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La folie littéraire (commentaire)

12 min de lecture · 6 pages dans l’original Partager

Séminaire de l’@psychanalyse du 28 mai 2022. Pauline Vargoz, Présentation de La folie littéraire de Joseph Rouzel

Encore une entourloupe de Joseph, à laquelle je consens non sans délice, qui me pousse à écrire alors que je l'ai déjà dit, j'aime pas écrire !!! Peut-être encore une fois parce que ça rate trop ! Ça n'est jamais vraiment ça, mais toujours qu'un p'tit bout de semblant, une approche qui prend déjà la tangente...

Pauvres d'humains que nous sommes...

Écrire est pour moi un processus très corporel. Il a d'ailleurs fallu que j'en passe par la trace manuscrite, apposée par le corps, tout d'abord comme dans sa continuité, pour que s'en dessine des contours autonomes. Faire tenir ensemble et pourtant séparer, c'est en somme ce que nous dit Tardieu. La lettre me colle à la peau et l'en déloger engendre labeur, labour de territoires incertains d'où surgit parfois une familiarité qui m'échappe, originaire... ? Tu nous le dis :

« Et toute écriture tente de renouer le fil de l'origine, tout en s'en éloignant »...non mais quelle arnaque !

Encore une fois j'y consens, mais j'ai toujours été curieuse voire envieuse, à l'écoute de ceux qui ne cessent d'assembler les mots, comme fabrique d'un revêtement, habillage d'une aporie toujours jamais circonscrite.

Je préfère le tricot, peut-être est-ce ma manière d'écrire, tout du moins mon « prétexte », comme cette écriture en trois dimensions dont tu nous fais part chez le Facteur Cheval. « Tricot » : entrelacs de fils qui ne se soutiennent dans l'espace que d’être arrimé à un autre...autour d'un trou.

Trouvaille ! Merci Joseph, de cette convocation ! De cette invite à parler avec... Il en va donc ainsi de l'écrit, à chacun sa trouvaille à inscrire dans un récit qui devient partageable.

A la lecture de cet ouvrage, m'ont accompagnée bons nombres de rencontres qui font le décor de ma pratique clinique comme autant de mythes qui racontent un texte dont je ne sais rien.

Il est un jeune homme, traversé, transpercé par les voix hallucinées sans cesse qui le harcèlent, comme sa mère était harcelée et transpercée par la drogue quand il était enfant et qu'il avait affaire à la violence d'un père tout autant toxicomane. A cinq ans, me dira-t-il, il savait déjà composer le 17 sur le téléphone. La Police, l'ASE, l’État comme recours possible, a permis pour lui une rencontre importante, un éducateur qui sera son référent jusqu'à sa majorité et avec lequel un lien, une adresse a pu tenir comme point d'ancrage à la vie. Cet homme, aujourd'hui décédé, était sénégalais et sur cet ailleurs, l'Afrique, notre jeune homme avait trouvé à structurer une position désirante, précaire, souvent menacée mais qui lui permettait de tenir debout. Il avait été accueilli dans la famille de cet éducateur, au Sénégal, plusieurs fois, et avait ouvert ensuite une série de voyage dans différents pays d'Afrique. Je le reçois dans un moment d’effondrement, mélancoliforme, menaçant, et nous en arriverons finalement à évoquer le décès récent de cet homme, dont il n'avait jusqu'à lors rien dit et qu'il peine à nommer malgré mon invitation... : Paul. Me voilà devant lui à tendre l'oreille...Pauline, ça peut coller, du moins bris-coller...ersatz d'une adresse sur laquelle une parole peut trouver à se dire. Mais c'est par l'écrit que se produira peut-être un des effets les plus consistants de la rencontre. Je l'invite à ouvrir un carnet de voyage et, à mon attention, d'écrire le récit de ses épopées. Un peu prétentieux, je me dirai au sortir de l'entretien, pas sûre que ça prenne...

