Sylvie Svetoslavsky1
A propos de l'ouvrage de Pascal Quignard : Sur l'image qui manque à nos jours. 2
La proposition de Bruno Torchet de travailler sur le petit livre de Pascal Quignard Sur l'image qui manque à nos jours a suscité en moi le désir de me mettre au travail.
La thèse de Pascal Quignard est adressée à des psychanalystes, lui qui se qualifie, de littéraire c'est à dire un homme qui apprend sans cesse " à écrire ses lettres, à les déchiffrer", qui poursuit sans fin cet apprentissage qu'il nous dit aimer infiniment. En somme, un homme apprenant et qui témoigne, ô combien, de ce désir d'apprendre qui est sa vie. Plus loin dans le texte, en parlant du gérondif latin, il se qualifie comme ayant à lire, étant devant lire.
Dés l'introduction, les dimensions du temps et celle de l'image sont convoquées. Il y est question de l'image qui manque, mais nous avertit-il l'image qui manque n'est pas une image", le trou dans l'image ? Pour soutenir cette thèse, il nous propose un voyage en Dordogne et en Italie, notamment à la découverte de fresques des premiers hommes préhistoriques, des fresques romaines, grecques, étrusques... de celle découverte sur dans un sarcophage à Paestum, celle à l'origine de la peinture avec la fille de Dibutades en Grèce, celle de la fresque d'Achille et de Troilos à Tarquinia, en Italie, celle de Médée qui médite, transposée dans le musée archéologique de Naples...
Il épouse, nous dit-il, la langue du peintre qui se rapporte à une fresque antique, préhistorique, égyptienne, étrusque, grecque, latine, à partir des récits des Anciens, de Pline l'Ancien, Platon, Cicéron et surtout à partir de l'étymologie des mots, de la langue rapportée dans le récit pour mieux entendre ce dont il s'agit.
Ce qui m'a frappée et touchée dans cet écrit est de constater combien il témoigne de la dimension inconsciente, du temps de l'inconscient noué au temps de chronos, celui de l'horloge c'est à dire celui d'un temps logique d'anticipation et d'aprés-coup. Tenter de montrer comment la dimension inconsciente est présente dans ce texte sera mon propos d'aujourd'hui. Que l'on puisse voyager dans le temps, en étant soustrait au déterminisme historique, n'est-ce pas ce que Freud repère dés 1914 en découvrant que l'inconscient ne connaît pas le temps ? Que l'inconscient ne connaisse pas le temps ne signifie-t-il pas qu'il existe un sujet de l'inconscient, non encore déterminé par l'histoire mais capable de revenir à ce point du temps d'avant le temps historique, point d'où un nouveau départ serait possible ? Il me semble que c'est le pari de Pascal Quignard dans ce texte.
Il y est question de la peinture ancienne, paléolithique, grecque, romaine et de ce qu'elle figure le temps d'avant, avant ce qu'il appelle la métamorphose, la mutation c'est à dire l'acte, la mort ; en somme le temps vivant, allant-devenant entre l'image manquante de la scène primitive qui a présidée à notre naissance, à jamais ignorée de nous et le temps de notre mort qui nous échappera indubitablement. L'image manquante dans toute image, qu'est-ce à dire ?
Nous connaissons depuis Lacan ce qui constitue la structure de notre appareil psychique, les registres Réel, Symbolique, Imaginaire noués et creusés par un espace vide où il place l'objet (a) représentés dans le Noeud Borroméen tel qu'il le théorise. Pascal Quignard s'interroge sur l'image qui manque à toute image, mais ce n'est pas une image, nous précise-t-il, je me risquerais à proposer : le Réel de l'image ?
Pascal Quignard, par une lecture rigoureuse et fine du comment les fresques anciennes témoignent de ce qu'elles évoquent, non le récit dont elles sont issues mais d'un temps en suspens, un temps indécis, méditant, ouvert à l'inattendu, un temps d'avant l'acte, d'avant la mort, d'avant le récit de l'Histoire, un temps anhistorique (Alain Didier-Weill ).
Nous nous limiterons à 2 exemples parmi tous les exemples cités dans ce livre. Prenons celui énoncé dans un texte par Pline l'Ancien comme à l'origine de la peinture qui répond à la question : " Comment l'image manque dans l'image ?"
Il s'agit de la fille de Dibutades, le potier de Corinthe, de sa dernière nuit avec son amoureux qui part à la guerre.
- Une jeune femme tient une flamme dans sa main gauche. Dans sa main droite elle
tient un morceau de charbon. Devant elle, debout, se tient le jeune homme qu'elle aime. Mais la fille de Dibutades ne regarde pas son amoureux qui s'en va à la guerre. Elle se penche au-dessus de sa tête pour inscrire la ligne que trace l'ombre de sa chevelure sur le mur.
Il commente ainsi la scène :
La fille de Dibutades est atteinte de de-siderium.
Un deuxième texte ancien de Cicéron éclaire ce qu'il en est du mot désir : mot à mot, "Désir est la libido de voir quelqu'un qui n'est pas là."
La desideratio se comprend, nous dit Pascal Quignard comme la joie de voir, malgré l'absence, l'absent. Étymologiquement, de-siderium fait référence à l'astre absent dans le ciel. En effet, les astres en latin se disaient les sidera.
Le jeune homme se tient pourtant devant la jeune fille mais "elle le voit absent". Elle anticipe son départ.
