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Derrida avec Lacan ?

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Je partirai d’un extrait du livre « Lacan avec Derrida » de René Major1 pour tenter d’y répondre.

« (…) Car qui aura mieux que Derrida, avec une constance exemplaire depuis un quart de siècle, poursuivi l’explication avec les psychanalystes, en dépit de la censure orthodoxe dont s’entourent trop souvent ceux qui prétendent œuvrer au nom de Freud ou de Lacan, sans qu’on puisse, autrement que de mauvaise foi, mettre en question la compétence et la connaissance microscopiques des textes avec lesquelles cette explication est conduite, de même que l’originalité intrinsèquement psychanalytique qui la soutient ? Au point que, si ce n’était de multiples enjeux sourcillement gardés, notre conception théorico-pratique de la mémoire, de la trace, du sujet, du symbolique, du transfert et de l’interprétation, mais aussi- bastion ardemment défendu- de la situation psychanalytique elle-même (son protocole, ses modes d’effectuation, les formations inconscientes qui lui servent d’étai) se verrait soumise à un supplément d’analyse et serait, par conséquent, en voie de transformation.

Quelles sont donc les voies ouvertes à une recherche en psychanalyse aujourd’hui qui ne se satisferait pas d’un simple psittacisme témoignant moins des égards dus à la pensée d’un maître que d’une stratégie d’appropriation aux fins de se façonner une identité, fût-elle d’emprunt ? Tout d’abord, une lecture de Lacan s’impose qui soit aussi minutieuse et inventive que celle qu’il fit lui-même de Freud. Ce qui veut dire de lire de façon problématisante et lire ceux qui parmi les philosophes contemporains se sont donnés la peine de faire une telle lecture. Ce qui a été et demeure presque totalement évité jusqu’à ce jour. »

Cet extrait ne peut qu’intéresser directement tout psychanalyste. Pourquoi ? Il remet tout bonne-ment en cause l’orthodoxie et la transmission de la psychanalyse, sa théorie bien sûr, mais également sa clinique dans la mesure où force est de constater que la plupart des courants psychanalytiques actuels auraient une fâcheuse tendance par leurs effets de colle au sein des différentes écoles et autres associations psychanalytiques, à se ranger sous la bannière de signifiants majeurs : freudiens, lacaniens, post-freudiens, mais surtout sous l’emprise de sensibilités plus ou moins nuancées y compris au sein même de courants similaires. René Major, dans cet extrait semble affirmer de façon somme toute assez revendicative que le philosophe Jacques Derrida fut celui qui remis le mieux en question à ce titre un certain « psittacisme » du discours psychanalytique, ainsi que de « son protocole, ses modes d’effectuation » avec le plus d’acuité, afin sans doute d’en dénoncer l’héritage freudo-lacanien en particulier mais surtout d’interroger une possible « voie de transformation » au-delà d’une certaine forme d’immobilisme, de dogmatisme, voire de maniérisme.

Mais qu’en est-il vraiment ?

Nous ne prétendons pas faire l’inventaire de tous les courants, ni de toutes les écoles, pour y relever ce constat, ce travail serait vraisemblablement fastidieux et difficilement démontrable. En revanche, il ne serait sans doute pas inconséquent de procéder à un examen (certes y compris, pourquoi pas, de conscience) comme le suggère René Major, à travers la pensée philosophique de Derrida sur l’existence même de la psychanalyse telle qu’elle a été inventée par Freud et poursuivie par Lacan dans son « retour à Freud ». Car c’est bien de cela dont il s’agit dans ce livre de René Major à savoir me semble-t-il, que de se positionner, y compris comme analyste, en s’interrogeant sur la transmission de la psychanalyse par les voies de l’héritage de son inventeur, Freud et son œuvre, et de celui qui y a fait un retour tout au long de son enseignement, à savoir Lacan. Depuis la mort de Lacan, la transmission de son enseignement semble avoir produit des générations d’émules au sein de différentes écoles, comme autant de communautés se partageant les « Noms-du-père » que celles-ci protègent en leur sein, avec comme

1 Major R., « Lacan avec Derrida » : analyse désistentielle, Paris, Metha, p.17/18. conséquences les obédiences mais aussi les querelles de chapelles, et donc les divisions, et ayant entraîné par ailleurs un rejet de cet enseignement plus ou moins affirmé au sein d’autres courants psychanalytiques, en particulier outre-Atlantique.