Et pourtant il se prête à ma proposition et revient l'entretien suivant avec sa double page manuscrite, raturée, qu'il me tend comme on offre un présent dont on est pas très sûr de la valeur que l'autre lui accordera. Je lui demande : « je la lis ? », « à voix haute ? », nous sommes trois dans la pièce, un infirmier est présent. Il acquiesce. Je me lance, lentement, suivant le rythme de son récit qui pose d'abord un décor, des images, des odeurs, une puanteur qui pénètre le corps sans demander la permission. Je bute sur certains mots qu'il emprunte à cette langue venue d'ailleurs. Il me reprend, les énonce comme pour accompagner mon ignorance. Puis il inscrit les protagonistes et les animent au gré du récit qui amorce son ascension vers l'effroi. Ma voix prend la mesure de cet enchaînement de mots qui habitent à présent mon corps, le traversent, s'y incarnent avec pesanteur. Il est sur un scooter, derrière le conducteur, mauvais quartier, une bagarre éclate jusqu’à l'horreur de la scène, une femme à terre, violentée, poignardée, le sang s'imprime sur sa rétine, piège son regard que déjà ils prennent la fuite. La pudeur du récit ne dit rien de la sidération qui pourtant me traverse à la lecture, je lutte. Puis, toujours avec cette pondération du rythme, je poursuis une énonciation qui ne m'appartient pas vraiment. Les effets de la sidération se dissipent, les mots s'apaisent en moi, le récit aussi et réinscrit les personnages dans un temps partageable, symbolisable jusqu'à leur ponctuation par un proverbe africain qui clôture la narration comme une fable, un point d'arrimage à l'humanité possible.

Je ne sais pas trop quoi dire de cet instant clinique, si ce n'est que l'écrit a pris corps, ou a pris mon corps pour contenant, restituant ce qu'il en était de cette tentative de réinscription dans le symbolique d'un Réel innommable qui devient un tant soit peu partageable parce qu'adressé à un autre, ou peut-être parce qu'il en passe par le corps de l'autre, pour produire un effet d'humanisation, de lien social possible. Porte-voix, outil d'une énonciation qui n'est pas la mienne mais qui pourtant a nécessité ce détour pour se faire entendre. Autre chemin de traverse emprunté au coin d'une page de ton livre, qui m'a menée sur un autre versant des effets d'écriture issus de la clinique...une praxis psychanalytique, n'est-ce pas le thème de ce séminaire ? J'ai fait la supposition que c'était depuis cet endroit que tu souhaitais me faire causer, même si j'en loupe en partie de causer de ton bouquin, d'autres grands noms l'ont fait avant moi, je ne suis au fond qu’une ouvrière…et j'ai pris le parti d'écrire sur l'écrit rencontré dans ma clinique, réanimé ici par ton écrit sur d'autres écrits ; en somme un récit du récit du récit...j'espère qu'il y en a qui suivent encore...

Petite introduction peut-être à ce deuxième versant évoqué plus haut auquel tu nous introduis autour de la lalangue et de son écriture. Une patiente, schizophrène, folle, artiste, m'expliquait qu'en même temps qu'elle produisait bons nombres de toiles qu'elle soumettait fièrement à notre regard, demandant expressément d'être « exposée », elle s'attelait également à l'écriture du récit de sa vie et de sa « thérapie ». Cette production devait pour l'heure demeurer cachée, soustraite au regard de l'autre, bien qu'elle en parlait aisément. Elle en parlait aisément soit, mais je ne dirais pas que j'y comprenais grand-chose tant le fourmillement d'idées et de mots venaient s'entrechoquer les uns contre les autres produisant sans cesse un éclatement du sens, jusqu’à en perdre ma capacité à penser ce que j'entendais...puis j'ai appris...j'ai appris à ne pas trop l'écouter pour mieux entendre la fonction musicale de son dire. Elle se berçait et me berçait de cette musique à lire dont elle reproduisait plus tard les effets, conservant secrètement la matérialité du mot sur ces pages, désormais nombreuses. Comme emmaillotée, enveloppée par les couches successives de ses écrits desquels il n'était pas question de la dénuder !

Ici, ne pas chercher l'adresse mais peut-être d'abord faire lieu commun...un endroit où habiter.

