Textes

Un cas de perversion féminine…

9 min de lecture · 10 pages dans l’original Partager

Exposé du 11 février 2023 à L’@psychanalyse Présentation du livre ‘Un cas de perversion féminine’

(Fred Fliege, TheBookEdition, Lille, 2023)

Dans cette investigation, nous avons tenté d’instruire, à partir du cas de Nadine, une pathogenèse s’apparentant à une véritable mutation symptomale, et où un symptôme mélancolique semble avoir été progressivement supplantée par un fonctionnement hystérique, puis pervers.

Au terme de cette évolution pathologique, la prédominance d’une symptomatologie perverse ne semble pas empêcher la persistance, concomitante de la première, d’un noyau mélancolique et de manifestations d’allure hystérique.

En ce qui concerne son histoire personnelle, on constate que, dès sa prime enfance, Nadine se voit assigner successivement différentes positions – dont celle, en lieu et en place de la mère, de souffre-douleur paternel – qui ne correspondent ni à son besoin de tendresse, ni à sa situation générationnelle.

La haine et le dédain que témoigne alors la mère à son père se manifestent par des humiliations, des infidélités et des abandons répétés.

Délogée de sa place générationnelle, elle est amenée à empiéter sur l’espace parental, et à outrepasser les limites de sa position de descendante.

N’étant confrontée qu’à la démission de ses référents adultes, elle ne leur reconnaît aucune légitimité. Dans ses relations au couple parental, la question de la rivalité œdipienne se voit éludée, et son accès au complexe d’Œdipe compromis.

A ses dix ans, le père confie sa garde à son oncle, qui semble incarner pour elle, dès lors, la figure de l’autorité paternelle. Il lui impose des limites draconiennes, mais elle s’évertue à les transgresser ou à les contourner.

C’est avec un cousin, auquel elle confère un statut fraternel, qu’elle découvre la sexualité, ce qui confère à cette expérience inaugurale une dimension incestueuse – à même de contribuer à compromettre son entrée dans l’Œdipe. La patiente aura donc fini par esquiver la problématique œdipienne, c’est-à-dire par escamoter son accession à la logique triangulaire de l’Œdipe – condition sine qua non de l’avènement d’une structure névrotique.

Tout porte à croire que c’est par un processus d’identification projective que Nadine aura repris à son compte le regard de son ascendante sur les hommes, ce dont elle ne s’affranchira plus par la suite.

Et, l’identification à une mère phallique – non castrée, et qui s’emploie à châtrer les hommes – aura entravé, de manière décisive, son accession à l’ordre symbolique, indispensable à la mise à distance du fantasme.

La consistance, empreinte de perversion, qu’elle confère à l’Autre maternel semble fournir la matrice à la formation du symptôme – qu’elle actualise, entre autres, en défiant et en rabaissant le père de sa fille devant celle-ci, dans le but (plus ou moins conscient) de le discréditer à ses yeux, et de le destituer de sa place paternelle.

Puis, afin de s’assurer les faveurs de ses ex beaux-parents, elle décide d’évincer le père de son enfant – ce qui équivaut à destituer de sa place chacun des protagonistes de cette relation filiale –, peu soucieuse des torts qu’elle pourrait causer à l’un ou à l’autre.

Elle n’a cure des dommages collatéraux que pourraient entraîner ses manigances (« il (est) facile de démolir quelqu’un en le faisant passer pour mytho ou parano, voire les deux … même s’il arrive à montrer que c’est faux, il restera toujours quelque chose »).

Qu’elle s’évertue, délibérément et sans culpabiliser, à infliger de grandes souffrances à son ex compagnon et à sa fille (versant sadique) mais aussi à elle-même (versant masochique), correspond bel et bien aux corollaires d’une jouissance perverse.

Du reste, ce n’est qu’en prenant en considération la composante masochique de son fonctionnement psychique qu’on peut rendre compte de l’articulation entre les aspects pervers et le noyau mélancolique de sa conjoncture subjective.

La mélancolie, en tant que défense archaïque contre l’angoisse, se trouverait dès lors intégrée à la structure sous forme de masochisme. Ce n’est que par le recours au passage à l’acte – consistant à assigner à l’autre une position d’objet – qu’elle parvient à s’octroyer passagèrement une pseudo-place de sujet.

Mais, c’est seulement par intermittence et durant de brefs intervalles qu’elle peut s’attribuer un semblant de position de sujet, ce qui l’oblige à répéter indéfiniment ce procédé de l’acting-out.

