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À la recherche du sens perdu (séminaire du 12 décembre 2025)

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Hanna Arendt est en faveur d’une compréhension de l’évènement historique comme celui dont le sens se trouve en lui-même.

Alors ? Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé pour que nous en soyons à ce point où le malaise au travail semble vouloir supplanter le malaise dans la culture repérée par Freud ? C’est là que je vous propose de remonter dans le temps…

Vice privé…

À bien y regarder, la construction de la modernité occidentale et la naissance de l’individu moderne affleurent dans la pensée du XVIe siècle. L’intérêt se distingue alors de la norme antique et médiévale.

Et quand il s’agit de mettre les passions en valeur en vue de les faire travailler pour le bien/l’intérêt, une autre voie se profile. Un basculement s’opère même, qui s’illustre dans l’œuvre de Bernard de Mandeville, « la fable des abeilles, vice privé, vertu collective » (1774). Qu’on imagine une ruche active et prospère, composée de travailleurs en tout genre mais dont le bonheur matériel se développe selon la morale des bas-fonds et le fin mot de l’histoire est donnée : il faut laisser faire les vices privés parce qu’ils concourent à la vertu collective. C’est ainsi que s’inspirant de Mandeville, selon le principe de la main invisible, Smith ne veut tenir compte dans les actions humaines que des effets observables, finalement estimés comme levier principal de transformation de la société. C’est qu’à l’idée que la passion du gain, considérée comme universelle, est gouvernable par la raison parce qu’elle suppose calcul, prévision et constance, Smith ajoute la dimension de l’économie. Il va naturaliser l’échange de type marchand et donc le lien social marchand, comme étant un lien naturel. En conséquence de quoi, son essai sur « La richesse des nations » est fondateur d’une pensée économique. C’est à l’aube de celle-ci que se profile et se détachera celui qu’on appellera l’homo oeconomicus.

Se dessine alors une autre rupture : selon ces penseurs-là, de l’homo oeconomicus, l’origine de la richesse n’est pas le travail. Pour gouverner l’homo oeconomicus, le mieux, c’est le marché. Leur conception du travail est subjective, au sens où un bien n’a de valeur qu’en fonction de l’utilité qu’il a et de sa rareté. Finalement sa valeur, c’est son prix sur le marché. Pour eux, les néoclassiques, ce qui compte c’est le résultat.

Alors ? Quels effets sur l’organisation de la société et sur l’organisation du travail à partir du XVIIIe siècle ? Comme je viens de l’énoncer, une pensée voir un mouvement économique est déjà là au XVIIIe siècle, lequel va prendre effet dans une transformation du mode de production qui va bousculer les structures sociales.

Et la révolution de 1789, va à la fois accompagner cette lame de fond et soutenir l’avènement de la science moderne qui lui fait cortège.

Le cri..

L’effilochement de l’engagement à long terme associé à la floraison des contrats duels, les salaires fixés par les propriétaires-patrons au jour le jour, font que « les manœuvres, les peines à bras, sans même parler de la masse des mendiants et des vagabonds, ne sont pas des individus, du moins dans le sens inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme ». La liberté de l’exploité a muté en misère qui s’illustre dans ce que l’on appelle au XIXe siècle « le paupérisme ». Ce cri qu’arrache la misère est irrépressible. Aussi la voix reprend sa plainte monotone. Mais peu à peu cette voix s’affermit ; au cri de la souffrance se mêle un cri d’espoir ». Et d’une manière ou d’une autre, ils résisteront sans cesse.

Dans une réédition de 1830, le mois de février 1848 voit l’alliance pratique de la petite et moyenne bourgeoisie avec les compagnons et les ouvriers qualifiés porter ensemble les revendications pour l’avènement d’une deuxième République. Cette fois, la participation ouvrière est considérable mais une fois la révolution faite, le gouvernement qui se met en place ne compte aucun ouvrier parmi ses ministres. Les plus pauvres se sont fait usurper la révolution : les aristocrates poussés dehors, la solidarité avec les petits bourgeois montants se révèle tronquée par la divergence d’intérêts. Prenons acte ici que l’échec de cette révolution là, signe l’ablation du travail dans le champ citoyen, au sens politique, pour le déporter dans une réflexion spécifique du travailleur comme simple producteur de valeur économique. C’est-à-dire que lorsque l’État reste aux mains de la bourgeoisie, les ouvriers dès lors privés d’une force instituée vont réduire leurs revendications au champ de l’économique. Autrement dit, le travail n’est plus une caractéristique de l’homme libre mais une caractéristique du travailleur. En bref, le politique se sépare de l’économique. Ou bien plutôt, les ouvriers décident de lâcher la question politique pour tenter de faire masse, pour tenter de faire classe sociale. Ils deviennent en quelque sorte marxistes quand leurs espoirs se logent désormais dans un autre discours : Celui qui soutient que les forces économiques vont transformer le monde.’

Industrialisation…

Au XVIIIe siècle, le marché est sous sa forme embryonnaire dans le capitalisme marchand. En fait, le marché vraiment libre est institué affleure après la révolution. Le capitalisme va se mettre en œuvre de façon accélérée à partir de 1789 et si au XIXe siècle, le développement de l’industrialisation en France (contrairement à la Grande-Bretagne) s’étale dans le temps, l’année 1850 dévoile un libéralisme qui est désormais porté par la liberté d’entreprendre. À partir de 1851, s’amorce une transformation des entreprises, une évolution du capitalisme. Il s’agit alors, quand elles étaient encore mêlées du politique, de réduire les idées libérales à l’économique en vue, déjà à ce moment-là, de limiter l’incertitude liée aux travailleurs. L’apparition des grandes fabriques est synonyme de concentration des moyens de production, de concentration du capital, et de concentration du pouvoir économique. Et l’affinité de la science moderne avec les progrès de la technique va modifier l’outil de production au service d’une plus grande productivité.

Le travail se réorganise autour de la machine. Et disons-le simplement, quand l’outil devient machine, grosse, complexe, elle impose le rythme de travail à l’ouvrier. C’est elle, en quelque sorte, qui décide. Et l’objectif de l’outil-machine capitaliste résonne inlassablement dans le toujours plus. Dans tous les cas, l’apparition des « grands établissements manufacturiers » est le début d’une exploitation féroce des travailleurs. Ceci dit, à ce temps-là même, quand le capitalisme prend effet, il crée les conditions pour l’émergence d’une conscience de classe ouvrière. S’appuyant sur les solidarités qu’ils tissent entre eux, les ouvriers vont porter leurs revendications de lutte en négociation. En 1898, c’est juridiquement la naissance du salariat. Du 18 mars au 28 mai 1871, les aspirations du mouvement ouvrier s’étaient incarnées dans une république communale, la Commune de Paris. Même si ces mouvements sont matés dans le sang ils feront trace.