Jacques Derrida à travers sa critique de la psychanalyse, notamment dans « Pour l’amour de Lacan2 » nous conduit à nous interroger en l’occurence : Derrida avec Lacan ou contre Lacan ? Force est de constater qu’il existe bien institutionnellement une psychanalyse lacanienne issue de l’œuvre de Freud, ou du moins des psychanalystes qui par leur expérience analytique ont comme boussole théorique des enseignements issus de cet héritage, mais surtout en principe une expérience issue de leurs « formations de l’inconscient », bref issue de l’expérience de la cure analytique, dans la mesure où de formation qu’elle soit universitaire ou autre, il n’y en a aucune. Et que donc comme le dit Lacan lui-même, il n’y aurait que des formations de l’inconscient, avec comme corollaire que « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même et de quelques autres ». En revanche, une autre question paraît essentielle à se poser : peut-on critiquer ou penser la psychanalyse lorsque l’on n’est pas soi-même psychanalyste ? Ou a contrario, avoir le recul nécessaire quand on est soi-même psychanalyste ? Cette question pourrait nous conduire à des références poussées, logico-mathématiques par exemple, en référence à la théorie des ensembles qui pourra être évoquée à ce titre, même si a contrario de manière beaucoup plus vulgaire, on pourrait être tenté d’y couper court, en référence à un certain Coluche, dont la liberté d’expression lui avait autorisé à dire : « quand on n’en sait pas plus que çà, on a qu’à fermer sa g… », (à propos du journalisme). Car en effet Derrida n’était pas psychanalyste même si ses nombreux travaux en lien avec la psychanalyse pourraient tout de même nous laisser à penser qu’il existe au-delà d’une philosophie derridienne, une possible psychanalyse derridienne, ou du moins une orientation comme semble-t-il nous le suggère René Major.

Nous allons examiner notamment ce qu’il en est de la « nomination » en lien avec l’innommable que représente la Chose freudienne, à savoir l’inconscient. Car tout d’abord Derrida fait référence à ceux qui l’ont défendu et pratiqué : Freud et Lacan en premier chef. Aussi on peut affirmer que l’inconscient a bien une origine, à travers l’évènement Freud. Et Derrida nous invite à travers le concept phare de la déconstruction à nous engager dans cette problématique, qui en lien notamment avec l’aphorisme de Lacan sur les Noms-du-Père, nous conduit nécessairement à évaluer dans quelle mesure l’on peut se passer ou pas des inventeurs la psychanalyse ou au contraire ne faire que s’en servir et comment pour orienter la clinique. S’en passer à condition de s’en servir ?

Ceci renvoie aux concepts clés que Derrida a développé tout au long de son enseignement, et qui sont en lien avec la déconstruction de la psychanalyse elle-même, mais aussi la déconstruction prise comme enjeux principal du processus analytique. Car qu’est-ce donc que la pratique analytique sinon une déconstruction du discours analysant ? Nous y reviendrons. La dissémination, la division, la désistance, la différence et l’écriture, en lien avec la déconstruction, qui font comme un écho en négatif avec a contrario ce que Lacan a amené notamment sur l’indivision (de la lettre) et la parole comme porteuse de vérité dans son premier enseignement, et plus tard la logique du « parlêtre » comme possibilité d’écriture du symptôme, le sinthome, nous conduit nécessairement à nous interroger, sur les différences entre Lacan et Derrida sur ces points précis, notamment au cours de l’évolution de l’enseignement de Lacan, tout d’abord phono-logocentré, puis s’orientant de la logique de l’objet a, pour enfin aboutir sur la topologie avec l’écriture du sinthome. Une question essentielle a divisé ou opposé les deux hommes, sur ce qui concerne le sujet épineux et essentiel à mon sens de ce qu’il en est de la destination de la lettre. En effet, pour Lacan, la lettre arrive toujours à destination, alors que pour Derrida, cela ne semble pas être toujours le cas. Les « Ecrits » de Lacan commencent par le séminaire sur la lettre volée d’E. Poe, texte remarquable qui apporte une confirmation sur cette destination de la lettre, lettre qui pourrait symboliser ce qu’il en est de l’inconscient, conçu comme le représentant de ce chapitre manquant,

