ce texte et la durée, entre 2000 et 2021, autant dire un vrai morceau de vie. Il semble que la collecte s'est effectuée dans ces villes. Malgré ce, ce n'est pas exhaustif, ce n'est pas comme on appellerait ça dans le langage de la recherche « une littérature », tout ce qui aurait été écrit sur le sujet. Je suis bien sûr rassurée d'avoir pu y trouver cité Pierre Guyotat que j'ai espéré tout le livre durant, qui a failli mourir de trop écrire, et qui, p. 139, s'affirme prophète de lui-même, et Franz Kafka, qui dans La colonie pénitentiaire écrit la loi dans la peau. Donc s'il n'y a pas tout, et si le tri de cette collecte a pris autant de temps, alors je suppose que je suis, moi à qui ça s'adresse, co-lecteur, co-lectrice en l’occurrence. Et que je dois en ce cas fait ma part du travail pour savoir ce que Joseph Rouzel a voulu dire en mettant bout à bout toutes ces citations d'auteurs. Il convient me semble t-il, de se laisser déambuler dans ces fragments comme dans les chemins qui ne mènent nulle part, les Holzwege.

J’entre dès les premiers paragraphes dans une ambiance, thème d’ailleurs traité d’emblée autour de la question du transfert, le transfert comme ambiance, et comme entour de la rencontre analytique. Pourquoi au sujet de la question de la littérature commencer par le transfert ? La suite en dit un bout : parce qu’on écrit à une adresse. Moi, ça me touche ça, en effet il m’arrive de dire des choses, dans des conversations, des choses comme ça vient, je ne sais pourquoi, et que je retrouve plus tard dans un texte de Joseph Rouzel. Ce n’est pas la première fois. Je disais cela exactement, à une collègue: on écrit à une adresse. Je pense qu’on lit aussi à une adresse, et ici même je construit un passage vers vous, lecteurs, ce qui je pense est mon travail. Voilà qu’au moment où je reprends ces lignes, vient de paraître Pouvoir de la lecture, du philosophe musicologue Peter Szendi, « Lisant je me laisse traverser par une voix qui s’énonce pour toi, même lorsqu’il semble que moi et toi ne faisons qu’un avec cette voix qui parle pour nous et en nous » Citation dans un article de Le Monde, 1/09/22 rappelant que la lecture ouvre au champ de l'Autre et à son pouvoir par la voix écrite.

Mais est-ce si clair que ça pour l’écrivain? Les écrivains parfois sont amenés à s'exprimer sur l’acte d’écrire, sur leur création et la façon dont ils travaillent, ne parlent jamais de cela, qu’ils écrivent à une adresse. Ce n'est pas banal, c'est même à mon sens spécifique, c’est une pensée de psychanalyste lacanien, et on se souvient que Lacan ouvre justement ses Écrits par la phrase de Buffon : le style c’est l’homme, et y ajoute , l’homme auquel on s’adresse. Voilà les signifiants avec lesquels j’entre. Entour, transfert, ambiance et arrière pays, bref, un paysage. Qu’est-ce qu’un paysage ? A nouer cette géographie avec la psychanalyse, on peut peut-être supposer qu’il s’agit de quelque chose autour du corps, de l'image du corps dans l'espace dans son lien à l'Autre. Le peintre Shitao devant les montagnes parle de la Réceptivité. Un paysage, c’est peut-être la Réceptivité du transfert. Joseph Rouzel, dit : le transfert c’est le fond de la scène ou s’ancre, et il écrit ancre avec un a. Le texte avance donc par fragments, et il pose un paysage. C'est le paysage de Joseph avec des éléments de sa biographie, comme pour ancrer le dire, qui viendront jeter une lumière. Mais on trouve aussi son parcours de lecteur de Lacan, le chemin des séminaires, qui, s'il ne mènent nulle part, jalonne tout le livre et nous prend à témoin des traces de lecture qui oriente l'écriture, et constituent le passage vers nous, co-lecteurs. Au lieu de nous soumettre à une longue litanie théorique démonstrative, il dépose des couleurs-signifiants et crée un tableau. Ça constitue un espace souvent poétique. Ce sont des morceaux de territoires signifiants, une géographie sensible dont je postule que l'esthétique de la collecte vise à donner des lettres de noblesse à ce qui peut être jugé indigne, marginal ou bizarre, alors même qu'on y trouve des morceaux de bravoure littéraire. Cela pourrait évoquer ce qu’a tenté Foucault dans ce texte inachevé des archives de l'infâme.