De luttes en conflits, peu à peu l’idée d’un compromis autour d’une consolidation du salariat apparaît.

Désormais, quelque chose outrepasse la relation duelle, contractuelle, de l’employé face au patron et ce quelque chose, c’est l’institution.

Institutions du travail en l’occurrence qui s’incarne dans le droit du travail, de la protection sociale, au cœur de la « propriété sociale ». Quand au début de l’industrialisation, le prolétaire « n’avait rien à perdre que ses chaînes », à l’avenir, c’est le collectif qui protège l’individu. Dans un même temps, au début du XXe siècle, la machine ayant pris place au sein de la fabrique, un autre évènement majeur va se produire, qui s’illustre dans l’idée d’une possible organisation scientifique du travail, celle d’un homme Frederick Winslow Taylor (1848-1915). Ce qui le rend exceptionnel c’est que le taylorisme « inscrit dans la définition même du travail, dans l’organisation même du travail, la contrainte et le contrôle ».

À vrai dire, d’interposer la science, Taylor invente une organisation du travail qui dépossède les ouvriers de leurs connaissances mais en plus il le justifie : qui dirait non à la science ? Le pas de Ford sera l’organisation du travail au rythme de la chaîne.

Dès lors, la mécanique de l’industrialisation à l’œuvre, les nouvelles formes d’organisation du travail qu’elle dépose sur le devant de la scène, vont finalement constituer les conditions pour ce que Wagner appelle la « modernité organisée ».

Insistons ici avec Robert Castel soulignant la « désindividualisation progressive » des relations de travail tout au long du développement du capitalisme industriel. Elle est symboliquement associée à l’idée que le travail, comme instance de production collective, non seulement s’inscrit au-delà de la particularité des tâches accomplies par l’un et par là même ne se détache pas de sa pure fonction d’utilité économique. Elle promeut « le travail abstrait » comme « acte social » au sens où il ne peut plus être confondu avec une activité privée.

Crash…

Cependant, bien que la médiatisation du droit, d’être le même pour tous, inscrivent désormais le travailleur dans un « continuum de positions sociales », à cette période de l’industrialisation, la condition du prolétaire et celle du patron restent incomparables, incommensurables. Les inégalités sont colossales et le libéralisme ne permet pas de limiter le monopole des capitaux. Le crash de Wall Street en octobre 1929, signe alors l’échec du libéralisme et la descente aux enfers de la dépression jusqu’en 1939. En conséquence, la crise soulève la question du fiasco. Pour y répondre, d’abord la tendance d’impénitents pour qui il faut, en la circonstance, un retour aux sources, c’est-à-dire à la pensée libérale du XVIIIe siècle. Dans cette vue, ils s’appuient sur l’école de Manchester, sa politique du « laisser-faire » et la figure d’ Herbert Spencer (1820-1903) qui n’est rien moins que le fondateur du darwinisme social.

Pourrait répondre par ailleurs, une volonté de changement, d’ouverture et de modernité pour une mise en question du libéralisme.

Un aggiornamento sous lequel se logent deux autres courants :

D’une part le Nouveau libéralisme théorisé notamment par Léonard Trelowny Hobhouse (1864-1929).

Et puis, un deuxième courant, d’autre part, le néolibéralisme dont les penseurs principaux seront de ceux qui se réunissent lors du colloque Walter Lippmann du 26 au 30 août 1938 : Jacques Rueff, Louis Rougier, Friedrich Hayek, Wilhelm Ropke, Raymond Aron et Ludvig Von Mises sont des noms qui ont traversé le temps jusqu’à aujourd’hui.

On peut conclure que les tenants du Nouveau libéralisme et ceux du Néolibéralisme ont pris acte qu’il n’est plus question d’être des libéraux à la façon du XIXe siècle. C’est le point essentiel est qu’ils ont en commun.

Et puis la seconde guerre mondiale s’interpose.

En 1945, c’est le Conseil national de la résistance : on va institutionnaliser le droit du travail dans une nouvelle Constitution où, pour la première fois, le droit de grève est inscrit. En 1946, c’est la constitution d’une république sociale.

C’est dans ce contexte, que le Nouveau libéralisme marmottant des années 20, prend place en 1945. Sa mise en œuvre s’appuie alors sur les travaux de l’économiste John Maynard Keynes (1883–1946).

Dans ce contexte, la propriété privée des moyens de production perdure, quand le prolétaire n’a toujours que ses enfants.

Le marché s’accroche à l’idéal type : la concurrence pure et parfaite.

Mais dans le cadre du Nouveau libéralisme, le marché n’est pas considéré comme une émergence naturelle. Il est pensé comme une organisation sociale.

Surplomb…

Aussi, et c’est un trait fondamental qui soutient le croquis de la société française d’après-guerre et jusqu’aux années 80, c’est l’État qui va tenter de limiter les inégalités et, donc, de donner les conditions de la liberté individuelle.

L’État social s’est érigé en position de tiers, insufflant l’espace nécessaire pour un équilibre tendu entre les intérêts du capital et ceux du travail. On l’appelle « société salariale ».

Mais je souhaite ici souligner, insister même, sur un élément constitutif de cette structure : pendant toute la période du Nouveau libéralisme, c’est-à-dire après la guerre et jusqu’aux années 80, l’État social contient le marché même. C’est-à-dire que le projet commun surplombe le fonctionnement des marchés. C’est-à-dire encore que le politique détermine l’économique. Qu’il y a – encore – à dire vrai, une place du politique à prendre.

Le retour…

Et puis la pensée de Hayek a repris le dessus…

Dans les années 80, le néolibéralisme prend le pas. Ses penseurs – qui ne sont pas encore dans les conseils d’administration des entreprises – sont à retrouver au congrès Lippmann de 1938 : Hayek, Rueff, Von Mises, Aron, etc.

Dès lors, les inégalités ne conditionnent plus rien. Les individus naissent égaux de fait. Selon eux, afin de défendre l’ordre spontané du marché, il doit être construit et institué politiquement. C’est-à-dire qu’il y faut un ordre juridique qui viennent l’organiser. Cette vision du politique ne recoupe pas l’état, et permet donc une organisation très large jusqu’à la banque centrale européenne. À dire vrai, ce temps est celui d’une bascule fondamentale : La « nouvelle » idée est que le politique soit subordonné à la construction des marchés. Ce qui suppose un ordre juridique qui dépasse la durée des mandats. C’est ce que l’on nomme la constitutionnalisation des marchés. Le marché passe au-dessus du politique : l’ordre transcendant c’est le marché. Reste le pouvoir brut de l’organisation : il n’y a rien au-dessus des traités qui distillent l’automaticité putride des règles. Il s’agit du cadre qui désormais se dessine et prend place.