2 Derrida J., « Pour l’amour de Lacan », dans Lacan avec les philosophes, 1991. « marqué par un blanc ou occupé par un mensonge »3. Nous y reviendrons. Constatons tout d’abord que Derrida et Lacan se sont connus mais il n’y a pas eu manifestement de convergence dans leurs travaux respectifs, comme le suggère Dominique Cozenza dans son article « Derrida et Lacan : une rencontre manquée »4. Il est vrai qu’une génération d’écart entre les deux hommes n’est pas négligeable, et qu’il est plus logique que Derrida ait fait un retour à Lacan que l’inverse. « De fait, dans la relation entre Derrida et Lacan, quelque chose de paradoxal donne lieu à une sorte de cécité réciproque : Derrida n’a pas rendu à Lacan, vivant, d’avoir reformulé la doctrine de Freud en des termes proches de la logique de la déconstruction5 ». Mais-est-ce aussi évident que cela et en particulier au regard de l’évolution de la pensée de Lacan, et notamment vers la fin de son enseignement.

Posons-nous alors la question suivante : et si le tout dernier enseignement de Lacan opérait finalement un rapprochement avec la pensée derridienne ?

René Major qui ne semble se revendiquer d’aucune école de psychanalyse, semble séduit par la philosophie derridienne, lorsqu’il dit, « car qui aura mieux que Derrida…), afin de faire évoluer un certain immobilisme aussi bien conceptuel que clinique. De ce « qui mieux que Derrida » pour bousculer la psychanalyse, cela nous conduit en toute logique à envisager quels sont actuellement les autres courants de pensée, qui critiquent la psychanalyse plus ou moins ouvertement ou qui y font un retour ? Un constat : du discours de la science et du capitalisme qui oriente le soin psychique vers la psychothérapie, le courant post-freudien, mais aussi les Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC), sont revendiquées comme rejet de l’invention freudienne6. Déjà Lacan dans l’introduction de son rapport de Rome en 1953 qui marque le début de son enseignement, signalait l’avènement du courant outre-Atlantique, comme inflexion « vers l’adaptation de l’individu à l’entourage social […] de human engineering7 ». Une issue toute autre notamment celle d’un philosophe comme A. Badiou qui à partir de son enseignement sur le « soustractif » et l’évènement, condense peut-être ce qu’il en est de la déconstruction et de la psychanalyse lacanienne. Nous y reviendrons.

La psychanalyse telle que l’a inventée Freud est une pratique de la parole qui invite tout analysant à « bien-dire » sa souffrance, avec comme règle fondamentale l’association libre. Par ce procédé, comme l’a suggéré Lacan dans son rapport de Rome, il s’agit que surgisse une parole pleine qui fasse effraction à la communication et porteuse de vérité. Une vérité sur ce qu’il en est du désir comme manque à être, qui contrevient à la « parole vide8 » qui élude le sujet de l’inconscient. Il y est question avant tout finalement de laisser surgir et d’attraper au vol lorsque cela se présente des incohérences dans le déroulé des signifiants amenés par l’analysant : lapsus, répétition de certains signifiants, oubli et trou de mémoire dans le récit. Ces bizarreries pouvant être relevées par l’analyste sont à mettre en perspective en fonction de la structure des sujets. Dans le cadre de la structure névrotique, le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. S1…S2. L’analysant qui en principe suppose un savoir chez l’analyste sur la vérité de son symptôme est donc amené grâce à l’association libre à dérouler une chaine signifiante. L’effet produit est « d’« angoisser le symptôme », ce qui veut dire que dans les coupures signifiantes qui produisent un sens nouveau, il y a tout d’abord une déconstruction de la parole analysante. Le texte du récit de l’analysant par les nouvelles ponctuations, les coupures opérées par l’analysant mais surtout par l’analyste, est en lien finalement avec le concept de déconstruction, dont

3 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1953), dans Ecrits, Paris, Seuil, 1966 p.259.

4 Cozenza D., « Derrida et Lacan : une rencontre manquée », La cause du désir, n°99, 2018. 5 Ibid., p.192.

6 Van Rillaer J., « Les thérapies cognitivo-comportementales : la psychologie scientifique au service de l’humain », dans Le livre noir de la psychanalyse, Arènes, 2005, p.898.