Au-delà de la disparité apparente de ses liaisons houleuses se dessine un scénario identique, calqué sur un même schéma et marqué par sa propension à usurper une position de pouvoir sur autrui.

Qui plus est, Nadine éprouve une certaine jouissance en jouant avec les sentiments de ses amants successifs, et en s’apercevant des effets dévastateurs (« j’avais des fantasmes sadiques ... il y avait quelque chose de grisant à les voir tomber ») que produisent sur eux – puis, de façon indirecte, sur sa fille – ses outrages délibérés.

Cependant, dès que le thème de la jouissance perverse surgit sur le devant de la scène analytique, elle s’empresse de changer de sujet. Elle s’évertue manifestement à éluder cette question, qui semble la contrarier au plus haut point. Comme elle persévère à escamoter tous nos efforts pour élucider la causalité psychique de son symptôme, notre travail paraît voué à aboutir à une impasse. Tout porte à croire qu’elle cherche à maintenir, voire à consolider sa posture perverse, en la légitimant par des subterfuges divers et variés.

On peut supposer que, si elle regimbe à l’idée de se départir de sa pathologie, c’est que celle-ci – fort propice pour asservir autrui, tout en lui évitant les désagréments de la culpabilité – comporte pour elle plus d’avantages que d’inconvénients.

Ce sont assurément les bénéfices narcissiques de sa posture perverse, qui l’auront remporté sur de possibles bienfaits analytiques, à même d’entraîner une réduction du symptôme.

Ainsi, elle se montre plutôt indifférente à l’égard de l’intégrité psychique de Jade – qu’elle a utilisée comme un atout afin d’entrer en relation avec des quidams aux pratiques particulièrement sordides.

Soit dit en passant, c’est probablement mue par des sentiments de culpabilité et de honte, que Jade se résout, par la suite, à couper les ponts avec le père – celui-ci ayant jugé bon la tenir à l’écart de telles fréquentations.

Les motifs de Nadine à s’engager dans cette alliance douteuse relèvent de sa volonté à pallier à l’insupportable vide causé par la défaillance de l’Autre parental, et à s’approprier une place filiale.

Les moyens qu’elle emploie pour parvenir à ses fins correspondent à un mode opératoire pervers, lequel, faisant fi du désir d’autrui, se traduit notamment par le recours au chantage, à la duperie ou la manipulation, et dont la fonction inconsciente consiste à démentir la réalité psychique du manque.

Peu avant l’interruption de sa cure, il apparaît que Nadine prévoit de se servir des acquis de son traitement analytique pour peaufiner ses stratégies manipulatrices, et pour renforcer l’étayage de sa disposition perverse – ce qui nous paraît incompatible avec la déontologie psychanalytique. Nous lui proposons alors ‘d’interrompre cette tranche d’analyse’, ce qu’elle accepte avec empressement.

Ainsi, nous devons admettre que son syndrome n’a pas trouvé de dénouement analytique, et que sa cure s’est soldée par un échec.

Se pose également la question quant aux répercussions potentielles, sur sa fille, de sa propension à réaliser ses fantasmes, tels celui de se constituer une ascendance supplétive, et de s’inscrire dans une lignée généalogique imaginaire et factice.

Corrélativement, on peut se demander si la perception, par Jade, du comportement maternel, en tant que maillon décisif dans la relation filiale, n’est pas susceptible d’occasionner la transmission d’une disposition perverse.

De manière globale, on constate que Nadine, chez qui la métaphore paternelle fait l’objet d’un désaveu, se soustrait aux exigences de l’ordre symbolique, et qu’elle n’a pas entériné la Loi du désir.

Cette Loi – consubstantielle à la séparation d’avec l’objet primaire, et permettant le renoncement à la logique du besoin et de la demande primaires – implique, de par sa nature, la prise en compte du désir de l’autre. Or, chez ce sujet, les impératifs du désir ont été supplantés par ceux du fantasme, se traduisant par la volonté d’instrumentaliser et de manipuler ses semblables, c’est-à-dire de leur affecter une place d’objet.

La posture inconsciente, sous-tendant ces manifestations pathologiques, s’avère déterminée par la stagnation du sujet dans un champ psychique archaïque, régi par la toute-puissance infantile.

Qu’elle persiste à imposer, sans éprouver de scrupules, de grands tourments à son ancien compagnon et à sa fille (facette sadique) mais aussi à elle-même (facette masochique), coïncide bel et bien avec les effets manifestes d’une jouissance sado-masochique.