Michelnedjar écrit à Joseph Rouzel :

Bo-jour Monsieur Joseph Rouzel. Si un jour vous êtes en CAPITALE – faites-moi signe - » avec un numéro de téléphone. L'auteur écrit : « je n'ai jamais osé l'appeler »... Et pour cause. Est-il en CAPITALE ? Mot écrit en lettre capitale, que serait un Joseph Rouzel en lettre CAPITALE, qu'est-ce qui serait alors devenu essentialisé de son être, et au fond qu'est-ce qu'un analyste pour un sujet psychotique ? C'est me semble t-il être la question d'ouverture, qui n'est pas attaqué de front mais de biais : « folie littéraire, plutôt que les fous » L'auteur propose l'idée que l'usage de la lettre pacifie, soigne le mal de vivre, le mal à dire par l'usage de la lettre. A condition d'un, qui, bienveillant tienne en respect le méchant.

Pour cela, le transfert, ancré (avec un a) sur un fond de scène, propose une tonalité de base, un diapason intime à partir d'un espace tiers qui donne l'ambiance singulière d'une cure. C'est ce paysage qui plante nous dit l'auteur le décor du transfert, accord accordage, stimmung dit Jean Oury à partir de signifiants qui se baladent, comme dans le poème de Baudelaire, qu'il cite page 114 mais qui me revient ici, Correspondance,

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

L'analyste dit-il met à disposition ce lieu/non-lieu, non pas en conscience mais par son acte d'où il est absent, ce qui est la définition de l'acte psychanalytique selon Lacan, et c'est ici que se définit l'accueil. Alors, se pose un problème pour la jeune psychologue qui vient le voir en supervision lui parlant d'une mère dite psychotique et qui recule devant l'effroi de son dire empli de délire cosmique. Devant sa plainte accusatoire et défensive : « elle est folle », dit la jeune collègue, Joseph Rouzel lui propose d'écrire, de donner corps à cette parole et de la garder en dépôt, d'être dépositaire, un peu au fond selon ce que Lacan proposait dans le séminaire les Psychoses, de se faire le secrétaire de l'aliéné.

Michèle Reverbel fit ainsi accueil aux lettres de Clément Porre, qui avant d'écrire des poèmes a commencé par des dessins à la plume. C'est à l’occasion de la rencontre avec Michèle Reverbel que son destin se met à prendre le chemin de l'écriture, convenant que tout serait publié. L'adresse le constitue, lui permet d'être, l'amour donc. p.15 : Madame, je vous écris le dos au mur, etc... Grâce à ses conseils il se met à lire également, donc on lit aussi à une adresse, alors qu’il lit, pris de doutes il écrit : « je me demande en vérité après bien d'autres si tout n'a pas été mis à jour et dépoussiéré du sort des cavernes orbitales et raisonneuses, je me demande dans ma simplicité quelle pourrait être mon message, à part une joie qui aliment tous les artistes, je crois, de créer». Tonnerre de la joie de créer dit Jean Tardieu. Je déplace ici la citation de Stanislas Rodanski, qui vient plus tard dans le livre : « Il ne s'agit pas de faire œuvre, mais acte de présence à moi-même » , Stanislas Rodanski, L'homme qui se croit fou. Même s'il faut, reprend Clément Porre, « du courage et un peu d'illusions pour écrire », en effet car comment parler, comment écrire, comment vivre sans cette illusion, que deviennent les non-dupe ?

Que nous dit Joseph alors...