7 Lacan J., Ecrits, Ibid.

8 Lacan J., Ibid. op.cit., p.245 « Parole vide et parole pleine dans la réalisation psychanalytique du sujet » Derrida s’est emparé dans son intérêt porté à la psychanalyse. La déconstruction chez lui, c’est avant tout la déconstruction y compris de la psychanalyse, c’est-à-dire de sa perspective logo-phono-centrée, phallo-centrée, ce concept me semble pouvoir être repris à nouveau frais dans le cadre de la situation analytique elle-même. D’un point de vue théorique, l’inconscient tel qu’il a été découvert par Freud, comme héritage, renvoie à ce qu’il en est de la lettre de l’inconscient. Pour Freud, l’inconscient tel qu’il a été conceptualisé dans sa première topique représente toutes les traces provenant de l’Autre qui ont marqué le sujet et son régime pulsionnel9. Lacan a repris cette vue, en indiquant qu’au départ, le corps est parlé, désiré (ou pas) et marqué par le signifiant qui vient trouer le corps pulsionnel. Pour Lacan, c’est un lieu, celui de l’Autre castré (en manque à être) qui vient occuper cette fonction de S (A barré) et qui aliène le sujet au signifiant : le traumatisme, c’est avant tout celui de la langue elle-même.

L’opération consécutive, la séparation, engendre un corps pulsionnel marqué par la « lalangue10 » comme essaim de signifiants-maîtres S1 à partir desquels le sujet aura à se représenter auprès d’autres signifiants dans une quête éperdue afin de retrouver l’objet perdu et jamais retrouvé. Le défilé des signifiants produit un reste, l’objet a, objet cause du désir. Finalement, ce défilé de signifiants qui engage le sujet de l’énonciation est ce qui a permis au sujet de construire une structure dont le symptôme en est le noyau dur. La psychanalyse vise alors la décomposition, la séparation, l’isolement, comme dans l’analyse chimique, ici dans le registre du signifiant, et contribue à l’interprétation du symptôme. En suivant les travaux inspirés de Kojève, Lacan a introduit la métaphore, comme mécanisme analogue à la condensation, notamment à propos de la conversion hystérique, ainsi que celui de la métonymie en lien avec celui du déplacement, pour rendre compte de la névrose obsessionnelle en particulier. Freud le premier a décrit ces phénomènes et a défendu l’idée selon laquelle la psychanalyse visait à retrouver grâce à l’interprétation, l’interprétation des rêves au premier chef, les éléments refoulés qui surdéterminent les symptômes névrotiques.

Son postulat, sa supposition, c’est que le symptôme veut dire quelque chose, qu’il est déguisé, qu’il se manifeste comme dans les rêves, et il s’agit d’y retrouver un sens latent. Dans cette manifestation, ce signifiant renvoie à d’autres signifiants qui le représentent sans jamais y épuiser un sens définitif. En revanche, ce procédé analytique n’est pas à proprement parlé une herméneutique, il ne tient pas lieu de donner une ou plusieurs significations, ni de délivrer une explication du symptôme. Même si l’on peut supposer que le symptôme veut dire quelque chose, c’est pour les besoins de la cause, et de celle en premier chef de l’analysant qui supposant un savoir dans l’Autre, incarné par l’analyste, croit que ce dernier détient le savoir ultime accordé à la vérité de son Être. Le désir de l’analyste doit maintenir cet attrait de l’analysant pour la recherche de cette vérité ; tout en se gardant bien de ne pas céder au discours du maître qui explique. Car l’analyste doit en effet opérer plutôt par coupure de façon à relancer le désir. Comment procéder ? En jouant sur les équivoques de la langue mais aussi en relevant des équations logiques qui viennent se présenter et faire effraction dans le discours de l’analysant.

A titre d’exemple, voici une vignette clinique :

Je reçois Mme R qui se plaint de difficultés relationnelles avec son mari. Ce couple de jeunes retraités ne parvient plus, dit-elle, « à se retrouver pour partager des moments ensemble ». Lui est très occupé par une activité tournée vers l’extérieur, en tant que représentant auprès de la commune où ils habitent. Mme se retrouve souvent toute seule et ne parvient à retrouver son mari qu’en tant que subordonnée aux nouvelles fonctions de son mari. Ce qu’elle ne supporte plus. Elle en a marre de dire « Amen » à son mari, signifiant ressorti plusieurs fois lors d’une séance. Elle m’a dit par ailleurs avoir eu beaucoup de projets de voyages, (ils sont camping caristes), mais depuis la mort du père de son mari il y a deux ans, ces projets communs ont disparu. La présence du beau-père est pesante, l’urne contenant les cendres du défunt dans la maison lui est devenu insupportable. Elle souhaite partir seule en van, en parlant une nouvelle fois de sa mère âgée, qu’elle ne pourra pas abandonner avant qu’elle ne décède. Je me surprends