Et puis, il y a aussi les maladresses ou les adresses à ricochet qui ouvrent aux présentations. J'ai changé depuis peu de lieu d'exercice et fait de nouvelles rencontres. Un de mes premiers entretiens est l'occasion de me présenter à une figure notable du service, puisque tous les membres de l'équipe sourient avec compassion « ah c'est toi qui va reprendre le suivi de Mme S.. ! », ma collègue psychologue qui partait à la retraite, m'avait dit « Mme S. on se la partage, on se passe le relais, sinon c'est trop lourd... ». Dubitative, je reçois donc Mme S. qui m'explique d'emblée que quand ça ne va pas, ce qui revient c'est « les bébés », le tout noyé dans un flot de parole que je peine à ordonner. Je tente : Ah mais là peut-être que vous me dites que ça ne va pas parce que Véronique (l’ancienne psychologue) est partie à la retraite et que je suis nouvelle... ?... « Mais pas du tout !! C'est pas ça ! C'est pas vous !! Moi c'est le changement ! » et elle m'égraine le nom de toutes les psychologues qu'elle a rencontrées au cours de sa longue carrière dans le service m'inscrivant désormais dans la ribambelle où finalement je ne suis qu'une parmi d'autres, des fois qu'il y ait eu mégarde. Puis elle me tend un courrier qui ne m'est pas adressé et me somme de le lire.

Lettre sous enveloppe adressée au Dr G.

Docteur, Merci tout d’abord de votre accord sans prescription médicale, à propos d’une nouvelle

psychologue, Madame Pauline, remplaçante de Véronique [ nom de l’ancienne psychologue ],

ce dont j’en éprouve la nostalgie (car dans tout le courant de toute ma propre vie courante vécue, et cela n’a rien à voir avec ma maladie, phantasmes, etc) mais le changement, les

habitudes de vie, le départs, m’ont toujours brisé le cœur) mais revenons-en maintenant aux choses, ce dont je vais vous en faire part, non seulement je vous donne entièrement raison et

surtout, de ne jamais cesser les séquentielles avec vous surtout, de plus très compétent et compréhensif, mais depuis un certain moment déjà, docteur, je ressens en moi-même un horrible mal être, un état dépressif, agrémenté de profonde détresse, l’envie de pleurer, et surtout très très fatiguée. Je n’arrive plus à me laver, en somme je me laisse un peu aller,

malgré tout de même la volonté, énorme qualité, que j’ai toujours eu : Je me force à faire mes

courses et à la besogne culinaire, chose plaisante, et agréable. De plus, je suis souvent

atteinte de diarrhée, due à mon état. Je ressasse, mon passé, surtout le décès de mes parents que j’adorais et de plus chers au monde, qui, maintenant, le chagrin à retardement ressurgit en mai. Je souffre Docteur en silence (entre temps, aujourd’hui, je vais en profiter pour faire

lire votre courrier adressé, à vous, à Madame Pauline.

Comment faire pour atténuer ma souffrance, cachée, courageusement ? Mais par contre, Docteur, je ne sollicite plus, tout au moins, le moins possible les appels téléphoniques de tout [ nom de la commune ], ainsi que chez vous en Intra, comme à

l’Hôpital de Jour, et aussi, Docteur, je ne me plains plus et ne gémis plus en me lamentant sur

mon sort, auprès des cafés, ni des commerçants. Un rien m’énerve, mais je ne suis pas non plus agressive.

Je me réjouis tout de même, enfin du Quine, prévu pour le jeudi 17 Mars 2022, et malgré tout, avec Madame [ nom de la curatrice ], j’envisage des tas de projets positifs pour cet ETE 2022, A travers ce courrier à ricochet, vraie prouesse de billard, elle s'écrit à moi par le truchement d'un autre dont elle est sûre qu'il tient et qui triangule la rencontre nouvelle. Elle s'y présente, donne quelques éléments de sa vie, ses tourments, ses qualités, ses efforts consentis, et me présente également le décor des soins et les principaux protagonistes. Invention assez géniale de la « lettre de liaison », j'en prends bonne note, moi Madame Pauline, tenancière après d'autres du bureau psycho.

Quelques temps après ces présentations, elle me raconte qu'elle a organisé avec sa curatrice un séjour à Palavas et qu'elle m'écrira une carte. L'entretien suivant, elle revient de Palavas, et me donne la carte... Ben oui, elle a dit qu'elle écrirait une carte, pas qu'elle l'enverrai... ! Décidément ces psychos qui comprennent tout de travers ! Pour autant, et je crois en toute humilité puisque je n'ai pas vraiment d'autres choix, je me sens cooptée, je fais adresse, enfin pas moi, ma fonction, tenancière, et depuis son hôtel à Palavas, elle fait exister par ses lettres adressées le petit monde dans lequel elle gravite et qui gravite en elle.