Le contexte du travail…

Alors venons-en au fait. Contrairement aux deux courants de pensée qui sont depuis longtemps sur le devant de la scène pour parler de la souffrance au travail, (la psycho-dynamique de Dejours et la clinique de l’activité d’Yves Clot), je ne m’adosserai pas à la dite centralité du travail en tant qu’elle serait la condition de l’humanité de l’homme. Je me pencherai en revanche sur les conséquences du travail sur le sujet. La focale ne se portera donc pas ici sur le travail proprement dit, mais sur le sujet, tel qu’il se trouve pris dans les formes dominantes du lien social de son temps : c’est pourquoi, pour ce qui m’occupe, je ne désignerai pas mon approche comme une « clinique du travail » mais comme une clinique du sujet, dans le contexte du travail. J’aborderai le travail simplement comme une modalité du vivre ensemble : ni essence de l’homme, ni moteur de sa créativité, selon moi le travail offre aux sujets l’un des espaces où ils sont tenus de cohabiter avec d’autres sujets. Or cet espace, comme toutes les « foules psychologiques » où l’être parlant entre en relation avec d’autres êtres parlants, possède une structure organisationnelle sensible à l’atmosphère idéologique de son époque.

À la façon d’Hanna Arendt dans « Condition de l’homme moderne » j’avance l’argument que la notion de travail est une notion moderne qui émerge avec le capitalisme industriel. Que la naissance du travail telle que nous le connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire généralisé, signe une rupture avec le temps où « l’essentiel des besoins était couvert par l’auto production dans le cadre de la communauté domestique et villageoise, à travers une diversité d’activités (de subsistance) qui n’était ni évaluées ni échangées. C’est lorsque la production et la consommation marchande gagne du terrain que le travail réalisé dans l’espace public s’offre comme une prestation mesurable via la valeur d’échange et acquiert sa qualité de travail abstrait – au sens de Marx. Cette approche m’intéresse pour au moins deux raisons. D’une part parce que considérer que le travail tel que nous le connaissons est une invention de la modernité et donc une construction sociale, nous permet de repérer, voire de dater, le caractère inédit de la suggestion d’un monde de savoirs sans corps et sans sujet pour « une langue métallique » dont nous sommes les témoins à vif. Ce que l’approche essentialiste (du genre de la psycho-dynamique de Dejours) ne permet pas d’apprécier. D’autre part, car de poser que le vivre ensemble à avoir avec ce que ses agents en font, l’approche historiciste rend possible d’envisager un lien social où le travail ne serait pas le structurant fondamental. Elle opère la possibilité d’un souffle, d’une respiration. Et je trouve que c’est essentiel. Mais revenons à la base. Freud l’avait noté : « l’essence » de l’homme est sociale. Aussi, depuis le champ de la psychanalyse, je dirais que le travail est un enjeu pour le sujet dans le sens ou dans la rencontre de chaque autre, le névrosé rencontre l’Autre. Et dans le travail salarié, du fait de la structure hiérarchisée du bien social, l’Autre consiste et s’incarne : dans le patron, le chef de service ou d’atelier. Le temps long passé au travail est aussi un fait primordial, qui s’incarne encore dans le collègue que l’on voit de longues heures par jour et parfois pendant toute une vie. Disons alors pour ce dont je souhaite me saisir, qu’il s’agit moins là de centralité ou pas du travail que de centralité du rapport à l’Autre, diffracté dans les autres de la rencontre.

C’est ainsi que j’envisagerai le travail comme l’une des modalités du lien social, sensible au discours et aux idéologies de son temps.

Alors, quels changements ont affecté le monde du travail durant le dernier siècle, surtout depuis les 50 dernières années ? Et quelles furent les causes ou les raisons assignables de ce changement ?

Rationnalité…

Pour répondre, je défendrai une idée qui articule malaise, rationalité et management, à savoir que c’est la rationalité à l’œuvre dans l’application des modes de management contemporains qui favorise l’apparition de formes inédites de « souffrance au travail » susceptibles de se répercuter sur la « santé mentale » des travailleurs, voir sur le mode d’être au monde de chacun d’eux, au travail y compris, donc. Reste à savoir en quoi consiste cette rationalité, comment elle s’est imposée aux salariés et en quoi elle se fait déstructurante du lien social de l’époque. Disons déjà qu’à la suite de l’état des lieux freudien, établi sur fond de discours du maître – « interdiction, renoncement, commandement, droit et politique », celui de Lacan « supplémente et redouble ce dernier d’une autre détermination ou référence, celle du discours de la science ». La métaphore civilisationnelle freudienne, « le droit à la place de la force » est transformée : c’est le calcul économique qui se substitue au droit, prétendument sans reste. « Jouissez, on s’occupe de tout ! »

Là, on va à nouveau momentanément repartir dans le temps, je veux dire en arrière, pour l’attraper encore différemment…

Si le malaise dans la civilisation, selon Freud, et structural, les contingences historiques lui donne sa forme dominante, façonne ses symptômes, le voilent ou le ravivent.

C’est ainsi que à partir du XVIIe siècle, notre civilisation atteste de l’avènement de la science moderne (la science galiléo-cartésienne). C’est un point de bascule fondamental ! Car à l’opposé de la science antique, la science moderne se spécifie de promouvoir l’organisation d’un savoir de façon à ce qu’il soit certain, C’est-à-dire mathématique et dégagé des bavures du sens. Sauf que du coup, dans le même élan, elle pointe les autres champs de connaissance comme incapable de rivaliser avec elle. Autant dire que la science moderne est venue disqualifier les grands récits (qu’ils soient mythiques ou religieux). Ce qui ne sera pas sans effets puisqu’elle va diviser le savoir en deux : d’un côté les questions scientifiques pour lesquelles nous attendons une réponse incontestable et de l’autre, les questions existentielles, celles qui relèvent du sens, celles qui nous laissent aux prises avec nos doutes devant les innombrables réponses élaborées au cours des temps sont incapables de s’imposer absolument.

Boussole…

Mais « il n’y a aucune réalité pré-discursive » dirait Lacan.