9 Freud S. « La sexualité infantile » dans Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905. 10 Néologisme inventé et retranscrit par Lacan J., dans « Je parle aux murs », Paris, Le Seuil, 2011, p. 24-25. à couper la séance par cette locution : « attendons voir où ç’Amen ». La réaction engendre un rire de sa part qui dans la fulgurance de l’équivoque produit une satisfaction. Le sens « Amen » retrouve une nouvelle voie de circulation par l’équivoque « où çà mène », Amen, qui articule le deuil, comme trauma pris dans un sens nouveau, qui fait évènement, retour. Le mari qui porte le deuil, dont elle s’empare elle aussi, fait écho à sa propre mère, où cela peut bien-t-il mener sur le chemin de sa vie ? Le questionnement laisse ouvert l’énigme du désir et déconstruit finalement une position du sujet en souffrance envahit par la certitude de vouloir partir seule, et donc le doute quant à désirer vraiment le faire. Cette déconstruction n’est donc pas une herméneutique, pour remplacer ou ajouter un sens au symptôme, mais bien plutôt la possibilité de lui en ôter du sens, ayant pour corrélat « d’angoisser » le symptôme. Perspective névrotique.

Qu’en est-il dans la psychose ?

On sait que depuis Lacan, qui a tout au long de son enseignement éclairé cette structure en particulier à partir de son Séminaire III sur « Les psychoses », a développé l’idée selon laquelle, point n’est question de déconstruire le symptôme psychotique mais de lui apporter plutôt une béquille symbolique défaillante. Là où chez le névrosé, la souffrance est liée à un sens supposé resté en souffrance qu’il s’agit de retrouver en exploitant le défilé des signifiants, chez le psychotique, un pas de sens ou trop de sens fait retour dans le réel, et angoisser le symptôme s’avèrerait une entreprise périlleuse pour le sujet. Une décompensation brutale où l’Autre méchant incarné par l’analyste pourrait conduire au mieux un abandon brutal de la cure, et au pire à ce que le sujet en quitte la scène, pour se retrouver sur l’Autre scène, dans un hypothétique passage à l’acte. Dans la cure avec des psychotiques, l’analyste en principe se fait plus discret, partenaire de l’analysant, dans la cadre d’une pratique plus conversationnelle, ou l’idée est de jouer le rôle de secrétaire de l’aliéné, plutôt que celui qui viendrait bouleverser et déconstruire le sujet. Du délire ou de l’angoisse surgie dans les moments de dé-subjectivation, il semble opportun d’en faire quelque chose, et de construire un corps qui tienne parmi les trouvailles du sujet, y compris de façon précaire.

Voici une autre vignette clinique d’un jeune patient diagnostiqué schizophrène : Je reçois un adolescent par ailleurs suivi en psychiatrie depuis deux ans se plaignant d’idées suicidaires. Celui-ci pense dans ces moments de dé-subjectivation à sa grand-mère qui l’a « laissé tomber » dit-il, lorsqu’il avait 3 ans. Il est resté tout seul dans la chambre longtemps avant que l’on ne retrouve sa grand-mère morte dans les toilettes. Il ne sait pas ce qu’il s’est passé, dit-il. Il entend des voix qui le pousse à se suicider en avalant une grande quantité de médicaments psychotropes, chose qu’il a fait à de nombreuses reprises et qui l’a conduit à de nombreuses hospitalisations. Que faire avec cet adolescent qui dans ces moments où le « corps fout le camp11 », l’angoisse est à son comble et où il ne sait pas comment sortir de cette impasse mortifère ? Ce traumatisme évoqué, il s’est agi non pas tant d’en dégager la signification, mais au contraire d’en prendre acte et de lui apporter une nomination, dans un effort de récit, qui m’a semblé nécessaire, de façon à ce que cette énigme puisse être symbolisée. Que Son « être-là » puisse en lien avec l’idée de la mort de sa grand-mère, devenir présence dans l’absence, comme quelque chose non pas d’angoissant, un partenaire qui puisse lui faire tenir le corps ; qui ne le laisse pas en désarroi mais en quête d’un objet, afin d’être aimable en l’articulant à l’Autre: bien-sûr son devenir professionnel, ses études, le sport, qui l’intéressent et qu’il ne doit pas lâcher… Mais ce corps qui se tient semble par moments lui devenir insupportable, une impasse qui correspondrait à un en-trop de jouissance, avec la tentation à nouveau d’un laisser tomber (il veut arrêter subitement dans ses moments ses études), et aboutirait à un vidage de la jouissance, où le corps se défait lorsque le sujet décide d’interrompre notamment (dit-il) son traitement psychotrope, et l’entraînerait à décompenser dans une récurrence de conduites suicidaires. La question se pose alors de permettre au sujet de bricoler quelque chose avec ce réel qui fait retour, dans ces moments d’angoisse, sans succomber à la violence

