Textes

Retrou(v)er la psychanalyse : éloge de l’impossible (textes du colloque des 6 et 7 octobre 2018)

160 min de lecture · 83 pages dans l’original PDF original (1,8 Mo) Partager
Illustration du document original, page 1

Retrouver la psychanalyse ? On aurait donc perdu de vue son chemin, tant il s’avère habilement recouvert par les mirages du management, la marchandisation généralisée, l’addiction aux objets, les encombrements désubjectivants du système capitaliste… ?

Quant à nous psychanalystes, censés appréhender l’insaisissable du réel, sommes-nous toujours prêts à affronter l’énigme insondable de la clinique ? Pouvons-nous véritablement consentir à l’inconsistance de notre savoir ? Sommes-nous à même de nous affranchir de l’insupportable de l’altérité ?

Retrouver la piste de la psychanalyse, dans la cure comme dans la cité, fort de ce que Freud nous enseigna que le subjectif et le collectif ont partie liée, passe par en inventer, une fois encore, le discours et la pratique. Nous (re)mettrons aux commandes l’impossible, seul à même de trouer sans cesse les tentatives de fétichisation et de dogmatisation. Subversion du sujet et dialectique du désir : comment combattre aujourd’hui les effets corporatistes d’entre-soi, l’hermétisme du discours et les dérives de la pulsion de mort sur le plan institutionnel ?

Lors de ce colloque chacun (psychanalyste, travailleur du social, psychologue, soignant, enseignant…) est invité à témoigner, de sa place, du lieu de sa pratique, de l’épreuve et l’éprouvé de l’impossible. Là où « ça rêve, ça rate, ça rit » (Jacques Lacan). Là où « ça crée ».

Pour que vive la clinique…

Le lecteur trouvera ici les textes de quelques intervenants… Merci aux auteurs d’en avoir accepté la diffusion sur le site.

L’@venture c’est l’aventure.

« …faire reconnaître, quelque chose qui participe à une aventure primordiale, qui est là inscrit et qui s’articule si nous le reportons ... » Jacques Lacan, Les formations de l’inconscient, 12 mars 1958.

« L’aventure : la façon dont, en chaque individu, du fait de ce qui lui arrive son destin se forme et se noue, mais aussi le récit de ce nouage. » Giorgio Agamben

Le pari dans lequel nous nous sommes lancés était osé. Nous sommes partis à trois, Isabelle Pignolet de Fresnes, Jacques Cabassut et moi-même, mais nous ne sommes plus que deux, Isabelle ayant démissionné depuis. Mais comme elle n’a pas souhaité rendre publiques ses raisons, je n’en parlerai pas à sa place.

Au bout du compte le désir est là, plus fort que tout. Quand Jacques Cabassut a proposé pour faire introduction, ce titre, finalement assez énigmatique « L’@venture c’est l’aventure », clin d’œil à un film célèbre de Claude Lelouch, j’ai entendu de travers, j’ai entendu, au lieu d’aventure... joint-venture. Jacques qui a démarré sa vie professionnelle par des études de comptabilité, avant de mal tourner et de se diriger vers la psychologie clinique et la psychanalyse, doit connaitre ce mot qui m’a contaminé. Voilà un terme que je n’ai jamais utilisé. Je ne sais pas d’où ça sort. J’y suis donc allé voir, si j’ose dire, à la dérive, à l’aventure.

La joint-venture est une des méthodes d'exportation concertée. La joint-venture (ou encore "opération conjointe" ou "co-entreprise") se rapporte soit à une création en commun, par deux partenaires de nationalité différente, d'une société industrielle ou commerciale; soit à la prise de participation significative dans le capital d'une société étrangère implantée sur le marché d'exportation visé, par une entreprise exportatrice nationale. La joint-venture est un passage obligé dans des pays très fermés qui l'imposent légalement et qui interdisent la création de sociétés détenues à 100% par des étrangers. etc Bref si je résume et suis le fil dérivant, notre toute jeune association, met en jeu une exportation concertée; c’est une création en commun ; elle exige une prise de participation significative ; c’est un passage obligé etc Il me semble que tout ça fait bien écho à l’aventure dans laquelle nous nous sommes lancés. Une aventure qui conjoint la rigueur du désir du sujet arrimée aux exigences du collectif. C’est un passage obligé. Dans la psychanalyse on ne s’en sort pas tout seul. Le cadre de la cure met en jeu le minimum du collectif: on n’y est jamais à deux, contrairement à une illusion très répandue. Ne serait-ce que parce que, comme l’énonce Lacan dans sa proposition de 67: le Sujet Supposé Savoir fait tiers. Comme l’écrivait le poète Eugène Guillevic : « Entre toi et moi il y a tous les mots du monde. » ça fait donc trois : toi, moi et tous les mots du monde. C’est une épure de la structure collective. C’est la condition exigée pour mener à bien une forme de résistance de l’intérieur de la psychanalyse, résistance auto-immune comme le dit si bien Jacques Derrida.1 Il y a au cœur de la psychanalyse tout ce qu’il faut pour résister à ses propres dérives…

Le passage obligé se déplace ensuite vers un collectif élargi, l’association où sont soulevées les mêmes questions. En effet, comme Freud le souligne dans Psychologie collective et analyse du moi, il n’y a pas de différence entre psychologie individuelle et psychologie collective.

Dans notre association nous avons arrimé ces passages obligés à l’objet a de Lacan, que, dans la foulée d’une belle invention de Jeanne Lafont dont on trouve le texte un peu plus loin, nous écrivons @, pour en marquer à la fois l’ouverture et la vacuité, et le distinguer d’une lettre. C’est un signe qui renvoie à ... rien. Nous avons mis aux commandes cet objet agalmatique, comme moteur de l’action, à savoir que c’est le manque en tant que tel qui nous motive. Voilà le point de résistance de et dans la psychanalyse. Ce que nous avons exploré chacun dans l’aventure analytique, que le sujet se retrouve seul, nous l’avons déplacé vers ce que Freud désigne dans une lettre du 19 janvier 1910, comme « bénéfice du troc ». Pas tout seul à être seul. Seul parmi les autres, précise D.W. Winnicott. « Effet révolutionnaire du symptôme », comme dit Marie-Jean Sauret.

Déplumés, désossés, dépossédés par le travail d’usinage incessant de la cure de parole, nous nous sommes acheminés, et chacun à sa façon et selon son style, vers ce passage obligé, passage d’un travail du transfert, où l’on suppose à une autre la clé de ses emmerdements inhérents à la vie humaine, passage donc vers un transfert de travail. Précisons, car c’est un point crucial, transfert de travail, et non-pas comme on l’a vu fleurir dans mainte association, transfert à l’association. Ce qui produit le plus souvent un mode d’aliénation, et de revival d’un sujet supposé savoir aliéné au collectif. Quand ça n’est pas un enfermement dans une forme de communautarisme et d’entre-soi, qui nous parait à l’opposé de la visée du travail analytique. Résistance à la psychanalyse, s’il en est. La psychanalyse est une école de liberté. Mais de cette « atroce liberté », pour reprendre une expression tragique du poète René Crevel, on n’en veut pas. On veut s’enchainer à des gourous, des maitres à penser, des maitres à danser.

C’est un pari incessant que ce... joint-venture. En effet la cure nous arrache quelques oripeaux, mais « dieu nous préserve d’aller maintenant nu, sans peau! » prévient Freud toujours dans ladite lettre à Ferenczi. Et il ajoute: « ce n’est qu’avec la mort certainement que le dernier bout tombe dans le puits ». Ce troc de ce que nous enseigne la cure de notre fondamentale incomplétude, nous l’avons mis en jeu dans une association. Il dit bien le passage obligé dont nous avons balisé le voyage. Un voyage incessant, car nous n’en aurons jamais fini avec les aléas de l’humaine condition, dont Jean-Pierre Lebrun que l’on a entendu le dimanche matin, a bien raison de rappeler, qu’elle n’est pas sans conditions...2

Joseph ROUZEL

L’héroïque banalité

En exergue, et comme prétexte à mon vagabondage, je citerai cette réflexion de Jean Oury qu’il ne s’est jamais privé de répéter en de multiples circonstances :

« La psychiatrie, la médecine, la psychanalyse, ça ne sert pas à fabriquer des héros, ça sert à éviter le pire. »

Nul ne semble remarquer, ni mesurer, que ce soit au point du jour ou à ces heures d’une densité si lourde et si vague à la fois qu’elles restent indécises, l’effort qu’il lui faudra faire pour se hisser, puis se tenir sur ses deux pieds.

Enfant, mes parents m’avaient offert une figurine en bois représentant Pinocchio, animée d’un mécanisme qui, lorsqu’on faisait pression sous sa base, s’effondrait, comme démantibulée, puis se redressait tout soudainement, à la moindre détente.

Pourtant, ici, se dresser ne dépend pas du jeu des articulations plus ou moins flaccides d’un corps qu’une détente relèverait de sa prostration mais invoque autrement une pénible construction, segment après segment, non pas d’un corps aux jointures bien marquées, mais plutôt, au risque d’un précaire équilibre, le pénible assemblage des formes incertaines d’un être-corps.

Chaque jour, se lever nécessite pour certains cet effort grandiose de se construire et de construire le monde qui va avec, tout ensemble noués ; non pas un monde qui serait libre de jouer avec les éclats du jour mais un monde soudé aux segments de son être-corps. Un être-corps qui serait un être-monde.

Puis marcher ainsi, tenu serré aux multiples dehors d’un espace et d’un temps sans présence et sans bords, concevables seulement à travers les extravagances du délire. Marcher malgré tout d’un pas semblable, ou plutôt identique au pas de l’homme pressé qu’une prochaine affaire aspire vers son lointain. Marcher comme le rythme du monde l’imagine et l’impose, lesté pourtant de pans entiers d’étants, figés, inactifs, intemporels, sans histoire, sans devenir.

Pourtant nul ne relèvera, ne soulignera cet héroïsme ordinaire et quotidien qui le fait se dresser face à la vulnérabilité qui le hante, cet effort quotidien accompli pour, dans l’affublement du monde et malgré le vide qui le guette, être comme tout le monde, un être-banal.

A l’inverse, fuir le banal, voudront d’autres, comme si leur sentiment d’exister ne pouvait s’éprouver, s’épandre et se renforcer que dans la haine et le rejet, parfois brutal, de cette comédie humaine que tissent des gestes et des mots mille fois répétés, la monotonie des jours épluchés selon le retour prévisible des loisirs endimanchés.

Fuir le banal, à tout prix, et le risque redouté plutôt qu’encouru, de se dissoudre dans une existence sans horizon, hors les plaisirs et déplaisirs convenus de cette foire sociale où les attractions ne sont que d’apparat.

Fuir le banal et ses outrances, familières et quotidiennes, où tout élan semble s’étrangler sur l’encolure d’un univers dont, seule, la courte mesure paraît lui conférer une densité. Mais encore et surtout, au-delà de ces masques d’une inquiétante familiarité, surtout ne pas vouloir, ne pas admettre, rejeter, dénier, refuser d’être l’un de ces autres-là. Dès lors, faute de se reconnaître d’être l’un de ces autres-là, pourquoi, radicalement, ne pas être, ou autrement pourquoi ne pas s’évertuer à ne pas être d’un autre, d’un autre que soi ?

Si l’être est d’exception, et que pourrait-il être d’autre, la haine du banal laisse parfois miroiter des issues qui ne sont que des leurres : du narcissisme de « la petite différence » jusqu’aux incandescences hallucinées, de l’esseulement erratique à la communauté recluse.

Tout à la fois, horrifié et présomptueux, à défaut de pouvoir se reconnaître dans un paysage familier, le sujet s’absorbe alors dans une solitude peuplée de rêves et de démons d’où, seul, parfois, un mince ruban de peau tatouée ou meurtrie l’empêche de totalement disparaître ou encore de se confondre tout à fait avec cette foule grimaçante à laquelle James Ensor, quelquefois, s’est ingénié à nous exposer ou à nous mêler à travers le miroir que nous tend son œuvre.

Car il semble alors que l’autre soit, pour ce sujet-là, une entame d’une telle radicalité que le sujet qui s’en retranche, se sentant peut-être trop exposé à cette altérité qui, malgré, à cause ou au-delà de la déclinaison et de la multiplicité des formes dont elle se drape, comme une nuit que l’on dirait peuplée, ne pouvant maitriser le réel, le contraint à douter de la consistance du sol sur lequel la vie l’appelle à avancer son pas.

Son refus acharné, et désespéré à la fois, d’être l’un de ces autres-là s’étend jusqu’au refus d’être d’un autre, et finalement refus d’être de l’Autre, écrit cette fois-ci avec une majuscule, tant il est vrai que toute forme de socialité ne peut se concevoir, s’instruire, sans que simultanément le sujet ne se tourne vers ce qui le regarde en propre, cet impersonnel dont il est issu et auquel il se doit de faire face, dans tous les sens du terme. Faute de quoi, le refus d’être assujetti à l’Autre, est condition de l’aliénation du sujet (à un Autre idéalisé).

D’autres encore, dont l’allant nous est peut-être plus familier, et face à des dangers que, souvent, seul l’imaginaire sait à ce point tisser qu’ils paraissent si proches, déploient parfois un tel effort, de tels stratagèmes, de telles astuces avec une telle constance pour supporter habitudes et routine quotidiennes, qui les étouffent, un effort gigantesque pour supporter la banalité de l’existence, qu’il en devient héroïque.

Tout autrement, à peine suffit-il de se remémorer ces images vieillies où des contingents d’appelés embarquent pour le grand massacre et le sourire de certains qui laisse transparaître cette bonne conscience fière de défendre la nation, pour se rendre compte, au-delà, que la vraie tragédie est de ne pas pouvoir dire non à la tragédie.

Je préfère ne pas, « I would prefer not to » dit Bartleby, ce personnage d’un roman de Herman Melville, que Giorgio Agamben appelle “ l’ange du possible”, et qui, face à l’impossibilité, oppose la contingence, c’est-à-dire la possibilité de ne pas faire, “car ce qu’il peut, il peut aussi ne pas le faire “. Cette contingence, cette réserve est, toujours pour Agamben, non seulement la marque du sujet mais aussi la possibilité de toute création, où ce qui a lieu prend sens et importance, tire sa puissance, de la possibilité que cela n’ait pas lieu.

Mais ces futurs héros, que de vieilles chromos à la fois distinguent et confondent, sont déjà les hérauts d’une vie autrement quelconque, comme si leur geste magnifiait et justifiait cet héroïsme ordinaire qui nous fait supporter la banalité de nos vies quotidiennes, comme si la mise en scène spectaculaire et grandiose de la pulsion de mort venait masquer son emprise quotidienne qui nous fait, avec force et constance, supporter les habitudes et la routine qui nous étreignent.

Ainsi envisagée, l’héroïque banalité, pourrait aussi, être entendue, paradoxalement comme ce qui caractérise cet effort accompli quotidiennement, au risque d’un péril obscur et imprécis, afin que rien n’advienne, ne change, afin que se supporte l’insupportable auquel le sujet névrotiquement semble tenir ?

C’est du moins ce que l’on peut en inférer de la demande d’un sujet qui, par ailleurs a multiplié les recours, quelle qu’en soit leur nature, allant de la riche panoplie de pratiques plus ou moins absconses jusqu’à d’intimes contraintes, et qui ne pouvant plus contenir cet insupportable, vient pourtant demander alliance pour pouvoir, encore, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie supporter ce qui lui est devenu insupportable et source de souffrance. Et il faudra du temps, parfois beaucoup de temps, pour entendre que cette impuissance affichée n’est que le revers d’une puissance qui n’attend qu’un certain désœuvrement du sujet, un certain décentrement que seul le tutoiement du désir inconscient permet, pour devenir possibilité, pour passer de l’impossibilité à je préfère ne pas, pour passer du personnel comme résistance à l’impersonnel du désir et de la création.

Je pense souvent au travail de la traduction comme une métaphore du patient travail auquel le sujet s’applique au cours d’une analyse, pourvu que l’on ne se fie point aux lieux communs qui la cantonnent à un pur exercice de transparence, la rendant donc inexistante, ou au contraire qui font du traducteur, un traditore, un traitre.

Traduire, écrit Umberto Eco, c’est dire « presque » la même chose, presque et non pas la même chose, un écart donc, un inconciliable à partir duquel un texte entre en traduction. Une tache infinie qui loin d’être signe d’une impuissance est au contraire la condition de possibilité du travail de traduction à partir duquel le texte original demeurera introuvable, inaccessible, inaltéré mais demeurera la condition toutefois de toute traduction. Traduire, ce serait donc rendre le texte originel à son étrangeté radicale, à jamais inaccessible Borges dit à peu près que tous les textes, tous les livres, écrits de tout temps, ne sont que les traductions d’un texte originel à jamais perdu(….). Traduire serait donc, alors, être tourné vers l’essence de l’écriture.

Il en va, me semble-t-il de même, quant au travail de l’analyse où le sujet en quête d’une attestation validant la pertinence de la traduction qu’il propose tout d’abord, lorsqu’il exprime la prime théorie de sa souffrance, va devoir entrer en traduction, c’est-à-dire accepter que les diverses traductions qu’il propose ne soient que des interprétations, souvent plus complexes ou moins définitives et tranchées qu’il ne l’aurait voulu, parce que gardant au-devant d’elles la limite, le point d’opacité à partir duquel elles se constituent, quitte à entendre ce qui à travers elles fait insistance, demeure autonome et immobile. Travail de création donc, ou plutôt de recréation, une Gestaltung, diraient les phénoménologues, plutôt qu’une Gestalt, une formation plutôt qu’une forme , où en même temps que, chemin faisant, une œuvre ainsi se déploie, l’auteur lui-même ne cesse continument de se déplacer, échappant ainsi à l’injonction réifiante de la forme.

Mais si le temps n’est toujours pas venu, rien ne permettra de percevoir la fine texture dont le banal est tissé, et combien de patience et de minutie il a fallu pour que de larges accrocs se trouvent ravaudés, avec suffisamment de dextérité pour que l’illusion d’une banale existence s’entretienne, d’une façon continue, malgré tout.

Mille vies s’astreignent, de mille façons, à faire face à ce à quoi le « destin », psychique et social, les oblige, n’ayant d’autre raison de vivre que d’être comme tout le monde, semblables aux autres, ou ne le voulant pas, sans que nous ne mesurions ni ne considérions les efforts et les souffrances que cela leur impose, cet « héroïsme » au quotidien que notre goût pour l’exception méconnaît et ignore. Mais nous méconnaissons plus encore, combien cet effort violent, incessant, pour être comme les autres, cette tension vers le banal est, toutefois et malgré tout, une façon trouvée d’être avec l’autre, une façon de contribuer ainsi et encore à affermir et à arrimer le politique à son essence, serait-elle contournée.

Le politique, c’est-à-dire l’être avec l’autre, non pas être pour l’autre, être par l’autre, être comme ou être contre l’autre, autant d’excuses que les névroses savent si savamment décliner afin que le sujet consente à ce qui le contraint et dont il dépend, et ce que les psychoses éprouvent comme un seuil impossible à franchir, mais l’avec qui suppose que s’articulent et se dialectisent l’être-d’un-autre en être-avec, de la même façon que s’articulent généalogie et socialité.

La psychanalyse est une pratique politique, non point comme l’expression d’une conviction dont on ne sait quelle croyance elle cacherait dans ses plis mais, comme nous le rappelle le philosophe Derrida, à propos du politique, elle est politique en son essence, dans la mesure où ce qui l’anime et l’intéresse, dans sa pratique comme dans ses effets, c’est l’être soi-avec-l’autre. Qu’il s’agisse de cette épreuve particulière que l’on appelle le transfert et dont la manœuvre, plutôt que le maniement, lorsqu’il s’agit de s’aventurer vers de lointains exils ou de se distraire de rivages trop proches, s’avère délicate et risquée ou qu’il s’agisse, plus loin, de nous accommoder de ces contradictions que le désir suscite, il s’agira, encore et toujours de reconnaître l’équivoque inhérente à toute idée de partage.

Mais être-soi avec l’autre ne peut pas simplement s’entendre comme une forme de coexistence pacifique, de bon aloi ou relevant d’une bonne intelligence, comme l’on dit, car le sujet n’est pas concevable, serait-il dans le déni d’être de cet autre là, sans cet autre là justement, au risque de se perdre dans des filiations aussi improbables qu’imaginaires. Généalogie et socialité vont de pair,

Mais encore, peut-on concevoir une seule vie qui, sous les lambeaux d’histoire que les névroses tissent en autant de récits dont la répétition quelquefois afflige, saurait éteindre tout à fait le feu qui l’alimente, et qu’elle s’emploie pourtant, avec plus ou moins de vaillance et d’obstination, à étouffer, se détournant ainsi de son lieu d’origine et du mystère qui la constitue ?

Une vie qui serait, en quelque sorte, déliée de cette transcendance qui, pourtant, bien que lointaine, inaperçue, voire même refusée, accorde aux épisodes et aux aventures d’une existence humaine une « signification qui les dépasse et les constitue en mystères »3 ? (Collapsus de la transcendance)

Ainsi du symptôme, dont il est ici superflu de rappeler combien le sujet y tient, le décline comme son nom propre, et combien tout un chacun s’emploie à faire taire son mystère, c’est-à-dire à le couper de sa source et à ignorer sa poussée créatrice. On peut le nier et vouloir purement et simplement l’éradiquer (psychologie positive), on peut aussi le nier en le contenant dans une signification, ou bien l’entretenir comme une composante de l’être mais quel que soit le point de vue que l’on adopte, il sera bien difficile de reconnaître sous son bégaiement la poussée créatrice, la tentative de résolution que le symptôme opère avant qu’il ne se referme sur son propre univers, restant encore oublieux de la perte, de l’indicible, dont il s’inaugure et de cet autre qu’il invoque et dont il se détourne.

Dans le cadre de la clinique du Bürghölzli à Zurich, Gaetano Benedetti, dont le génie clinique est, en France, largement méconnu, croisa le psychanalyste finlandais, Marti Siirala dont l’œuvre reste, elle aussi, tout aussi méconnue. M. Siirala développe notamment dans plusieurs de ses ouvrages une hypothèse à laquelle G. Benedetti ne fut pas du tout insensible, à savoir que le symptôme serait une co-construction à laquelle participerait, dès l’instant où un sujet exprime une souffrance, tout autre qui, plutôt que destinataire attentif à l’expression de cette souffrance, se sentirait à un titre ou à un autre - parent, enseignant, médecin et autres techniciens – apte à y répondre et à la réduire selon les outils dont ces artisans disposent. Ainsi, selon un jeu, plutôt pathétique, d’allers et de retours entre envois et réponses se co-construirait le symptôme devenu une forteresse inexpugnable derrière laquelle, quelque temps encore, une souffrance protègerait tant bien que mal, au prix de multiples contorsions, feintes et autres métamorphoses auxquelles certaines conceptions orthopédiques la contraint, ce qu’elle pourrait avoir à exprimer, ce qui lui resterait à dire.

Cette hypothèse va intéresser G. Benedetti, au point qu’on la retrouvera tout au long de son œuvre, sous diverses formes et à différents propos, notamment si on l’envisage, selon un procédé de renversement qui lui est familier, que « là où le désert croît croît aussi ce qui sauve » comme dit le poète, autrement dit plus prosaïquement que si le symptôme est une co-construction, il est possible et il appartient au thérapeute et à l’analyste, non seulement par les déplacements qu’il peut opérer de faire bouger les lignes mais aussi d’inverser le sens de la potentialité régressive de ce processus pour le transformer en condition de possibilité. D’une façon plus générale, cela implique la conception sous-jacente, y compris devant les retraits autistiques les plus radicaux, que l’autre ne serait point pour autant absent, se cacherait-il dans les anfractuosités d’un paysage sans horizon ou sous les formes les plus imprévisibles ou les plus improbables, conséquence sans doute d’une vision dont l’obliquité, plutôt que la règle, serait la façon trouvée de maintenir une vigilance, d’autant plus acérée qu’elle semble distraite ou indifférente.

Bien que ne se laissant point séduire par l’effet luxuriant mais relativement stérile des théories des phénoménologues patentés qui fréquentaient la clinique du Bürghölzli. G. Benedetti fut phénoménologue, en son principe extrême selon lequel « il n’y a pas d’un sans autre », ou autrement dit que l’un et l’autre sont, comme le dit Heidegger, consubstantiellement liés, se donnant simultanément tournés l’un vers l’autre, principe que dans sa clinique des psychoses, il sut décliner sous ses multiples occurrences et jusque dans ses conséquences les plus surprenantes, qu’il s’agisse de ce qu’il appela « la dualisation », « l’identification partielle » ou le « sujet transitionnel », voire même les « rêves gémellaires ». Car il fut un temps où psychanalyse et phénoménologie ne renâclèrent point à se fréquenter sans avoir peur de perdre leur âme ou de se confondre4, notamment chaque fois qu’il s’est agi de dépasser les conceptions mécanicistes de l’appareil psychique, de l’inconscient comme des aléas transférentiels : autant de conceptions que la clinique des psychoses s’est toujours ingéniée à mettre à mal, pour peu que l’on ne s’en défende point trop et que l’on ne manie point le transfert comme on croise le fer.

Nul doute que J. Oury n’aurait point renié cette alliance, ayant puisé aux mêmes sources lorsqu’il conçut, par exemple, la notion d’ambiance dont la densité, la qualité serait les prérequis à toute clinique, quel que soit son objet, psychoses ou pas, fut-elle institutionnelle ou pas.

Il restera à écouter la langue en deçà ou au-delà de laquelle le symptôme s’exprime et où les mots, dès lors désœuvrés, parlent d’eux-mêmes au-delà ou en deçà de l’histoire qu’ils racontent, pour que s’entrevoient quelques éclats de lumière, soit ce qui, au-delà du sens, reste encore et toujours à comprendre et à accueillir.

La parole se tient entre langue et discours. Pour qu’une parole se tienne

ou soit tenue, faut-il encore que nous œuvrions à détacher la parole du discours, les séparer, creuser un écart au cœur même du discours, afin, et avec les ressources de la langue, de confondre ce dernier, de l’épuiser ou d’excéder la signification dont il se recouvre et se protège.

Tenir parole c’est aussi faire face à l’ouvert, c’est aussi se tenir face à cet infini du sens auquel la parole nous invite et nous contraint, et qui nous échappe, c’est se tenir face à ce qui nous engage bien au-delà de ce que nous pensons.

Il m’arrive parfois, de répondre à une personne que l’angoisse submerge : « Je suis là », et de m’interroger sur ce que je suis en train de dire, ne sachant pas vraiment ce que cette expression recouvre, quelle signification elle a pour l‘autre, et à quelle éternité elle m’expose. Pourtant, je sais qu’il m’arrivera encore de la prononcer, tout en ne sachant pas véritablement à quoi elle m’engage ni ce que l’autre en entend mais que, malgré cet insu, je m’emploierai à ne pas me dérober devant elle.

Tenir parole, c’est aussi répondre présent, et bien que l’on se sache mortels et d’un pouvoir tout relatif, on ne peut pas plus préjuger de la durée de ce temps que la présence ouvre, que du sens qui alors nous traverse et coule à travers nous. Est-ce cela l’éthique, me sentir responsable, devant l’autre comme devant moi-même, d’une parole que j’énonce ou que j’accueille et dans laquelle je me trouve pris, sans que je sache véritablement à quoi elle m’engage ni quelles en seront les conséquences, toujours insoupçonnées et insoupçonnables?