Que l'écrivain par son acte se déleste du signifiant psychotique.

Comme dans le film Vol au dessus d'un nid de coucou, lorsque les malades s'évadent, prennent le bateau et pêche, Jack Nicholson interpelle un des compères qui paraît s'isoler dans sa folie il le secoue et dit : ici tu n'es pas fou, tu es pêcheur. Petit rappel de la façon dont nous régit le signifiant. Clément Porre ajoute : « je ne crois pas à mon aliénation. Le système Saint Jean de Dieu me dépasse de plus en plus et me gêne considérablement. Une sorte d'état de saturation me pousse au dégoût et à l'abreuvage. Chère Madame, on ignore tout ici de ma vie, parce que réellement on ne m'a pas fait parler ». Alors « faire parler » permettrait de connaître la vie du sujet et de le faire être. Pour revenir à la jeune psychologue, celle à qui le superviseur propose d'écrire, n’est-ce pas pour désaturer, désabreuver, creuser et faire le vide du godet comme le fait le potier par l'acte d'écrire, tel que Joseph Rouzel l'évoque en référence à Litturaterre, ce magnifique texte que Lacan écrit alors qu'il rentre du Japon et survole le Sud de la Sibérie, surplombant les traces laissées par le ravinement de l'eau dans la terre ? Le conseil au jeune psychologue : écrire, se faire secrétaire de l'aliéné, c’est en quelque sorte le message que le livre propose : désaturer, désabreuver, puisque la « fonction de la lettre tient à ce qu'elle dessine « le bord du trou dans le savoir » dit Lacan dans Lituraterre.

L'écriture, cependant, c'est aussi le geste. Ce n'est pas le geste seulement des doigts tapotant sur le clavier, ce n'est pas Verdana, Arial ou Times. Écrire c’est tracer, dessiner, et ce point est crucial pour l'auteur qui parle ici du corps. Du voyage de Lacan au Japon, mais aussi dans ses travaux autour de l'écriture chinoise, la question du Vide telle qu'il l'a travaillé avec François Cheng, l'auteur extrait cette citation p.86 « ce qui s'en élide dans la cursive, où le singulier de la main trace l'universel » il ajoute « le tour de force de la calligraphie c'est qu'elle fait la monstration du vide foré par l'écriture. François Cheng, dans son ouvrage Vide et plein rappelle que le vide habite le trait, il guide le poignet du maître ». C'est la quête du peintre Shitao, et dans sa lignée de la grande artiste contemporaine Fabienne Verdier. P. 87 « La lettre enserre en ses arabesques, circonvolutions, méandres et lacets, la jouissance du parler, là où le blabla des semblants déborde, excède, sature » et l'auteur en vient à cette affaire que qu'il décrit admirablement « la cursive renoue ainsi avec le palimpseste littéral inscrit à l'origine du petit d'homme comme matrice des signifiants » « la parole est la chair et la lettre les os » propose t-il et nous reviendrons sur cette question sur la fin du livre et les éléments très étonnants qu'il avance.

Toute la question développée ici, c'est le rapport entre le lettre et le corps, j'entends le corps réel. « Parfois la lettre transperce les chairs, remonte les flux pulsionnels, migre dans les brumes laiteuses de l'inconscient. Ce transfert de la lettre affecte certains sujets qui se mettent à suer le texte ». Évidemment il faut trouver comment le dire... Passage poétique à défaut de pouvoir être scientifique, tout comme Kafka dans le texte La Colonie pénitentiaire se sert de la fiction dans une fable des plus barbares pour évoquer l'inscription du texte de la loi dans le corps, ou plutôt le recours à cette fiction vient-elle plutôt témoigner de l'impossible inscription symbolique de la loi, le réel venant en recours tragique. A l'articulation corps réel et langage sort le dernier film de Cronenberg, Le Crime du futur, pour des raisons de création tout autant que de fable sur les questions actuelles autour du langage et du corps, ce film vaut sans doute le coup d'être croisé avec ce travail. Sur la revue Slate on peut lire : « La thèse du film est énoncée par le personnage de Kristen Stewart: «La chirurgie est le nouveau sexe.» Les Crimes du futur promet ainsi une réflexion aussi riche que provocatrice sur la place de la douleur et de l'horreur dans notre société. » Ce n'est pas sans faire écho à la folie du biologique telle que les nazis l'ont imposée, Joseph Rouzel cite la phrase de Rudolf Hess « le national socialisme n'est rien d'autre que la biologie » nous montrant que notre temps n'est pas libéré de cette idéologie.