11 Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p.66. de ces passages à l’acte, à la déconstruction, signe de la pulsion de mort mise à nu. Là où chez le sujet névrosé, déconstruire le symptôme, l’angoisser, par la voie du « bien-dire » sa souffrance, afin de mieux savoir-y faire avec son symptôme, nous devons procéder autrement avec les sujets psychotiques afin d’éviter cette déconstruction, ce qu’ils savent déjà faire lors de leurs phases de décompensation et autres passages à l’acte. Plutôt qu’une éthique du bien-dire, il serait davantage question ici de bricolage, de « bris-collage » dans la trouvaille, pas sans l’Autre, en l’occurrence pas sans l’analyste comme partenaire, afin d’en assurer un ancrage symbolique là où celui-ci se montre défaillant : dans la contingence de la rencontre qui construit…

La question de la lettre12 : « Il faut prendre le désir à la lettre ».

Venons-en à la question de la destination de la lettre, qui chez Lacan marque le début de ses écrits, avec le séminaire de la lettre volée. Comme nous l’avons expliqué plus haut, nous pouvons dire que le sujet a été marqué, tracé, troué même, par l’Autre du langage. Et c’est de ce point d’où, que le sujet à s’y faire reconnaître en tant que sujet désirant où « le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre13 ». Chez Lacan, c’est le signifiant phallique, révélant la nature d’un « il n’y a pas de rapport sexuel », comme trauma réel qui a percuté le corps du nouveau-né. La langue de l’Autre y a fait « troumatisme »14, néologisme inventé par Lacan. Celui-ci a induit sur les bords érogènes du corps, des objets réels produisant la jouissance : Le regard et la voix, mais aussi, l’objet oral, anal, ainsi que l’objet rien (dans la clinique de l’anorexie mentale). L’analyse vise alors à retrouver le texte de l’Autre du désir (ou de la jouissance) qui a visé le corps du parlêtre, mais celui-ci ne peut se faire que rétro-active-ment. En effet, c’est dans l’après-coup que le sujet retrouve les signifiants de la lettre, même si rien n’indique que cette lettre ait existé réellement.

En effet « Aucun signifiant, aucune représentation ne peut colmater pour le sujet ce trou dans le savoir, dans le pouvoir, dans l’avoir, c’est ce qui fait pour chacun « troumatisme » à l’origine15 ». Elle ne peut être que vérité menteuse, élucubration de savoir sur le réel de cette lettre. Le sujet suppose son existence, elle répond à une ontologie, à un être déjà-là. C’est dans ce sens que Lacan dans son séminaire sur la lettre volée montre la circulation d’une lettre adressée à la reine, mais ayant été volée, celle-ci n’arrive pas à destination. La lettre reste en transit et donc en souffrance, dans la mesure où tous les protagonistes en jeu dans cette histoire dépendent de l’itinéraire de cette lettre. Alors pourquoi cette lettre arrive toujours à destination comme le suggère Lacan ? En effet, le détective Dupin la trouve là où personne ne la cherche, à savoir là où elle est le plus visible, à l’image de l’analyste qui se dégage du contexte du « disque-ourcourant », c’est-à-dire de la dit-mension de disque qui tourne en rond dans le discours courant, et de la notion de sens commun liée à l’imaginaire.