Et en effet, lorsque l’un d’entre nous vient au monde, l’Autre était là avant, dans une époque, un moment de l’histoire. Et le contenu de l’Autre vient donner, en fonction des périodes, sa couleur à l’histoire, retentissant sur la structure du lien social et sur le Moi notamment ! À ce moment-là de l’histoire, au XVIIe siècle, quand la science moderne affleure, dépouillé du garant divin, l’homme se cherche une boussole. La catégorie de l’intérêt qui au XVIe siècle s’est démarqué on l’a vu, trouve dans les balbutiements de l’économie naissante, selon Smith, ses lettres de noblesse. Et l’utilité calculée d’un Bentham, proclame sa vertu ! Ce qui s’est passé au début du XXe siècle, c’est la conversion ou la réversion utilitariste » nous dit Lacan. Moment qui sans doute nous invite à percevoir la transformation du rapport au Réel qui caractérise cette époque.

Alors, là où Lacan dépose en quelque sorte le sujet dans un bain de signifiants, déterminé qu’il est, par son indétermination pourrait-on dire (puisque le trou dans le savoir, le manque dans l’autre, qui le met devant la responsabilité de prendre la réponse de ce qu’il est à son compte, l’oblige à s’adresser à l’Autre et aux autres), donc là où Lacan dépose le sujet dans un bain de signifiants Cornelius Castoriadis, lui, piste l’affleurement de nouvelles significations dans le social qui le concerne. Car pour Castoriadis, le monde est synonyme de significations… Même s’il « est impossible de savoir pleinement la genèse d’une signification en ceci qu’il y'a à son départ une indétermination relative, c’est-à-dire une création imaginaire, une création humaine. La création étant pour lui ce qui échappe, comme le manque introduit dans le sujet cet effet ou Freud a reconnu le désir qu’il appelle encore inconscient.

Ainsi, Castoriadis voit le sujet se baigner dans les significations imaginaires instituées. Lesquelles significations nous parlent des mutations de l’Autre au sens socio-historique mais encore de la « subjectivité d’une époque », au sens où elles suggèrent au sujet qui nait ici ou là, une façon de penser, de se penser et d’agir.

(En fait, je vous dis ça pour vous dire que là où Lacan cherche à penser le rapport du sujet à l’Autre dans un souci clinique, Castoriadis y voit un enjeu certes clinique mais aussi fondamentalement politique : c’est-à-dire qu’il pense qu’on doit en passer par l’étude du contenu de l’Autre, c’est-à-dire par l’étude de ce qui est véhiculé en termes de significations déjà instituées) Et à ce moment de l’histoire, il me semble qu’il y a un imaginaire social repérable : cet imaginaire c’est que le développement du capitalisme va installer durablement la paix. Pour installer cet imaginaire social, les entités fictives que le capitalisme déploie, balisées par les significations imaginaires sociales qu’il répand, peuvent, par exemple, s’égrainer ainsi :

  • L’homme est par nature égoïste et rationnel.
  • l’intérêt est aux principes de toutes nos pensées et actions.
  • l’avantage personnel contribue au bien-être collectif.
  • la liberté des échanges marchands régule la distribution des intérêts.
  • le langage doit être orienté par le principe d’utilité vers la maximisation du plaisir.
  • le mécanisme de l’échange est juste.

Ou encore : – l’utilité en tant qu’augmentation des plaisirs ou diminution de la douleur et calculable. (on pourrait en trouver d’autres sans doute bien sûr…)

À bien y regarder, les signifiants qui se veulent maîtres (c’est-à-dire ceux qui orientent le discours à l’œuvre) sont alors : la nature, l’intérêt, l’égoïsme, l’échange comme marchands, l’utilité, le mécanisme, le calculable… (Tout un programme !)

D’une certaine manière, on pourrait presque dire que la signification imaginaire propagée par l’Autre du capitalisme serait le sens arrêté que le dictionnaire promet ! Et il y a peut-être bien de ça si l’on voit que le programme d’un point de vue philosophique était clair : faire pièce à la pensée classique qui, avec ses métaphores, ses connotations, ses ambiguïtés ne se prêtaient pas à la mécanisation. Et l’économie qui s’est automatisée du champ de la morale ancienne et de la philosophie politique, lui donne les arguments intellectuels « destinés à justifier anthropologique – -ment le principe de la tendance maximisatrice » en ramenant les rapports entre les gens à des rapports strictement marchants (voir chiffrés !).

Utilité…

Si l’on considère selon Castoriadis, que la définition de l’imaginaire social est un « ensemble de significations sociales (dont la cohérence n’est pas garantie) permettant de renvoyer à un sens commun qui permet le tenir ensemble, voir le bien vivre ensemble, je crois qu’avec le capitalisme on est véritablement amené à se poser la question de quel est ce sens commun ? Et ce d’autant qu’adossé au nom de science, « la mécanique de l’utilité et de l’intérêt propre » se fait éliminatrice de toute autre signification imaginaire sociale qui voudrait s’immiscer pour tisser le lien qui a cours. Là, toujours du point de vue de l’économie comme discipline avérée, en 1870, l’arrivée du courant de pensée dit néo-classique achève de bouleverser la donne : désormais seule est considérée la confrontation sur le marché des envies qui bataillent les prix, et la valeur décroche du travail pour venir se loger sous le signifiant de l’utilité, en fonction du degré de satisfaction procurée par le bien convoité. Par ailleurs, après le temps de la réforme (Luther) qui lui a servi à mobiliser la masse des travailleurs nécessaire à son fonctionnement, le capitalisme ne disposant pas d’un discours propre susceptible de soutenir des valeurs morales, va continuer à puiser ses ressources en dehors de lui-même. La visée étant la poursuite et l’accélération de la rationalisation. Ici, la machine de Turing fait l’inspiration d’un Von Neumann concepteur du premier ordinateur, comme l’enfant de la mobilisation totale des communautés scientifiques occidentales pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais l’ordinateur n’est pas un simple perfectionnement des machines à cartes perforées, sous le seul effet d’une sophistication des besoins de la gestion de masse. Il est aussi le résultat d’un projet philosophique et social. Une obsession qui a constitué un des moteurs du progrès scientifique et technique dans l’histoire de l’informatique : formaliser la pensée humaine, la ramener à des opérations élémentaires dans l’espoir de la reproduire et par là de la soulager. Comme si la formalisation du langage allait nous soulager des questions existentielles ! C’est la montée en puissance, depuis le XIXe siècle, d’une philosophie qui conçoit la vérité comme accord de la pensée avec elle-même, plus que comme adéquation de la pensée avec la réalité. Ainsi le rêve d’inventer des machines à raisonner va se préciser et se radicaliser à mesure que progresse la tendance à mathématiser la logique.

En parallèle du développement accéléré du calcul et des machines qui le mettent en œuvre, la Seconde Guerre mondiale voit émerger une théorie de la communication : la cybernétique, sciences de l’information et du contrôle.