Mais il faut dire que c'est structurel. Je reviens sur le tracé, le dessin. L'auteur le situe comme originaire, fendant le sujet humain dans le corps lui-même par la voix, le petit répond par sa peau, et d'ailleurs on le voit dans les symptômes à même la peau, « cette prise au corps qui vient en écho d'un dire fonde le siège littéral d'un dit sujet » puis « les marques, entailles, lacérations qui impriment la chair du petit d'homme établissent le socle à partir duquel le sujet, dans un monde de résistance que l'on peut dire symptomatique, s'écrit avant de s'écrier. »

Les stigmates, la passion du Christ à même le corps, ne sont pas au fond une autre question que celle de la marque de l'Autre qui s'écrit sur le corps du sujet. Marthe Robin, Jean de la Croix et d'autres en furent victime autant qu'amant de l'aimé souffrant, « l'âme par suite de la compassion qu'elle éprouve à la vue des souffrance du Sauveur en reçoit l'empreinte », plus loin : « il s'agit d'un mode d'impression double, d'abord dans l'âme puis dans les corps »

Joseph Rouzel n'évoque pas la passion des tatouages, les performances artistiques ou dites telle qui font du corps un parchemin au carrefour des stigmates et de la folie de la colonie pénitentiaire, bref, l'échec radical de la vie intérieure et des récits comme faisant repères culturels, selon moi, mais on peut le discuter. Pourtant, le propos du livre, nobostant ce que je raconte là, n'est pas un traité de psychopathologie, il se centre sur les conditions et les effets de l'écriture. Le passage entre la pacification invoquée et le débordement pulsionnel me paraît ténu. Mais le parti pris, surtout au début du livre, avec beaucoup d'exemples et de citations, est d'asseoir la question de l'accueil du dire fou comme transformateur. Le reste du livre pourrait tenter de rendre compte de la fonction de l'écriture chez l'être humain. J'en questionne pour ma part le débordement biologiste quand le corps remplace la feuille ou même l'écran, stigmates, tatouages, scarification... L'écriture est bien littoral, et non pas frontière, espace mouvant entre réel et symbolique.

Est-ce cela dont il est question, dans les travaux de Carlo Suarès, avec qui Joseph Rouzel a entretenu une correspondance, autour de sa recherche sur la cabale qu'il a débuté après un rêve où lui apparurent les « lettres-nombres » authioth qui tenait le secret des lettres couronnées ? Il lui écrit en 1973 « j'ai en préparation un ouvrage avec les photos des spectrogrammes de toutes les lettres. Le Beith (B je suppose) maison, et n'habite t-on pas son propre corps a projeté mon visage – un peu confus mais tout à fait reconnaissable. La pénétration en une personne de la langue sacré court-circuite des opérations physico-chimiques qui dans le système nerveux sont les supports des grammaires habituelles. Il en résulte une prise de contact avec ce qu'on peut appeler monde parallèle. Il ne s'agit pas de clairvoyance, phénomène sensoriel méprisable, cela va plus loin. »

C'est bien sur ce « plus loin », ce monde parallèle, que s'interrompe ma lecture et que s'ouvre, béante, les énigmes que ce livre atypique nous propose, convoque t-il un « plus loin » que le discours de la psychanalyse ?

Citer ce texte

Agnès Benedetti, « La folie littéraire (lecture égarée) », L’@psychanalyse, 19 septembre 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/agnes-benedetti-la-folie-litteraire-lecture-egaree (consulté le JJ/MM/AAAA).

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