C’est donc à cette position d’analyste qu’est renvoyé Dupin dans son effort de retrouver la lettre là où elle manque dans la nature des semblants, mais bien présente dans le réel. La lettre pris comme élément réellement imaginaire et non symboliquement imaginaire est retrouvée près de la cheminée chez le ministre qui lui-même l’a volée. Cet exemple montre que cette lettre est arrivée à destination grâce à Dupin l’analyste, même si avant qu’elle n’arrive, celle-ci est restée en souffrance. Quelle leçon tirer de cet exemple ? Nous pouvons supposer, en suivant Lacan, qu’à partir du moment où un sujet a émis une lettre à un sujet dont il ne sait pas qu’il en est le destinataire, mais que celui-ci par le détour qu’elle fait en produit des effets sur le corps du destinataire, que cette lettre reste en attente, en souffrance, porteuse d’un message, et que d’une certaine manière elle est arrivée à destination, en l’état. A destination ne veut tout simplement pas dire que celle-ci est arrivée à destination de manière imaginaire tel que l’entend Derrida. Pour Derrida, une lettre n’arrive à destination que lorsque celle-ci ne dévoile son secret qu’en dernier recours.

Mais une lettre dévoile-t-elle son secret ultime ? Ne reste-t-elle pas toujours en souffrance

12 Lacan J., Ecrits « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », op.cit., p.628. 13 Ibid 14 Lacan J., Le Séminaire, Les non-dupent errent, leçon du 19 février 1974.

15 Rouzel J., Ailleurs, Le Retrait, 2020, op.cit., p.25. même lorsqu’elle est censée être parvenue au sujet dans sa dimension imaginaire ? C’est là me semble-t-il un point de discorde fondamental entre Lacan et Derrida. Pour Lacan, la lettre arrive toujours à destination, dans la mesure où là où elle sera arrivée, c’est là où elle aura eu sa destination. Pour Derrida, tout se passe comme si l’on restait fixé à un certain registre du petit autre imaginaire. Soit elle arrive, et le destinataire en accuse réception, soit elle n’arrive pas lorsqu’elle reste en transit, en souffrance. Celle-ci d’ailleurs pour ce dernier a la possibilité d’être détruite ou divisible. Pour Lacan, elle ne peut l’être, ni divisible, ni détruite. Qu’est-ce à dire ? Il me semble que cela renvoie à des logiques de l’inconscient différentes.

Pour Lacan, l’inconscient est structuré comme un langage, qui vient de l’Autre et qui fait trou dans le vivant du sujet. Même si le premier enseignement de Lacan vise à dans une pratique d’inspiration hégélienne consistant à retrouver la lettre de l’Autre, son manque à être, la suite de son enseignement vise une certaine destitution de ce savoir sur l’inconscient à retrouver, dans une perspective toute autre, qu’on pourrait qualifiée de plus pessimiste, à l’instar de la philosophie de Schopenhauer16où l’original du texte ne peut être retrouvé. Cette lettre aurait donc des effets de sens mais aussi des effets de jouissance, sans que l’on puisse prétendre en retrouver l’original. Si l’Autre ne peut être retrouvé, c’est qu’il n’existe pas et l’objet a, bien réel pour le sujet ne peut être ni spécularisable, ni symbolisable. L’enseignement de Lacan issu de la logique des discours17, et surtout la topologie en montre l’incidence théorique mais aussi clinique sur ce qu’il en est de la vérité menteuse, qui ne peut que se mi-dire et qui vérifie la puissance de la destination de la lettre.

Finalement, là où Lacan reste dans une logique de la parole et du langage, avec l’incidence du signifiant indivisible sur le corps du « parlêtre », ayant des effets de sens propre au symbolique mais aussi à l’imaginaire, ainsi que des effets de jouissance propre au réel de la pulsion en jeu, en terme d’itération et de réitération, de signes, d’insignes et de traces consécutives aux effets de ravinement de la langue de l’Autre sur le corps du parlêtre, Derrida à travers son concept de déconstruction, en lien avec la divisibilité de la lettre, sa dissémination, sa différence, donc sa dissipation, nie en quelque sorte la place de l’Autre du langage, comme ordre symbolique qui fait trou dans le savoir de l’être sexué, à l’origine de la naissance du sujet de l’inconscient. En même temps, pouvons-nous ne pas concevoir alors l’’inconscient structuré comme une écriture, comme traces effacées, , donnant raison à l’hypothèse de Freud et de de l’inconscient conçu comme une ardoise magique, où les archives représenteraient la lettre effacée ; l’inconscient comme négation de L’Autre, non pas tant le lieu des trésors des signifiants dans sa dimension logocentrée et phallocentrée, mais un lieu symbolique vide, un lieu quand même énigmatique, scriptural, fait de signes qui font insignes, ne renvoyant donc pas à une logique signifiante ?