Elle imagine sa mort. Elle le regrette en sa présence, elle désire l'homme qui est là. La jeune fille se de-sidére : elle n'est pas sidérée par son amant présent mais elle le "voit "absent.
L'image présente de son amant recouvre le réel de sa mort à venir, ce réel qui troue l'image. Pour désirer, en effet, il s'agit de se de-sidérer (Alain Didier-Weill), renoncer à la jouissance. Dessinant la trace du contour de la chevelure de l'homme qui part vers la mort, elle s'arrache à la con-sidération, la jouissance éphémère qu'elle pourrait obtenir dans ses bras pour la de-sidération c'est à dire le désir inconscient de son amant. La trace du dessin vide devient le symbole de ce qu'elle a perdu de toujours, effet de l'énigmatique processus psychique de de-sidération.
Elle anticipe l'absence malgré la présence de son amoureux qui va mourir en héros à la guerre." Elle a un rapport au manque en tant que signifiant vivant de son désir pour cet homme. C'est un temps d'anticipation de la mort de l'aimé.
Lacan dans le séminaire inédit La topologie et le temps évoque un entrelacement du temps et de la topologie noué par un désir X, inédit qui s'articule autour d'une anticipation sur son invisibilité à venir : une anticipation en créant un objet de structure poëtique, métaphore de l'objet (a), la trace du dessin comme cause du désir. Ce temps d'anticipation et d'après-coup, n'est pas sans correspondance avec le futur antérieur, futur antérieur proche du latin, du gérondif latin.
Ce dernier indique une action comme "étant devant être faite, encore invisible dans l'espace commun mais comme intériorisée dans le monde psychique : un espace de passé qui participe du futur." La nécessité, ce qui ne cesse pas de s'écrire ?
Or, en psychanalyse, le futur antérieur n'est-il pas le temps de l'inconscient ? Lacan, dans le Séminaire VI, Le désir et son interprétation évoque p. 93 " la nécessité en analyse de l'usage du futur antérieur pour autant qu'il y a 2 repérages du temps : un temps chronologique et un temps logique.
" Le repérage du temps concerne l'acte dont il va s'agir", le point actuel d’où vous parlez. ", repérage de ce qui va se transformer.
Ce ne sera jamais qu'une chose qui aura été, un espace du passé qui participe du futur. C'est le temps de la peinture romaine soutient Pascal Quignard, une articulation de l'espace et du temps.
Les exemples de peinture antique sur les fresques romaines, grecques, étrusques, paléolithiques choisis par Pascal Quignard illustrent son propos. Il insiste sur la dimension écrite dans l'image, dans la peinture romaine représentant d'un temps d'avant, avant l'acte (de meurtre, de mort, de métamorphose, un temps sans retour en arrière possible).
Examinons avec lui parmi les fresques antiques évoquées :
La fresque grecque de Médée méditante de la Maison des Dioscures, fresque transportée au Musée archéologique de Naples, la Médée de Timomaque.
" Med", la racine du nom de Médée.
Médée est celle qui médite, qui voit à l'avance, qui voit en songe. Dans le monde grec, c'est la chamane qui voit à l'intérieur d'elle-même. Sur la fresque, elle est debout dans le temple d'Héra, à droite ; à gauche, ses fils Merméros et Phérés qui jouent aux osselets, derrière eux, d'un regard attentif, Tragos, leur précepteur. Elle médite, elle hésite, dans une scansion du temps entre jouissance et désir, entre le désir de se venger de son époux qui l'a trompée, en tuant ses enfants et entre l'amour de ses enfants. On ignore l'action qui va survenir, c'est un temps de suspens entre le doute et le non-savoir.
Pascal Quignard nous propose de nous arrêter à ce temps de suspens, d'accepter de ne pas savoir ce qui va survenir. L'augure sur la scène du tableau est représenté par les osselets que lancent Merméros. L'image devant être vue, celle à venir, celle du carnage n'est pas représentée sur cette fresque, c'est un temps d'avant, un point d'instabilité, de Réel. La peinture romaine sort du récit auquel elle renvoie, c'est une action en mouvement, c'est l'hésitation entre des possibles. Médée, avant qu'elle soit Médée.
Pascal Quignard, d'une écriture érudite et poétique nous fait voyager dans le temps en déchiffrant les fresques antiques et en les soustrayant au déterminisme historique. Il nous propose de rester ouvert à la dimension inconsciente, à l'étonnement, à la surprise, à ce qui vient bousculer nos certitudes.
Dans la cure, que l'inconscient ne connaisse pas le temps ne signifie-t-il pas qu'il existe un sujet de l'inconscient qui n'est pas exclusivement déterminé par l'histoire mais qui est capable de revenir à ce point d'avant le temps historique, point d'où un nouveau départ est possible, avec notamment, l'arrêt de la répétition ?
Notes
- Psychanalyste, Nîmes.
- Pascal Quignard, Sur l'image qui manque à nos jours, Arlea, diffusion Seuil mars 2014.
Citer ce texte
Sylvie Svetoslavsky, « À propos de l’ouvrage de Pascal Quignard, « Sur l’image qui manque à nos jours » », L’@psychanalyse, 18 novembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/sylvie-svetoslavsky-a-propos-de-l-ouvrage-de-pascal-quignard-sur-l-image-qui (consulté le JJ/MM/AAAA).