Selon son fondateur, Norbert Wiener, « Ce qui a de la valeur dans le monde est du côté de l’information »

Dans ce sens, tout est information, message, mouvement. Tout être est essentiellement, dans son existence fondamentale, un message. La finalité du message étant de circuler, tout ce qui concourt à ce mouvement est positif. « L’entropie (expression d’un désordre ou d’une incertitude) représente une violence fondamentale contre laquelle seule l’information permet de lutter ». Mais l’être humain, je vous le demande, ne comporte-t-il pas nécessairement une part d’irrationnel et donc une tendance à l’entropie ?

Dans l’œuvre de Wiener, comme dans les écrits de ses épigones (les suivants), cette représentation de la réalité s’accompagne d’une méfiance profonde envers l’homme, sa faiblesse, ses passions.

Puissance…

D’un côté, chez les décideurs, la machine exauce un rêve d’efficacité technocratique. De l’autre, elle abonde dans le sens d’une méfiance croissante des élites envers le facteur humain ! Finalement quand toute organisation collective se structure autour d’une perte de jouissance mise au compte d’une instance collective garante du bien commun et de certaines idées de justice (tous les membres du collectif sont égaux devant le tiers qu’il soit totem, Dieu ou loi), bref quand toute organisation collective se structure autour d’une perte mise au compte de divers discours et fictions véhiculant les idéaux du groupe, à l’inverse, le capitalisme, qui trouve sa dynamique, non pas dans une perte mais dans un surplus (le profit), n’a guère besoin pour fonctionner d’en appeler à quelque instance tierce, dans la mesure où il trouve sa raison en lui-même ! L’accumulation du capital en tant que tel ! Le cosmos capitaliste s’agence autour d’un débridage de la pulsion orale, inextinguible, qui lui donne sa coloration originale.

C’est dans une conférence donnée à Milan en 1972 que Lacan épingle le discours capitaliste, comme un cinquième discours, dans sa théorie des discours. Je passe car il faudrait beaucoup de temps pour en dire quelque chose, mais ce qu’on en retiendra, et qui pour ce qui nous occupe est essentiel : c’est que ce discours fait l’impasse sur la barrière à la jouissance. Il fait fi de l’impossibilité qui ferait place au Réel (Car pour qu’il y ait un rapport au réel du sujet il faut qu’il y ait du manque, du trou dans le savoir). La castration s’en trouve rejetée.

En fait, nous dit l’économiste Mireille Bruyère, « le capital se présente comme une promesse de puissance ». Une puissance qui (en S1) transmute l’autorité du « maître » en milliards disponibles pour absorber la science et la réduire en technoscience, vouée à produire les objets destinés à étancher le manque (le manque à jouir) des sujets prolétaires.

Dans Carrefour du labyrinthe : Figure du pensable, Castoriadis nous dit que la signification imaginaire sociale du capitalisme c’est « l’expansion illimitée de la pseudo maîtrise rationnelle ». Le plus de maîtrise et de puissance s’incarne alors matériellement dans plus de production économique. Et la rationalité est une optimisation mathématique c’est-à-dire une maximisation de l’écart coût-bénéfice.

Au passage, les choix politiques d’extension et d’approfondissement des marchés financiers n’auraient jamais pu atteindre ce niveau, sans le développement conjoint des technologies de l’information, donc sans la cybernétique. Elles ont permis une dématérialisation complète des mouvements de capitaux devenus simples échanges d’informations numériques, nous dit Mireille Bruyère.

La productivité du travail étant l’autre nom de la rationalisation économique. D’un autre côté, il s’agit de produire ce qui pourra guérir le sujet de sa division pour fabriquer le sujet universel, c’est-à-dire sans histoire ! Pour ce faire, le tout savoir (pas troué donc), le tout savoir bureaucratique à l’œuvre s’emploie d’une certaine manière à administrer le réel. La borne comme la bouche de la bureaucratie marchande à l’heure du numérique en est peut-être le meilleur exemple… Où quiconque doit pouvoir justifier d’une l’identité électronique…(Carte bancaire, carte vitale, etc.). Ici l’identification électronique démultiplie la puissance de la logique administrative du « dossier » : On sait qui vous êtes, on sait quoi faire de vous. On le sait mieux que vous. L’information officielle et consultable par quelqu’un d’autorisé, se substitue à la parole, disqualifiée, et nie la dignité des personnes qui ne peuvent plus répondre elle-même.

Pirouette…

Contrairement au XVIIIe siècle où l’utilitarisme et l’économie politique se fondent sur le postulat qui dit que « l’action humaine obéit à une rationalité qui assure l’élection des fins les plus satisfaisantes et le succès de l’action par l’adéquation des moyens à ses fins », à la fin du XXe siècle, la rationalité en question se fait pseudo-rationalité : c’est-à-dire qu’elle prend les moyens pour la fin. Dit autrement, elle devient une fin en soi !!

Histoire d’une pirouette qui voit la puissance du capital passer de la croissance des investissements productifs à la mobilité du capital.

En fait, la limite doit sans cesse être dépassée pour que le même se déploie. Il semble que les sociétés soient devenues des machines (exemple de la Belgique restée sans gouvernement pendant 541 jours entre 2010 et 2011) où les hommes, comme collection d’individus, à la fois séparés et regroupés par fonction, sont enrôlés au service de la production. Le sujet, bien qu’en place d’agent dans le discours, dans son rapport au savoir (Tout savoir/ S2) se voit contraint d’en passer par la puissance du capital (S1) : bref il obéit et il produit. Intéressé à la jouissance via l’injonction surmoïque à la consommation, la récupération du plus de jouir « en toc » censé le compléter, ne permet plus de pause – la forclusion de la castration ne permettant pas au fantasme, singulier, de jouer son rôle.

L’ascèse est à l’efficacité et à la performance généralisée. Et « lorsque la science et la technique œuvrent pour accroître la productivité du travail, c’est au prix du renouvellement incessant du processus de production », nous dit Mireille Bruyère.

La courroie de transmission de ce changement permanent dans l’organisation du travail, c’est le néo-management. Alors, rapprochons-nous des sujets au travail pour voir ce qui s’y est passé… 68…

Quand le taylorisme se prévaut d’être le système qui se fonde sur le travail déqualifié, Le travailleur-producteur-consommateur prend de la voix : travailler oui, mais pourquoi faire ? Si mai 68 se soutient souvent dans les mémoires de l’image d’Épinal de la révolte des étudiants du quartier latin, le mouvement de grève et pourtant bien parti des ouvriers dans les entreprises. Et les conflits au travail vont continuer de se répandre en revendications pour une réappropriation de l’organisation du travail par le savoir ouvrier.