L’énigme de la parole, disait René Char, « bourdonne d’essentiel.» Et si cet essentiel, pour une large part, nous échappe, nous exposant à un ailleurs imprévisible et imprévu, il est surprenant de s’apercevoir combien la parole tenue nous tient, singulièrement, les uns avec les autres, bien autrement et bien plus sûrement que ce que le discours peut promettre.

Nos regards sont souvent aimantés par ces extrémités que sont la vie et la mort, et les passions qui les accompagnent, et nous avons pris l’habitude de considérer le début et la fin comme des paradigmes essentiels pour comprendre les problématiques existentielles auxquelles nous sommes exposés, mais peut-être que cette façon de voir, parce que nous sommes tournés vers le Sens, nous empêche de prendre la mesure du moindre événement, et de sa possibilité. Je veux parler de ce sentiment qui nous effleure quelquefois et nous laisse entendre que ce qui a lieu, l’existant, ne prend sa pleine signification non pas tant du moment de son émergence ou de sa disparition mais parce que cela aurait très bien pu ne pas avoir lieu. L’opposé de ce qui est, de ce qui a lieu n’est pas la mort, qu’aussitôt on avance et redoute, mais la non-existence.

C’est sur ce fond de non-existence que tout événement ou toute Rencontre prend alors sa véritable dimension, à savoir qu’à la fois elle s’excipe comme une possibilité parmi d’autres et en même temps, fait surgir le non avoir lieu comme l’ombre dont elle se détache et par rapport à laquelle elle se signifie. Cet avoir lieu touchant à l’existence des choses, lorsqu’on le considère sur son versant existential, laisse supposer, mais peut-être est-ce absurde ou ridicule, qu’il n’y a pas d’engagement possible et véritable sans ce sentiment de contingence de toute chose, et de ce qu’il induit.

C’est ainsi, j’imagine, que les « inventeurs » de la psychothérapie institutionnelle, au sortir de la guerre, mus par ce sentiment de contingence, ont dû procéder, marchant au-devant d’eux-mêmes sans savoir encore vers où leurs pas les menaient, peut-être simplement guidés par ce qu’ils ne voulaient pas, ou peut-être aussi, paradoxalement, guidés par un certain assentiment aux choses. Mais l’assentiment et le refus ne sont pas des mouvements opposés. L’assentiment aux choses suppose le refus de ce qui se présente comme déjà organisé, corseté par le sens, au point qu’il est nécessaire non seulement de refuser ce qui ainsi se donne sans se donner, mais aussi de défaire l’étreinte du sens, pour que les choses apparaissent dans leur propre mouvement. Il ne s’agit pas seulement d’un mouvement de la pensée ou d’un choix esthétique, il s’agit aussi d’un positionnement politique.

Plutôt qu’un recours à des références philosophiques, psychanalytique, médicales, etc, qui ont pu, à un moment ou à un autre, opportunément servir d’échafaudage théorique à la pratique qui était en train de se développer, on peut parler plutôt d’un positionnement existentiel consistant à maintenir ouvert ce qui ainsi, peut-être poussé par le souffle du monde, s’ouvrait. Et pour cela tout était bon, pourrait-on dire, afin que l’ouvert reste ouvert, à condition bien sûr que la pensée ne se transforme point en dogme, que ne s’instaure, par effet, une hiérarchie et que la clinique reste au poste de commandement.

. Ce ne serait donc pas tant un sentiment de précarité et d’incertitude suscité par l’état de guerre et ses suites, notamment lorsque la survie est en question, qui suffirait à l’expliquer mais plutôt un refus des ou du système visant à recouvrir de sa chape, rétrospectivement ou par anticipation, l’événement dans son surgissement, et le monde que ce surgissement instaure, et auquel « soudain nous sommes », comme l’écrit Henri Maldiney. Un monde s’ouvre auquel je suis, d’une rencontre peut-être, et m’appelle à me tenir dans cet ouvert, veillant à ce qu’il ne se referme point sur lui-même ou qu’il ne s’abîme dans une répétition qui ne laisserait plus aucun reste.

C’est en cela que la pratique psychiatrique de Roger Gentis, comme celle de Tosquelles, d’Oury et de quelques autres, est politique d’essence – en écho lointain à ce que disait Basaglia : « Faire de la psychiatrie, c’est faire de la politique » -. Elle est politique d’essence dans la mesure où elle va s’employer à rendre et à maintenir possible, contre la maltraitance asilaire, la surdité idéologique, le pouvoir des pouvoirs, les résistances de tous ordres, y compris celles du sujet, mais aussi la dictature du sens et des systèmes, une clinique de la folie non seulement respectueuse de ce mode d’être au monde mais aussi soucieuse de l’être-avec. (contingence…l’avoir lieu)

Placer la clinique au poste de commandement, et une clinique des plus exigeantes qui soient, celle des psychoses, tel fut, me semble-t-il, le maître-mot de ce mouvement. Comment faire en sorte pour que ces existences œuvrées, bricolées, à l’équilibre incertain, improbable, ou bien complètement défaites, en morceaux, ne soient point méconnues, niées, rejetées, soumises à l’orthodoxie de la raison, voire quelquefois purement anéanties ? Mais aussi comment entendre ce que la psychose peut avoir à nous apprendre sur les conditions de l’existence, comment se rendre disponibles pour accepter que cette modalité particulière d’existence vienne en interroger les paramètres fondamentaux ? Mais encore comment faire en sorte que les résistances, quelles que soient les formes qu’elles adoptent, les phobies, quelles que soient les rationalisations qu’elles trouvent, n’empêchent un accueil accueillant, c’est-à-dire cet accueil qui s’oblige à se tourner vers sa propre possibilité d’accueil ? Comment nous acquitter de cette tâche que l’autre souffrant nous confie, faute de le pouvoir lui-même, de faire tenir ensemble, trouver une certaine cohérence, serait-elle quelque peu étrange, inouïe, insolite, serait-elle d’emprunt, afin que les éléments dispersés qui peut-être le persécutent, se trouvent pour un temps rassemblés ?

“Attendre rien” écrivait M. Blanchot, dans L’attente, l’oubli, non pas ne pas attendre mais ne point attendre quelque chose, être désœuvré, condition nécessaire pour que justement quelque chose advienne, m’advienne, m’appelant là où je ne savais pouvoir être.

J’ai cru un jour que j’écrirais. Écrire sans autre intention qu’écrire, sans même me poser la question, convenue dans ce cas, que l’on me poserait inévitablement, si j’osais dire les choses aussi crûment que ce que j’ose les dire en ce moment : écrire quoi ? Mais pourquoi, faudrait-il, à peine un désir vient-il à poindre, déjà le contenir dans la précision, amoindrir son tranchant, l’asservir à une intention, le réduire à une finalité, lui attribuer un objet ? J’ai cru un jour que j’écrirais. N’est-ce point déjà une formulation suffisamment précise ? J‘aurais pu croire tout autre chose après tout. Ou bien serait-ce la non-transitivité du verbe écrire, dans l’expression qui me cueillit un beau jour, qui gênerait ? Son imprécision, son inachèvement et l’embarras dans lequel elle nous plonge ? Et ce haussement d’épaule qu’elle pourrait tout aussi bien provoquer, ou cette mimique mi-sérieuse mi-amusée telle qu’elle se dessine sur nos visages à l’écoute des rêveries enfantines ?

Pourtant, j’ai peine à croire, autrement que pour emprunter les chemins de la reconnaissance, qu’écrire, comme on le dit du désir, puisse avoir une quelconque transitivité, et accepte de se coucher docilement sur le papier suivant les lignes que le genre lui dicte, sans que le mot fasse effraction dans ce bel agencement, sans que le style vienne corrompre la belle suite des idées. Ou bien serait-il possible qu’il nous soit nécessaire que ce désir, délié comme il peut l’être de l’objet, suspendu, intransitif, trouve des arrangements, finasse avec la réalité pour, peu ou prou, arriver à s’exprimer quelque peu, clandestinement en quelque sorte ?

J’ai cru un jour que j’écrirais, sans que je sache ce que cela voulait véritablement dire ni non plus à quoi tenait cette croyance, et encore moins ce à quoi elle engageait, et de quelles façons. On a coutume de dire, dans nos espaces professionnels, qu’à peine un désir trouve-t-il à s’exprimer, que déjà les résistances s’organisent pour venir contrarier sa réalisation, semblablement peut-être à ce que l’on imagine de la résistance de l’air freinant la chute linéaire d’un corps, comme si la névrose, par exemple, était empêchement à la libre réalisation du désir. Mais l’on constate assez vite que le processus est plus complexe que peut le laisser penser cette vision dualiste des choses, dans la mesure où, de façon ambivalente, la quête et la proximité possible de l’objet, pourraient être tout autant désirées que rejetées parce que craintes ou angoissantes.

Et peut-être que, bien au-delà, ce qui pourrait constituer le ressort de cette angoisse liée à la proximité de l’objet, c’est que le désir ait un objet, sans que l’on puisse pour autant accepter qu’il n’en ait point ? D’où peut-être la stratégie oblique du désir, sa marche en crabe, sa façon de finasser, de s’avouer sans se dire ou de se dire l’air de rien, de favoriser la croyance plutôt que la conviction parce qu’impossible à envisager de pleine face, au risque d’en être aveuglé.

Le désir, fut-il d’écrire, est résistance. Le désir est résistance à plus d’un titre, dès sa naissance pourrait-on dire, par le lien qu’il noue face au flux pulsionnel dont la désintrication pourrait laisser craindre le chaos de la désorganisation, et dont il protège, mais il est aussi résistance par le lien qu’il dénoue, refusant la laisse à laquelle l’objet voudrait le contraindre.

Le désir est résistance parce qu’il nous prend, sans attendre notre consentement, quelquefois à notre corps défendant, déjouant nos intentions premières, ou secondes, mais à l’inverse, parmi le tumulte de la vie, serait-ce de façon détournée, il insiste, fait preuve de présence, de constance, serait-ce par intermittence, résiste aux aléas et autres avatars de la vie. En même temps qu’il lie, il délie, ou plus exactement la liaison qu’il noue, comme une torsade qui deviendrait bande de Möbius, et qui est tout à la fois sa condition de possibilité mais aussi la condition de son impossibilité, reste inachevée.

Le désir est résistance, non parce qu’il restreint mais parce qu’il transcende le rapport à l’objet, il l’excède au point parfois de le rendre impossible, ou douloureux, par le biais des idéalités qui, alors, se mobilisent. Dans son insistance, il dessine la possibilité de l’objet tout en en effaçant les limites. Le philosophe Heidegger parle de cette retenue nécessaire au travail de penser, où en même temps que la pensée se dévoile, elle maintient au-devant d’elle son impensé, comme la condition d’un dévoilement à jamais inachevé, une nudité à jamais invisible, ce qui résiste au dire comme condition du travail et du processus de penser, et qui laisse toujours à dire.

Mais le désir semble encore en deçà, avant même cette prédétermination, où le dévoilement pourrait toutefois suggérer, par défaut ou comme une ombre, ce qui reste à dire, il est le mouvement même du dévoiler. La résistance comme condition de possibilité et non pas comme il est habituel de l’entendre dans l’espace de la clinique, ce qui viendrait contrarier l’avancée du processus psychanalytique. Freud, me semble-t-il, énonce quelque chose de semblable, exprimant l’idée que les résistances sont la condition de possibilité du travail analytique même si elles semblent venir l’entraver.

Au pied du mur du sens et de l’existence, qu’elle soit effort gigantesque pour se tenir debout, ou bien encore pour ne pas s’incliner lâchement face à ce qui menace, qu’elle soit course éperdue par peur de se dissoudre dans l’indifférencié, qu’elle soit hargneuse retenue face à l’ouvert que ses pas ignoreront peut-être toujours, ne peut-on entendre l’héroïque banalité comme la simple réalisation de ce qu’un homme peut, résistant « à tout ce qui vient contrarier son effort de persévérer dans l’être », comme le dit Spinoza ? A cette nuance prés que l’on ne peut concevoir ce désir de persévérer dans son être, sans cette résistance propre au désir.

Patrick FAUGERAS

TROIS INSTANCES CLINIQUES

Quand l’impossible laisse à désirer

Je suis chef de service dans un service de protection de l’enfance qui exerce des mesures de soutien aux parents rencontrant des difficultés dans l’éducation de leurs enfants. Il s’agit du volet administratif de la protection de l’enfance, nous n’intervenons que sur accord des parents. Mon équipe compte 15 professionnels : éducateurs et éducatrices spécialisés, assistantes sociales, éducatrice de jeunes enfants, psychologues, pédopsychiatre, secrétaires.

La demande d’aide est adressée par écrit, par les parents, à l’Aide Sociale à l’Enfance, demande soutenue mais aussi très souvent initiée par l’écrit d’une assistante sociale (scolaire, de polyvalence, de CMP) ayant repéré les difficultés d’un enfant. Cette demande donne lieu à un rendez-vous dans les locaux de l’Aide Sociale à l’Enfance qui réunit les parents et l’enfant, l’assistante sociale de première ligne, le conseiller socio-éducatif de l’ASE et moi-même représentant mon service. Le but de cet entretien est de faire le point sur l’évolution de la situation, sur l’actualité de la demande afin de s’assurer qu’une mesure de protection de l’enfance est adaptée et de déterminer ensemble les premiers objectifs de travail. Lorsque les parents en sont d’accord, ils signent en fin d’entretien l’accord de mise en œuvre d’une mesure d’aide éducative à domicile, renouvelable de six mois en six mois.

Lorsqu’il ne nous apparait pas évident que cette mesure soit la plus adaptée, ou lorsque les parents hésitent à s’engager dans un tel travail, nous leur proposons un mandat d’évaluation. Nous avons alors quatre mois pour qu’un travail mené par un binôme travailleur social – psychologue aboutisse à un éclairage sur la situation familiale, sa dynamique et des propositions d’objectifs à travailler le cas échéant.

Cette présentation serait loin d’être complète si je n’ajoutais que nombre de parents viennent à ce rendez-vous avec appréhension, se sentant contraints de « demander une aide » après s’être entendu dire que s’ils la refusent, le juge des enfants sera sollicité.

Il est courant également qu’une voisine les ait mis en garde contre la volonté de la « DDASS » de placer les enfants.

Pour des raisons évidentes de confidentialité je n’apporterai pas ici les éléments du rapport écrit par l’assistante sociale. Je donnerai juste la description globale qui est faite de Romain comme ayant toujours eu un comportement inadapté à l’école, sans présenter de trouble cognitif, il a même été plutôt en avance dans les apprentissages. Mais aujourd’hui il est déscolarisé, son comportement étant devenu transgressif au point de se faire exclure de plusieurs collèges. Seule la mère de Romain assume son éducation depuis plusieurs années.

Après un tour de table où chacun se présente – sauf Romain qui hausse les épaules quand vient son tour, le conseiller socio-éducatif explique le cadre de notre rencontre, présentant les missions de l’Aide Sociale à l’Enfance, tant du côté administratif que judiciaire.

Il donne ensuite la parole à la mère de Romain afin qu’elle nous explique comment la situation a évolué depuis le rapport daté d’il y a trois mois.

De longues minutes viennent de passer sans qu’elle ait fait une pause. Elle parle sans discontinuer, même ses inspirations – très sonores – viennent combler les seuls interstices qui permettraient que l’on prenne la parole sans la lui couper. Je me sens harassé, une chape de plomb m’est tombée dessus, j’ai cette impression étrange que je suis collé à ma chaise, partie du mobilier. L’assistante sociale s’est reculée de la table ronde autour de laquelle nous sommes assis, Romain regarde ses mains, tente du bout du doigt de faire disparaitre une tache sur la table, absent, et le conseiller socio-éducatif et moi-même n’émettons qu’un « hm hm » de temps à autre. Elle se plaint du comportement de son fils et veut qu’il soit scolarisé d’une manière ou d’une autre.

Tout est parti du haussement d’épaules de Romain, au début de l’entretien. Sa mère a alors dit combien cela lui était insupportable qu’il puisse se comporter de la sorte et depuis elle déroule un fil sans fin, tissé des comportements de son fils qui, je la cite, ne vont pas. Je contreviens alors aux règles de politesse et m’adresse à Romain en coupant la parole à sa mère : « Qu’est-ce que tu en dis, toi, de tout cela ? tu te reconnais dans ce que décrit ta mère ? » Quelques secondes passent pendant lesquelles Romain me regarde, a bien entendu ma question, et sa mère reprend le fil. Elle dit qu’il sait tout cela, que cela fait des années que cela dure, qu’elle est épuisée, que cela ne peut pas continuer ainsi ; elle raconte ce que ça lui fait à elle. Je lui coupe à nouveau la parole « Attendez, j’aimerais bien que Romain puisse s’exprimer... »

Comme je le disais en introduction, ces rendez-vous ne sont jamais faciles pour les familles qui y sont conviées, et qui se sentent convoquées. On peut aisément imaginer que s’il en est ainsi pour les adultes, l’exercice peut être autrement plus difficile pour les enfants et les adolescents qui accompagnent leurs parents, se sentant souvent responsables, du fait des difficultés qu’ils rencontrent, de mettre en difficultés leurs parents. Il n’est donc pas question, lors de ces entretiens, de vouloir obtenir une parole, de vouloir l’obliger, voire de la forcer. Ni du côté des parents, encore moins du côté des adolescents ou des enfants. Cependant il est des entretiens où, contre toutes les apparences, la parole est là, prête, sur le seuil.

Il s’agit aussi, à mon sens, lors de ce premier entretien, avant que les parents ne s’engagent dans le travail que nous leur proposons en signant leur accord, de tenter de faire surgir ce que j’appellerais un moment de vérité. Ce que je veux dire par là, c’est que beaucoup de parents viennent à ce rendez-vous avec pour toute demande que l’on change leur enfant. Pris dans le quotidien des appels répétés de l’établissement scolaire signalant les absences, les transgressions, l’insupportable; pris dans leurs conditions de logement, trop étroit, insalubre, sur occupé ; pris dans leurs responsabilités de parents, leurs problèmes de couple, leur travail harassant et précaire, ils n’ont plus d’espace psychique, plus de temps pour penser autrement ce qui se passe pour leur enfant.

Aussi, quand il arrive pendant ce premier entretien, qu’autre chose puisse être dit, qu’un déplacement puisse s’amorcer, que quelque chose, peut-être, permette au travailleur social qui prendra le relai de tisser son intervention sur ce déplacement tout en se servant bien sûr de la machine à tisser qu’est le quotidien; eh bien je m’en saisis.

Je relance Romain du regard, « Qu’est-ce que tu en dis, toi, de tout ça? » Alors Romain se lève, déclare « Je vais aux toilettes » et quitte la salle d’entretien.

Moment éblouissant pour moi. Pourquoi? je n’en sais rien, mais je perçois cet acte comme un encouragement. Sa mère a haussé les yeux et repris ses plaintes, excédée; moi, j’attends le retour de Romain. Pas un instant je pense qu’il ne reviendra pas, j’ai cette curieuse impression qu’un véritable dialogue vient de s’instaurer entre lui et moi, une accroche, et quelques minutes plus tard il reparait. Je me sens intéressé, intrigué, piqué au vif.

Je commente avec vigueur « Ah Romain est de retour ! » ce qui interrompt une fois de plus le flot de paroles de la mère. Je me saisis de cet instant pour lui proposer encore une fois de se saisir de ma question : « Qu’est-ce que tu veux nous dire de tout cela Romain ? » Quelques secondes filent encore et quand la mère reprend je l’interromps et m’adresse à l’adolescent : « Tu vois Romain il y a un vrai problème là, c’est qu’à chaque fois que tu pourrais prendre la parole tu ne le fais pas et c’est donc ta mère qui vient parler à ta place. »

Il dit alors avec aplomb qu’il n’a pas besoin de nous. Sa mère, quant à elle, affirme qu’elle a besoin de nous. Je souligne le distinguo de chaque avis, disant à Romain « Voilà, vous avez des avis différents, c’est pour cela que c’est important que tu t’exprimes, ça permet d’être différents ».

Plus nous avançons dans l’entretien, plus ce qui se joue devant nous m’interpelle et me paraît figé, congestionné.

Je me suis comme absenté de la conversation, quelque chose tourne en moi à cent à l’heure, le tambour d’une machine. Je m’aperçois soudainement de ce que cette mère provoquait en moi d’agacement, voire d’agressivité jusque-là, et tout à coup je me sens ému par elle. Je perçois sa souffrance, quelque chose d’une impasse. Je module alors mes interventions, il n’est pas question d’être attaquant. Ce que je cherche, c’est que se produise comme un déraillement, un changement de plateau. J’en ai fait l’expérience cent fois ici et la surprise peut venir autant d’eux que de moi, une parole, un éclat de rires quand soudain émerge une parole autre, les enfants qui mettent les pieds dans le plat avec ingénuité et ravissement.

Je reprends alors la parole et demande à Romain s’il connait l’expression « c’est l’arbre qui cache la forêt ». Il me répond que non. Je la lui explique donc en lui disant qu’à mon sens le problème de la scolarité c’est l’arbre qui cache la forêt, non que ce soit accessoire, c’est très important la scolarité, mais comme tout semble bloqué à ce niveau-là, je serais bien curieux de découvrir la forêt. Dans ce moment je sens qu’il me suit tout à fait, intéressé. Je dis à madame que selon moi elle a été en lien avec les professionnels les plus pointus concernant l’orientation scolaire puisqu’il y a eu 2 bilans faits par des professionnels spécialisés dans les difficultés scolaires. Je ne parviens pas à imaginer ce que nous pourrions inventer comme autre solution alors qu’elle dit que Romain ne peut pas tenir dans un groupe-classe à cause de ses angoisses et qu’il faut trouver autre chose qu’un professeur à domicile, que les écoles Montessori « c’est non » parce qu’elle connaît et que cela ne lui correspondra pas… bref nous faisons face à l’impossible.

Je lui dis que nous pourrions partir de ce qui vient de se passer ici. Comment Romain parvient-il ou non à exprimer ses propres envies ? Romain dit alors « De toutes façons je ne peux jamais parler avec elle, elle parle tout le temps à ma place », je me saisis de cela en lui disant qu’il a tout à fait raison, que c’est ce que j’observe depuis le début de notre entretien en tous cas, qu’il laisse sa mère parler à sa place et que là, il y a quelque chose qui ne va pas. Que cela, c’est justement quelque chose que l’on peut travailler dans mon service. Je dis à Romain « Ta mère est inquiète pour toi, pour ton avenir, elle fait ce qu’elle peut pour t’aider mais je pense que cette question de la parole est très importante, avant même que l’on réfléchisse à celle de ta scolarité ». Le conseiller socio-éducatif et l’assistante sociale abondent dans mon sens. Madame s’affaisse dans son siège. Elle nous jette un regard noir. Je lui demande si elle est en colère, elle répond « Non, je ne suis pas en colère, je suis lasse. »

Nous lui proposons un mandat d’évaluation, la situation s’y prête tout à fait, grosse des promesses de travail qu’elle porte en elle. Madame semble dépitée, je lui explique de nouveau le sens que je peux trouver à notre intervention auprès d’eux et je soutiens l’intérêt que Romain pourrait y trouver. Elle dit que de toutes façons elle n’a pas le choix, nous insistons pourtant sur le choix qu’elle doit faire au moment de signer. Elle dit que, par contre, ce qui va poser problème ce sont ses horaires de travail, elle n’est jamais disponible avant 18h – horaire de fermeture du service. Je lui fais remarquer que décidément nous faisons face à la difficulté, mais que nous adaptons régulièrement nos horaires selon la disponibilité des parents.

Quelques minutes plus tard de retour dans le vacarme de la rue, je fais face à mes questions, à mes doutes : ai-je bien fait ?

David GAILLARD

...Ne pas céder sur son désir...

"Ne pas céder sur son désir"...voilà les premiers mots qui me sont venus lorsque proposition m'a été faite d'intervenir sur ces journées. Pour le dire plus exactement, ce sont en effet les premiers mots, mais ils sont précédés d'un mouvement antérieur qui est celui de la "trouille" !...car voilà bien un de mes redoutables points d'impossible : l'écriture...

Eloge de l'impossible donc, nous y sommes.

Ecrire la clinique, la rencontre, relèverait quasiment de l'injonction paradoxale : "vas-y ! raconte !!"...oui mais ça n'est jamais tout à fait ça...

Et le poète de dire : "Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage"...

Qu'à cela ne tienne, il va bien falloir que je m'y colle, justement peut-être pour m'en décoller, ne pas y être tout entière, prise et agie, par la clinique...et que dans cet écart, se faufile la question du désir...

Tout d'abord de quelle clinique il s'agit ; pour planter le décor des histoires à venir, je voudrais vous décrire, c'est un premier pas avant d'écrire, le lieu d'où je parle. Depuis bientôt deux ans, je suis psychologue clinicienne au sein d'une clinique psychothérapique du Sud de la France et qui accueille principalement des jeunes "souffrant de psychose ou de névrose grave". La clinique se revendique de la psychothérapie institutionnelle et articule ses propositions de soins autour de concepts prenant en compte l'aliénation mentale et l'aliénation sociale.

Voilà un premier écueil...pour moi, la psychothérapie institutionnelle, ça n'existe pas...ça ne peut que s'inventer tous les jours...

C'est en substance ce que j'avais griffoné sur un papier, accroché au mur du bureau infirmier il y a quelques années. En effet, j'ai une préhistoire avec cette institution. J'y mets les pieds pour la première fois lors d'une soirée conférence alors que je suis étudiante infirmière... c'était il y a dix ans, et face au lieu, les grands pins, les vignes, le château et son accueil, je me dis que c'est là que je veux travailler. J'y fais donc quelques temps après mon stage professionnalisant, puis on me propose un poste infirmier. Mais comme je suis récidiviste, je reprends, encore, mes études et c'est seulement pour ma dernière année de master que j'obtiens un congé formation et que je griffone ce petit mot à l'attention de mes collègues infirmiers le jour de mon départ. Ça râle depuis un moment dans l'équipe, "Oui le centre c'est plus ce que c'était ! Y a plus de psychothérapie institutionnelle ici !!"...Il est vrai que les exigences de l'ARS se sont faites de plus en plus intrusives quant au projet de soin et à la marge de manoeuvre que nous avons pour naviguer, y compris à vue. Mais pour autant, il s'agit de ne pas céder aux "sirènes de la noise" et à leurs chants langoureux....La psychothérapie institutionnelle, faudrait pas trop s'la raconter !...ça n'est jamais qu'un participe présent...fragile...il s'agirait alors d'y participer de sa présence...d'y prendre sa part, de l'y saisir...mais bon sang : "Qu'est-ce que je fous-là ?!!"...

Si j'ai choisi de reprendre avec vous ce qui fut ma trajectoire au sein de l'institution, c'est pour évoquer le "déplacement". Ça n'a pas été simple pour moi de faire le choix de candidater, lorsque le moment est venu, pour le poste de psychologue qui allait se libérer. Comment allaient se définir les coordonnées de cette nouvelle place, de cette nouvelle fonction, de ses liens nouveaux et anciens à la fois avec mes collègues, infirmiers, psychologues, psychiatres, ASH...et bien sûr avec les patients, ceux peut-être pour lesquels j'avais au fond le moins d'inquiétude.

Evidemment, j'ai été traversée, travaillée, et cela m'arrive encore, par les pièges de l'imaginaire...en circulant dans ce qui est la vie insitutionnelle, et en m'y proposant comme support transférentiel y compris dans sa quotidienneté, qu'est-ce qui soutient ma fonction ? Est-ce que je suis psychologue quand...? Quand je ramasse les feuilles à l'automne devant la maison des associations ? Quand je vais avec quelques uns faire les courses au supermarché pour le pique-nique de la sortie à venir ? Quand je nettoie la buanderie comme chaque mois avec deux ou trois volontaires ?... "Vous êtes une psychanalyste qui passe le balai !!", cette phrase, je la tire d'un texte de Blandine PONET, elle n'est pas d'elle, c'est un patient qui la lui lance comme une évidence retrouvée...