Et, ce n’est qu’en incluant le versant masochique dans son tableau clinique qu’on peut tenter d’articuler la conjonction entre le versant pervers et le fondement mélancolique de sa structure psychique.

Dans cette optique, on peut conjecturer que l’instauration des mécanismes pervers remplit ici une fonction palliative à l’encontre des corollaires symptomaux d’une disposition mélancolique. Cette dernière aurait alors pour fonction première de résorber les aspects mortifères de son fonctionnement initial, d’ordre mélancolique.

Se manifestant à travers son cheminement tragique, le masochisme se verrait déterminé, à l’instar de la mélancolie, par la stase du sujet dans un espace dominé par la pulsion de mort, infléchi ni par l’imaginaire, ni par le symbolique.

Enfin, si Nadine oppose un déni radical face aux surgissements éphémères de son désir vacillant, et qu’elle instaure ainsi les conditions de son propre drame et de celui d’autrui, c’est bel et bien pour se conformer aux exigences de ce qu’on peut qualifier de ‘jouissance tragique’.

Notons à ce propos que le parcours de Nadine se voit tragiquement marqué par son abdication devant la perspective d’assumer l’amour.

Ainsi, et compte tenu de l’épisode troublant de sa liaison avec le père de sa fille unique, nous nous sommes employés à interroger le statut de ce sentiment dans la trajectoire du sujet.

En accord avec le célèbre aphorisme de Lacan stipulant que l’amour consiste à ‘donner ce qu’on n’a pas’, on peut avancer que sa caractéristique la plus fondamentale réside dans le fait de donner.

Or, on observe qu’il s’agit pour elle, non pas d’offrir mais exclusivement de prendre. Et, cette posture s’avère radicalement incompatible avec la présence d’un sentiment d’amour, aussi infime fût-il. S’il n’y a ‘pas d’amour sans haine’, en revanche – et ce cas clinique contribue à l’illustrer –, il existe bel et bien ‘de la haine sans amour’.

Par ailleurs, les implications topiques de la perversion ne sauraient s’accorder avec l’avènement de l’amour, puisque dans cette structure le manque, en tant que condition primordiale de l’amour, n’est pas ratifié.

Indiquons ici que la formation perverse de Nadine semble avoir été déclenchée à l’occasion d’une précédente ‘analyse’.

Mais, son motif à entamer un travail avec nous réside en sa crainte de voir sa fille unique, Jade, ‘mal tourner’, ajoutée à celle, mêlée de l’ébauche d’un sentiment de culpabilité, d’y être pour quelque chose.

Toutefois, son aperçu fugace de ce sentiment déjà précaire paraît s’estomper définitivement à partir du moment où elle évoque les directives, à ce sujet, de son premier ‘analyste’, la dissuadant de culpabiliser.

Son ‘analyste’, s’appliquant manifestement à attiser et à envenimer ses conflits conjugaux, n’hésite pas à imputer l’entière responsabilité de ces querelles à son conjoint, et à exhorter Nadine à le quitter.

Se conformant à ces instructions, elle finit par provoquer la rupture avec Franck. Il est à noter que ce praticien se livre alors à un véritable acting-out de son vécu contre-transférentiel, en l’occurrence en entrant dans une rivalité imaginaire avec le partenaire de sa patiente, et en s’employant délibérément à mettre à mal son couple – certes déjà en difficulté, mais dans le naufrage duquel il aura sans doute joué un rôle décisif.

Toujours est-il que la disposition perverse de la patiente s’actualise sous l’effet déterminant des injonctions inappropriées d’un individu peu scrupuleux qui, s’adjugeant la qualité de ‘psychanalyste’, usurpe la position privilégiée de ‘sujet supposé savoir’.

Or, au vu de notre observation quant à l’extension et la banalisation de la perversion dans nos sociétés contemporaines, on ne saurait guère s’étonner de ce que les psychanalystes ne soient exempts de ce phénomène, ni de ce que l’‘analyste’ de Nadine s’autorise à jouir de manière perverse de sa position de force.

Du reste, il est fort à parier que ce praticien douteux compte au nombre toujours croissant de charlatans, c’est-à-dire de psychanalystes autoproclamés, et qui devient un véritable fléau, non seulement pour notre discipline mais surtout pour nos patients, souvent en état de grande vulnérabilité.

Citer ce texte

Fred Fliege, « Un cas de perversion féminine… », L’@psychanalyse, 14 février 2023. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/fred-fliege-un-cas-de-perversion-feminine (consulté le JJ/MM/AAAA).

Rechercher dans les textes, les auteurs, les activités…