Alors, si ils sont d’abord obligés de lâcher du lest afin que le travail reprenne, dans le même temps, côté patronal, un virage se prend. D’une part, la résistance des ouvriers contrevient à la productivité voir l’entrave. D’autres part, il semble bien qu’à la fin des années 70, les débouchés de la production elle-même, touchent les bords : ceux d’un fléchissement de la consommation des produits industriels quand les panses sont rassasiées.

Face a ce réel là, la ressource du capital en vue d’assurer son empire va se déplacer à l’horizon de la globalisation, en surfant sur la mobilité du capital financier.

C’est ainsi que le taylorisme qui se spécifie de prendre en main chaque instant du geste de l’homme au travail se révèle de moins en moins efficace. En effet, son organisation technique, sa rigidité, s’avèrent peu pertinentes quand la concurrence mondiale exacerbée met le curseur non seulement sur la productivité mais encore sur l’adaptabilité, la réactivité ou l’inventivité. Il leur faut trouver les formes d’organisation du travail et de réquisition des salariés qui prescrivent qu’il n’y ait que le management, seul, qui ait une vue sur ce qu’est le travail, la façon dont il doit se faire, ses finalités.

Mais là où le taylorisme inscrivait la contrainte et le contrôle dans l’organisation même du travail, le glissement vers une société de service sustenté par l’essor des techniques d’information et de communication, oblige le manager moderne à trouver un autre moyen de coercition pour garder la main.

C’est ainsi qu’avant même la mise en place institutionnelle et technologique des outils de la finance le Conseil National du Patronat français, réunis au cours de ses assises à Marseille en 1972, décida qu’il faut mettre en place les moyens d’action nécessaires pour « casser les logiques collectives », considérées comme problématiques quand elles mettent en péril « la possibilité d’imposer son emprise sur les salariés », c’est-à-dire de les mettre au travail en suivant les sillons des valeurs, des représentations et des arguments moraux qui sont ceux de l’entreprise capitaliste, bref, qui justifient l’accumulation.

Pour ce faire, ce n’est sans doute pas une vue de l’esprit d’envisager que le néo-management, discours caméléon éminemment changeant puisqu’en prise avec l’atmosphère culturelle où il se produit et branché sur les idéaux propres à chaque génération, a pris appui sur « la critique artistique de 68 pour assurer la mutation d’une forme de pouvoir organisationnel à une autre ». Il se glisse alors dans les habits de celui qui veut répondre aux attentes, aux besoins, aux désirs, bref aux aspirations de la contre-culture à l’initiative créatrice, à l’autonomie et au bien-être pour soi.

À partir de ce moment-là, en France, l’éventail des précautions de la politique patronale à l’œuvre n’a de cesse de se déplier en mesures pour se rapprocher, au cas par cas, au plus près de chaque sujet au travail concerné.

Ici je postule en effet que l’habilité du patron (du cadre de direction, ou de n’importe quelle instance tierce du système) l’habileté du patron à mobiliser le désir du salarié vient à la fois de sa capacité à tirer partie de l’esprit du capitalisme (de son époque), mais aussi de son aptitude à prendre appui sur la structure essentielle du lien social telle que Freud l’a déterminée dans sa « psychologie des foules ». Autrement dit, pour que les salariés s’engagent dans leur mission, Il n’est pas suffisant de leur fournir les éléments techniques d’un profil de poste standard, ou de protocole de bonnes pratiques ; en revanche, il est nécessaire qu’un tiers (directeur, cadre, etc.), non seulement endosse les idéaux (de justice, moraux ou professionnels) de son temps, les incarne en les matérialisant dans son discours tels qu’ils circulent via l’esprit du capitalisme, et qu’en outre, de cette place, il assume les conséquences d’une parole, d’une énonciation, sans se défausser de sa position de sujet, c’est-à-dire sans tenter d’escamoter son énonciation derrière des énoncés techniques (anonymes).

Mais voyons donc comment la politique patronale s’est effectivement dépliée…

Déroulement…

À suivre le fil que déroule Daniele Linhart, tout part d’abord d’une individualisation méthodique de la gestion des salariés et de leur organisation de travail : Depuis les horaires à la carte jusqu’à la distinction des primes, voir même des salaires, il s’agit, sans le dire, de désarticuler les collectifs identifiés comme à la source des contestations et de la résistance.

La clé de voûte de cet échafaudage de dispositions sera, au début des années 90, l’entretien individuel de chaque salarié avec son supérieur.

C’est ainsi donc que l’individualisation du rapport au travail s’opère sous le couvert de répondre aux aspirations (d’autonomie, de liberté, de bien-être, etc.). Sauf que finalement, d’une certaine façon, d’un côté le patron va finir par s’en remettre à l’initiative du travailleur – on pourrait dire « en lui laissant la bride sur le cou » – pour atteindre les objectifs prévus mais de l’autre, alors qu’il est pris dans des situations fluctuantes, le sujet se voit acculé à « se transformer en petit bureau du temps et des méthodes ». C’est-à-dire qu’il lui incombe désormais de penser systématiquement aux solutions les plus rentables pour envisager le travail qu’il a à faire. C’est-à-dire encore qu’il devient seul responsable du temps qu’il met pour faire les choses en lien avec le prix que cela coûte, dans une logique d’efficacité maximale continue qui est celle dictée par le point de vue de l’entreprise selon les voix du discours managérial.

A dire vrai, pour celui qui travaille, le désir d’autonomie et d’initiative se réalise au prix de fixer en lui les principes d’un autocontrôle qui, pour finir, vont l’amener à coller aux comportements professionnels attendus. Car au-delà de l’individualisation à l’œuvre, cette intériorisation, par chacun, de la temporalité taylorienne, s’accompagne « d’une offensive idéologique ». À ce moment-là, il ne s’agit plus que les gens discutent mais qu’ils communiquent entre eux : qu’ils soient « chefs », subordonnés ou de services différents, l’injonction à la communication devient la règle. L’idée sous-jacente, et qui donc ne dit pas son nom, veut d’abord que les échanges entre les salariés et leur hiérarchie se pacifie absolument – pour abolir le rapport de force – et par ailleurs que la communication se fasse le véhicule pédagogique qui vise à faire entendre les contraintes de l’entreprise.