Je suis une psychologue qui nettoie les filtres des machines à laver, chaque mois...les filtres, c'est ce qui nous permet de faire avec une réalité parfois un peu trop sale, voire dégueulasse, pour être supportée telle quelle...mais bon, les filtres parfois ça s'encrasse, il faut pouvoir les nettoyer de temps en temps pour qu'ils continuent de fonctionner...il parait même que parfois dans ces filtres, on y trouve de l'or...enfin une pièce de vingt centimes...c'est pour ça qu'il faut accepter de retrousser les manches et de se mouiller un peu...

Sous couvert de métaphore maladroite, on pourrait parler de la fonction du délire comme soutien de l'existence. Et il vaut bien son pesant d'or !...si tant est qu'il ne soit pas trop encombré et encombrant...alors de temps en temps, il appelle à une "petite toilette"...

Avec deux ou trois volontaires, nous prenons donc soin du lieu dans lequel nous circulons chaque jour. La libre circulation, ça vaut bien pour chacun d'ailleurs ! Comment puis-je soutenir un mouvement, un déplacement si je reste moi-même figée dans mon pré-carré, coincée dans mon statut, coinçant l'autre par ricochet dans le sien, celui de malade...?...Aliénation sociale donc, je descends de mon bureau douillet pour trier le linge sale et nettoyer les filtres...

Ce déplacement permet aussi qu'une parole autre émerge. Dans ce temps, ou plus exactement dans cet "agir" ensemble pour prendre soin de l'institution, c'est du lien social qu'il se cause. Il n'est pas rare que se recueillent alors les remarques plutôt pertinentes de ceux qui m'accompagnent sur l'ambiance institutionnelle, les liens entre les patients, les liens entre patients et équipe, entre le Centre de jour et ce qu'on appelle "l'intra"...

Inventer et soutenir des lieux différents, toujours créer et maintenir vivante la possibilité qu'émerge une parole de là où on ne l'attendait pas...voilà une vaste entreprise toujours jamais finie.

Bien sûr il y a le groupe de parole tous les matins de 9 à 10h, drôle de dénommination d'ailleurs puisqu'on peut tout à fait s'y taire, ça m'arrive parfois, bien qu'étant co-annimatrice, avec le psychiatre avec qui je travaille. Il y a les entretiens individuels également, au « château » dans le bureau, là aussi en binôme avec le psychiatre et en présence de collègue infirmier comme assurant le liant entre "les étages", où sont les chambres, et le bureau au château, entre quotidienneté et ce que serait le travail "psychothérapeutique", bien que je préfère parler des étages et du château sans trop être assurée de ce qui sera "thérapeutique" pour un patient.

Mais peut-être pour poursuivre le récit de mon expérience pourrais-je vous parler d'une trajectoire singulière et vous proposer de cheminer dans l'institution au gré de l'épopée d'une patiente, un peu comme quand un nouveau venu arrive et qu'il est accueilli par un de ses camarades qui lui fait visiter l'institution. Ou alors disons que c'est ma version à moi dudit "patient-traceur" tel qu'attendu par l'ARS pour l'accréditation...

Appelons-la Sasha, prénom qui, je l'ai appris pour l'occasion, renvoie à des valeurs guerrières. Et il est vrai que par sa carrure et son impassibilité, elle a quelque chose d'une guerrière. Elle nous arrive d'une petite ville de province et cela fait quelques mois qu'elle est hospitalisée quand je prends ma fonction de psychologue. Elle a déjà une certaine expérience de la psychiatrie, des hospitalisations aux appartements thérapeutiques, parcours parsemé de passage à l'acte à type de scarification à en découvrir les cicatrices qu'elle ne cherche pas à dissimuler. Ses aventures ont dû être rocambolesques et intenses au regard du traitement conséquent qui est le sien ; comme si l'enchère était toujours montée crescendo...C'est une taiseuse, quasiment par principe, comme pour nous mettre au défi. En revanche, elle est sensible à l'humour et lorsqu'elle nous concède un sourire, il lui parcourt tout le visage et en arrive à faire rire ses yeux. Sur le courrier médical de l'équipe qui nous l'adresse, il est évoqué un diagnostic d'état limite avec de nombreux passages à l'acte sans éléments délirants.

Lorsque j'arrive dans ma fonction, le travail est déjà bien engagé, elle n'intervient quasiment pas en groupe, bien que présente, mais se laisse mobiliser par le style et l'humour du psychiatre en entretien individuel. Son sourire arrive à entamer son opiniâtreté qui, de tragique, bascule dans le tragi-comique.

Elle a deux frères dont l'un est son jumeau. Les parents se sont installés en province, ils auraient fui la grand-mère paternelle, décrite comme étant d'une férocité dangereuse...Quant à la grand-mère maternelle, elle est décédée depuis longtemps, laissant derrière elle le grand-père, religieusement fidèle...La question de la rivalité féminine se fait assez bien sentir, plus exactement de la haine au féminin. Sasha, après quelques détours, conclura d'ailleurs à sa version du fantasme familial : il ne peut y avoir qu'une seule femme dans la famille. C'est ainsi qu'elle explique son départ pour le Sud de la France. Sa mère ou elle ; les deux ne peuvent co-exister. Cependant, la distance géographique ne suffit pas à elle seule, et se déplie la stratégie jusqu'alors mise en oeuvre : ne faire qu'une, comme pour sauver sa peau. "Ma mère c'est tout pour moi" lancera-t-elle avec toute la tenacité dont elle sait faire preuve. Visiblement prises toutes les deux dans ce "toutalitarisme", Sasha reste interdite quant à la construction d'une trajectoire subjective non menacée par la mort de l'une ou de l'autre.

Elle fait pour autant son chemin au sein de l'institution et se laisse travailler par un peu plus de souplesse. Elle est au départ dans une telle radicalité que les choses se résument ainsi pour elle et sa famille : soit elle est "normale" et peut envisager l'avenir avec un travail, une maison et « Canal + », soit elle est handicapée et tout s'obscurcit au point de ne pas avoir sa place sur terre.

Au cours de ces premiers mois d'hospitalisation, elle a tout de même tissé quelques liens avec des camarades, et s'est investie au sein de l'association culturelle de l'insitution, notamment autour des finances et des comptes des différentes activités lucratives de l'association (vente de boissons, de dentifrice ou autres petits produits...).

Peu de temps après mon arrivée, un projet de formation émerge au travers du support que nous proposons depuis peu : un soin-études qui n'en est pas un. Il s'agit d'une "plateforme de remobilisation scolaire et professionnelle". Chacun y trouve là un espace et des professionnels dédiés à l'aventure de l'apprentissage. Sasha quant à elle s'est inscrite à une formation en comptabilité par correspondance. Elle apprend avec stupéfaction qu'elle pourrait travailler tout en étant bénéficiaire de l'AAH...S'ouvre alors une "voie du milieu" qui nous mènera non pas vers l'illumination mais vers l'hallucination.

En effet les choses prennent un peu de vitesse par la suite, un projet d'installation sur la région via les appartements communautaires se greffe à celui de formation et Sasha sort avec un suivi au Centre de jour et la poursuite de son engagement sur le dispositif de remobilisation scolaire, notre "ceci n'est pas un soin-études".

Cependant, elle est ré-hospitalisée en urgence quelques temps après. Elle a su, maladroitement, alerter l'équipe du Centre de jour qui nous a sollicité. Depuis une dizaine de jours, elle dort peu et mal, elle a "envie de se couper" et son regard s'accroche à tout tranchant de la vie ordinaire...quelques bouts de verre qui trainent par terre pendant la pause des cours ; le rasoir de sa colocataire à l'appartement... Nous la réaccueillons donc dans une certaine tension à laquelle se rajoute la vexation de n'avoir pas pu tenir "toute seule" et d'avoir été contrainte, malgré elle, d'inquiéter son entourage pour provoquer un "agir".

Ce premier temps d'accueil, cet "agir", ne suffira pas. Un soir, elle appelle les collègues infirmiers au téléphone : "je suis dans le parc, j'ai fait une bêtise...". L'infirmier qui ira la rejoindre, dira plus tard combien il a été heurté, quasi sidéré, par la violence et la froideur de son geste ; une entame très profonde dans le mollet, toute en longeur, peu sanguinolante, car trouant la chair plus que visant les vaisseaux. Se redressant et marchant sans exprimer de douleur, Sasha s'excusera de déranger l'équipe infirmière pendant le repas et questionnera : "Vous pensez que je vais être virée ??"...

En l'invitant à tricoter du dire autour de la chose, elle concèdera pendant l'entretien mené par le psychiatre un "c'est plus fort que moi, j'ai envie de me couper" pour en arriver, au gré des entretiens, presque comme un aveu, à évoquer ses hallucinations auditives : "Coupe toi ! Coupe toi...!" réclament les voix...

Le transfert est massif avec le psychiatre, et j'observe depuis mon "à côté" le théâtre tragique mis en scène : "c'est plus fort que moi et c'est plus fort que toi...se couper...". Acte II, à nouveau scarification mais peu profonde, Acte III "trou-ification massive" encore un passage aux urgences, on passe de 18 points la fois précédente à 20 points de suture, les "en-chair" montent...

Et le choeur antique qui résonne "Coupe Toi !"...Naïvement, je tente une entrée dans la scène transférentielle et lui propose une ouverture grammaticale : "Mais se couper de quoi ?"...De son emploi intransitif du "se couper", qui ne passe pas par l'autre et ne supporte aucun complément donc aucun manquement, je lui propose un détour, un transit indirect, par le "se couper de" déclinaison du verbe en transitif indirect. "Du monde !" clame-t-elle...et le psychiatre de l'inviter à déplier les principaux personnages de ce monde. La narration s'enrichit et la scène s'anime : il y a d'abord sa colocataire, à qui elle ne peut opposer sa parole et à qui elle se donne, à corps perdu, avec l'espoir ou l'ambition de pouvoir juguler une demande qui n'aura jamais de fin...Puis derrière ce personnage, se dessine l'ombre de la mère et le sur-investissement familial des projets mis en place ; la formation, l'installation sur la région...Sasha entrevoit alors le lien entre son entame et un texto "bienveillant" de sa mère, reçu une demi-heure avant. Là voilà prise au piège de ce qu'elle a entrepris, tout lui semble balisé d'avance et son projet ne restera le sien qu'au prix de sa destruction singulière. Et puis, il y a nous, l'institution et la dépendance insupportable à laquelle elle se sent contrainte. "Vous pensez que je vais être virée ?...", c'était là une demande plus qu'une question : Allez-vous continuer à proposer un accueil sans limite et tout-puissant, là où j'appelle à la provocation, où je vous convoque à un point de butée, une opposition : "Non, nous ne pouvons pas tout accueillir..." Voilà donc le récit qui se précise : trouer l'autre en elle, le déchoir de son toutalitarisme tout en y succombant ; répondre par l'acte au "Coupe toi !», comme la seule création possible pour qu'il chute... éxécuter la chose...l'accomplir ou la tuer ?Formulation paradoxale qui se laisse pétrir d'une équivocité nouvelle.

Et bien non, "nous ne pouvons pas tout accueillir". Il y a d'abord le cadre, la règle qui dit qu'"on a pas le droit de se faire du mal" et puis il y a l'équipe infirmière qui nous interpelle : l'insécurité dans laquelle Sasha embarque les soignants ne nous permet plus de travailler correctement. Il est donc convenu avec elle qu'elle ira faire un tour ailleurs, dans une autre clinique peut-être plus contenante, pour deux semaines.

A son retour, les choses semblent un peu apaisées, elle nous retrouve avec plaisir et nous de même. Il faut dire qu'un fil s'est maintenu dans ce temps de "coupure", le fil associatif...non pas celui de la libre association auquel vous vous attendiez peut-être, mais celui de l'Association Culturelle de l'insitution. L'Assemblée Générale approchait ainsi que les élections et le renouvellement du bureau. Je l'ai dit plus haut, Sasha est plutôt investie dans la comptabilité de l'association et avant son départ lors d'une permanence-café où étaient lancées à bâtons rompus les hypothèses sur les candidats potentiels du bureau, elle avait fait part de son souhait de se présenter pour le poste de trésorière adjointe. J'avais moi-même annoncé ma candidature pour le poste de présidente. Ce temps-là est aussi une affaire de déplacement. Alors que nous étions empêtrés, embarqués avec elle dans son escalade mutilatoire, une autre scène pouvait co-exister, du côté du lien social dans lequel elle s'incrivait. Les élections auraient lieu d'ici un peu plus de quinze jours, ce qui lui laissait le temps de revenir après son séjour de "coupure". Deux jours après son retour donc, nous voilà fraichement élues membres du nouveau bureau de l'Association. Celui-ci se réunit tous les jeudis de 10h à 10h30 pour traiter des questions relatives au budget des différents projets en cours ou à venir. Et question budget, elle sait y faire ! Elle est d'une assez bonne évaluation pour prévoir les coûts de telle ou telle activité ou sortie, et sur ces questions, je n'hésite pas à solliciter son aide et ses compétences...ça se déplace, ça circule, et c'est vivant...

Son agressivité lui fait moins peur, elle risque moins de détruire l'autre. Le travail de groupe a participé de cette intégration psychique. Il avait été question plusieurs fois de la différence entre violence et agressivité. J'ai souvent proposé de souligner à quel point l'agressivité est constitutive de l'étre humain et qu'il en va même de sa survie du côté de la combativité, du "s'attaquer à" un problème ou un devoir de math, ou encore en rappelant que si le nourrisson n'attrapait pas le sein avec une certaine agressivité, combativité, il risquerait de mourrir...Là où l'agressivité trouve son lieu, s'exprime liée à un support, arrimée à celui-ci, la violence est du côté du débordement, du "hors sujet", abcisse et ordonnée se téléscopent pour réduire le plan à néant.

Je fais ce détour pour vous glisser une anecdote : tous les jeudi matin à 9h, a lieu le "Forum" dans la salle polyvalente où sont censés se retrouver patients et membres du personnel pour échanger, débattre autour de la vie institutionnelle et de ses aléas. Force est de constater que la motivation manque parfois aux uns et aux autres pour s'y faire présent et sortir du lit. Nous avions donc décidé de mettre en place une "batucada" du matin pour réveiller les troupes ! A trois ou quatre, munis de quelque instrument, c'est le défilé dans les couloirs des chambres, ponctué par le brame du jeudi matin : "FOORRRRRUUUUMMMM !!". Je m'inscris souvent pour la Batucada soutenant la place pour les deux ou trois volontaires à venir.

Sasha s'est laissée convaincre un jour par un camarade : "tu verras, en gros tu fais chier tout le monde et en plus c'est légal !!..."...Nous voilà donc partis à quatre arpenter les couloirs tambour battant. Tous les dix mètres environ, les instruments se taisent, les regards se croisent, complices, et les voix s'élèvent : "FOORRRRUUUUUMMMMM !!!!!"....Le sourire de Sasha est irracontable...c'est un mélange de jubilation, de malice, de canaillerie retrouvée et partagée... Alors, est-ce que je suis psychologue quand... ? Oui ! Travailler avec la psychose, à mon sens, ça demande d'y préter son corps, d'y être avec, du côté du Réel...du moins ça part de là, après on voit...

Sasha va mieux. Peu avant l'été, elle sort en ayant fait la demande de changer d'appartement et de passer sur la formule du studio thérapeutique qu'elle occupera seule. Elle s'est bien débrouillée, et a su s'adresser à qui de droit pour ce faire. Elle a préparé sa sortie en allant visiter et faire quelques repérages dans son nouveau quartier. Le Centre de jour prend le relais pour les soins. Quant à moi, je la reverrai pour les réunions du Bureau.

Belote et Re-belote...Sasha est une grande joueuse à la Coinche, je n'ai pas le temps ici mais j'ai aussi à dire sur la clinique de la Coinche, bien que je n'ai plus trop l'occasion d'y jouer ces derniers mois...

Sasha vers la fin de l'été est à nouveau hospitalisée en urgence sur la demande du Centre de jour. Encore une fois, l'équipe et quelques camarades ont sonné l'alerte et elle concède à l'hospitalisation.

Elle s'est fissuré le poignet en donnant un coup de poing dans le mur de son appartement. Je rentre juste de vacances, elle est là depuis une dizaine de jours mais déjà la sortie s'annonce, elle est attendue pour un séjour en famille. Le psychiatre part en congé et me passe le relais. Reste à évaluer si Sasha est en état de sortir après une baisse du traitement, augmenté pour l'occasion. Elle a déjà en tête sa date de sortie, convenue mais à confirmer.

Je la reçois quelques jours avant. Elle m'explique avoir tapé dans le mur car elle s'en voulait de ne pas travailler assez ses cours. Je lui fais part de mon étonnement : "Mais c'est les vacances !!..." La plateforme de remobilisation scolaire est en pause et ne reprendra qu'en Septembre...Oui, mais elle a peur de ne pas reprendre le travail si elle lâche le temps d'une pause. Là encore sur le mode de la conversation, je lui suggère que le meilleur moyen de tout lâcher serait justement de ne pas respecter les temps de pause et de vacances...Comment tenir sur la longueur sinon ?... Elle en convient. Plus précisément, elle a peur car jusqu'à présent elle rendait des devoirs préparatoires, aux notes tout à fait satisfaisantes, mais pour l'année qui arrive, il s'agit de se présenter aux partiels qui valideront ou pas sa formation.

"Ahh...peut-être que vous avez envie de tout envoyer balader alors...?" Elle sourit, espiègle. "Pourquoi pas ! C'est votre projet après tout, libre à vous !"...La question reste ouverte ; évoquer la possibilité de tout détruire comme pour s'approprier sa trajectoire, je la laisse trouver son bricolage avec les quelques outils proposés. Elle doit partir en famille, alors je vais un peu aux nouvelles. "Et sinon, comment ça va avec votre mère ?"...et là, avec une tonicité assumée je ne lui avais jamais connue concernant la relation avec sa mère, elle affirme : "Ça va...on s'est expliqué." dit-elle avec une touche d'agressivité qui lui va bien au teint. "Je lui ai dit qu'il fallait qu'elle arrête de me prendre la tête et elle, elle m'a dit qu’elle n’était pas mon psychiatre, qu'elle pouvait pas tout entendre..."...Wouahouh Sasha ! Classe !..."Et alors ? Et alors ???... Est-ce qu'il y a eu des morts ???" Elle se marre..."Non !" Lorsque j'ai à rédiger le courrier pour sa sortie, je saisis ce que je n'avais pas mesuré en amont : cette fois-ci, ce n'est pas sa peau qu'elle a trouée. Vous me direz, les murs d'un appartement, c'est un peu comme une deuxième peau psychique, mais j'y vois là une tentative d'imaginarisation plutôt intéressante et de bon augure...ça troue dans un autre qui commence à exister, se différencier, en dehors d'elle. Il y a du projet, de la projection possible. Je trouve que c'est même plutôt génial !...même si certains jeunes collègues infirmiers restent dubitatifs devant mon enthousiasme...

Voilà, un petit tour et puis s'en va, jusqu'à la prochaine fois ! Je ne suis pas une exégète des grands textes et j'ai bien conscience qu'il y aurait encore beaucoup à dire et à élaborer autour de ce récit, mais j'espère que vous aurez apprécié la balade et la visite au gré du chemin...

Un dernier mot sur l'écriture...décidemment une fois lancée... Je l'ai dit plus haut, je n'ai pas un rapport fluide à l'écriture comme certains peuvent l'avoir. J'ai besoin de temps et d'espace psychique pour me laisser rêver et que la prosodie du langage vienne s'échouer sur la page...

Cependant, ce texte m'a particulièrement coûté et il m'aura fallu un certain acharnement, ou arrachement peut-être, pour qu'il puisse s'écrire. Sur le plan personnel, j'ai été touchée et encombrée par le décès d'un proche avec de surcroit toute la paperasse et les démarches à échéances plus ou moins urgentes qui s'y rattachent. J'ai d'abord pensé que c'était la stupeur dans laquelle me laissait cette perte qui m'empêchait d'écrire. Certes, ça prenait de la place, mais ça n'expliquait pas tout à fait mon refus d'écrire comme maintenue dans l'expectative...

C'est la perplexité qui m'empéchait d'écrire, de vous raconter une histoire. Perplexité dans laquelle je suis depuis quelques mois sans même tout à fait m'en rendre compte. Nous avons depuis peu changé de directrice. L'ancienne était là depuis quasiment vingt ans et avait appris, bon gré mal gré, à faire avec la psychiatrie et son cortège. L'institution avait façonné sa fonction. Oh rien d'idéal non plus... Depuis quelques mois donc, nous accueillons une nouvelle directrice avec son vent de fraicheur et parfois quelques ouragans. Son extériorité bien marquée nous a contraint de bousculer certaines de nos pratiques et de sortir de l'entre-soi dans lequel il est aisé de se laisser glisser..."Ne pas céder sur son délire" serait un avatar assez courant quand on travaille, se laisse travailler par et avec la psychose... Cependant, cela ne s'est pas fait à n'importe quel prix. L'efficacité peut s'avérer redoutable si elle court-circuite les chemins de l'élaboration et ne laisse pas le temps à la pensée de se déplier. Naviguant en eau trouble, encore dans le flou d'une rencontre nouvelle, plusieurs réponses se dessinent : le déni, faire comme si de rien n'était, au prix du clivage et de la mise à l'écart d'une partie de la réalité ; l'opposition réactionnelle, quasi de principe et les jeux d'alliance qu'elle entraîne là aussi du côté du clivage...et encore tant d'autres déclinaisons...

Pour autant, c'est bien là, il y a du changement, et ça va vite parfois. Il est nécessaire, nous dit-on, au risque de ne pas survivre en tant qu'institution de soins financée par l'Agence Régionale de Santé.

Comment tricoter quelque chose avec deux fils qui paraissent à première vue s'annihiler l'un l'autre, chacun imposant sa couleur...et peut-être surtout comment ne pas devenir fou devant un tel paradoxe !!...énigme à résoudre, une fois sortie de la sidération...ambivalence, aller-retour et tentative de liaison, tissage et métissage... Vingt fois sur le métier...Cent fois...Mille fois...!...je n'ai pas encore fini de penser aux Marranes, ces juifs du XVème siècle forcés de se convertir au christianisme, mais qui, clandestinement, continuaient à pratiquer leur rituels religieux et maintenaient leurs convictions intactes...du moins, croyaient-ils...car l'histoire montrera comment les pratiques religieuses ont été impactées, voire rendues approximatives, dans un contexte d'Inquisition parfois féroce et mortel. L'Histoire façonne la pâte, le social polit la forme qui s'érode...en perd-t-elle pour autant sa substance... ?

Voilà donc le défi auquel je me sens convoquée : passer de la perplexité à la complexité, avec comme tenant lieu de boussole le viel adage qui résonne : ....Ne pas céder sur son désir...

Pauline VARGOZ J’avais d’abord envie de m’interroger sur le nom de l’association qui nous invite à ce colloque aujourd’hui : l’@psychanalyse, vous entendez l’équivoque signifiante, l’a-psychanalyse, un a privatif, comme préfixe qui marque la privation. De quoi la psychanalyse serait-elle privée ? Elle est certes du côté du « pas tout ». On peut aussi entendre le a comme non présence, qui n’est pas exactement une absence, un peu comme l’objet @ cause du désir, qui est un rien qui n’est pas rien, tel que nous le montre cette image…

Je voudrais aussi m’arrêter un instant sur ce tableau de Giorgio de Chirico, chef de file de la « pittura metafisica », la peinture métaphysique, dans laquelle l’histoire et le présent, le réel et l’irréel, le jour et le rêve, la vie et la mort ont leur propre rendez-vous dans un espace asphyxiant et fantomatique. Ce tableau fait partie d’une série d’une centaine de toiles sur le thème des Piazza Italia, réalisées entre 1913 et la fin des années 50. Sur cette toile, deux personnages en habits contemporains se serrent la main et on peut imaginer qu’ils se parlent. Deux statues aussi : au premier plan, la tête et les mains de l’Apollon du Belvédère, une copie romaine d’après un original grec en bronze, que De Chirico a sans doute admiré au Musée du Vatican et au second plan une statue d’Ariane, figure de la mythologie et symbole de la Mélancolie –De Chirico souffrait de crises de mélancolie profonde- , tout autant que de l’artiste abandonné par la société – après la scission avec les surréalistes- ou Ariane exprime l’être artiste seul au monde devant faire face à l’ombre, au non-être, à la mort.

Et puis il y a une tour rouge qui le représente, la Mole Antonellina, célèbre monument culminant à 167 mètres à Turin où le peintre trouvera son style et réalisera cette série de Piazza Italia. Et puis une locomotive au loin, devant des collines, symbole de la modernité mais peut-être aussi de son père mort, un ingénieur des chemins de fer. Et enfin qu’en est-il de ce banc en pierre situé au premier plan ? Nous invite-t-il à nous asseoir ou à nous allonger telle Ariane ou est-ce la pierre d’achoppement nous faisant trébucher encore et encore ? Ce tableau est la quintessence de l’énigme que De Chirico a infusé tout au long de sa vie dans son travail, perdu dans une sorte de terrain de rêve étrange. Le mot énigme provient du latin aenigma, originaire du grec aïviyµa, désignant une parole obscure ou équivoque, mettant par là en exergue l’importance d’un sens caché (cf l’équivoque signifiante du titre de mon texte). Pour reprendre la métaphore du labyrinthe d’Ariane, sa Piazza Italia n’est-elle pas un écheveau dans lequel les perspectives se perdent, les lois de la nature se contredisent, un espace irréel qui ne peut exister tel qu’il apparait ?

Une œuvre qui montrerait divers lieux et diverses époques se côtoyer dans une harmonie apparente ? Ne pourrait-on pas y voir une représentation de l’inconscient, du réel, en somme de l’impossible, dont l’éloge nous est proposé dans ce colloque ?

Avant de tenter de rendre compte du travail toujours en cours effectué avec Mme P, je souhaite vous dire d’abord quelques mots sur mon parcours et mon cadre de travail. Après avoir été successivement médecin urgentiste et réanimateur, puis médecin en Soins Palliatifs, j’occupe depuis près de 4 ans une place de psychothérapeute dans un service d’oncologie médicale, après une longue cure et l’obtention d’un titre de psychothérapeute, «légitimant» cette place au C.H.U de Nîmes, puisque je ne suis ni psychologue clinicien ni psychiatre et que les agents hospitaliers doivent rentrer dans des cases. Mon travail est orienté par la psychanalyse, reconnu comme tel par mon institution et annoncé aux patients qui me sont adressés, le plus souvent par les oncologues. Les sujets qui viennent me rencontrer ont ainsi l’idée que je leur propose un autre lieu, où la parole pourra être accueillie pour ce qu’elle est. Je les reçois dans la grande majorité des cas en consultation externe, plus rarement en hôpital de jour ou en hospitalisation complète. Du fait d’un travail de recherche clinique en psycho-oncologie sur l’après-cancer du sein que je mène depuis 2 ans, je reçois plutôt les patientes après la fin des traitements au moment où elles rentrent dans une phase de surveillance qui peut être plus ou moins longue. Les patientes sont dites « en rémission » par les oncologues, avec toute l’équivoque de ce signifiant. Je reçois donc ces sujets dans une phase où ils ne sont plus ni tout à fait des malades, ni encore des biens portants. Certains sont encore sidérés alors que le gros de la tempête est passé et les oncologues, désemparés, leur proposent de me rencontrer parce que ça ne va pas malgré les bonnes nouvelles annoncées. Est-ce si étonnant dans une prise en charge médicale où seul le chronos, le temps de l’horloge, prévaut ? C’est faire fi du temps logique. [1] L’oncologue, à la fin des traitements, pense qu’il est temps de conclure et de passer à autre chose. Mais le sujet lui, est parfois resté bloqué à l’instant de voir et lui offrir cet instant de dire peut lui permettre d’aborder enfin le temps pour comprendre et de s’acheminer, à son rythme, vers le moment de conclure. Je note que dans ma pratique il faut parfois 2 ans au sujet pour faire ce chemin.

