Dispositif analytique dans la clinique des marges
La psychanalyse hors les murs
Inventée par S. Ferenczi, et constamment remaniée par mes soins pour l’adapter à certaines spécificités des problématiques psychopathologiques contemporaines, ce procédé – toujours considéré comme peu orthodoxe – se révèle d’une grande pertinence thérapeutique, notamment auprès de personnes en précarité psychique et souvent socialement marginalisées.
L’analyste est alors convié à mener les cures ‘in situ’, et à se rendre auprès de ses patients, que ce soit à leurs domiciles, dans des squats, dans la rue, ….
Il est amené à se déplacer, loin de son cabinet et de tout dispositif institutionnel, afin de rencontrer ces sujets, souvent en grande vulnérabilité et en dérive, tantôt dans des repaires éphémères, tantôt dans un ailleurs impersonnel – ce qui n’est pas sans poser de questions quant aux implications collectives de l’exclusion sociale.
Il s’agit ici d’élaborer des agencements thérapeutiques nouveaux, en des lieux privés ou publics, et dont le choix semble faire écho au repli et/ou au déracinement de ces sujets, vivant en marge de la société.
D’ailleurs, nombre de ces patients se voient catalogués sous l’étiquette des ‘sans’, ‘sans emploi’, ‘sans attaches’, ‘sans domicile fixe’, ‘sans papiers’, etc. ...
Il n’est pas rare qu’on les qualifie de ‘parasites’, et qu’on les range dans la catégorie des ‘en trop’, des ‘tuables’ ou ‘uccidibiles’ – selon l’expression consacrée de Giorgio d’Agamben.
Leur problématique symptomale, dont le pivot relève d’un vacillement des assises moïques, se cristallise en des lieux où se rencontrent loi psychique et loi sociale, droit et non-droit.
Bien qu’ils ne présentent que rarement des traits psychotiques, les coordonnées de leur position subjective paraissent souvent sur le point de se désagréger, d’autant plus que toutes leurs tentatives d’identification, individuelle ou sociale, semblent vouées à l’échec.
Ne pouvant s’appuyer sur aucun repère symbolique fiable, ces sujets paraissent craindre pour leur santé mentale dès lors qu’ils se voient confrontés à un objet d’attache potentiel, avec lequel ils pourraient entretenir une relation durable.
En rupture avec la communauté humaine, ils s’emploient à se prémunir contre toute éventualité d’un lien stable avec autrui, lequel leur apparaît comme une menace pour leur fragile équilibre psychique. D’après le bilan de mon expérience clinique, c’est tout d’abord le cadre analytique et la régularité des séances qui permettent de mettre un terme à leur errance – qui peut rester confinée à l’espace intrapsychique et/ou se traduire par un incessant vagabondage –, et de leur offrir une (première) possibilité d’enracinement.
Mais, pour me faire admettre dans cet ailleurs où vivent mes patients, il me faut d’abord accepter d’entrer dans une relation tranférentielle de l’ordre de la mêmeté, de nature duelle, fusionnelle, et assez violente, avant de pouvoir y introduire du tiers (le langage au sens psychanalytique).
Sur la base épistémologique de la psychanalyse, supposant en premier lieu la prise en compte de la position subjective, j’ai donc porté une attention toute particulière au cadre. Si sa rigidité (dont les effets subjectifs ne sont pas sans évoquer l’actualisation de l’emprise du père imaginaire) forme manifestement obstacle à la verbalisation, en revanche l’association entre une certaine flexibilité (évoquant un aspect de la fonction maternelle) et un certain degré de rigueur (fournissant un support à la fonction symbolique) semble faciliter l’accès à l’élaboration de la trajectoire subjective par la parole. Notons par ailleurs que le dispositif du divan paraît ici augmenter l’expansion des manifestations imaginaires et l’angoisse.
Néanmoins, le problème du maniement transférentiel de la cure semble l’emporter ici sur les questions de cadre proprement dites. En effet, une vigilance particulière à l’égard de la position de l’analyste, dont la stabilité est constamment remise en question, paraît s’imposer dans le traitement de ces sujets socialement marginalisés et en grande précarité psychique.
La question de l’urgence
La réussite des interventions « in situ », liée notamment à la rapidité de la mise en place de l’acte thérapeutique, semble remettre en question le postulat selon lequel répondre à la demande entraverait, en devançant le désir, le bon déroulement de la cure. En effet, j’ai pu constater que, loin d’être nocive, l’acceptation prompte, par le thérapeute, d’une prise en charge du patient s’avère ici essentielle pour éviter la chronicisation ou l’aggravation de ses troubles (s’apparentant très fréquemment à une décompensation psychotique ou à un moment ‘sans métaphore paternelle’).
Par ailleurs, cette observation semble suggérer la nécessité de réexaminer le statut de la notion d’urgence au sein de l’appareil conceptuel psychanalytique.
Citer ce texte
Fred Fliege, « Dispositif analytique hors les murs », L’@psychanalyse, 4 décembre 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/fred-fliege-dispositif-analytique-hors-les-murs (consulté le JJ/MM/AAAA).