Une dernière rencontre, point d'achoppement sur lequel me renvoie cette lecture. Une dame, la soixantaine, que je peine à rencontrer car se multiplient les RDV manqués, et pour laquelle je prends également la suite de ma collègue partie en retraite. Avec son accord, ma collègue m'a transmis quelques éléments : cette femme est issue de l'inceste entre un père et sa fille qui avait 13 ans lorsqu'elle née. Elle m'apprendra ensuite dans la rencontre qu'elle est élevée par les grands-parents, avec leurs filles, jusqu'à ce qu'elle-même se marie et ait quatre enfants. Sa mère qu'elle n'arrive pas à nommer ainsi mais qu'elle nomme par son prénom, se mariera également et aura deux autres enfants. Cette femme m'explique ne pas réussir à tenir hors d'elle la présence de sa mère qui la persécute sans cesse bien qu'elle soit actuellement à l'étranger. Lui reviennent en boucle les effets discordant d'une nomination « tu es ma fille » qui ne tient pas. Incongruence du discours, ça ne veut rien dire, ça n'a pas de sens, m'explique-t-elle, compte tenu d'un vécu tout autre où elle décrit une impossible inscription de sa place qui, me confie-t-elle ne cessera qu'au travers de sa propre mort.

Ça ripe sur un signifiant qui ne peut faire point d'accroche, « le grand-père, notre père », « les filles, les sœurs », elle se reprend sans cesse, ne sait quel mot choisir. Nouage impossible, récit irracontable, faute de tenant lieu d'où le dire, le symbolique est disjoint, afonctionnel, le signifiant ne peut représenter le sujet pour un autre signifiant. Perdue non pas dans l'équivocité du mot mais dans ce qui ne peut avoir de nom qui tienne. Écritures impossibles qui ne peuvent border le Réel, la jouissance de l'Autre reste alors un trou sans bord, abîme à jamais menaçant, engloutissement du sujet, sui-cide comme unique esquive, ou esquisse d'un sujet...un acte dans et sur le corps comme tracé primitif, ou plutôt primordial, dans le corps, là où lalangue a mordu mais n'a jamais desserré son étreinte. « Tuer ma fille » est le risque possible, la menace de cette écriture sur laquelle elle bute. Je l'arrête, presque en colère, tonique du moins, et la ramène d'où elle peut parler d'elle sans menace : elle est une grand-mère très investie par ses petits-enfants. Ici les effets de nomination peuvent fonctionner, et je prends appui sur ce garde-corps, bordure à l’abîme comme pour retrouver pied moi aussi.

L'entretien se termine, elle prend le petit papier où je note le prochain RDV et le glisse dans son carnet, qui n'est pas un agenda, et où s'accumulent, hors temps, les RDV ratés de la « reine de l'oubli », telle qu'elle se nomme...

Voilà donc quelques errances cliniques vers lesquelles je me suis laissée naviguer à la lecture de cet ouvrage. Une adresse comme pré-texte à l'écrit, s'imprimant alors dans un corps, social et socialisant, contenant d'une fantasmagorie délirante. « Folie littéraire », la trace écrite dessine un contour, une forme, un point d’où le sujet peut se tenir au monde. J'espère ne pas avoir été trop à contre-courant et avoir tout de même touché la rive qui me mènent à vous, interlocuteurs en cet instant incarnés, mais qui m'avaient accompagnés bien avant, et à votre insu, dans les pérégrinations houleuses de mon écriture...

Notes

  1. plus les sorties, mais que sur la journée avec l’Hôpital de Jour. Les Bébés me sont maintenant vue ma profonde détresse, un peu mis à l’écart. Comment trouver un moyen de soulager au plus vite mon état ? Je vous en prie Docteur surtout agissez, ou tout au moins, conseillez-moi ? Merci, je me sens tellement malheureuse. Recevez, Docteur mes sincères respects. [ Signe de son prénom et nom ] PS : J’oubliais, le plus important pour l’instant SVP Docteur, de m’accorder un brec, un instant de repos d’Hôpital de Jour. Encore merci.
Citer ce texte

Pauline Vargoz, « La folie littéraire (commentaire) », L’@psychanalyse, 12 août 2022. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/pauline-vargoz-la-folie-litteraire-commentaire (consulté le JJ/MM/AAAA).

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