Mais venons-en à Mme P. Sylvie -S’il vit-(En italique ci-après, il s’agit de ses propres mots) Je la reçois pour la première fois fin mars 2017.Il s’agit d’une jeune femme de 47 ans. Elle a senti une boule au niveau du sein gauche en septembre 2013. Le diagnostic de cancer bifocal triple négatif est posé (c’est-à-dire que sa tumeur n’exprime pas de récepteurs hormonaux, ce qui signe un cancer plus agressif). Elle réagit très mal et pense dans un premier temps ne pas se faire soigner, disant à plusieurs reprises qu’elle voulait mourir. Elle finit par accepter de subir une mastectomie gauche suivie un an plus tard par la mise en place d’une prothèse à gauche ainsi qu’à droite pour des raisons de symétrie. Elle bénéficie d’un traitement complémentaire par chimiothérapie puis radiothérapie. Devant un résultat esthétique qu’elle juge insuffisant, changement de prothèse à gauche en 2015. Son bilan oncogénétique est négatif c’est-à-dire qu’elle n’a pas de risque supplémentaire de développer un cancer du sein controlatéral ou des ovaires ni de transmettre ce risque à sa fille et à ses deux petites filles.

Madame P. est sans profession, elle vit du R.S.A., de l’A.A.H et d’une aide de sa mère. Elle n’a travaillé qu’un mois ½, une période faste pour elle, juste avant de tomber malade. Elle est pourtant très créative puisqu’elle fabrique de petits objets et notamment des décorations pour des mariages qu’elle vend sur internet. Elle est la dernière d’une fratrie de 3 filles. Sa sœur ainée qu’elle ne nommera que tout récemment- Yannick, un prénom mixte- a rompu leur relation au moment du diagnostic de cancer. Sa sœur cadette, Katia, l’a soutenue pendant le traitement. Ses parents sont divorcés depuis 30 ans, son père ayant trompé sa mère. Sa sœur ainée est partie vivre avec leur père alors qu’elle et Katia sont restées avec leur mère. Elle ne voit plus son père, âgé de 70 ans, depuis plus de 20 ans. Sa mère, 68 ans, a refait sa vie avec un homme apprécié par Mme P. et qui la considère comme sa fille. Elle a 2 enfants, Aurélie, 23 ans et Hugo, 10 ans. Elle a connu le père de ses enfants, Gilles, à l’âge de 15 ans, son premier homme, et ils se sont mariés lorsqu’elle avait 23 ans.

En 2007, elle apprend que son mari la trompe avec une femme qui est enceinte de lui. De cette liaison né Thibault, le demi-frère ainé de 6 mois de leur fils Hugo. En effet pour sauver le couple, ils décident d’avoir un second enfant et Hugo nait en 2008. Malgré des hauts et des bas, aux grés d’alcoolisations massives, le couple décide, à la faveur d’une embellie, de faire construire une maison pour démarrer une nouvelle vie. Mais devant la poursuite de la liaison entre son mari et la mère de Thibault, elle demande le divorce en 2009. Après 3 ans de procédure, le divorce est prononcé en 2012. C’est elle qui obtient la garde de ses enfants (ils vont chez leur père un weekend sur 2 et les vacances sont partagées). Sa fille Aurélie a le même âge qu’elle au moment du divorce de ses parents. Les choses se répètent. Hugo a donc été impuissant à réparer le couple parental et elle arrive à dire en séance qu’elle en a voulu à Hugo, qu’elle ne voulait pas de cet enfant, il a dû le sentir lorsque j’étais enceinte, qu’elle a longtemps regretté de l’avoir eu et qu’elle a mis du temps à l’aimer.

Quant à Aurélie, elle vient de se séparer du père de ses deux filles, Clémence et Chloé (2 ans1/2 et 9 mois) après que la dernière ait échouée à réparer le couple. Mme P., en séance, repère ces répétitions. Elle pense aussi que le cancer est survenu pendant les 5 ans de crise conjugale entre 2007 et 2012 parce qu’elle n’en a parlé à personne et cela reviendra régulièrement dans son discours en séance. Elle voulait pourtant faire bonne figure et sauver à tout prix son couple et sa vie de famille, malgré de nombreux épisodes d’infections sexuellement transmissibles rapportées par son mari- Mon ex m’a bouffé la vie-. Elle se dit déprimée depuis 2012 et dit ne pas avoir fait le deuil de sa vie de famille qu’elle idéalise encore malgré tout. Il y a eu beaucoup de semblant dans sa vie -mari idéal et vie de famille idéalisée- mais cela ne tient plus depuis le cancer. Cette maladie m’a détruite, dira-t-elle à maintes reprises.

Elle dit avoir parfois des idées noires mais ses enfants et petits-enfants la retiennent. Elle parle de relation fusionnelle avec sa fille. Hugo ignore qu’il a un demi-frère, son père ne le lui ayant jamais révélé malgré les incitations de Mme P. Il est très perturbé d’après sa mère, qu’il a eu peur de perdre du fait de son cancer (sans compter une probable culpabilité inconsciente au moment de la séparation de ses parents qu’il n’a pas su garder ensemble) mais aussi parce que sa mère a rencontré un homme, David, fin 2016.(A noter qu’elle a connu un autre homme prénommé David 2 ans auparavant dont elle s’est séparé)

Outre une somatisation importante -zona, multiples poussées de psoriasis, trous de mémoire …- du côté du donner à voir, mon corps parle, dira-t-elle, elle présente des douleurs invalidantes au niveau des deux seins mais prédominantes à gauche, depuis la ré intervention en 2015 pour le changement de prothèses. Elle dit à plusieurs reprises que le chirurgien l’a ratée et que cela ne ressemble plus à un sein. Ces douleurs lui rappellent sans cesse le cancer et l’empêchent d’effectuer ses activités de création ainsi que de faire du sport, notamment de nager. La description minutieuse qu’elle m’en fait spontanément m’évoque des douleurs neuropathiques nécessitant, notamment, une prise en charge spécifique auprès d’un Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur, même si j’ai entendu que cette douleur m’était adressée ce jour-là. J’ai repéré par ailleurs qu’elle met l’Autre-médecin en échec (le chirurgien plasticien, l’oncologue…) tout en le sollicitant. Au risque d’alimenter ses appels répétés autant qu’insatisfaisants aux médecins –Aie, médecins- je lui conseille vivement de rencontrer un confrère algologue tout en me disant que cela ne réglera qu’en partie le problème de la douleur puisqu’il se dit par-là bien autre chose.

Elle le rencontre et celui-ci, après l’avoir examiné, lui aurait affirmé qu’effectivement le chirurgien l’avait ratée et que tout ceci ne ressemblait plus à un sein, ce qui eut pour elle de façon paradoxale un effet apaisant, peut-être dans la mesure où un autre reconnaissait le « préjudice ». Le bilan somatique réalisé dans ce cadre (échanges réguliers avec l’algologue) montrera toutefois des signes d’une possible allergie aux matériaux et d’inflammation au niveau de la paroi thoracique, objectivée notamment par une scintigraphie osseuse. De multiples traitements médicamenteux et locorégionaux sont mis successivement en place sans effet notoire sur la douleur. Parallèlement, je la reçois une fois par semaine. Le transfert est noué mais je garde à l’esprit sa propension à mettre l’Autre en échec. Dans ma pratique avec les femmes ayant eu un cancer du sein, je tente de repérer de quel côté est plutôt l’atteinte du sein : du côté maternel ou du côté de la féminité, ou des deux côtés. Elle dira en séance que les seins représentent pour elle la féminité alors qu’actuellement son investissement libidinal est manifestement du côté maternel-enfants et petits-enfants-, en tout cas dans son discours.

Après la mastectomie elle n’a pas supporté d’être plate, elle se douchait avec son haut et ne pouvait pas, pendant longtemps, se regarder dans la glace. Pourtant elle parle régulièrement de se faire ôter les prothèses- à noter qu’elle n’a pas porté de perruque pendant la chimiothérapie, préférant exhiber sa calvitie- Je ne quittais jamais ma brassière, dira-t-elle à deux reprises. Je l’interroge sur ce signifiant, lui faisant remarquer qu’il s’adresse plutôt à un nourrisson. Elle ne montre par ailleurs jamais ses seins à David, son compagnon, lorsque je pourrai lui montrer mes seins, ce sera ma façon de lui dire je t’aime, chose qu’elle ne peut pas lui dire pour l’instant. Il est là mais ce n’est pas ça, il ne lui manque pas -David est séparé depuis 6 ans et a 2 enfants, une fille de 13 ans et un garçon de 15 ans- Elle dit aussi en séance qu’elle n’a jamais aimé ses seins et qu’elle les cachait depuis son plus jeune âge. Au début de l’été 2017, elle me révèle les attouchements dont elle a été l’objet, ainsi que sa sœur cadette Katia, par leur père, au niveau de la poitrine, à partir de l’âge de 7-8 ans.

Les attouchements ont duré 2 ou 3 ans, leur père venait les rejoindre dans leur lit. Elle « justifie » cela du fait que son père buvait beaucoup. Jamais, par la suite, elle ne laissera sa fille à son grand-père.

Elle passe un bon été dont une semaine avec son compagnon et leurs enfants respectifs, une famille recomposée .Après l’été, elle reprend ses visites aux médecins : algologue, allergologue, généticien, radiologue, médecin nucléaire…Elle a en revanche parfaitement repérer ma posture de psychothérapeute, n’essayant jamais, comme j’aurai pu le craindre avec un sujet hystérique, de me montrer ses seins. Je me suis aussi posé la question de savoir qui sont ses deux Saints ? Son père et Gilles, le père de ses enfants ? Elle dit en effet à plusieurs reprises qu’elle a été abandonnée par l’un et par l’autre. Moi : abandonnée, dites-vous, malgré le mal qu’ils vont ont fait ? Oui, parce que c’était la vie de famille. Parallèlement elle me demande les coordonnées d’un chirurgien plastique en vue d’une nouvelle reconstruction -elle parlera aussi en séance de réparation-car elle ne supporte plus ses seins, ça me ronge, ç’est comme si quelque chose coulait. Cependant elle ne fera pas usage de ces coordonnées les mois suivants. Pas d’acting out en vue donc.

Sa relation avec David la laisse insatisfaite et elle fait tout pour qu’il la quitte- c’est moi qui le dit-. Début novembre rien ne va plus, elle se sent abandonnée par les médecins qui n’ont pas la solution à ses problèmes (douleur, esthétique). Hugo va mal - il lui a verbalisé le fait qu’il a eu peur qu’elle meure et lui dit avoir conscience d’être pénible avec elle- et David veut faire un break. Je lui conseille vivement d’emmener Hugo chez un psy. Mme P dira d’ailleurs à plusieurs reprises en séance, mes enfants c’est ma vie. Malgré tout, début décembre, David lui offre un weekend en amoureux pour son anniversaire. Elle semble avoir entendue quelque chose de sa propension à se mettre en situation d’abandon (médecins, David). Elle a parlé avec David et a pu sans doute entrevoir quelque chose de son désir de femme. Elle passe d’ailleurs un excellent week-end et dit en séance tenir à lui. En revanche, en janvier, Mme P. s’inquiète toujours pour Hugo, cela se passe mal chez son père et la relation est difficile avec la compagne de celui-ci, il boit beaucoup -comme le père de Mme P- et Hugo a honte de son père.

Fin janvier, Mme P doit toujours prendre RV avec un psy pour son fils-elle m’a demandé des coordonnées et je lui ai donné le nom d’un psychologue libéral et celui d’un psychologue du CMP-. La mère de Mme P. est relativement absente de son discours, disant simplement qu’elle est là, qu’elle s’inquiète pour elle et l’aide financièrement-on peut bien sûr se demander quel a été son rôle pendant les années où leur père a abusé d’elles-. Ses douleurs se sont accentuées mais elles n’empêchent pas Mme P d’avoir ses activités de création, notamment la peinture sur verre, qui lui vident la tête. Dans une même séance elle dira que son corps est irréparable, cette mal-a-dit m’a détruite (mal-à-dire), en effet elle dira à plusieurs reprises que c’est le fait de n’avoir pas pu parler de 2007 à 2012 et d’avoir tout gardé pour elle qui a déclenché le cancer, c’est le silence qui a provoqué ça . Elle passe à présent de bons moments aux côtés de David et elle se projette avec lui dans un mariage, pourquoi pas. Elle se sent mieux, son entourage le lui dit aussi et elle a refait sa déco chez elle, son intérieur.

Pourtant une nouvelle poussée de psoriasis l’assaille et elle ne supporte plus ses prothèses, elle souffre d’une sensation d’arrachement et voudrait que quelqu’un, c’est-à-dire un médecin, prenne une décision. Début mars elle rencontre une femme chirurgien plastique avec laquelle il est convenu une ablation des prothèses, sans reconstruction possible à gauche. Elle est en colère, mon ex m’a pourri la vie, et il y a de nombreux frottements avec David et elle redira en séance que c’est son fils qui la tient- autrement dit qu’elle ne désire guère ailleurs-. Hugo fait des efforts d’après elle mais il est toujours en colère et souffre de ne pas avoir connu son oncle Vincent, le frère du père, décédé à 18 ans d’un accident ; elle n’a toujours pas pris RV pour lui, alors que Hugo le lui réclame. Elle semble osciller entre une position masochiste- par rapport à son père, à Gilles et aux médecins- et son corollaire, une position sadique, vis-à-vis notamment de David et de Hugo, dont elle ne reconnait pas le désir. Elle se retrouve dans un dilemme impossible : se retrouver plate comme elle dit, ce qui l’a renverrait à la fillette touchée -et désirée- par son père, ou avoir des seins qu’elle n’aime pas et n’a jamais aimé. Je ne suis pas faite pour les hommes, dira-t-elle aussi.

En prévision de l’intervention elle retire tous ses bustiers d’été de sa garde-robe. Elle se trouve laide, n’aime pas son corps. Moi : un endroit en particulier ? Non, mais j’aime mes épaules et rajoute mais je ne supporte pas d’être touchée. A 2 ou 3 reprises en séance je lui propose de faire un lien avec les attouchements paternels, elle opine mais n’associe pas. Elle trouve David lointain et envisage à nouveau une séparation. Je lui renvoie qu’il s’agit de deux décisions importantes- l’intervention chirurgicale et son couple-, chaque chose en son temps. Je joins le médecin algologue pour lui demander si l’ablation des prothèses règlera le problème des douleurs -ce que je ne crois pas une minute-Il confirme mes doutes disant que l’intervention l’a soulagera sans doute partiellement mais qu’il restera un fond douloureux. Je lui fais part de mon regret que la réunion « tripartite » (chirurgienne, algologue et moi) que j’avais proposé n’ai pas eu lieu pour des raisons d’emploi du temps. Mme P. ne va pas bien, David l’a quitté, tout comme « l’autre David » 3 ans plus tôt.

C’est lui qui a rompu et elle se sent une fois de plus abandonnée, en colère, tout en disant le comprendre. Elle parle de castration. Moi, castration? Oui, quelque chose en moins. Elle ré évoque alors l’abandon de son père, qu’elle ne voit plus depuis 24 ans : Il m’a traitée de pute et mon mari de maquereau il y a 20 ans. David ne sait plus s’il l’aime ou si c’est de la compassion qu’il éprouve pour elle -il a perdu 10 ans plus tôt sa sœur d’un cancer du sein-, en tout cas il ne peut plus la soutenir. Pourtant elle lui dit (pour la première fois) qu’elle l’aime, au moment de la rupture. Je lui fais remarquer le paradoxe de dire son amour au moment où l’autre vous quitte. Elle acquiesce volontiers. Elle doit voir David le soir même, je dois trouver les mots pour le reconquérir. Ils passent ensemble un week-end où elle lui aurait beaucoup parlé, lui affirmant notamment pour la première fois qu’elle tenait à lui. C’est Katia qui a fait les entremetteuses me dira-t-elle, car elle apprécie David. Ils se sont téléphonés et auraient évoqués ensemble leurs difficultés à la soutenir.

Elle me dira aussi de David, je suis plus forte que lui , ce que je veux bien croire. Elle a repris ses activités artistiques et confectionne à présent des « attrapeurs de rêves » et des cadres. Elle se ballade aussi beaucoup sans se plaindre de ses douleurs habituelles. Début mai, elle s’interroge sur les marques que se fait Hugo régulièrement sur le bras avec un feutre : deux traits parallèles représentant l’arrière-grand-père côté paternel (d’origine italienne) et l’oncle Vincent, tous deux morts, et un autre trait plus court, un peu décalé, la représentant elle. Je lui demande qui lui parle de ces morts et elle pense que se sont ses grands-parents paternels avec lesquels Mme P est restée en bons termes. Elle me dira dans la même séance qu’elle aussi a des tatouages sur le corps : un nœud rose avec espoir. Je lui en demande la signification même si j’ai une petite idée, oui, comme le logo d’octobre rose. Elle s’est aussi fait tatouer cinq étoiles représentant Aurélie, Hugo, sa mère et ses 2 petites filles. Et elle projette, me dit-elle, de se faire tatouer la phrase suivante : mon corps est détruit mais l’intérieur est beau.

Moi : vous avez besoin de l’inscrire sur votre corps ? Oui, ça me libère . Elle n’a toujours pas pris RV pour Hugo qui pourtant le lui a redemandé. Mi-mai, elle m’apprend que l’intervention est fixée au 5 juillet prochain mais que malgré les douleurs elle préfère attendre la rentrée. D’ailleurs elle rajoute qu’elle n’est pas sûre de vouloir se faire opérer parce que ça ne résoudra peut-être pas ses problèmes de douleurs. Je lui dis qu’il n’y a pas d’urgence. Elle doit voir David le week-end suivant alors qu’Hugo est devenu très protecteur vis-à-vis d’elle depuis la « séparation », même si il est content de les revoir ensemble- Hugo parle très librement avec David et trouve sans doute là une image paternelle-. Dans la même séance elle dira : ce n’est pas parce que je souffre que je dois faire souffrir tout le monde, ayant probablement repéré quelque chose de sa position masochiste et sadique. Sur le pas de la porte de mon bureau elle me demande si elle a bien fait bien de différer l’intervention ce à quoi je lui réponds qu’il est parfois urgent d’attendre. A la séance suivante elle me dit qu’elle a passé un excellent week-end avec David, nous nous sommes donnés de l’affection et rajoute : je ne suis plus là-dessus. Moi : là-dessus ? Oui, sur l’intervention des seins.

Elle s’inquiète pourtant pour Hugo qu’elle a récupéré chez son père dimanche soir. Il s’est figé, a pleuré, et a raconté à sa mère qu’à la question posée à son oncle Vincent, « es-tu là ? », il a entendu « oui ». Puis il lui a semblé qu’Hugo « planait ». Hugo lui a affirmé qu’il entendait quelqu’un lui parler. J’interroge Mme P. sur les circonstances de la mort de son oncle en 98 soit 10 ans avant la naissance d’Hugo en 2008. J’insiste à nouveau pour qu’elle prenne RV pour Hugo, lui disant que je suis inquiet pour cet enfant.

Je perçois pourtant un déplacement psychique important. Mme P. a attendu que David prenne la décision de leur séparation et que le médecin décide de la réopérer. Or, elle décide finalement de reconquérir son compagnon, exprimant par là son désir de femme, rompant ainsi avec la répétition de l’abandon. Elle décide aussi de repousser une nouvelle intervention chirurgicale, évitant un nouveau passage à l’acte mortifère. Elle a choisi David plutôt que de se faire réopérer. Que s’est-il écrit dans le transfert, elle qui voulait inscrire quelque chose sur son corps? A-t-elle repéré quelque chose du réel de la répétition ?

Par contre quelque chose se répète et se déplace sur son fils, puisqu’elle l’a conduit chez son médecin généraliste qui a évoqué une possible épilepsie suite à ces signes atypiques. Voilà donc Hugo embarqué –par procuration ?- dans un bilan médical, EEG, IRM, neuro-pédiatre…alors qu’il reste aux dires de sa mère très perturbé, parlant notamment de Vincent chaque soir, et qu’aucun RV psy n’a été pris pour lui. De son côté, Mme P. fait une poussée importante de psoriasis, ça sort me dira-t-elle en séance, comme des marques sur son corps qui ne peuvent pas encore s’inscrire symboliquement. Pourtant tout se passe à merveille avec David, elle va passer une semaine chez lui en juillet puis ils partageront une semaine en famille recomposée en août puis une semaine tous les deux, elle semble redécouvrir la possibilité d’être tout à la fois mère et femme. L’intervention chirurgicale a été repoussée à fin octobre, ça me laisse le temps de réfléchir. Et puis : J’avance…je vais un petit peu mieux même si j’en pâtie. Moi : J’empathie, dites-vous…pour David et Hugo ? Elle acquiesce avec un grand sourire. Les choses avancent aussi du côté de sa sœur ainée puisqu’elles ont repris contact pour se revoir.

Il s’en suit une période de 4 semaines où elle reporte ses RV pour des motifs divers. Je l’interroge sur cette interruption qui ressemble à un acting out. Elle répond qu’elle n’a vraiment pas pu venir mais rajoute je sais que j’en ai encore besoin. Cela dit elle affirme qu’elle va bien, sa relation avec David s’approfondit et ils apprennent à mieux se connaitre. De plus leurs enfants respectifs s’entendent de mieux en mieux, comme une vraie famille. Elle a d’ailleurs été invitée par la mère des deux enfants de David à venir fêter l’anniversaire de l’ainé. Elle n’appréhende donc pas comme l’an passé leurs vacances d’été ensemble. Elle évoque encore ces douleurs, j’empathie, moi : pour vous ? Oui ! Mais elles sont passées au second plan puisqu’elle prend désormais du plaisir à jouer au ballon dans la piscine avec ses proches. Elle s’interroge toujours sur son intervention chirurgicale prévue le 25 octobre prochain, elle en pleure parfois mais n’en parle plus à personne et rajoute qu’elle redoute avant tout d’être plate. Moi : comme la petite fille que vous étiez ?

Silence (que j’entends comme le silence accompagnant les abus du père), puis colère : cette maladie m’a bousillé la vie, parce que j’ai stressé pour un con, mon corps est épuisé, détruit. Puis sans transition elle revient sur le plaisir qu’elle partage avec David et leurs enfants respectifs. J’arrête la séance en lui disant : Vous construisez une vie de famille, il ne s’agit pas d’une reconstruction. Elle accueille ces paroles avec un grand sourire. L’été a d’ailleurs été excellent avec des vacances à 5 comme une famille. David et elle ont d’ailleurs passés quelques jours en couple sans les enfants. Elle rajoute c’est mon avenir, en parlant de David, et ça me manque d’être en famille. La rupture avec David, c’était du mal qui fait du bien, paroles dont elle entend à présent parfaitement l’équivoque. Les douleurs ne l’ont pas empêché de profiter pleinement des vacances. D’autre part elle se dit toujours embrouillée par rapport à une nouvelle intervention. Elle voudrait pouvoir mener à bien, sans douleurs, ses activités de création et créer une entreprise sur le net.

Ceci dit, elle affirme être limitée mais non empêchée. Elle ne dit plus sa crainte d’être plate mais de ne plus avoir sa bosse, et craint d’être déçue par l’opération. Elle a rendez-vous le 8 octobre pour en reparler avec la chirurgienne. La relation avec Gilles, le père des enfants, reste compliquée (suppression de la pension alimentaire pour Hugo) et elle dira à deux reprises j’aurai du le quitter avant, il m’a toujours empêchée de travailler, comme si elle avait enfin fait le deuil d’une relation qu’elle idéalisait jusqu’a peu. En somme n’est-elle pas face à un choix entre construire son entreprise où se faire réopérer –déconstruire pourrait-on dire- (4° intervention) avec des résultats plus qu’incertains et des conséquences psychiques potentiellement dévastatrices ? Elle précisera qu’elle appréhende cette création d’entreprise, qu’elle a peur de ne pas y arriver. Puis elle revient sur son intervention en disant que de toute manière tous les médecins sont pour (médecin traitant, gynécologue, algologue, chirurgienne). L’occasion est trop belle pour moi de lui dire que je pense exactement le contraire.

Elle annulera d’ailleurs son RV suivant car elle est souffrante. Je l’a revois deux semaines après, elle est perdue, en colère, et pense néanmoins se faire réopérer. Elle a préparé une liste de questions pour la chirurgienne qu’elle revoit lundi. Elle voudrait notamment savoir s’il existe un autre moyen qu’une ré intervention pour s’assurer que tout va bien au niveau des prothèses car elle sent également depuis peu une odeur nauséabonde qu’elle attribue à sa poitrine. Elle rajoute qu’elle est dans une impasse. J’interromps la séance en lui disant que ce n’est pas tout à fait une impasse, mais plutôt un choix entre construire son entreprise ou se faire déconstruire la poitrine avec cette intervention de plus. Elle opine sans associer. La séance suivante, après avoir vu la chirurgienne et l’anesthésiste, elle a décidé de se faire réopérer (ablation de la prothèse des deux côtés et réduction mammaire à gauche pour des raisons de symétrie) mais reste partagée sur le résultat attendu. Elle ajoute en colère qu’après l’intervention, elle ne veut pas qu’on soit sur elle (comme son père l’a été ?).

Qu’est ce qui aurait pu pour elle opérer symboliquement, c’est-à-dire traiter le Réel par le Symbolique ? Car à défaut de s’être inscrit symboliquement cela rejaillit dans le Réel par l’ablation des prothèses-semblant.

Quelques remarques et pistes de réflexion concernant Mme P.

Première remarque au sujet du transfert et vous l’aurez peut-être noté dans ce récit, outre le transfert à l’œuvre entre Mme P. et moi, j’hérite et je supporte aussi des transferts avec ses autres médecins, transferts dont je dois tenir compte sans pour autant les interpréter. Il s’agit donc pour moi, dans un inconfort notoire, dans cette « constellation soignante» (Pierre Delion) ou ce « transfert multi référentiel » (F. Tosquelles), de pouvoir me repérer et maintenir le questionnement ouvert. Je fais l’hypothèse que le transfert qui nous uni est un transfert hors de la série, j’occupe la « fonction -1 » repérée par Jean Oury. C’est une fonction analytique qui n’est pas prise dans le groupe et c’est la raison pour laquelle il la nomme -1, elle est hors-champ du dispositif soignant, non prise dans la surface du groupe. Ce transfert-hors est représenté plus qu’occupé par moi qui en tient lieu, un tenant-lieu de la parole en somme, comme un point qui n’est pas pris dans la surface. Je pourrais dire que j’essaie de me tenir dans cet entre-deux, « dans un dehors qui ne serait pas un non dedans » (J. Lacan).