L’histoire du management s’effectue en suivant le balisage de modèles inspirés de théoriciens américains ou japonais pour une rationalisation toujours plus poussée du travail en vue d’augmenter son efficacité, au sens de l’efficience, c’est-à-dire de la capacité de rendement. Finalement, et pour résumer ce qui vient d’être dit, on peut dire qu’après le premier capitalisme, lequel était parvenu à faire en sorte de soutenir la structure fondamentale du lien social au point de la vitrifier dans sa forme patriarcale, le deuxième capitalisme a, peu à peu, insidieusement propagé son lot de bureaucratie : l’émergence d’un savoir technique (c’est-à-dire les protocoles de bonnes pratiques déterminées en fonction de leur efficacité statistique, les protocoles d’évaluation aussi), l’émergence d’un savoir technique donc, essentiellement constitué d’énoncés anonymes (puisqu’établi par des collèges d’experts), qui a progressivement remplacé l’ancien mode de management

  • fondé sur l’énonciation d’un sujet (le directeur) susceptible d’assumer les conséquences de son

énonciation. Ainsi dans les institutions du capitalisme, les arguments du discours dominant tirent leur force d’être parvenus à se présenter comme scientifiques, axiologiquement neutres, c’est-à-dire non idéologiques et non moraux. En réalité, ses arguments résultent de l’incorporation, masquée par un discours d’allure scientifique invoquant des lois positives, de plusieurs thèmes articulant morale et justice, bien entendu issus des sciences économiques. Ce management bureaucratique laissa d’abord place à l’une de ses variantes, ladite « direction par objectifs », avant d’être elle-même remplacée, à partir des années 90, par le « management participatif » orienté non plus sur les directives des experts, mais selon le principe des projets à court terme, entièrement fondée sur les demandes (changeantes) des clients. Désormais, le directeur n’énonce plus les grandes orientations, ne soutient plus les objectifs et les missions dans lesquelles s’engageront les salariés : il fait office de coach, et sa vocation est de mettre ses « visions » au service du salarié pour lui permettre, dans le meilleur des cas, de déployer sa créativité.

Dans ce nouveau contexte, le salarié ne s’engage dès lors plus dans un travail groupal, ou commun, orienté par un idéal collectif. Dans cette nouvelle configuration du travail, orientée par un mode de management qu’on dira « rhizomorphe », chaque salarié se tisse ses propres réseaux : des réseaux sans centre, horizontaux, sans tiers, avec lesquels il s’engage dans des projets à court terme. La vocation de ces projets consiste à répondre aux attentes d’une clientèle changeante, habile, à son insu, à mettre de multiples équipes en concurrence les unes avec les autres. Il s’agit donc ici d’un univers mouvant, où le sujet, livré à lui-même, entrepreneur de son propre parcours, doit composer avec ses capacités propres à créer des liens, comme à s’isoler ou à susciter chez d’autres le désir de l’appeler pour travailler sur des projets à brève échéance ; aucun directeur n’y peut trouver sa place, sauf à s’effacer en tant que tel puisque seule la logique de la demande régule la dynamique des occasions de travail. Le temps s’y diffracte en une multitude d’instants, sans passé, sans futur, uniquement organisés autour du projet immédiat.

Je pense que ce sont ces diverses transformations du mode de management, bureaucratique puis rhizomorphe, avec leurs conséquences subjectives (mise hors-jeu de la direction au profit d’une individualisation des responsabilités collectives), qui, en érodant l’instance tierce (idéal du moi), soutenant les identifications du groupe (des salariés), peuvent empêcher la mise en jeu du symptôme et susciter des situations de souffrance au travail.

Un peu de clinique…

Francine, une femme d’une cinquantaine d’années, nous révèle une articulation de trois modalités de discours : suivant l’exemple paternel (comptable dans une entreprise), elle aspirait à travailler dans une bureaucratie. Elle a cru reproduire ce modèle de vie, cet idéal, lorsqu’elle fut recrutée dans une industrie « familiale » – organisée selon une pyramide du pouvoir (proche des organisations relevant du premier capitalisme) au sommet de laquelle régnait le patron – une industrie familiale donc qui a progressivement basculé vers la logique « en réseau ». Voyons le passage de l’un à l’autre, ainsi que ses conséquences. Le père de Francine était comptable ; il a passé toute sa carrière dans la même entreprise. Il incarne, avec pureté, le cadre inscrit dans le deuxième esprit du capitalisme, dont nous avons vu que les principales caractéristiques étaient : la promotion d’une pyramide des décisions régentée par le savoir des experts ; le recrutement sur des postes en fonction de critères objectifs ; La stabilité des emplois, conçu selon le temps long et bien balisé des « carrières », fondées sur un système réglé des promotions ; l’autonomie déléguée aux salariés sur la base d’un management « par objectifs » (des objectifs précis fondée sur des calculs d’experts sont fixés et la direction concède à chacun une certaine marge de liberté pour les atteindre).

C’est donc cette stabilité bureaucratique que visait Francine. Après une première expérience au supermarché, elle découvre qu’elle aime bien tout ce qui est « chiffre », tout cet univers de règles et de loi – un univers prévisible et tracé. C’est pourquoi, lorsqu’elle est recrutée dans la fromagerie Brillat, en 1999, en tant qu’employée administrative polyvalente (elle s’occupe d’un peu tout, du standard aux factures et à la paye), quelque chose de l’ordre d’un idéal semble en passe de se réaliser. Au début de son service dans cette fromagerie, elle rencontre un fonctionnement proche de ce qu’ était le premier capitalisme : l’entreprise est familiale, elle a été fondée par le père il y a une quarantaine d’années, avant d’être reprise par le fils très peu de temps avant le recrutement de Francine (en 1997 ou 1998). Le patron est dans l’entreprise, connait ses employés qui lui gardent jusqu’à maintenant une certaine loyauté. Mais les choses changent progressivement, l’entreprise s’agrandit, le nombre de fromageries augmente, en même temps que la pression augmente, pesant de plus en plus sur le fonctionnement de l’équipe.

Du coup « le boulot n’est plus le même », « le stress n’est pas le même » ; au fond nous sommes passés d’un mode de management à un autre : l’entreprise familiale, organisée autour d’une figure propice à incarner l’idéal collectif des employés (le travail bien fait, puisque fait selon les règles de l’art ; la loyauté, une certaine forme de sécurité assurée par la gestion de l’entreprise « en bon père de famille »), devient une société réglée selon la logique propre au capitalisme, autrement dit fondée sur l’impératif de l’accumulation. Le patron passe au second plan : son énonciation s’estompe, au profit de la venue au premier plan de l’injonction au rendement. Plusieurs conséquences en découlent : d’une part, il n’y a plus personne, en place tierce, dont les salariés pourraient attendre une reconnaissance du travail bien fait (« des fois, un petit merci c’est bien, ça ferait pas de mal » me dit-elle) ; le directeur n’est plus le patron, dans ce système – il se met non pas au service du client (ou des actionnaires lorsqu’il y en a), mais du profit, de façon à tenir ses délais de remboursements.