Autre remarque et nous l’avons vu avec ce sujet, la puissance médicale se trouve totalement dépourvue face à la « maladie humaine », la science étant inadéquate dès qu’il s’agit de traiter du sujet de la souffrance. Le corps vivant est celui d’un être qui habite un langage, en relation avec une image du corps, propre à chaque-un. Or le corps est chiffré, à son insu, d’après un code inconnu du sujet et qui n’est pas non-plus celui des médecins. Le patient se présente donc avec un corps chiffré dont la marque est tel symptôme. La psychanalyse, traitant de l’ensemble des conséquences liées au fait que l’homme parle, prétend cette chose un peu folle, à savoir qu’il y a en nous un texte qui fait loi bien que nous ne le connaissions pas. La langue est la maladie humaine. [2] Ni les patients, ni les médecins ne sont prêts à reconnaitre si vite que ni eux, ni aucun homme en ce monde ne sont à l’origine de leur parole. Pourtant, « un humain cela naît deux fois : une première fois biologiquement, comme tout animal, et une seconde, comme humain, symboliquement. Ça produit un corps à double-fond, biologique et symbolique. » [3].

Rester appendu au corps de l’anatomie, au détriment de sa dimension symbolique, langagière, nous acculerait à l’aporie d’une scission entre corps et psyché, plutôt qu’à la considération d’une heuristique de ce corps à double-fond. En effet considérer le corps selon les coordonnées de l’imaginaire, du symbolique et du réel rend la distinction soma-psyché caduque. Car le corps se fait terre d’inscription de blessures symboliques, saisissant là une occasion de se donner à voir, en empruntant une forme inédite, somatique, à défaut de pouvoir se parler. Cette manifestation réclame un travail de traduction pour entrevoir quelque chose d’une histoire familiale, personnelle, tatouée dans les profondeurs du sujet et produisant ses effets sur le corps. « Ce qui a été aboli au-dedans, revient du dehors » [4] J. Lacan poursuit en soulignant que « ce qui n’est pas venu au jour du symbolique, apparait dans le réel» [5]. La maladie organique (le cancer pour Mme P.) affecte le réel du corps en étant hors symbolique. La conversion (ses poussées de zona ou de psoriasis) affecte le corps fantasmatique, imaginaire, sans atteinte du corps réel.

Le symptôme de Mme P. ne suggère-t-il pas l’envahissement du corps par les coordonnées symboliques non verbalisées ? N’a-t-elle pas l’intuition que son corps est autre chose qu’une simple enveloppe, à savoir une surface d’inscription, comme en témoignent ces tatouages qui tentent d’en tenir lieu ? Cela suppose que le sujet puisse rencontrer quelqu’un disposé à écouter la dimension de l’Autre, au-delà du petit autre, pour lui donner une chance de passer du cri désarticulé à une parole articulée à son histoire de sujet. Il s’agit, et je cite B. Jacobi [6], « d’apporter un soutien au travail qui permet à un sujet de se dire à partir de sa souffrance, tout en restituant le trouble somatique dans une histoire qui le dégagerait, comme marquage corporel en panne de symbolisation, requérant d’en passer par un travail de parole, plutôt qu’à céder au tropisme d’un traitement purement organique du phénomène. » Les patients que je reçois ont été en outre dépossédés de leur corps qu’ils ont livré et offert aux médecins pendant les traitements, mais dont ils disent aussi qu’il (leur corps) les a lâchés.

Or, la psychanalyse vise à rendre le sujet à son corps et le corps au sujet, en cela on peut dire qu’elle subvertit la position médicale classique qui distingue encore soma et psyché. L’analyste à l’hôpital s’efforce de maintenir ce champ du sujet, de rendre la parole au corps souffrant, de l’entendre et de la faire entendre, à commencer au sujet, parce que le prisme scientifique réduit chaque corps à un corps anonyme. Mme P. a en outre été dépossédée de son corps par son père et comme le disait Jean Oury à propos de l’inceste, les gestes de ce père auront eu pour effet « d’empêcher son silence de grandir comme un arbre ». Le cancer du sein n’a-t-il pas réactivé les traumatismes de l’enfance ? Le cancer du sein, élément signifiant pour Mme P, occurrence du réel, fait effraction de jouissance et vient mettre à mal tout l’édifice fantasmatique du sujet. Ça ne tient plus pour elle et le compromis de jouissance contenu dans le symptôme n’est plus acceptable et elle se doit-enfin?- de questionner autrement ce qui jusqu’à présent la faisait jouir et souffrir. Mme P. découvre sa « maladie humaine », mal-à-dire, mal-vie, bref, la vie qui fait mal.

Et même en se taisant pendant 5 ans, Mme P. a été aux prises avec ce virus du langage qui a « parlé » à son corps défendant. Au fil du travail, ses propos laissent entendre parfois, à son insu, la satisfaction masochiste procurée par le symptôme et la maladie (tout autant qu’une position sadique à l’égard notamment d’Hugo et de David). Lorsque la maladie organique survient en tant qu’évènements de mots dans le réseau associatif du discours, elle ne fait que remplacer une forme de souffrance par une autre selon un processus de substitution, de déplacement. Un des objectifs du travail est que la vérité du symptôme soit dévoilée de façon à empêcher la jouissance mortifère pour Mme P. L’analyse se doit, selon Ginette Raimbault, d’aborder les frontières du médical à travers une « Clinique du réel » [7] , une clinique psycho-somatique dans le sens où le corps et sa maladie se présentent dans une « clinique du signifiant », expression empruntée à Serge Leclaire, et dans une conception causaliste où la « gélification du signifiant dans le corps du sujet » selon J. Guir[8], donne lieu aux manifestations lésionnelles.

Lacan [9] rajoute, en 1975, lors de sa Conférence de Genève sur « Le symptôme », à propos de patients dits psychosomatiques, je le cite p. 19 : « il est certain que c’est dans le domaine le plus encore inexploré. Enfin, c’est tout de même de l’ordre de l’écrit. Dans beaucoup de cas, nous ne savons pas le lire. Il faudrait dire ici quelque chose qui introduirait la notion d’écrit. Tout se passe comme si quelque chose était écrit dans le corps, quelque chose qui est donné comme une énigme. Il n’est pas du tout étonnant que nous ayons ce sentiment comme analystes », et il poursuit, p. 20: « Quelle est la sorte de jouissance qui se trouve dans le psychosomatique ? Si j’ai évoqué une métaphore comme celle du gelé, c’est bien parce qu’il y a certainement cette espèce de fixation ». Pour Lacan, le phénomène psychosomatique se présente comme une jouissance bloquée, fixée, indicible, « gelée ».

D’autre part comment entendre ses demandes réitérées en 2014 et 2015 de reconstruction-réparation ? N’auraient-elles pas pu être entendues différemment, c’est-à-dire décentrée de l’organique, par un interlocuteur qui lui eut permis de faire advenir une part de souffrance, d’un ordre différent, dans le registre du symbolique ? Elle a pourtant rencontré à l’époque une psychologue dans le centre où elle a bénéficié de cette reconstruction mammaire mais qui est restée muette, la renvoyant sans doute à un silence insupportable. La situation de Mme P. ne nous montre-t-il pas la force de l’articulation entre les coups de butoir du réel, les tourments de l’imaginaire et les demandes répétées de réparation, construites, précisément, sur ce ravaudage du corps imaginaire, laissant de côté ce qui pouvait se dérouler dans la chair, du côté de l’écriture symbolique du corps ? En outre, Mme P. a mis le chirurgien plastique (comme tous ses médecins du reste) en position et en demeure de répondre à une demande de réparation-reconstruction par l’implant de prothèses, de semblants en somme, comme sa vie jusque-là en a été jalonné (notamment le semblant d’une vie de famille idéale). D’autre part, le signifiant « abandon » qui insiste pour elle (de son père, de David, des médecins…) ne témoigne-t-il pas dans sa parole d’une trace possible de son fantasme, pour répondre à l’indicible interrogation sur la nature du désir de l’Autre ?

Luc DUWIG

Références Bibliographiques.

[1] Jacques Lacan, Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme, Paris, dans Ecrits 1, Essais Points, P. 195-211.

[2] Ferdinando Camon, La maladie humaine, Folio, 2005, p. 190. « L’incapacité de tout dire n’est pas une maladie, c’est la maladie, qui produit d’autres maladies : apparemment on est malade de l’estomac, du cœur, de l’intestin, en réalité on est malade de la langue. La langue est le rapport entre le fils et sa mère, et par extension entre l’homme et tout. C’est ce rapport qui en réalité est malade. Comme la langue est un rapport, la maladie est épidémique : nous vivons plongés dans la maladie, et transmettons la maladie en transmettant la langue : la langue est le virus de cette maladie qu’on appelle l’homme. Plus l’homme devient homme et se différentie de l’animal, plus son mal s’aggrave.»

[3] Joseph Rouzel, La supervision d’équipes en travail social, Dunod, 2007, p.70-71 [4] Sigmund Freud, Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le Président Schreber), [1911], dans Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 2001, p.315. [5] Jacques Lacan, Réponse au commentaire de Jean Hypolite sur la Verneinung de Freud dans Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.388.

[6] Benjamin Jacobi, Les mots et la plainte, Ramonville Saint-Agne, Eres, 1998, p.69. [7] Ginette Raimbault, Clinique du réel, Paris, Seuil, 1982.

[8] J. Guir, Psychosomatique et cancer, Point hors ligne, Paris, 1983. [9] J. Lacan, Le bloc-notes de la psychanalyse, 5, 1985, p. 5-24.

La saveur du réel

« Le Réel est toujours ce que nous n'attendions pas », Henri Maldiney.

C’était dans les années 70. J’habitais une petite maison en Ariège avec ma femme Geneviève, sa fille Amélie et mon fils, Tual. Nous avions retapé cette maison, la « maison d’os » comme disait Geneviève, qui semblait une carcasse de baleine ouverte à tous les vents. Dans une grange attenante nous avions monté un petit atelier d’imprimerie et démarré une revue, Cosmose, et une maison d’édition du même nom.

C’est ainsi que par un après-midi de grand froid, la neige passant sous les tuiles, j’ai imprimé un petit recueil de poèmes intitulé « La saveur du réel ». Je ne sais plus par quel cheminement de pensée l’expression m’était venue. Sur la jaquette de couverture bleue un homme en marche portait sur son épaule au bout d’un bâton, un baluchon. C’est un peu cela le réel, un baluchon.

Puis j’ai publié en 2002 un ouvrage Psychanalyse pour le temps présent, dont un des chapitres porte le même titre : « La saveur du réel ». Voilà un syntagme qui me poursuit.

Ce n’est que plus de quarante ans plus tard que j’ai pris connaissance du magnifique poème de Pierre Reverdy qui porte aussi le même titre : « La saveur du réel ». C’est lors d’un colloque de l’APJL à Paris que j’ai entendu une intervenante lire ce poème.

Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace. Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.

Belle illustration de cet énoncé de Lacan : « Le réel, c’est ce qui ne marche pas ».5 Ce poème fait aussi écho à une phrase de Georges Bataille : « Si dans la nuit, la marche du trottoir se dérobe sous mon pied, un court instant le cœur me manque : j’ai une faible idée de l’absence de Dieu. » 6

J’ai découvert depuis qu’il existe un recueil de poèmes signé d’Antonio Rodriguez, qui est aussi l’éditeur des œuvres de Max Jacob. Ce recueil porte pratiquement le même titre : Saveurs du réel 7. En voici un extrait :

Elégie

Autrefois, il arrivait qu'en m'endormant le téléphone sonnât. Une vieille amie se rappelait une lettre ancienne. L'éternité alors promise n'avait guère duré, mais quelques minutes suffisaient parfois à ranimer les désirs. La déception ne venait qu'ensuite, dans un café.

Le café a fermé depuis longtemps.

La saveur du réel… Expression énigmatique, s’il en est. Seule la poésie peut sans doute en cerner les contours, telle une « absence entourée de présence», comme le serre de près René Daumal. Si le réel, c’est l’impossible à dire et à imaginer, comment peut-on y trouver une quelconque saveur ? Comment prendre goût à ce qui cloche ? Sans doute convient-il ici de se souvenir, grâce à la discipline étymologique, que saveur et savoir ont partie liée. Issus du même verbe latin, sapere, qui signifie : « avoir de la saveur (pour les choses) et avoir du goût, du discernement (pour le gens). »8 Il y aurait donc un savoir issu de la rencontre avec le réel, du fait d’y goûter ? Un savoir où, au réel, on y goûte, comme un malandrin peut dire qu’il va nous faire goûter de son bâton. Goûter aux coups de bâtons du réel, n’a en soi rien de savoureux, mais on le sent passer. Quant à en extraire un savoir, c’est une autre paire de manches. Le bâton me fait penser à cette allusion de Lacan au bouddhisme zen, dans le Séminaire I. Le maître zen se promène parmi les méditants et lorsqu’il y en a un qui s’endort il lui assène un coup de bâton sur les épaules. « Le maître, ajoute Lacan, interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. Le maître n’enseigne pas ex cathedra une science toute faite, il apporte la réponse quand les élèves sont sur le point de la trouver. »9 Bref nous roupillons à longueur de journée, le réel c’est proprement ce qui nous réveille, parfois en fanfare, parfois dans la douleur, parfois dans l’immonde, parfois dans la jouissance d’une saveur inconnue et toujours dans l’imprévu. Que faire face au trou du réel si ce n’est s’atteler comme pour la fabrique d’un puits à construire une margelle, une margelle de mots, que l’on peut dire délire. Apprendre, comme le suggéra Héraclite en son temps, à « attendre l’inattendu » (elpis anelpiston). Et chacun aujourd’hui en ces temps obscurs s’en débrouille comme il peut. On y est bien seul. Encore convient-il de n’être pas tout seul à être seul, d’apprendre à être seul parmi les autres, comme le souligne Winnicott.10

Pour y goûter, pour en éprouver la sapidité, du réel, pour soutenir les trouvailles de chacun (les seuls trous qui vaillent) nous avons bricolé un dispositif dit association, l’@psychanalyse, mais c’est bien un dispositif au sens où Agamben dans la foulée de Foucault le définit : «J'appelle dispositif tout ce qui a, d'une manière ou d'une autre, la capacité de capturer, d'orienter, de déterminer, d'intercepter, de modeler, de contrôler, et d'assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants».11 Cela relève au sens de Marx et de Lacan, d’une praxis : « traitement du réel parle symbolique », précise Lacan.

Ce dispositif offre une particularité : nous référant aux quatre discours de Lacan, tels qu’exposés dans L’Envers de la psychanalyse, nous avons mis aux en avant le discours dit de l’analyste. Ce type de discours bien évidemment n’est pas réservé aux psychanalystes. Il advient à chaque fois qu’un sujet parlant met en exergue, comme agent du discours, là où ça commence et là où ça commande, comme disait Hannah Arendt, l’objet a de Lacan. Cet objet dans la ligne d’invention promue par Jeanne Lafont, nous l’avons traduit en @. Jeanne s’expliquera pour sa part sur les raisons et le cheminement de cette invention qu’on lui doit.

Le @ dans les quatre discours, plus un (avec le Discours du capitaliste) marque le trou du réel, donc de l’impossible. C’est le lieu du ratage. Pour ma part je souhaite repérer ce qu’il en est des passages d’un discours à un autre, dans lesquels circule ce @. Commençons par poser que le discours du maître est premier. On le voit dans l’évolution de Lacan puisqu’il énonce d’abord que « le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant » à la fin du Séminaire sur L’identification, ce qui permettra déjà d’ébaucher ce qui, en lui adjoignant l’objet @, sa seule invention dira-t-il, aboutira à l’écriture princeps, au mathème, du discours du maître.

Posons-le et traduisons-le : S1----à S2

$

C’est chose connue et ça fait les choux gras de certaines répétitions quasi hypnotiques sur les bans de l’Université, où s’enseigne encore quelques rudiments de lacanien.

Ce qui m’intéresse c’est de faire tourner, en partant du DM, la noria des autres discours pour constater que pour parvenir au discours dit de l’analyste, il faut se payer un certain nombre de chicanes en faisant tourner la ronde des discours. Tournant à droite on traverse le DH, et tournant à gauche, le DU. Bref pour parvenir parfois au DA, à partir du DM, on doit transiter par ces deux autres discours DH ou DU. On ne peut donc faire l’économie ni de traverser le savoir, ni d’en passer par l’énonciation du sujet. 12

Mais le réel kesaco ? «Le réel, c’est le mystère du corps parlant, c’est le mystère de l’inconscient ». Ainsi conclue Lacan la séance du séminaire Encore le 15 mai 1973. Ce réel qui poinçonne sous la marque de l’objet @ les quatre discours et les frappe d’impossible, un impossible rejointement entre le sujet et les signifiants par lesquels il se fait représenter. Impossible qui imprime aussi son sceau dans les métiers qu’exercent la plupart d’entre nous ici, métiers de direction, d’éducation et de soin. Des métiers impossibles, parce que, souligne Freud, on peut y « être sûrs d’un résultat insuffisant ».13 Au passage ça devrait calmer les ardeurs évaluatives des professionnels.14

Alors revenons à la poésie pour goûter toute la saveur, douce-amère, de ce réel-là, de cet impossible. Écoutons Paul Celan…

« La poésie c’est la parole qui casse le fil… l’hommage rendu à une majesté du présent, témoignant de la présence de l’humain, la majesté de l’absurde… le poète est celui qui, marchant sur la tête, a le ciel en abîme sous lui… c’est sur cette absence de sol que le poème fait fond… le chemin de l’impossible. »15

Joseph ROUZEL

RÉELISATION

Ou « la VAR » [pas de Molière !?] …

« Le football, qu’est-ce que c’est ? »

Jorge BORGES (Cité par Philippe Lançon, Pape à Brest, Charlie Hebdo N° 1083, p 13)

Play and Game

Venons-en à l’essentiel : vous n’êtes pas sans savoir – à moins d’avoir passé l’été sur Mars ! - que la dernière coupe du Monde vient de se terminer en Russie, où la France, après avoir éliminé la Belgique en demi-finale, a gagné la finale devant la Croatie [sur le score de 4-2], et obtenue sa deuxième étoile [après celle de 98].

Je ne sais pas si vous avez noté la particularité de cette coupe du monde, alors même que nous n’avons parlé que de ça, que nous n’avons vu que ça pendant, après et avant les matches. Il s’agit d’un détail, mais nous savons bien que le diable y git souvent... je suis donc convaincu que tout le monde n’y a vu que du feu !

Pour la première fois en effet, y était utilisé le dispositif technique VAR (pour Vidéo Assistant Referee).16

Je vous renseigne à son propos de cet extrait d’interview que Michel Platini a donné au journal l’Equipe [N° 23409 du 29 août 2018, p 5] : « le VAR, c’est du bricolage vidéo. Il n’a pas apporté plus de justice. Prenez la finale de la coupe du monde : il y avait le VAR, et pourtant sur le premier but français marqué à la suite d’un coup franc, pour moi, il n’y a pas faute croate. Ensuite, sur le deuxième but français, c’est la régie qui appelle l’arbitre lequel devient une sorte de marionnette. Et là, il y a main ou pas main du Croate ? A vitesse réelle et même au ralenti « normal », sûrement pas, mais avec la loupe du super ralenti, qui décortique sur quinze secondes une action qui a duré un millième alors là oui, l’arbitre voit enfin quelque chose et siffle penalty. Toute la Croatie crie à la main involontaire et toute la France hurle à la main volontaire : où est le progrès, où est la justice ? ça reste de l’interprétation ».

Je vous renseigne autrement à présent. Après les propos critiques de Platini, ceux, complaisants, de Gianni Infantino, président de la Fifa17. Ils me sont parvenus sur le trajet de retour de la finale, à une heure avancée de la nuit, au sein d’une liesse générale qui s’entendait même à la radio. France Inter y diffusa alors la déclaration [du 13 juillet dernier], énonçant que la « Russie avait organisé la meilleure Coupe du monde de football de tous les temps » (sic). En conférence de presse, Infantino en a même profité pour saluer Vladimir Poutine et son gouvernement, vantant certes les mérites de l’équipe nationale, mais aussi et surtout du pays organisateur et de ses changements.18 Infantino, aura « poussé » en effet, pour imposer le procédé VAR qui sert à repérer des « erreurs claires et évidentes » 19. Nous voilà immergés dans la « démarche qualité » du match de foot, [FIFA Quality programme] et dans la méthodologie statistique qui en conçoit le dispositif. Bref, à mettre en tension ces deux propos opposés, la VAR génère injustice et mascarade, ou progrès sans précédent du rapport et du traitement de la faute [de jeu].20

Points de vue, Images du monde

17 Chaque année, la FIFA présente un état financier conforme aux Normes internationales d'information financière (IFRS), qui doit être approuvé par un cabinet d'audit. Le rapport doit ensuite recevoir l'approbation de la Commission financière de la FIFA, du Conseil de la FIFA et, en dernier lieu, du Congrès de la FIFA. Pourquoi donc, s’intéresser au dispositif VAR, surtout au travers d’un titre aussi baroque que celui proposé [« Réelisation »], qui n’est pas sans faire résonner un certain rapport au réel ?

Disons de façon audacieuse, que je tente de saisir une forme d’impensé de la pensée occidentale à l’aide de la pensée même ; et à cet effet, je nous invite à « (…) prendre pour objet les codes invisibles du visible, qui définissent très naïvement et pour chaque époque un état du monde c’est-à-dire une culture. Ou comment le monde se donne à voir à ceux qui le regardent sans y penser » (Debray, 1992, 11).

Du coup, il est nécessaire de revenir sur l’évènement « culturel » le plus retransmis sur la planète [en compagnie des jeux olympiques], en essayant de nous inspirer des recherches freudiennes21qui ne choisissent pas entre une clinique de l’individu [du « Un tout seul »] ou une clinique de l’Autre [du groupe social], mais restituent quelque chose de « l’Autre-scène » de l’inconscient. Bref, il s’agit donc d’un questionnement au carrefour de l’image, du sport, et du dispositif technique,22 dont le point de vue provient de cette « Autre scène », terrain où je me situe.

1° Concernant « l’Autre-scène », si l’art, la science et la religion, composent pour Lacan les « grandes sublimations »23 (Zupancic, 2002, 63), nous sommes en droit [et peut-être en devoir] de nous demander si le sport, et en particulier le plus universel et le plus populaire d’entre eux, le football, ne peut être rangé en compagnie de ses consœurs, au titre d’une forme nouvelle de « sublimation »24.

2° Sublimation certes dans son acception freudienne [celle d’une expression positive la plus élaborée et socialisée de la pulsion], mais aussi et surtout, avec Lacan, ce dernier amenant une originalité au sein de sa thèse, à savoir que la sublimation est « créatrice de valeurs socialement reconnues ». Il ne s’agit donc pas uniquement de soumettre la pulsion aux valeurs existantes (Zupancic, 2002, 44) : le football est en lui-même, créateur de valeurs, transformant certaines « choses » en valeur sociétale.

3° Cette création de valeurs nous renvoie évidemment à la dimension éthique, tant pour le sujet de l’individuel que du collectif : la réalisation sportive peut-elle se transformer en « réelisation » pour un sujet ?

Le dispositif VAR illustre, commande, mais établit aussi en effet, un certain rapport du sujet au réel, rapport qui n’est que l’autre nom de l’éthique : « L’éthique du sujet est une position à l’endroit du réel », (Victoria, 2015, 70),25donc à l’endroit de la jouissance et de son traitement. Etablir le rapport de l’action de l’homme, bonne ou mauvaise, définit l’éthique et ce, dans le rapport au jouir : si le sport intéresse la psychanalyse, c’est parce que le sportif dans son acte, « touche à la jouissance et que le sport dans certains de ses extrêmes est une mise en acte du réel » (Labridy, 1994, 87-88).

A ces différents titres, le dispositif VAR désigne donc ce renforcement de l’Autre de la Loi, [le visionnage de la faute] faisant apparaître « le regard du maître qui n’est plus voilé mais dévoilé » : « la machine à voir c’est la culture elle-même », qu’elle s’avère scientifique, technologique, policière, médicale, d’espionnage ou sportive, rajoutera-t-on (Wacjman, 2010, 16 et 14).

Nous pouvons ainsi élever la VAR avec Gunther Anders26 (1956, 22), au titre de « phénomène époqual », soit (…) ce qui définit à chaque fois la nécessité d’une époque, c’est-à-dire chaque mutation de l’essence même de la vérité ».27

Proposition [princeps] : la VAR désigne un « phénomène époqual » en tant qu’il est un dispositif de l’image.28

Il est à ce titre un dispositif surmoïque, dont l’effet opère depuis « l’idéal de la machine » [que nous retrouvons dans la clinique actuelle via les dysfonctionnements, les désordres, tous ces « dys » où l’humain est comparé à la perfection supposée de la machine - Chiha, 2018, 154],29 Un surmoi tyrannique, puisque commandant l’injonction « Tout du réel doit se voir ». Passage du stade du miroir, [où le @ reste en plan], à la tyrannie de la transparence… abandon de la limite pour l’infini d’un réel30intégralement transcriptible (Wacjman, 2010, 24 et 34).

Or, il existe cher lecteur, une mutation du statut de l’image dans le monde occidental, via l’éthique chrétienne [et dans son prolongement, l’éthique protestante]. Cette confession est la première à réfléchir la transmission [par l’image], et à problématiser à travers elle, son rôle missionnaire. D’ailleurs, « Parler de communication aujourd’hui, sans se référer à ces points de théologie et les techniques de transmission tels qu’ils nous ont été délivrés depuis des siècles, c’est se priver d’une lumière décisive », précise Régis Debray (1992, 98).

L’Ethique chrétienne

Je vous fais grâce de l’image primitive antique, pré chrétienne31et j’accomplis un bond dans le temps, pour accéder au deuxième Concile de Nicée, en 787, lequel va trancher sur le fond de la querelle entre iconoclastes32et iconophiles (Debray, 1992, 82). Une véritable révolution de l’image par l’image s’y accomplit33 : s’il existe un génie du christianisme, c’est bien celui d’avoir inversé la primauté absolue de la parole sur l’image propre au judaïsme, en témoignant de l’influence de la culture visuelle des grecs sur les chrétiens (Debray, 1992, 82).

Cette inversion s’accomplit à partir d’un point théologique majeur, précisé dans l’évangile de Saint jean, lequel n’est autre que celui du mystère de l’Incarnation : « Celui qui me voit, voit aussi le Père » (Jean, 14, 9). Autrement dit, Dieu le père est incarné dans son fils, le Christ, le fils est l’icône vivante du Dieu visible (Debray, 1992, 82-84).

Cette construction du dispositif de l’image n’est donc pas le fait du hasard : elle obéit à la propriété de l’image définie par Lacan.34 Si je reprends éthique protestante et éthique chrétienne, c’est pour affirmer en compagnie du regretté J-D Causse (2018, 47-52), que si l’athéisme est en partie une invention du christianisme, c’est parce que celui-ci a « produit » un Dieu, qui se manifeste sous la forme de son contraire : « L’incarnation, la figuration d’un dieu dépouillé de tous les attributs traditionnels de père tout puissant est l’invention décisive » (Djamdjian, 2018).35 Bref, la personne du Christ est l’emblème de toute représentation puisqu’il est deux, Homme-Dieu, Verbe et Chair (Debray, 1992, 87).36 Ce pourquoi j’interprète l’énoncé de Lacan (1974, 81) dans son « discours au catholique », lorsqu’il affirme que s’il y a une « vraie religion »,37 c’est la chrétienne, de par la production de sens qu’elle produit et qui nous noie, grâce et à cause du medium de l’image : n’est-il pas attendu du vrai catholique par opposition à l’hérétique, qu’il ne choisisse pas sa foi selon son libre arbitre, mais qu’il suive ce qui nous est proposé par Dieu, (Didier-Weill, 2016, 86), dans l’universalisation du « Credo » ? 38 L’on saisit mieux alors, que l’image, puisse se constituer en symbole : « un symbole (…) présente plusieurs significations dont deux au moins sont contradictoires. C’est pourquoi il est plus grand que les mots qui voudraient l’expliquer (et qu’il préfère l’image). Raison pour laquelle les

34 « Nous définissons l’image comme tout arrangement physique qui a pour résultat entre deux systèmes de constituer une concordance biunivoque ». Lacan, Leçon du 22 novembre 1961. In Séminaire, Livre IX, L’identification, Sténotypie inédite. Cité par Chiha, 2018, 203. Biunivoque signifie en effet, « Qui fait images sont préférentiellement utilisées comme symboles pendant les rêves, alors même que nous les percevons que plus difficilement à l’état de veille du fait de leur amortissement par la parole consciente qui en efface les contradictions » (Pommier, 2002, 99).

L’incarnation rejoint ici in fine, la conception freudienne de l’image : « Comme Freud nous l'indique pour la première fois dans « L'esquisse d'une psychologie scientifique », le fonctionnement normal de l'appareil psychique est d'être un appareil à halluciner et non pas à saisir et explorer la réalité » (Zemmour, 2017), à l’opposé de la VAR.

Dès lors, le rêve est la voie royale de l’inconscient, lequel ne connait pas la contradiction, puisque utilisant des images ; l’inconscient fonctionne par images, en associations libres, Freud imposant l’idée que le rêveur pense en images [la pensée n’étant pas le langage] (Debray, 1992, 47 et 51) : « Une image n’est ni vraie ni fausse, ni contradictoire ni impossible. N’étant pas argumentation, elle n’est pas réfutable. Les codes qu’elle peut ou non mobiliser sont seulement de lecture et d’interprétation » (Debray, 1992, 60), comme Platini le précise.

L’Eglise s’universalise et étend son pouvoir par l’image, et ce à travers le principe missionnaire que « l’Eglise n’a pas de territoire » (Legendre, 2007, 9 et 21).39 Et cette mise en lumière de l’expansion et de l’universalisation de l’image chrétienne, est celle-là même du dispositif VAR.

Mais que transmet-elle in fine, l’image de la VAR, du fait des contradictions inhérentes à la structure de l’image ?

Réponse : elle transmet « le vice et la vertu ».

Je m’explique. L’acte sportif participe d’une expérience qui porte à l’être quelque chose qui ne peut pas se dire. « Le sportif met en acte une part d’être, mais il ne peut rien en dire. (…) Ainsi, le sport repose sur l’exercice d’une jouissance restant attachée au corps et qui ne se symbolise pas. Il se perpétue de cette satisfaction indicible qui pousse à l’acte le sportif ». (Labridy, 1994, 92). Autrement dit, la création de « valeurs socialement reconnues » se trouverait passablement altérée par les différentes pratiques de dépassement et de hors limite que sont le dopage, les entrainements répétés et intensifs (Labridy, 1994, 92) ou bien la corruption par l’argent dont la FIFA a été l’objet ces dernières années. Seule doit demeurer la traque du beau geste [le but d’anthologie, la passe merveilleuse…] ou du mauvais [la faute de main, le tacle assassin…]. L’institution sportive ne peut donc que partir en croisade morale [éducative, dissuasive et répressive], une croisade orientée sur la préservation de la santé des sportifs, qu’en allant à l’encontre que ce qu’elle prétend interdire, ne pouvant prendre en compte l’au-delà de cette morale que pourtant vise l’acte même du sportif : « l’institution sportive ne veut rien savoir de la part maudite qui est au cœur de la pratique sportive » (Labridy, 1994, 93), que nous nommons celle-ci, vice, mal ou jouissance.

Dans le prolongement de l’éthique chrétienne, c’est bien alors l’éthique protestante qui va parachever l’incarnation du vice et de la vertu dans l’image.

La preuve [par la parole] ?

L’Ethique protestante 40

Max Weber et son fameux « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904 et 1905) en constitue la référence incontournable. On y apprend que la notion de prédestination [empruntée à Saint Augustin et diffusée dans le monde protestant], veut que Dieu aurait déjà choisi de toute éternité ceux qui seront damnés et ceux qui seront sauvés. Avec elle, l’incitation Calviniste au travail se trouve du coup renforcée. Mais elle serait source de pure angoisse, insupportable, à moins que des signes au cours de la vie terrestre, comme la réussite économique, ne l’atténuent. C’est le point théologique sur lequel Max Weber s’appuie pour montrer que l’industrialisation capitaliste s’implante et suit dans son essor, le protestantisme. Dany-Robert Dufour mentionne néanmoins, un oubli essentiel au sein des travaux de Max Weber, celui de Bernard Mandeville, médecin-philosophe du XVIIIème (médecin de l’âme soit le psychologue d’aujourd’hui), et de sa « philosophie ». Ce dernier est l’auteur de la « Fable des abeilles » (1705), qui raconte l’histoire d’une ruche florissante du fait que ses habitants sont tous des voleurs. Coupables, ils décident de devenir honnête et dès lors, les nombreuses activités qui jouissent du malheur d’autrui, disparaissent : la ruche dépérit. Autrement dit, la thèse de Mandeville condensée dans la maxime de la fable c’est que le vice et non la vertu, est bien le moteur du capitalisme. « Les vices privés font la vertu publique », car en libérant les appétits, ils apportent une opulence qui ruisselle de haut en bas de la société [Nota : la théorie du ruissèlement vient d’être récemment évoquée en « Macronie »]. Dès lors, nous ne pouvons plus penser l’Ethos capitaliste comme ascétique, rigoriste, autoritaire, puritain et patriarcal. Puisqu’un nouvel ordre supérieur aux précédents naitra du vice des hommes, ceux-ci n’ont plus à se sentir coupable, mais à les vivre sans honte.

CQFD. Ce pourquoi, Mandeville n’hésite pas à faire la promotion de la guerre, du vol, de la prostitution, de la luxure, de l’alcool et des drogues, de la recherche féroce du gain, de la pollution [pour utiliser le terme contemporain], du nécessaire travail sacrificiel des pauvres qui œuvrent dur au divertissement des riches, du non moins sacrifice des femmes pauvres pour satisfaire au plaisir des hommes riches [libérant les bourgeoises des trop brutales ardeurs masculines]… tout ceci contribuant finalement au bien commun, tous ces vices étant « à l’avantage de la société civile ». Si comme moi, il vous a été difficile de comprendre l’élection de Donald Trump, et s’il vous est toujours difficile de saisir la portée de certaines décisions et autres propos, je viens de vous offrir une grille de lecture intéressante et particulièrement inquiétante, cette « théologique » ne pouvant que perdurer…

Prolongations et temps additionnel

Peut-être peut-on raisonnablement avancer que le medium de l’image est parfait dans l’incarnation double, d’un surmoi freudien [Interdits fondateurs issus de la Loi de la castration] et du surmoi lacanien [Transgression de ces interdits via l’Exhortation à la jouissance].

Il est celui dont le sport et le football en particulier a besoin : les sportifs – et donc les dispositifs qui les ont à l’œil- sont des praticiens de la jouissance qui ignorent Heidegger Bataille ou Lacan, à savoir que l’être ne s’atteint que dans l’excès, mais un excès mis en acte. Mise en acte de cette tension entre pulsion et désir, le sportif montre, en allant au bout de lui-même, que ce que cherche le sujet, ce bout d’être perdu, ne peut être retrouvé qu’en inventant quelque chose à la place de cette perte, quelque chose qui n’a pas encore existé -d’où sa valeur sublimatoire- ; mais que pour ce faire, il doit transgresser les limites de la Loi, du corps, etc… (Labridy, 1994, 94).

C’est bien me semble-t-il, cette exhibition-monstration de jouissance, qui se constitue en « phénomène époqual », reprenant l’injonction du moment, qui n’est autre que celle du « en même temps » macronien, celle d’un « sans perte », propre au discours capitaliste : « jouis ! / Freine et gère ta jouissance ou bien consomme dans la « passion raisonnable » !

« Aujourd’hui, les grands repères de la tradition sont détruits [par le capitalisme mondialisé], mais sans que la société en propose de nouveaux à la place. De nouvelles jouissances, oui, mais pas de nouvelles valeurs. (Badiou, Télérama 3476, 24/08/16, 6). La création de nouvelles valeurs par le sport devra alors tenir compte de ce clivage plus que de cette division surmoïque. D’autant plus à considérer la valeur sublimatoire culturelle du football : « (…) Tout autant que la performance individuelle, il [le football] valorise – faut-il le souligner ?

  • le travail d’équipe, la solidarité, la division des tâches, la planification collective, à l’image du

monde industriel dont il est historiquement le produit. (…) Si sur le chemin du but, il faut conjuguer le mérite et la chance, il faut aussi parfois s’aider de la tricherie, le simulacre et la duperie mis en œuvre à bon escient se révélant ici, plus que dans d’autres sports, d’utiles adjuvants. A ces multiples leçons de friponnerie (…) la figure noire de l’arbitre oppose les rigueurs de la loi. Mais comme la plupart des sanctions punissent des fautes intentionnelles (dont l’intentionnalité est précisément délicate à établir : la main était-elle volontaire ou involontaire, le tacle régulier ou irrégulier ?) le match se prête à un débat dramatisé sur la légitimité et l’arbitraire d’une justice imparfaite. Le football incarne ainsi une vision à la fois cohérente et contradictoire du monde contemporain. Il exalte le mérite individuel et collectif sous la forme d’une compétition visant à consacrer les meilleurs mais il souligne aussi le rôle, pour parvenir au succès, de la chance et de la tricherie qui sont, chacune à leur façon, des dérisions insolentes du mérite. (…) Dans des sociétés où chacun, individu et société est appelé au succès, l’échec et l’infortune ne sont psychologiquement tolérables que si la malignité des autres, l’injustice ou le destin portent la responsabilité ». (Bromberger cité par Bouzidi, 2018, 79-80)

En définitive, la Var est le dispositif technique de la passion christique structurelle du sportif, comme de sa double exhibition du vice et de la vertu, toutes deux issues de l’éthique chrétienne et protestante. Elle procède comme en son temps le christianisme et le capitalisme, de la sainte alliance de la Science moderne et du Marché (Sauret, 2008). Ainsi, la VAR colonise-t-elle l’ensemble de la planète football, empruntant le même medium que la chrétienté, et gommant au passage « l’idée même du réel (ou de la vérité) comme différant des fictions symboliques et des formations imaginaires, reléguées à une dernière grande illusion » (Zupancic, 2002, 50)41. La colonisation de « Das Ding », du réel de la Chose, ne passe plus par les semblants, les fictions, les mythes et autres rituels socio-culturels.

La VAR en tant que dispositif de l’image, supprime l’idée même de réel, l’occultant même, en tant que le réel par définition est le hors champ de l’image (Badiou, 2015, 31)42 : pendant la coupe du monde de football en Russie, « Qui s’est soucié du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, en grève de la faim depuis le 14 mai, qui a déjà perdu 15 kg et qui purge une peine de vingt ans de prison pour « terrorisme » dans un camp en Sibérie ? » (Riss « Guignol Champion du monde », Charlie Hebdo N° 1356 du 18 juillet 2018, page 3). En se focalisant sur le réel en tant que contenu manifeste de l’image,43 la VAR supprime la croyance au réel, lequel nécessite le semblant des signes et des signifiants de la culture qui médiatiseront notre rapport à lui. Or, « Croire que l’illusion n’est qu’une illusion, c’est sans doute là l’illusion véritable la plus tenace » (Wacjman, cité par Zupancic, 2002, 52).

C’est dire si quant à ces codes invisibles du visible de notre culture, « l’Occident ne voit pas que l’insu, le non savoir, le méconnu, en un mot la dimension négative structure le savoir humain, et avant tout structure la connaissance de lui-même que l’animal parlant construit. Cela vaut pour la culture, qui se construit et se reproduit en intégrant l’indicible, le négatif, en fabriquant de l’insu sur lequel elle prend appui ». (Legendre, 2004, 54)

La VAR produit donc cet effet particulier qu’on y croit sans y croire, à ces semblants, ce que Lacan quant à la Science, avait épinglé par le terme d’« in-croyance », « incroyance », qui n’est pas la non-croyance, « qui n’est pas la suppression de la croyance – c’est un mode propre du rapport à l’homme, et à la vérité, celui dans lequel il subsiste ». (Lacan, 1959-60, 155-156). L’incroyance produit le désenchantement du monde dont nous connaissons bien les effets : faute de semblant du réel, nous devons surproduire tous ces objets mondains qui nous encombrent et épuisent le désir ; ou bien fabriquer « l’avenir d’une illusion » dans un idéal qui tienne, et c’est le phénomène sectaire ou pire DAECH, qui survient.

Bref, dans son prosélytisme et sa conversion des peuples, la VAR, fourni l’existence d’un « vrai réel », revenant à confondre le réel et la réalité, [soit les deux principes freudiens du Principe de réalité et de son « Au-delà »].44Foi en quelque sorte, dans le dispositif technologique de la VAR, laquelle produit un Autre non barré, non castré donc tout puissant, possédant « l’œil absolu » (Wacjman, 2010), à l’image de Dieu. Nous retrouvons ici quelques similitudes avec la « forclusion de la castration » que Lacan attribue au discours capitaliste45. A ce titre, la VAR est bien l’envers de la psychanalyse,46 dans l’aliénation à l’Autre qu’il entretient par le biais de la solution religieuse [l’Autre de la VAR sait à la place du sujet et surtout du symptôme – Bruno, 2010, 19747].

Le sport, la science et le religieux ne se rejoignent-ils pas alors dans une certitude de sens, véritable bouche trou du réel ? « Faire voir » le réel en tant qu’éthique [de l’art moderne mais aussi] du sport sur le versant télévisuel de la performance visible du beau et mauvais geste, c’est affirmer que la forme [du dispositif VAR], est bien le moment esthétique de l’éthique, dans l’avènement – osons la formule ! -, d’une « sublimation capitaliste » de l’être.

Je propose de nommer ce procédé éthique singulier de l’image, dans le rapport au jouir qu’il libère, « Réelisation ».

Jacques CABASSUT

Bibliographie

Agamben, G. (2007). Qu’est-ce qu’un dispositif ? Paris : Editions Payot et Rivage.

Anders, G. (1956). L’obsolescence de l’homme. Edition Ivréa – Editions de l’encyclopédie des nuisances, Tr. Française, 2002.

Badiou, A. (2015). A la recherche du réel perdu. Paris : Arthème-Fayard / Ouvertures.

Badiou, A. (2003). L’éthique. Essai sur la conscience du bien et du mal. Caen : Editions Nous.

Bouzidi, C. (2018). « Créations, Performances artistiques et sportives : du fantasme à l’œuvre ». Thèse de doctorat de 3ème cycle. Sous la direction du Pr M-J Sauret (Ed Clesco), et du Pr Xavier Lambert (Ed Allpha). Université de Toulouse Jean Jaurès Le Mirail, Ecole Doctorale CLESCO - Laboratoire de recherche « Cliniques Psychopathologiques et Interculturelles », Cliniques en Psychanalyse et Psychopathologie, Soutenue publiquement le samedi 30 juin 2018.

Bromberger, C. (1992). Le football met à jour les Antagonismes Majeurs de nos Sociétés. In Le Monde diplomatique, 06-1992.

Bruno, P (2010). Lacan, passeur de Marx. Toulouse : Point hors ligne.

Cabassut, J. (2019). « Footaises » / Psychanalyse, Politique, Lien social, … Images et Ballon rond. Paris : L’Harmattan, A paraître.

Cabassut, J. (2018) @psychanalyse : Séminaire du 18 juin 2018 - C@stration, @rgent, @ffaires du Sexe, @mour et lien soci@l : le pivot du @. Texte en ligne : https://www.apsychanalyse.org/

Cabassut, J. (2014). Du discours débile contemporain. In « Colloque du Siueerpp, « Psychanalyse et Politique : regards croisés ». Jeudi 4 et vendredi 5 décembre 2014, Université Catholique de l’Ouest (UCA), Angers. Actes du colloque.

Causse, J-D (2018). Lacan et le christianisme. Paris : Editions Campagne Première.

Chiha, S. (2018). « Martyre et Amok en répétition / Destins du politique dans le sujet de la modernité ». Sous la direction du Pr M-J Sauret (Ed Clesco). Thèse soutenue publiquement le samedi 22 septembre 2018, Université Jean Jaurès le Mirail (Toulouse).

Didier-Weill, A. (2016). Qu’est-ce que le surmoi ? Recherche clinique et théorique suivi de Pierre et Paul, la dernière nuit (Théâtre). Toulouse : Erès - Point hors ligne.

Dufourt, Dany-Robert (2017). Les prospérités du vice. In Le Monde Diplomatique, N° 765, Décembre 2017, p 3

Debray, R. (1992). Vie et mort de l’image / Une histoire du regard en Occident. Paris : Gallimard.

Djamdjian, A. (2018). Revue de lecture de l’ouvrage de J-D Causse. Site Œdipe.

Koren, D. (1996). Lien social : idéalisation et discours. In Meurtre du Père, Sacrifice de la sexualité. Approches anthropologiques et psychanalytiques, Sous la direction de Maurice Godelier et Jacques Hassoun. Paris : Editions Arcanes – Les Cahiers d’Arcanes, 147-170. Labridy, F. (1994). Le hors limite dans l’acte sportif. In La règle sociale et son au-delà inconscient. Psychanalyse et pratiques sociales. Sous la direction de P-L Assoun et M. Zafiropoulos. Paris : Anthropos-Economica, 87-97.

Lacan, J. (1974) Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques (1969). Paris : Seuil, Collection Comment faire pour enseigner ? 2005.

Lacan, J. (1971-1972). Le savoir du psychanalyste. Entretiens de Sainte Anne. Inédit, Leçon du 6 janvier 1972.

Lacan, J. (1959-60). Le Séminaire, Livre VII, l’Ethique de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1986.

Lapeyre, M. (2000). Complexe d’Oedipe et complexe de castration. Paris : Ed. Economica – Anthropos.

Legendre, P. (2004). Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident. Conférences au Japon. Paris : Mille et Une Nuits Ed, Librairie Arthème-Fayard., Coll. Les quarante piliers.

Nasio, J-D (1988). Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse. Paris : P.B.P, Editions Payot pour l’édition de poche, 1992.

Sauret, M-J. (2008). L’effet révolutionnaire du symptôme. Ramonville St Agne : Erès, Coll. Humus.

Victoria, B. (2015). L’époque, les discours, l’amour. Approche structurale et historique de l’indifférence aux choses de l’amour. Thèse de doctorat de psychologie de l’université de Toulouse, sous la direction du Pr. S. Askofaré, soutenue publiquement le 11 juillet 2015 (Université Jean Jaurès Toulouse Le Mirail).

Zafiropoulos, M (1994). Psychanalyse et création artistique, La nocivité de l’œuvre d’art. In La règle sociale et son au-delà inconscient. Psychanalyse et pratiques sociales. Sous la direction de P-L Assoun et M. Zafiropoulos. Paris : Anthropos-Economica, 51-67.

Zemmour, N. (2017). Pédagogie et thérapeutique, à l’impossible nul n’est tenu. In 25ème Congrès National de l’AFPEN, « De l’enfant pensé… A l’enfant pensant… Un chemin aléatoire », du 21 au 23 septembre, Le Corum, Montpellier. Actes du congrès.

Zupancic, A. (2002). Esthétique du désir, éthique de la jouissance. Nîmes : Champ social Edition.

Wacjman, G. (2010). L’œil absolu. Paris : Denoël.

Paroles et musique

Essai sur l’action de l’écoute

« Docteur, comment expliquer cela ? Je n’entends plus la musique. » Que voulait-elle dire par là ? A cette question, elle m’a répondu en prenant l’exemple des pièces radiophoniques : quand elle en écoutait une, elle distinguait clairement le texte lui-même ; en revanche, la musique d’accompagnement, à la manière du soleil qui obscurcit soudain, s’effaçait de son oreille, tandis qu’une impression de désolation la gagnait. (…) A l’instant même où elle se disait : « ça y est, la musique commence ! » elle n’entendait plus rien, même en augmentant au maximum le volume sonore, mais au bout d’un moment, lorsque débutaient les explications relatives au morceau suivant, tout redevenait clair. Bref, aussitôt que la notion de « musique » lui revenait à l’esprit, la musique elle-même disparaissait. Le concept avait le pouvoir de dissiper la réalité de la chose. »48

Dans le dernier roman de Mishima, La musique, une jeune et belle femme, Reiko, vient consulter le Dr. Shiomi, psychanalyste à Tokyo, parce qu’elle n’entend plus la musique. Ce roman mérite d’être lu par les psychanalystes car il pose de façon poétique et romancée le rapport entre la musique, le sexuel et les mots. Alors qu’elle entend les paroles d’une musique chantée, elle n’entend plus la musique qui accompagne. Assez rapidement, l’analyste va mettre en lumière que dans ce symptôme affiché au premier plan se cache un trouble plus intime : celui de rester sourd à son plaisir, de ne pas s’accorder le droit à l’autre jouissance

  • celle qui défait les représentations et les savoirs constitués. Mishima semble

assez familier avec la pensée psychanalytique lorsqu’il fait dire au Docteur Schiomi : « La première fois que vous êtes venue me voir, vous vous êtes plainte d’un symptôme étrange : vous m’avez dit « ne pas entendre la musique », avant de m’avouer plus tard que c’était un mensonge, qu’il s’agissait tout simplement d’une expression détournée pour dire que vous étiez frigide. Mais en réalité vous n’avez pas menti. La musique, ce n’est pas à l’intérieur de votre inconscient le symbole de l’orgasme, mais la voix de la conscience qui murmure : « pour Ryuichi, je voudrais guérir de ma frigidité.» Or, cette voix, elle est contredite par un autre désir obstiné : celui de « ne pas guérir », qui tente d’éloigner cette musique de vos oreilles, et c’est cela dont vous m’avez parlé à travers votre métaphore. »49 L’analyse de la jeune patiente se transforme en une aventure rocambolesque où l’on ne sait plus trop très bien si les scènes sont rêvées ou bien réelles. Avec une rare finesse de la langue et sans psychologiser, Mishima montre habilement comment – pour cette jeune femme – les amours œdipiennes non dépassées avec son frère pèsent sur sa sexualité de femme. Le psychanalyste est pris lui-même dans cette folle histoire de sorte que l’on s’interroge sur les limites des lieux, des temps, des personnages, du cadre thérapeutique, dans cette aventure où le lecteur est très vite désorienté. Musique, sexualité, parole, cure psychanalytique, amours œdipiennes, tous les ingrédients sont présents pour rendre ce roman particulièrement intéressant à la science psychanalytique.

Peut-être parce que je suis musicien, j’ai choisis de m’intéresser sur le chemin de votre invitation à ce Colloque sur l’Eloge de l’impossible, aux développements que donne Pierre Fédida à la notion d’écoute. Comment la parole est portée ou défaite par la qualité d’une écoute ? Comment une écoute lyrique ou poétique permet-elle d’ausculter le corps des mots ? C’est autour de ces questions que je souhaite cheminer avec Pierre Fédida, Jean-Luc Nancy et Maurice Blanchot. Car Pierre Fédida nous invitait constamment à lire, peut-être pour que le « réservoir de l’écoute » de l’analyste soit suffisamment nourri, cultivé en dedans, afin de pouvoir imaginer le symptôme dans son rapport à la culture et à la capacité de fabriquer de la fiction.

Ausculter et écouter ont la même racine latine : auscultare. Ausculter, c’est écouter attentivement les bruits du corps – souffles, râles – dans la poitrine, le cœur, les vaisseaux. Une auscultation permet de révéler ou de déceler des bruits (d’organes) qui étaient restés sourds. Littré note qu’ausculter, c’est aussi « ajouter foi », « écouter en cachette », et enfin, plus surprenant, « obéir ». Ainsi l’écoute est attentive, donne foi au pouvoir de la parole, transgressive et capable d’obéir. A partir de cette base, peut-on avancer que le psychanalyste n’est pas celui qui ausculte le corps du malade mais plutôt le corps des mots dans la parole du malade ? Comment interpréter un rêve si l’on n’est pas capable d’ausculter le corps des mots du rêve ? S’il n’y a pas de régression par l’écoute, peut-on parler du flottement de l’écoute ? Sans l’aptitude à régresser dans l’écoute, à entendre ces bruits mythologiques d’Eros et de Thanatos, il n’y a pas d’analyste, sinon un usurpateur fort de ses prétentions moïques. Lorsque la chair du rêve s’inscrit dans le dire, les images construites sont invitées à vaciller, à exploser, à éclater, pour rappeler à l’humain que là où l’image était certaine, l’aveuglement avait en réalité frappé.

C’est dans ce sens que Pierre Fédida, dans son dernier séminaire, invite à écouter poétiquement le corps à la manière de l’écriture de Blanchot : écriture de l’ « il y a » avec tout un univers de bruits : un cri qui éclate, des bruits sourds, croulants, humides… Les bruits de l’humain, le bruit des humains (la foule, la fête, la rumeur du grouillement, le fracas de la rue…) Le vivant fait du bruit. Ce bruit porté par le souffle n’est-il pas reste aérien du corps ? Pierre Fédida invite l’analyste en formation à écouter ce timbre, ce grain de voix qui donne le ton, la hauteur, la durée, l’intensité de la parole portée par le souffle : Il faudrait s’instruire cliniquement de ce sens de l’écoute du sonore au plus près de la crise de soi.

Fédida parlait parfois du « ventre de l’oreille » de l’analyste : Voulait-il nous inviter plutôt que d’avaler des images, à faire résonner la chair des mots dans cette cavité de l’oreille ? Dans Noli me tangere, Nancy revient sur cette scène où Marie-Madeleine reconnaît Jésus dans le jardin où il était enterré. Elle le reconnaît

  • alors qu’il revêt l’apparence d’un jardinier – lorsque celui-ci l’appelle en

prononçant son nom : « Marie ». La voix dément l’aspect du jardinier. Nancy souligne : « elle croit parce qu’elle entend. Elle entend la voix qui dit son nom ». Dans ce surgissement d’une présence se joue l’évanouissement d’une apparence. Nancy ajoute : « Dire le nom, c’est dire cela même qui meurt et ne meurt pas. »50 La reconnaissance par la voix qui dément les apparences, on la retrouve dans l’Odyssée lorsque Télémaque reconnaît son père par sa voix. Faudrait-il s’abstraire du toucher de la vision (qui n’est qu’un toucher différé) pour entendre la voix qui dément l’apparence ?

Comme Fédida, Jean-Luc Nancy accorde à l’écoute une fonction de captation d’ondes : « Frappe du dehors, clameur du dedans, ce corps sonore, sonorisé, se met à l’écoute simultanée d’un « soi » et d’un « monde » qui sont l’un à l’autre en résonance. Il s’en angoisse (se resserre) et il s’en réjouit (se dilate). Il s’écoute s’angoisser et se réjouir, il jouit et s’angoisse de cette écoute même où le lointain retentit au plus près. »51 Pour Nancy : « le sonore emporte la forme. Il ne la dissout pas, il l’élargit plutôt, il lui donne une ampleur, une épaisseur et une vibration ou une ondulation dont le dessin ne fait qu’approcher. »52 Entendre bruire, c’est se proposer comme structure ouverte, vivante en dedans, comme espace acoustique capable de refléter des images. Ecouter convoque une disposition profonde du corps à l’ouverture ; pourtant cette ouverture vibratoire ne saurait se confondre avec une disposition empathique pour l’autre. Ecouter au plus profond en soi, ce n’est pas vibrer empathiquement avec l’autre, ce serait plutôt le contraire. « Etre à l’écoute, c’est toujours être en bordure du sens ou dans un sens du bord et d’extrémité. »53 note Nancy.