D’autre part, le travail n’est même plus supposé être « bien fait », puisqu’il a désormais à être efficient, c’est-à-dire à la fois efficace et au moindre coût. Dans ce passage brutal de la logique du premier capitalisme (la petite affaire familiale du début) à celle du troisième capitalisme (ou ce n’est plus le patron, ni des objectifs calculés par des experts, mais la nécessité d’accumuler le profit en répondant à chaque demande du client), Francine semble avoir été précipitée – elle, l’entreprise et tout son personnel – dans un monde instable, imprévisible.

Dans le cas de Francine, de la fromagerie Brillat, on repère nettement dans son discours, au moment où la logique familiale céda la place à la logique strictement capitaliste, le temps où a commencé à se faire ressentir une perte d’autonomie. Employée engagée dans sa mission, aimant le travail bien fait, Francine a vu ce point minimal de son idéal professionnel (la qualité d’un travail fait dans les règles du métier) se dissoudre face aux impératifs de rendement : depuis lors, la présence du directeur n’est plus celle d’une incarnation du patron, mais l’ombre portée des exigences du surmoi de l’entreprise (les clients) – une sorte de manifestation concrète de l’injonction à jouir propre au discours capitaliste. Prise dans l’étau de ce fonctionnement surmoïque, c’est l’autonomie même de Francine qui s’est vu menacée et réduite.

Tout au long de son entretien, Francine me montre clairement comment l’autonomie, sous la pression du rendement et des exigences d’un Autre devenu anonyme (la masse abstraite des clients), comment l’autonomie se dissout, comme le temps, qui se contracte pour paraître entièrement envahi par le travail (« j’ai l’impression d’être au boulot sans arrêt » me dit-elle) et la présence oppressante (surmoïque) du patron – lequel semble se réduire à une marionnette agitée (« il est très speed » dit-elle encore), emportée par les aléas des revendications de sa clientèle. Si il reste encore quelque chose du collectif, des solidarités (nées du temps de l’ancien management) organisées autour de la figure du patron, Francine nous donne des indices que ce lien social qui attache les salariés à la fromagerie ne résistera pas au gigantisme qui a embarqué cette société dans les tempêtes de l’accumulation perpétuelle. Tant que l’ancien patron, père du nouveau directeur, est encore présent dans les locaux (« dans son petit bureau ») l’entreprise tient ; mais qu’en sera-t-il lorsque ce dernier repère identitaire aura cessé d’être présent ? L’aspiration de Francine à réduire son temps de travail nous donne une piste de réponse : elle tient encore dans l’entreprise donc elle a le sentiment, soutenu par ses collègues, qu’elle y fait un travail utile ; mais ce sentiment d’être utile, dans la mesure où son directeur le reconnaît de moins en moins, risque de rapidement se dissoudre – ce sera alors le désir lui-même, le désir de travailler pour cette entreprise, qui risquera à moyen terme de s’essouffler.

Là pour conclure, je souhaite préciser quelque chose, quelque chose de l’économie qui nous concerne :

Quand les classiques (le courant classique des économistes // Smith) jugent que l’économie et les sciences physiques sont des disciplines de nature fondamentalement différente, d’autres, comme Walras et Jevons par ex, prennent explicitement pour modèle les sciences physiques et privilégient l’étude mathématique des déséquilibres. Et bien que quelques mathématiciens, comme Poincarré, les mettent en garde, ils campent sur leurs positions… et c’est Pareto qui achèvera de poser les choses, avec le courant marginaliste.

La plus-value (plus de jouir du capitaliste), qui ne peut que découler de la force de travail, laquelle a un corps et se fait le support d’une limite à l’exploitation du temps disponible, la plus-value donc alors qu’elle est par essence l’excédent de la valeur de la marchandise sur le prix de reviens (ou frais de production), cette force, devenue la mesure d’un temps, a pris la forme d’un chiffre ! Et alors quand Marx, de se saisir de l’équation de la valeur (Valeur d’Echange = Valeur d’Usage) avait dégagé la valeur en position de tiers, entre valeur d’échange et valeur d’usage, pour résoudre l’équivalence de valeurs irrémédiablement différentes, avec les marginalistes, la production de l’objet qui prend valeur d’échange, se fait dans la forclusion la plus aboutie de la valeur d’usage. Sa fonction de limite tend à être annulée. Ce que la psychanalyse repère dans le discours capitaliste comme opération de forclusion de la castration. Et en effet, la formulation mathématique des phénomènes économiques n’est possible qu’en évacuant tout ce qui fait leur substance. C’est ainsi que, focalisés sur les situations d’équilibre, les marginalistes éliminent le temps de leur raisonnement, et évacuent même la notion de causalité dont on sait depuis Aristote qu’elle impliquait la succession dans le temps.

Pour celui qui travaille, le décor métonymiquement glisse du travail à la production, de la production à la productivité et de la productivité a toujours plus de productivité. À savoir que la productivité dans sa valeur même est égale à la valeur créée sur (divisée par) le temps de travail pour la créer.

Ainsi, selon l’application du principe d’utilité marginale, si le prix est fixé par le marché, c’est-à-dire par la rencontre de l’offre et de la demande, il n’y a pas de surproduction, pas de reste. Quand la dernière unité est consommée, le désir, ravalé par le processus à l’œuvre, au rang de pulsion, se tourne vers un autre objet, un objet en toc au regard de l’objet cause du désir… jusqu’à la dernière unité consommée. Pas de reste… Pas de reste. C’est-à-dire que l’usage (la Valeur d’Usage), au départ extérieur à la question de la valeur, au sens de l’incommensurable, est devenue fonction d’utilité, prise dans la logique du calcul.

C’est-à-dire encore, qu’avec les marginalistes, et d’un point de vue mathématiques, la succession des situations sociales, interrompues, discontinues, (3h de travail pour 5 voitures et 5h pour 8), la succession de situations sociales se voit prise dans une fonction continue. Tout, TOUT est désormais pris dans une SEULE et même fonction. Il faudrait faire là un détour avec Peano et Frège, mais pour le dire vite, ça veut dire qu’il n’y a plus de passage entre le 0 et le 1. L’infinité des points entre les deux fait ligne. Donc il n’y a plus de dialectique, ni d’après-coup. En conséquence, la où la valeur représentait pour une autre valeur, il n’y a plus d’autre.

Plus que la flèche, la ligne du temps physique.

Citer ce texte

Sandrine Lasserre, « À la recherche du sens perdu (séminaire du 12 décembre 2025) », L’@psychanalyse, 26 décembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/sandrine-lasserre-a-la-recherche-du-sens-perdu-seminaire-du-12-decembre-2025 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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