L’écoute rêvante dans le dispositif thérapeutique

L’expérience psychanalytique, n’est-ce pas justement une situation au sein de laquelle la sexualité des mots est invitée à être entendue ? Le psychanalyste n’est-il pas une personne qui tente – par une écoute particulièrement souple et créative

  • de réanimer les mouvements d’une parole sourde à elle-même ? Peut-on être

frigide des mots ? Peut-on être frigide de l’écoute ? Certainement ! Et la poésie inhérente au jeu de l’écoute flottante tentera de déjouer le piège d’une parole qui à force de ne vouloir que qualifier ou signifier, n’entend plus rien à ce qu’elle dit. Il est des personnes qui ne s’entendent même plus parler. Le domaine de l’interprétation leur est alors comme interdit. Souvent d’ailleurs, pour ces mêmes personnes, le silence n’est pas toléré. Tout se passe comme si il fallait à tous prix couvrir le silence pour ne pas entendre le désespoir de son propre écho stérile, d’une parole opératoire qui « colle » à ce qu’elle dit. Les infirmes de l’écoute sont aussi souvent des infirmes du silence. Mais ceci n’est pas nouveau. Plutarque déjà, dans son texte « comment écouter », fait de l’ouïe « l’organe de la sagesse » et donne au silence un éloge particulièrement marqué : « De même, quand on écoute quelqu’un qui nous instruit, le premier devoir est de bien entendre ce qu’il dit, le second d’y répondre à propos, comme la conception et la grossesse précèdent l’enfantement. Lorsque les oiseaux pondent des œufs sans germe appelés « œufs conçus par le vent », on dit qu’il n’en résulte que des débris imparfaits et des embryons inanimés.

De même, quand les jeunes gens ne savent pas écouter et qu’ils n’ont pas été habitués à tirer quelque profit de l’audition, leur parole est comme un œuf sans germe. Ce sont mots « dispersés dans les airs, stériles, insaisissables. »54. L’expérience analytique invite à cette bascule faisant passer d’une écoute qui colle à ce qu’elle entend à une écoute capable d’entendre autre chose, d’imaginer des scènes, d’entendre les bruits d’Eros et ceux plus sourds de Thanatos. Pour interpréter, encore faut-il pouvoir prendre de la distance avec ce que l’on traite pour imaginer un autre paysage, ouvreur de sens, ouvert à l’alternative, un sens « rêveur » en quelque sorte. Comment les personnages importants dans la vie d’un patient s’incarnent-ils dans notre esprit ? De quelle manière le psychothérapeute peut-il ressentir l’apparence fantomatique de tel ou tel personnage sans disposer d’aucune idée précise de sa représentation ? Car il ya bien chez l’analyste une fabrication interne du monde de l’autre, avec ses lieux, ses personnages, son style… De telles questions interrogent la fabrique des visions internes, des voix intérieures, comme apparitions évanescentes, durant la traversée du cheminement thérapeutique.

Cette mise en parallèle rêve / écoute flottante – faudrait-il proposer « écoute rêvante » ? – est pertinente car en écoutant, confortablement installé dans un fauteuil, ne peut-on pas, à travers l’histoire d’un autre, imaginer voler, courir, marcher ? Découvrir odeurs, couleurs, sensations ? Entendre du sens ? La censure qui pourrait être redoutable vis-à-vis des désirs propres peut devenir plus conciliante lorsqu’il s’agit de mettre en mouvement psychiquement la parole de l’autre porteuse de désirs. Cette figurabilité permise par cette disposition d’écoute dépasse la stricte dynamique de fabrication d’images : elle résulte de cette fonction du psychique à transformer, métaboliser, animer, impressions, sensations, perceptions sensorielles. On se rapprocherait de cet idéal de pensée flottante, rêvante, chère à Pontalis : « Je rêve… d’une pensée de jour qui serait rêvante, non pas rêveuse mais rêvante. Je suis bien incapable de définir ce qu’elle serait. S’avancerait-elle, comme dans nos rêves, sans la conscience de sa destination, entraînée par la seule force de son mouvement, empruntant des voies multiples qui finalement convergeraient vers un point lumineux ? »55 Le psychanalyste sait mieux que d’autres combien le mot qui désigne l’image du rêve importe plus que l’image elle-même.

Ce mot est enveloppé d’un timbre, d’un grain, porté par un souffle, rythmé d’une certaine manière… Ces éléments participent d’une mise en contact particulière : il y a l’espoir chez celui qui parle de rencontrer un accueil, une réverbération, le partage d’une solitude donnant lieu à une reconnaissance. La réception de la parole constitue une expérience esthétique au même titre que sa production. L’auditeur lorsqu'il entre en contact avec la voix de l’autre, ses bruits, ses râles, est en quête de sens. Capteur d’atmosphères, un horizon d’attente est partagé entre celui qui parle et celui qui écoute. Entendre la parole de l’autre implique l’acceptation d’une confrontation -celle de sa manière de voir le monde avec celle d’un autre. Comment écouter et entendre si l’on ne décide pas à un moment donné d’accepter cette posture d’accueil, de réception passive et active, de modification de sa forme par celle de l’autre ? Si l’écoute flottante peut à première vue s’apparenter à une écoute distraite, elle invite en fait à un recueillement au plus profond de soi. Cette science expérience du sujet se transmet comme un artisanat : par l’expérience d’une pratique, d’une technique qui s’enrichissent par l’œuvre du temps et des affects partagés à deux.

Cette expérience de l’autre, vouée à l’appel de la régression (formelle, temporelle, topique) disqualifie savoirs et connaissances théoriques pour donner naissance à une autre connaissance : celle où le sujet apprend à rencontrer et à repérer dans sa parole et dans la parole de l’autre l’envers d’une volonté consciente du dire. Cette expérience ne force pas la mémoire : elle apprend à accueillir à son rythme ce trouble, à partager dans le creux du silence émotions, affects, angoisses, troubles d’une rare violence et à sculpter – grâce à des mots posés dans l’espace de séance – les formes qui remontent à soi. Jean-Luc Nancy dans son essai intitulé « A l’écoute » situe bien cette posture : « Lorsqu’on est à l’écoute, on est aux aguets d’un sujet, ce(lui) qui s’identifie en résonnant de soi à soi, en soi et pour soi, hors de soi par conséquent, à la fois même et autre que soi, l’un en écho de l’autre, et cet écho comme le son même de son sens. Or le son du sens, c’est comment il se renvoie ou comment il s’envoie ou s’adresse, et donc comment il fait sens. »56 Contrairement à l’empire fascinant de l’image amenant à une capture imaginaire, l’écoute permet d’opérer un renvoi symbolique, elle est toute tendue vers le sens.

La lecture engendre images évanescentes, échos de voix, reflets cœnesthésiques et kinesthésiques : tout le corps accueille les mouvements portés par la parole écrite. C’est cela la « magie de l’écoute » : le transfert anachronique d’émotions, de vécus subjectifs, la création d’un espace unique où le sujet parlant devient une part de l’espace psychique de l’auditeur. Certaines paroles contenant force, mouvement, ne demandent qu’à être libérées par et dans le corps de l’écoute d’un autre, destinataire toujours singulier. Se concentrer pour mieux régresser dans l’écoute, c’est aussi entendre et imaginer ce qui n’est pas dit. Pour J.-B. Pontalis : « l’invisible n’est pas la négation du visible : il est en lui, il le hante, il est son horizon et son commencement. Quand la perte est dans la vue, elle cesse d’être un deuil sans fin. »57 D’une manière assez analogue à celle concernant l’écoute analytique, l’écoute musicale est une forme d’interprétation de l’œuvre écoutée. De même que les musiciens sur scène éprouvent la qualité d’une écoute, le patient vient chercher chez son thérapeute une certaine qualité d’écoute.

La qualité d’une écoute, soutenue par la réserve de silence, a ce pouvoir de porter ou de défaire la parole.

« La parole adressé éveille l’attente de l’écoute. Je crois que pour l’analyste l’attention également flottante est soutenue par l’attente. L’analyste attend que quelque chose arrive dans la langue du patient, c’est-à-dire dans son écoute. Il attend et entend à une double entente ce que seul le transfert est capable de faire venir au cours des séances. Il sait que l’essentiel de la parole du patient habite dans ce qu’elle ne peut pas dire, il tend l’oreille à l’inouï, le non audible du dit. »58

Sans l’écoute de l’autre, aucune parole ne peut résonner. Pour qu’un son résonne, encore faut-il qu’un écart soit possible entre l’objet émettant le son et celui qui l’accueille. Les grands musiciens interprètes sont ceux qui témoignent de cette rencontre entre l’être et la musique via l’instrument. Ce n’est plus l’artiste qui possède la musique grâce à l’instrument-outil mais plutôt un interprète qui se laisse habiter, traverser, par une musique qu’il libère en en faisant corps avec l’instrument. Et cela n’est pas une mince affaire : cela ne marche pas à tous les coups, peut-être à la manière peut-être d’une rencontre sexuelle.

La culture de l’écoute intérieure dans la lecture

Quelle(s) voix entend-on lorsque l’on lit ? N’entend-on pas la voix des personnages venus d’on ne sait où ? D’où proviendrait cette remontée des voix qui prennent grain, épaisseur, timbre ? Ce qui est certain, c’est que le lecteur « entre » dans le livre lorsqu’il ne s’entend plus lire. La lecture demande-t-elle à ce que cette voix – de langue maternelle – soit suffisamment intériorisée ou introjectée pour rendre possible l’écoute de la parole lue ? Lire n’est pas possible si l’on ne peut, après avoir identifié avec les yeux (ou les doigts) signes et inscriptions, les mettre en relation avec les sons auxquels ils correspondent. Ces sons s’articulent alors avec des représentations en mouvement pour créer du sens. Que peut-on entendre et imaginer si l’on ne perçoit de la lecture que le bruit de sa propre voix lisant ? La lecture met à la disposition du lecteur le pouvoir d’entendre l’écho des voix lointaines, l’écho des voix de l’oubli, de cultiver ce réservoir d’écoute. Dès que cette bascule s’opère, le verbe se fait chair. Lire n’est pas possible si l’on ne dispose pas de cette force de s’absentéïser en tant que personne pour se mettre en contact avec le monde de l’autre, l’auteur.

Cet oubli de soi est favorisé par une écoute toute tendue vers la parole écrite de l’autre. Dans ce mouvement d’ouverture à la parole de l’autre absent, il convient de faire silence, de se taire, et de faire taire les bavardages. Comme pour le rêve, on est toujours exclu de la lecture de l’autre. Le livre impose le silence de l’écoute. Margueritte Duras voit dans la force du silence d’un livre la force de l’auteur : « Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit sans véritable auteur. » 59 Le bavard, cet infirme du silence, est bien souvent incapable de lire, d’écrire. Le lecteur, lui, apprécie ce temps du silence imposé par l’accueil du récit entre les lignes. La solitude de la lecture est une solitude sans quoi l’écrit ne s’incarne pas. Il faut pouvoir se protéger des stimulations, excitations (externes et internes) du vivant pour se créer sa bulle à soi, bulle permettant cette zone de contact hallucinatoire entre impressions reçues du lecteur et expressions de l’auteur.

La lecture permet d’imaginer cet au-delà du corps : tout ce qui est lu clairement peut être imaginé, peut être ressenti en dedans du corps et pourtant hors corps. Dans cette expérience existentielle, un rythme est à trouver. Il ne s’agit nullement d’une histoire de maîtrise ou de contrôle mais plutôt de la fabrication de présences, de fantômes qui modifient, altèrent une perception du monde égocentrée. Ce rythme ouvre sur l’existence, sur un autoérotisme de vie. La lecture cultive cet autoérotisme de vie, car c’est un autoérotisme ouvert sur l’autre, ouvert sur l’étranger intime, étayé par l’activité hallucinatoire. Cela dit, même si elle ouvre aux horizons de l’autre, elle n’a pas besoin de la personne de l’autre pour se cultiver. C’est ce qui fait toute la différence avec l’expérience psychanalytique : celle-là , pour régénérer et réanimer l’autoérotisme d’écoute nécessite que deux personnes soient présentes dans l’espace et le temps de séance.

L’écoute flottante entre concentration et disposition à régresser

Etrange impression que génère l’écoute flottante : alors que le thérapeute peut parfois avoir l’impression qu’il ne retient rien, il est souvent surpris bien plus tard de retrouver une scène de rêve ou bien une parole prononcée quelques années auparavant. Ce réservoir d’écoute fonctionne sans faire de bruit. Y aurait-il quelques correspondances avec l’écoute musicale ? Que raconter d’un concert ? Et pourtant si l’on entend une musique du même compositeur, il y a des chances pour qu’on retrouve certaines atmosphères, certaines structures, certaines humeurs…des impressions plus que des expressions. Dans la thérapie, la parole fait l’expérience de ce jeu de cache-cache avec elle-même : caché ou surexposé dans la logique d’une phrase, un sens surprenant se fait entendre au détour d’un boitement de la langue, comme porté par la réserve d’écoute de l’interlocuteur. Dans cette curieuse expérience, la parole découvre ou redécouvre sa propre ressource poétique, sa force métaphorique. Le sujet se surprend à désignifier les repères fonctionnels et utilitaires de sa propre parole mais aussi de son écoute.

Le domaine du rêve, trop longtemps assigné au sommeil de la nuit, apprivoise cette parole – restée comme morte à son propre écho – et lui apprend à s’entendre autrement. Le sujet qui perdu dans sa souffrance ne s’entend plus et n’entend plus guère l’autre, réapprend le jeu dans sa parole. Ecart de sens, écarts de scènes, écarts de temps… Etrange temporalité anachronique de la scène thérapeutique ! Ici, l’expérience de créativité dans la langue et la mémoire implique la présence d’écoute de l’autre. Elle permet un partage de sens et d’affects. Ce partage et ses mouvements constituent le transfert. Cet art de l’interprète tient à l’art du rythme. Et l’art du rythme ne repose que sur l’articulation des temps au silence. Les grands musiciens sont ceux qui restituent les effets de rythme, parvenant ainsi à générer un contact avec le public, un contact vibratile, atmosphérique, permettant la découverte de paysages insoupçonnés : le musicien est celui qui restitue au sonore une capacité d’imagination acoustique. Les musiciens qui connaissent l’art du rythme sont ceux qui parviennent toujours à l’effet de surprise.

On parle d’effet de « l’attaque ». Le rythme n'est pas continuité qui se brise ni discontinuité qui se sépare : il est un sursaut imprévisible parmi une séquence, une coupure, une passe, fragment de temps ; il se caractérise par son instantanéité, et demeure insaisissable. Un bon interprète en musique est celui qui s’oublie en tant que personne pour être tout entier habité par la musique écrite par un autre ; si l’interprétation est musicale, elle doit faire oublier les instruments. Ainsi un violon peut devenir une voix d’enfant, un cri, un déchirement, un murmure, un gémissement, (Yehudi Menuhin). La bonne musique c’est celle qu’on oublie car elle crée du paysage. Du côté du transfert et de ses surgissements de présence entre deux corps. Georges Didi Huberman dans son livre L’image survivante60, propose de penser l’interprétation du côté de l’intervalle, d’un « entre deux sens », dans une scansion, une syncope rythmique, où le sens ne s’est pas encore thématiquement construit. Warburg qui étudiait les phénomènes oscillatoires les comparait au battement d’un cœur : « - diastole de la dilatation, systole de la contraction – ne "tiennent" qu’avec ce temps intervallaire que constitue le « rien » du silence, le suspens de la vie.

Un rythme cardiaque n’est pas binaire (coup fort, coup faible) mais ternaire (coup fort, coup faible, silence) : le rien doit donc compter au moins autant que le coup ; et même plus, car sans lui, il n’y aurait pas de coup. »61 Entendre comment s’organise ce « rien » avec ces « bruits », comment ça prend corps dans le grain de la parole, voila l’exercice du psychothérapeute.

La voix, la présence, le souffle, les éléments d’atmosphère

« Je pourrais le reconnaître entre mille ! » Cette formule est banale ; elle accorde à l’image le primat de la reconnaissance du visage. Sur quels indices reconnaît-on une personne familière ? Les observations faites auprès de tous jeunes enfants montrent que les bébés se repèrent très tôt par rapport à des qualités sensorielles de la voix. Dans l’Odyssée, après tant d’années de séparation, le chien Argos reconnaît Ulysse, son maître, sans doute par l’odeur ; la vieille nourrice Euryclée par sa blessure à la cuisse ; Pénélope, enfin, par les secrets du lit conjugal. On voit bien par cet exemple comment une reconnaissance s’opère sur la base d’indices multiples : l’odeur, la cicatrice, le sexe…. des preuves par la chair. Ici aussi, la fonction visuelle n’apparaît pas si primordiale. Le fils Télémaque reconnaît son père (qu’il n’a pourtant pas beaucoup vu) par sa voix qui dit son nom. La psychopathologie périnatale montre que dans le cas où une mère ne dispose pas de cette capacité d’auto perception de la vocalité de l’enfant, cela n’autorise pas à l’enfant de reconnaître sa propre voix dans la voix de la mère. Didier Anzieu62 a remarquablement développé ces questions dans son article sur « l’enveloppe sonore du soi ». Il rappelle la préséance du miroir sonore sur le miroir visuel présente dans le mythe de Narcisse. Comme Echo s’assèche et dépérit ne laissant plus qu’entendre une voix gémissante répétant les dernières syllabes, Narcisse se consume dans le miroir de son image. L’espace sonore est le premier espace psychique. Anzieu en repérant certains effets pathogènes du miroir sonore, invitait les psychothérapeutes dès 1976, à prendre en considérations certaines qualités sonores de la voix. Il rappelait combien fréquemment, la voix d’une mère de schizophrène produit chez le médecin ou le thérapeute un effet de malaise : « voix monocorde (mal rythmée), métallique (sans mélodie), rauque (avec prédominance des graves, ce qui favorise chez l’écoutant la confusion des sons et le sentiment d’intrusion par ceux-ci). » Il invite notamment à repérer certaines qualités:

  • Sa discordance ;
  • Sa brusquerie : tantôt insuffisant, tantôt excessif, passant d’un extrême à l’autre d’une façon arbitraire et incompréhensible ;
  • Son impersonnalité : il s’agit d’une voix ne renseignant en aucun cas sur ce que ressent celui qui parle. Lorsque la personne parle, on pourrait entendre la voix d’une machine dans laquelle on a introduit un programme – un peu comme sur la hotline – de certains opérateurs téléphoniques.

Entendre le grain de voix, le timbre, la tonalité (mineure, majeure) les couleurs (éclatantes, ternes, éteintes), le souffle, l’aspir-respir, le rythme, le mouvement animant la parole, c’est d’une certaine façon entendre la musique, ou encore, reprenant la métaphore de Mishima, entendre le sexuel dans la parole. On peut faire l’hypothèse selon laquelle la culture de l’écoute musicale favorise l’ouverture de cette écoute. Encore que… Freud détestait la musique, tandis que certains mélomanes n’entendent rien à l’écoute psychanalytique ! Mais pour les analystes musiciens, il est à parier qu’ils trouvent dans l’écoute musicale une ressource alternative sur laquelle s’appuyer lorsque le seul usage du logos semble insuffisant pour maintenir quelque contact avec l’humain. C’est dans ce sens que François Pommier écrit : « la musique peut constituer en effet le dernier refuge lorsque nous sommes coupés de tout, un univers sans langage installé du côté de la jouissance » 63 La tonalité de la parole est essentielle lorsque l’on veut entendre ce qui ne se dit pas. Certains « tout va bien » accompagnés d’un sourire surfait, se décomposent et se défont dès que l’on s’attarde à la tonalité, au grain et au timbre d’une voix.

Ces restes, ces murmures, bruits qui débordent et enveloppent la parole communicante constituent un entour qui donne le ton. Parfois, au décours d’un discours froid, net, argumenté, sûr de lui, voulant occuper tout l’espace, j’entends quelque chose d’un râle, d’un « gémi », d’une tonalité mineure. Comme une autre musique transpirant les mots prononcés. On pourrait presque parler d’un accompagnement musical. Le message verbal est enveloppé d’une certaine manière. L’écoute en ce sens est une expérience de rupture, d’une béance soudainement advenue, et en même temps, une expérience de proximité car elle se tient près de son lieu d’émergence. Pour écouter la voix de l’infans, l’écoute se met comme en apesanteur pour déjouer les lois de l’espace et du temps le triomphe de la compréhension. Cette particularité dans la disposition d’écoute permet d’inviter les fantasmes les plus sourds à se faire entendre, de donner des contours à des angoisses sans nom, de donner un site à l’absent et à l’étranger. Les oreilles, telles des fenêtres « ouvertes sur le lointain et l’invisible » (Pontalis), sont invitées à s’ouvrir au dehors pour résonner au-dedans.

Si l’on peut fermer la bouche ou fermer les yeux, il n’est pas possible de fermer les oreilles. Il n’y a pas de paupières pour les oreilles. Et à la différence du chien qui dresse les oreilles lorsqu’il écoute ce qu’on lui dit, il est impossible de savoir si un humain vous écoute sauf peut-être dans les mouvements de ses yeux, de ses gestes, de sa façon de respirer… Ces râles, souffles, peuvent être entendus comme ces bruits d’âme qui débordent le cadre prévu pour et par le discours. L'émotion générée par cette étrange musicalité participe à une mise en contact. Du côté de l’autre jouissance, ces bruits de l’âme attestent d’un ineffable ne pouvant être totalement mis en en code. Ces restes de parole sont un peu ceux qui viennent en trop rappelant ainsi la formule de Roland Barthes (1980) sur le sens obtus : « C'est celui qui vient en trop, comme un supplément que mon intellection ne parvient pas bien à absorber, à la fois têtu et fuyant, lisse et échappé… ». L’écoute d’une parole incarnée n’est pas assimilable à la captivation hypnotique : souple, flottante, rêvante, elle procède d’un double mouvement concentré sur ce qu’elle écoute mais aussi disponible pour entendre l’inouï.

C’est une écoute qui guette la surprise – sexuelle, avec ses mouvements d’attraction (rapproché) ou d’hostilité (éloigné). Les pécheurs à la ligne savent cet art de la patience, de l’immobilité d’un corps ouvert sur ce que la nature donne à voir, sentir et entendre. Le psychanalyste lui aussi guette. Quoi ? Le surgissement d’un intime qui dément les apparences et les discours construits. Partagée, cultivée par divers supports (poésie, musique, lecture, expérience analytique) cette écoute particulière lorsqu’elle est acquise – forcément à deux – ne s’oublie pas.

Avec Victor, nous avons vécu des longs moments de ce que certains ont qualifié de transfert symbiotique : des longues séances silencieuses, où les seuls sons qui pouvaient être perçus étaient des bruits de respiration, de frottement de gestes sur le divan, des bruits de ventre. Il y avait alors parfois un dialogue de bruits de ventres qui s’installait entre nous. De mon côté je me suis parfois chantonné intérieurement des airs de musique, comme si pris dans ce transfert symbiotique, je le berçais imperceptiblement par ces chantonnements intérieurs. Ces chantonnements me permettaient de rester là, d’être présent tout en ne manifestant rien du côté d’une demande, une présence qui apprivoise une absence. Un horizon d’absence est partagé à deux. J’ai mis du temps avant de concevoir comment ce mouvement (en apparence) de repli dans mon écoute – qui pouvait paraître fuyant ou franchement coupé de l’autre – a pu produire un écart, m’autorisant à entrer en contact autrement avec son monde interne : les paroles de la chanson ou même la tonalité des musiques – alors que j’étais menacé d’un effondrement mélancolique dans ma propre écoute. Sur de telles questions théorico-techniques, la psychanalyse me semble particulièrement libre et vivante car en accueillant et en intégrant (au sein d’un dispositif réglé, assurant constance et contenance) les surprises émanant de rencontres et de découvertes imprévisbles, elle autorise une créativité toujours surprenante.

Vincent ESTELLON

L’@psychanalyse

Je vais essayer de parler de votre nom. Cet at que vous avez mis avant la psychanalyse Alors première dimension : l’écriture ; Il y aura toujours dans la prononciation de ce nom, quand vous en parlerez entre vous, et avec l’extérieur, une question sur « comment le prononcer » : et c’est assez fort déjà, de rappeler ainsi sans cesse que la psychanalyse est affaire de « lecture ». L’inconscient se lit, et les équivoques sont la plupart du temps provoquées par l’écart entre le son de la parole et l’écriture de ces sons.

Cet at, introduit ainsi dans le nom de votre association vient, d’après ce que Joseph Rouzel m’a dit, vient d’une graphie que j’avais adoptée, dans un livre Topologie analytique et clinique lacanienne (Point Hors Ligne, 19990. Disponible en numérqiue). Alors c’est une petite histoire que je vais vous raconter : l’objet a de Lacan, pour les topologues c’est avant tout un trou, pour les psychologues, disons au moins, un manque, une absence, et pour le formuler, j’avais pris l’habitude quand je voulais l’écrire, de mettre le a dans un rond, puis assez vite, dans le même mouvement, ça donnait @. Et j’ai découvert ensuite que sur mon clavier c’était un caractère qui existait ! A l’époque, dans les années 90, ce n’était pas encore un signe du net. En tout cas, c’était encore militaire, et donc sans l’extension d’aujourd’hui. En fait c’est en 1971 que Ray Tomlinson, un ingénieur américain, qui travaillait sur ARPAnet, l’ancêtre d’internet, a ressorti ce signe, pour désigner le récepteur d’un message, et créer ainsi la première adresse de courriel.64 Alors de ressortir cette graphie engendre, pour moi, un effet d’après-coup ! J’avais abandonné cette graphie puisque les « éditeurs », Gérard Pommier en l’occurrence, s’il l’avait accepté une fois, espérant sans doute que ça se répande, m’ont demandé de cesser, et j’ai cessé.

Je vais essayer de parler de l’effet actuel, pour moi, de ce nom. D’abord il s’agit du nom d’un groupe qui se constitue.

Et, pour en déplier certains aspects, je vais commencer par vous lire trois citations. Dans le texte « État amoureux et hypnose » Freud représente le mécanisme de la constitution d’une foule, dans un schéma qui éclaire les enjeux du transfert au regard de l’idéalisation et de l’identification. Une foule, écrit-il, « est une somme d’individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont en conséquence, dans leur moi, identifiés les uns aux autres ».

Lacan dans le séminaire XI explique : « L’opération et la manœuvre du transfert sont à régler d’une façon qui maintienne la distance entre le point d’où le sujet se voit aimable (en grand I) et cet autre point où le sujet se voit causé comme manque par l’objet a. » Et plus loin « Et c’est une question qui date du début de la psychanalyse, dans son mouvement de se séparer de l’hypnose : « Définir l’hypnose par la confusion en un point, du signifiant idéal, où se repère le sujet, avec le a (l’objet a), c’est la définition structurale la plus assurée qui ait été avancée ». Retenez, pour en percevoir l’enjeu, que la séparation de la cure analytique, de l’hypnose est l’acte de naissance de la psychanalyse, vers les années 1898, du jugement même de Freud.

Et quand vous nommez un groupe autour de cet objet @, vous lancez un véritable pari dans le rapport du sujet au trait de son identification au groupe. Est-ce un « idéal » vide, un trou comme idéal ! Hypnose généralisée ? Est-ce possible ? L’éloge de l’impossible est-il ce qui organise le lien entre vous ?

Rajoutons, maintenant, ma troisième citation de Lacan dans RSI, en avril 1975 : « Pourquoi est-ce que j'ai posé très précisément qu'un cartel, ça part de trois plus-une personne, ce qui en principe fait quatre, et que j'ai donné comme maximum ce cinq, grâce à quoi ça fait six. Est-ce que ça veut dire que je pense que comme le nœud borroméen, il y en a trois qui doivent incarner le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel. La question pourrait se poser après tout, je pourrais être dingue! Est-ce que vous avez entendu parler, (j'ai pas posé la question hier, aux journées, parce que je voulais surtout recevoir, m'instruire) est-ce que vous avez entendu parler de l'identification ? L'identification dans Freud, c'est tout simplement génial. Ce que je souhaite, c'est quoi ? L'identification au groupe. Parce que c'est sûr que les êtres humains s'identifient à un groupe. Quand ils ne s'identifient pas à un groupe, ils sont foutus, ils sont à enfermés. Mais, je ne dis pas par là à quel point du groupe ils ont à s'identifier. »

Je reconnais que la citation est en partie rappelée ici pour prononcer cette phrase de Lacan, « je pourrais être dingue » ! qui me semble être une indication sur la manière de nouer la topologie (les nœuds et les surfaces) à la conceptualisation de la psychanalyse.

Foin de l’incarnation de trois « personnes » au Réel symbolique et imaginaire ! Voilà une « négativité », dont on parlait ce matin, qui devrait produire des conséquences. Et d’ailleurs j’avais prévu, à ce moment de m’expliquer à l’aide du schéma R, en tant qu’il est la mise à plat d’une coupure du plan projectif en cross-cap ! Mais il n’y a pas de tableau, et évidemment, j’aurais pu demander aux organisateurs de m’en procurer un, mais je me suis dit qu’il fallait le prendre comme un « fait » réel ; Ce groupe qui se constitue, s’il utilise, pour se nommer, une graphie expressément topologique pour moi, puisque le rond qui entoure le a est un trou dans la feuille, n’est pourtant pas dans la mouvance topologique. Et de formuler ainsi le bord topologique de cette graphie, porte à conséquence. A quelle dimension, ce @ fait-il référence ?

Et, je passe les détails de mes réflexions, voilà ma conclusion : votre nom me semble être une interprétation du monde de la toile, et de ses conséquences pour l’organisation mentale de chacun d’entre nous.

Evidemment, dans ce nom, il y a l’impression d’une psychanalyse actualisée. Il y a une anthropologue qui soutient que l’invention du net, et son extension à l’échelle de la planète, est une révolution aussi importante que l’invention de l’écriture. Dans le journal « courrier international » un grand dossier s’attelait à définir ce que certains appellent « l’infocaplypse », soit la disparition dans le monde de l’image d’un critère de vérité, d’un indice de réalité, pour parler comme Freud. Des logiciels manipulent sur les photos, la direction du regard d’un visage, ils peuvent coudre n’importe quel visage sur n’importe quel corps …etc. les fakenews, dont le nom français vient d’être inventé, l’infox. Rappelons que l’information est au cœur d’une organisation démocratique d’un lien social.

Où rime le faux ! Il est certain que l’on aurait intérêt à différencier, la fiction, le semblant, le virtuel et la vérité. Peut-être même que le concept de « semblant » qui est articulé par les quatre discours de Lacan, pourrait nous servir à formuler ces différences. Par exemple, la question de l’autorité, et de la légitimité de ce matin, pourrait se penser à partir de ce concept de semblant. N’est-ce pas le fond de toute autorité, d’être de « semblant ». Le semblant n’est pas le faux, ni l’hypocrisie, mais bien le repérage d’un écart entre le champ du sujet, je dirais, et celui de son immersion dans le lien social………..

Mais dans ce nom, il me semble qu’il y a aussi, une interprétation du net, comme champ projectif en fait de tout et n’importe quoi, tout et son contraire, lieu de toutes les projections où n’importe quel humain, peut trouver l’interlocuteur de son … j’oserais dire, fantasme, de la coupure de @, qui le fonde et qui le cause … tous comme de semblables, des petits autres, qui ferait disparaître le grand A, et fondamentalement, le lien au symbolique où se décide ce qui est vrai. La communication tout azimut, la diagonale du schéma R, entre a et a’. Le @ est en position d’agent dans le discours psychanalytique, et le net est-il comme un lieu dévié où @ comme agent somme tout un chacun à montrer de quel coupure il est l’effet ? Sauf qu’il n’y a pas le retour d’un autre humain, en A, qui le ramènerait à son corps, et à sa parole dans ce quel contient, laisse apparaitre de l’inconscient, et au bout du compte de ses identifications !

Ici, toute proportion gardée, je fais référence à l’analyse de Oswaldo Cariola, un ami danois, sur Fjotolf Hansen, anciennement connu sous le nom Anders Behring Breivik, né le 13 février 1979 à Oslo. Il est un terroriste norvégien d'extrême droite qui a perpétré et revendiqué les attentats d'Oslo et d'Utøya qui ont fait un total de 77 morts et 151 blessés le 22 juillet 2011. Ce jour-là, il commet d'abord un attentat à la bombe visant un édifice gouvernemental à Oslo, causant huit morts. Il continue ensuite avec une tuerie de masse dans un camp de la ligue des jeunes du parti travailliste de Norvège sur l'île d'Utøya où il assassine 69 personnes, pour la plupart des adolescents. L'idéologie de Breivik est décrite dans un document texte distribué électroniquement par lui-même le jour des attaques. Dans celui-ci, il développe son soutien au « conservatisme culturel », à l'ultranationalisme, au populisme de droite, à l'islamophobie, au sionisme,, à l'antiféminisme et au nationalisme blanc.

La psychanalyse peut dire et formuler des postures de sujet à la dimension de cette interprétation ! Encore faut-il le préciser. Je ne vais pas me lancer aujourd’hui.

Je rappellerai pourtant que le @ dans la psychanalyse a déjà une double valeur, entre le la parole et le corps. Il désigne le manque dans la parole, l’impossibilité de tout dire, et même de retrouver le désir dans la demande, impossible qui relance sans fin la chaine des associations, et des histoires de vie. Lacan amplifie cette dimension, par son élaboration de la sexuation sur les humains, l’impossibilité de se penser comme « complet » en quelque sorte, ce qui est subsumé par le terme de castration. Mais le @ désigne aussi l’objet de la pulsion, celui dont Freud dit qu’il est le plus variable, et que absolument tout, peut venir se substituer à tout dans cet ordre de la jouissance. Le @ est le lieu du corps où s’accroche la libido, dans la pulsion, la bouche, l’anus, le pavillon de l’oreille, le minuscule trou de l’œil, protégé par le cristallin qui permet de voir.

Et une quatrième citation du séminaire XI (p165) : « cette articulation nous amène à faire de la manifestation de la pulsion le mode de rapport d’un sujet acéphale, car tout s’y articule en termes de tension, et n’a de rapport au sujet que de communauté topologique. J’ai pu vous articuler l’inconscient comme se situant dans les béances que la distribution des signifiants instaure dans le sujet, et qui se figurent dans l’algorithme en un losange (s< > @) que je mets au cœur de tout rapport de l’inconscient entre la réalité et le sujet. Eh bien, c’est pour autant que quelque chose dans l’appareil du corps est structuré de la même façon, c’est en raison de l’unité topologique des béances en jeu, que la pulsion prend son rôle dans le fonctionnement de l’inconscient. »

Retenez « entre la réalité et le sujet ». et le « mode acéphale du sujet de la pulsion». Rien n’a retenu Anders Behring, qui pourtant sur le net s’est gonflé d’une autorisation au pire ! Et on ne peut pas le penser comme délirant !

J’ai dit « semblant, fiction, virtuel et vérité », ne faut-il pas rajouter « délire ». Là il y a un petit roman de Nathalie Kupperman « petit déjeuner avec Mick Jagger » où dans la rencontre avec une chanson, une jeune fille de banlieue assez paumée entre sa mère dépressive et l’absence de père, s’invente un petit déjeuner avec son idole. Il n’a jamais lieu, parce que la voisine a sonné trop tôt, parce qu’il est parti chercher sa valise, parce qu’il est dans la salle de bain …. Qui la sauve et qui fait repère d’un Nom du père. Rencontre virtuelle qui a une fonction symbolique !

Enfin dernière dimension de votre nom l’@ psychanalyse : le lien avec la pratique sociale. Quand vous prononcerez ce nom, vous direz aussi, à cause de l’homophonie, la non-psychanalyse, parce que cet @ équivoque avec le « a » privatif du français, celui d’apolitique, et d’acéphale. Vous êtes dans le champ de la psychanalyse, parce que, dans ces différents liens que l’Etat organise en vue des « plus faibles », le fait même de cette rencontre dissymétrique vous ouvre le champ du transfert. Sauf que l’acte ne peut être celui que la cure permet par sa création d’un lieu, hors la réalité, par le semblant de A qu’opère le psychanalyste dans son fauteuil. J’ai fait un livre sur ce sujet Les pratiques sociales en dette de la psychanalyse qui, grâce à Joseph Rouzel, va être republié (chez érès en 2019). Mon idée principale de l’acte du praticien social, venait du traducteur-traître. Aujourd’hui je pencherai plutôt sur l’idée que ce n’est pas le praticien social qui choisit comment son interlocuteur- usager, le situe. Il peut y être comme psychanalyste, conseiller, grand frère, père … tout quoi ! Mais c’est au praticien social de le savoir et de s’y confronter dans le même souci que le psychanalyste, d’en faire retour au sujet !

Et il reste un dernier sens de @ qui à l’origine, toujours grâce à Jacques Cabassut, est une graphie des moines copistes du 7ème siècle (presque avant le moyen- âge) pour écrire le « ad » latin qui veut dire « vers ».

Et là je me souviens d’une remarque de Freud sur l’interprétation sauvage, soit une interprétation qui ne serait pas cadrée par le dispositif, hors réalité, où il repère qu’elle interdit la cure, qu’elle en barre le chemin. Est-ce à dire que le travail du travailleur social est de la permettre un jour peut-être, d’aller vers elle !

Et je suis honorée d’avoir été conviée à cette naissance.

Jeanne Lafont

Notes

  1. Jacques Derrida, Résistance de la psychanalyse, Galilée, 1996.
  2. Jean-Pierre Lebrun, La condition humaine n’est pas sans conditions, Denoël, 2010
  3. Giorgio Agamben
  4. « La phénoménologie qui résulte de mon approche est essentiellement psychanalytique car elle s’appuie sur l’articulation du transfert et du contre-transfert ; cette convergence de la phénoménologie et de la psychanalyse a été mise en relief il y a quelques années par Blankenburg. Mais de même que cette phénoménologie est psychanalytique, de même la psychanalyse est phénoménologique…alors que la psychanalyse classique voit l’essence des phénomènes dans ses causes et est entièrement occupée à découvrir les mécanismes sous-jacents…tout en étant attentive à la psycho dynamique, ma phénoménologie prend au sérieux comme un énoncé primaire du patient, la pensée manifeste…nous développons ce qui se condense inconsciemment dans la pensée manifeste (d’un rêve par exemple). » G. Benedetti Rêve et schizophrénie texte inédit trd de l’Italien par P.F.
  5. Jacques Lacan, Le triomphe de la religion, Seuil, 2005.
  6. Georges Bataille, Œuvres complètes, T.XI, Gallimard, 1988.
  7. Antonio Rodriguez, Saveurs du réel, Moudon, Empreintes, 2006
  8. Jacqueline Picoche, Nouveau dictionnaire étymologique, Hachette/Tchou, 1971.
  9. Jacques Lacan, Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, Seuil, 1975.
  10. Donald W. Winnicott, La capacité d’être seul, PBPayot, 2012, exposé à la Société britannique de psychanalyse, le 24 juillet 1957.
  11. Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ? Rivages, 2007.
  12. Pour de plus amples développemenst sur les Quatre discours de Lacan, voir mon texte sur ce même site : « Il n’y a que ça, le lien social ».
  13. Sigmund Freud, « L’analyse finie et l’analyse infinie », Œuvres complètes vol. XX, PUF, 2010.
  14. Jacques-Alain Miller, Claude Milner, Voulez-vous être évalué ? Grasset, 2004.
  15. Paul Celan Le Méridien et autres proses, Seuil, 2002.
  16. Ce dispositif, que seul l’arbitre central peut utiliser, concerne 4 situations de jeu : la validation d’un but, l’attribution d’un carton rouge direct à un joueur, une action pouvant être sanctionner d’un penalty, la correction d’une erreur dans l’identification d’un joueur pénalisé par l’arbitre. L’arbitre n’a aucune limite de temps pour prendre sa décision, après visionnage sur le bord du terrain des images de l’action désirée. Sur les 4 arbitres vidéo nécessaires au sein du dispositif, l’un deux est en lien avec le bord du terrain et incite l’arbitre central à visionner telles ou telles images … (Source Wikipédia).
  17. La FIFA fonctionne selon un cycle de quatre ans et la grande majorité (environ 95%) des revenus de l'organisation proviennent de la vente de droits de télévision, de marketing, d'hospitalité et de licence liés à la Coupe du Monde de la FIFA™. Par ailleurs, la majeure partie des dépenses de la FIFA est consacrée au développement du football dans le monde. Concrètement, le total des recettes pour le cycle quadriennal 2015-2018 a été budgétisé à 5 656 millions de dollars US ; l'investissement total consacré au Programme de développement Forward de la FIFA (introduit mi-2016) dans le même cycle s'élève à 1 079 millions de dollars US. Avec l'augmentation significative du financement du développement depuis 2016, il y a maintenant une surveillance beaucoup plus rigoureuse à tous les niveaux du monde du football. Des contrôles financiers stricts sont maintenant réalisés pour s'assurer que ces fonds sont utilisés correctement. Chacune des 211 associations membres et des six confédérations recevant des fonds Forward, fait l'objet d'un audit central annuel effectué par des auditeurs indépendants de premier plan. Source : FIFA.com
  18. Se reporter à : https://francais.rt.com/international/52379-gianni-infantino-il-sagit-meilleure-coupe-du-monde
  19. « Selon la Fifa, qui a analysé un échantillon de rencontres sportives, il apparaît qu’une erreur de ce type est repérée tous les trois matchs. L’usage de la vidéo a été décidé au regard des résultats positifs « des différentes expériences en matière de VAR conduites sur plus de 800 matches officiels dans 20 compétitions » -Source en ligne, Le Parisien.
  20. Remarquons au passage, que ce clivage est celui que nous vivons actuellement dans nos institutions du social, du médico-social et de la santé (disons tout particulièrement pour ce qui concerne les trois métiers impossibles du soigner, éduquer, gouverner), ainsi que dans le lien social contemporain, du fait de dispositifs techniques numériques pour la plupart. Nos établissements spécialisés en pâtissent, au travers de la querelle des anciens et des modernes quant aux modèles de référence des formations initiales des pratiques de terrain.
  21. « Les recherches freudiennes n’ont d’abord pas à choisir entre une clinique de l’individu (du « un tout seul ») ou d’une clinique de l’Autre (du groupe social) (…) qui ne reprennent pas à leur compte la vieille opposition entre individu et collectif, mais elles la surclassent en forgeant une clinique du sujet de l’inconscient dans son rapport à l’Autre » (Zafiropoulos, 1994, 53-54).
  22. Le dispositif vise donc, « (…) à travers une série de pratiques et de discours, de savoirs et d’exercices, à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus même de leur assujettissement. Le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement » (Agamben, 2007, 42). Autrement dit, le dispositif concerne bien « (…) des processus de subjectivation et des règles au sein duquel les relations de pouvoir se concrétisent ». Le dispositif résulte bien du croisement des relations de pouvoir et de savoir (Agamben, 2007, 16 et 11) qu’il capte, révèle et conditionne.
  23. « Lacan avance que l’art se caractérise par un certain mode d’organisation autour de ce vide (celui de la Chose), que la religion consiste dans tous les modes d’éviter ce vide, et que la science assume une attitude de Unglauben, d’incroyance, qui n’est pas la suppression de la croyance – c’est un mode propre du rapport de l’homme à son monde, et à la vérité, celui dans lequel il subsiste ». Zupancic, 2002, 63.
  24. Proposition de définition rapide de la sublimation : un des destins de la pulsion chez Freud, ce qui « élève l’objet à la dignité de la Chose » pour Lacan ; d’où l’importance du semblant (@), la Chose étant du registre du réel, inaccessible donc. L’élucidation de ce concept par Freud n’a jamais vraiment été achevée. Il représente à la fois une défense du moi contre l’effraction du sexuel pulsionnel, mais aussi un mode de défense contre la décharge directe et totale de la pulsion. Il s’avère également l’expression positive la plus élaborée et socialisée de celle-ci comme un moyen de défense capable de tempérer les excès et les débordements de la vie pulsionnelle /cf. Nasio, 1988, 118.
  25. En effet, « Ethos » en grec concerne la recherche d’une bonne manière d’être, la sagesse de l’action (Badiou, 2003, 19-20). Elle renvoie aux mœurs, à la morale via l’établissement de la norme du vivre-ensemble des hommes dans une culture et une époque donnée, tant pour ce qui concerne le sujet de l’individuel que celui du collectif. L’éthique est bien principe de jugement des pratiques d’un Sujet.
  26. G. Anders ancien compagnon d’A. Arendt, est le philosophe de l’après Hiroshima comme du media télévisuel.
  27. La vérité emprunte le grand véhicule du savoir, car que l’on désire la voir [à l’instar d’Œdipe], ou la dire [via le lapsus], elle ne peut que se « faire savoir » (Lapeyre, 2000, 18), seul moyen qui est le nôtre de l’atteindre par l’image ou le signifiant. Le dispositif VAR dispositif de l’image, accomplit une « parolisation » (Lapeyre, Ibid), une capture, mais aussi une interprétation du réel.
  28. Car, il existe un nœud spécifique entre l’éthique et l’esthétique, qui peuvent s’aborder via la notion de forme (la forme-figure technologique) et celle de sublimation, « (…) en prenant la forme comme moment esthétique de l’éthique et la sublimation comme moment éthique de l’esthétique ». (Zupancic, 2002, 29).
  29. La machine renvoie à la honte de l’origine, celle d’être « devenu » plutôt que « fabriqué » ; devoir son existence au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation diffère du produit irréprochable car calculé. Se reporter à Anders, 1956, 38.
  30. Le hors champ par définition, c’est le réel de l’image : « Le hors champ est l’infini propre de l’image cinématographique. Mais c’est son impossible, puisque par définition l’infinité du monde ambiant n’est jamais capturée par l’image ». Badiou, 2010, 31.
  31. Il existe historiquement une magie des images : l’image primitive ne re-présente pas (rendre présent l’absent), elle présentifie, elle est « le substitut vivant du mort » ou de la divinité. L’imago (effigie de cire placée dans l’Atrium, au centre du Domus chez les Romains, au sein duquel l’on se promène via le cadre du culte des ancêtres), l’imago donc, « n’est pas un faux-semblant, ni ses funérailles une fiction : le mannequin du défunt est le cadavre » (Debray, 1992, 22). Bref, l’image primitive est substitut vivant du mort ; elle n’est pas faite pour être regardée mais pour exercer une fonction médiatrice entre les vivants et les morts, les humains et les Dieux « (…) entre une société de sujets visibles et la société des forces visibles qui les assujettissent » (Debray, 1992, 30). Le visible est d’abord la manifestation de l’invisible.
  32. Iconoclaste : (1557) Formé à partir du grec byzantin eἴκονοκλάστης eikonoklastês « briseur d’images et de statues» , lui-même du grec ancien εἰκών, eikôn (« image, icône ») et du grec ancien κλάω, klaô (« briser ») (Source wikipédia). Historiquement, l’iconoclaste est un partisan des empereurs byzantins qui s'opposèrent à l'adoration et au culte des images (VIIIe et IXe siècles).
  33. « Toutes les grandes secousses populaires dans l’histoire d’Occident – des Croisades à la Révolution- se présentent comme des déflagrations iconographiques. Révolutions de l’image par l’image » (…) Traduisant l’idée abstraite en donnée sensible, elle rend le concept moteur, le principe dynamique. L’imagerie est l’outil amoureux du mythe mobilisateur (Debray, 1992, 95).
  34. correspondre un à un, les éléments de deux ensembles ». Dès lors, l’image ne se réduit pas au champ imaginaire, qui est produit par elle mais ne la produit pas. Ce qui amène S. Chiha (2018, 213) à poser que l’image c’est du signifiant. L’image ne se réduit donc pas à l’image spéculaire, mais possiblement peut être du signifiant. Ainsi, l’image virtuelle (projection optique déformée par un prisme) et l’image spéculaire (celle du Miroir renvoyant aux propriétés du reflet), sont-elles des images particulières, dans la catégorie de l’imaginaire.
  35. La Mère engendre le Christ, image de Dieu ; le Christ engendre l’Eglise, image du Christ ; l’Eglise engendre les icones, ces images qui réveillent l’image intérieure du Christ, fils de Dieu chez celui qu’elles illuminent. (Debray, 1992, 84)
  36. Matière première des médiations de l’Invisible dans le visible, l’Incarnation fonde un engendrement à l’infini des images par les images (Debray, 1992, 84) : « Le christ a toutes les caractéristiques de l’Homme et toutes celles de Dieu, lesquelles fusionnent sans s’altérer. (…) il y a les monophysites, qui maximisent Dieu en Jésus, l’Esprit dans les formes. (…) Il y a les nestoriens qui Maximisent l’Homme Jésus, et la Matière dans les Formes ». (Debray, 1992, et 87-88)
  37. « Il y a une vraie religion, c’est la religion chrétienne. Il s’agit simplement de savoir si cette vérité tiendra le coup, à savoir si elle sera capable de sécréter du sens de façon à ce que l’on en soit vraiment bien noyé. Elle y arrivera, c’est certain, parce qu’elle a des ressources » Lacan, Ibid.
  38. Les chrétiens a contrario du peuple juif, eux ne forment pas un peuple, il leur faut se propager, convaincre et séduire afin d’imposer le « Credo », et convertir ; là où ni les grecs ni les juifs ne croyaient en leur dieu (ils sont là et ne posent pas une question de foi mais d’identité). (Debray, 1992,96). Et pour conquérir le monde, il faudra en passer par l’image : jusqu’au christianisme en effet, la doctrine précède la propagande ; à partir de lui, la propagande est la condition et le moteur de la doctrine (et non l’inverse). Dieu n’est plus à adorer là où il est, mais partout où l’on se trouve (Debray, 1992, 96-99).
  39. Le « dominium mundi » [littéralement « propriété du monde »] s’incarne alors, à partir de la tradition romaine qui l’a désigné en parlant d’un empereur maître ou d’un propriétaire universel, « dominus mundi ». « Le terme latin dominus désigne le propriétaire d’un domaine ou le maître d’un esclave. Il s’emploie aussi dans le sens liturgique de « seigneur » à l’adresse de l’empereur, puis de la divinité chrétienne ou de tel souverain ». Legendre, 2007, 9.
  40. Paragraphe écrit d’après l’article du Monde Diplomatique de Dany-Robert Dufour, (2017, 3) cité en références.
  41. A ce titre, il n’est pas sans rejoindre le religieux, dans sa construction d’un discours idéal et unique à partir duquel tout [du réel] fait sens (Cabassut, 2014 et 2018).
  42. « (…) le réel d’une image cinématographique, c’est ce qui est hors champ. L’image tient sa puissance réelle de ce qu’elle est prélevée sur un monde qui n’est pas dans l’image mais qui en construit la force ». Badiou, 2010, 31.
  43. Le dispositif VAR, reconstitutif de la scène de la faute sur le mode policier de la scène de crime est une reconstitution et non reconstruction du réel par l’image. Cette domestication du réel se réalise via sa découpe multiple de l’espace (différentes caméras pour différents angles de vue) ou du temps (ralenti) mais aussi par son examen, lequel s’avère du domaine de l’expertise [la visualisation de l’image par différents arbitres].
  44. Or, seul un point hors formalisation peut donner accès au réel, et non un calcul interne à la formalisation elle-même. (Badiou, 2015, 33). Dès lors, la production des images ne peut que conduire au toujours plus de formalisation par l’image, rendant celle-ci impuissantes à saisir le point hors formalisation en tant que désigné d’un hors champ. L’existence d’un « vrai réel » de l’image qui s’exposerait pleinement au regard, ne peut donc conduire la VAR qu’à la voie de l’hyperformalisation et pour ce faire, nourrir l’exception scandaleuse, j’y reviens quelque peu cher lecteur : « le scandale se présente toujours comme la révélation d’un petit bout de réel (…). Le scandale est précisément ce qui va, en termes d’opinion, ouvrir la porte à une sorte de dévoilement d’un coin de réel, mais au prix que ce fragment soit immédiatement traité comme une exception. Une scandaleuse exception ». (Badiou, 2015, 14-15) Contrôler et châtier « l’exception désastreuse » (Badiou, 2015, 16-18) afin de continuer à dénier cette loi du monde qui prend la puissance de réel [est qui n’est autre que l’omniprésence de la corruption ou du dopage, hors champ de l’image] (Badiou, 2015, 18).
  45. Lacan dans sa leçon du 6 janvier 1972, ramassera le discours capitaliste dans un énoncé caractéristique, le désignant comme « forclusion de la castration, rejet des affaires du sexe et des choses de l’amour ».
  46. Toutes les croyances, du point de vue de la psychanalyse, sont ancrées dans le manque et le besoin subjectif d’y trouver une réponse, réponse à un réel inconnu et peut-être méconnaissable donc, qui implique l’Ⱥ ainsi que le $, soit la division subjective (Koren, 2015, 41 et 51).
  47. « C’est non pas le sujet qui sait, mais le symptôme ». Bruno, 2010, 197.
  48. Yukio Mishima, 1965, La musique, nrf, Gallimard, 2000, p. 23
  49. Ibidem, p.64
  50. J.-L. Nancy, 2003, Nolli me tangere, Paris, Bayard, p. 76.
  51. J.-L. Nancy, 2000, in L’écoute, sous la dir, Peter Szendy, Paris, L’harmattan, IRCAM, Centre Pompidou) p. 314.
  52. Jean-Luc Nancy, 2002, A l’écoute, Paris, Gallilée, p. 14
  53. Ibidem., p. 21.
  54. Plutarque, 100 ap. JC, Comment écouter, traduction du grec et postface de Pierre Maréchaux, Payot, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 1995.
  55. J.-B. Pontalis, 2000, Fenêtres, Paris, Gallimard, page 39.
  56. Jean-Luc Nancy, 2002, A l’écoute, Paris, Galilée, page 25.
  57. J.-B. Pontalis, 1988, Perdre de vue, Paris, Gallimard, folio, p. 392.
  58. Eduardo Gomez Mango, 2007, « La clairière des mots », in Le royaume intermédiaire, Psychanalyse, littérature, autour de J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, p. 27.
  59. Margueritte Duras, 1993, Ecrire, Paris, Gallimard, p. 41.
  60. Georges Didi-Huberman, 2002, L’image survivante, Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Ed. de Minuit, 2002, page 503.
  61. P. Sauvenet, 2000, « Le rythme et la raison I », Rythmologiques, Paris, Kiné, cité par Georges Didi-Huberman, 2002, Op. cit., p. 503.
  62. D. Anzieu, 1976, « L’enveloppe sonore du soi », in Psychanalyse des limites, 2007, textes réunis et présentés par Catherine Chabert, Paris, Dunod, pp. 67-89.
  63. François Pommier, 2008, L’extrême en psychanalyse, Paris, Campagne première, p. 113.
  64. Selon les informations de Jacques Cabassut
Citer ce texte

L’@psychanalyse, « Retrou(v)er la psychanalyse : éloge de l’impossible (textes du colloque des 6 et 7 octobre 2018) », L’@psychanalyse, 20 décembre 2018. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/retrou-v-er-la-psychanalyse-eloge-de-l-impossible-textes-du-colloque-des-6-et-7 (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…