C’est ce que semble nous indiquer Leander Mattioli Pasqual : « De cette manière, la lettre acquiert un autre statut dans le champ du langage, au-delà de sa fonction symbolique, pouvant être aussi bien au service du savoir qu’au service de la jouissance18 ». Aussi l’on peut penser que Lacan dans son enseignement évolue vers une transition de l’inconscient structuré comme un langage à l’inconscient réel et qu’il se rapproche alors sur ce point précis des thèses avancées de Derrida, tout en s’en distinguant : « Dans le Séminaire XXIII, Lacan développe l’écriture comme appui de la parole, refusant de suivre Jacques Derrida dans son idée de l’écriture comme impression, trame, trace19 ». Le dernier enseignement de Lacan fait une place majeure à non plus le sujet de l’inconscient mais au parlêtre, qui dans la perspective du sinthome, modifie la visée des cures analytiques. La visée d’une analyse ne serait pas tant de retrouver le « texte original20 » de la lettre de l’inconscient, comme élucubration de savoir sur le réel et de ses effets de vérité sur l’énigme du désir

16 Schaupenhauer A., cité dans Miller J.A., « L’Un-tout-seul », cours d’orientation lacanienne, Leçon N°2, 26 janvier 2011.

17 Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Le Seuil, Paris, 1991. 18 Mattioli Pasqual Leander, « S’orienter de la lettre », dans Lire Lacan au XXI° siècle, 2019, Champ Social, op.cit., p.160.

19 Laurent E., « Qui parle, dans l’interprétation ? », Revue Essaim n°44, Erès, 2020, op.cit., p.87. 20 Lacan J., Le Séminaire, Livre XXII, RSI, leçon du 11 mai 1975, p.96-97. du sujet, que de déconstruire le symptôme par la voie de « l’interprétation en tant qu’homophonie21 » en ayant une pratique littérale et littorale de la lettre pour faire bord avec la jouissance du parlêtre. Une pratique joycienne où sur ce terrain Lacan et Derrida se retrouvent. Alors, Lacan aurait-il été influencé par la volonté résolue de Derrida de se passer du Nom-du-père, pour serrer d’aussi près que possible la jouissance énigmatique de chaque UN ? S’en passer à condition de s’en servir22 comme le préconisait Lacan, de façon à nouer la structure borroméenne RSI grâce au 4ème élément23, ce qu’il nomme l’ego, dans une pratique résolument hors-sens, poétique, en dehors de tout savoir exposé. Une écriture du sinthome dont la formule « S1-a » représenterait un mixte entre le dire et l’écrit24 où « L’écriture est ce ravinement même », dans une logique du signe plus que de celle du signifiant, à l’instar des thèses de Derrida sur l’écriture et la différence.

« La parole analytique en tant que travail d’écriture psychique, c’est aussi le texte de la séance : un sujet parle à un autre qui le renvoie également de façon incessante, labyrinthique, à l’écho de sa propre voix : çà résonne25 » et j’ajouterais : « plus que cela ne raisonne ». C’est ainsi que l’œuvre de Derrida comme celle de Lacan se retrouvent sur le terrain du symbolisme de la poésie mallarméenne et rimbaldienne, comme le montre Alain Badiou dans « Que pense le poème26 ?» et dans « Conditions27 ». Par leur méthode poétique, que sont la soustraction et l’isolement chez Mallarmé, et l’interruption chez Rimbaud, il est possible de mesurer l’alliance faite avec l’usage de la lettre dans une pratique littorale de nomination métonymique ou de forclusion du nom. Là où l’absence du Nom-du-père et de sa signification phallique fait défaut, le retrait, l’évanouissement comme évènement de corps, trauma, l’annulation comme indécidable, renvoyant à l’infini métonymique (dans la manie), mais aussi la forclusion et l’innommable renvoyant à l’angoisse du vide de l’être (dans la mélancolie), l’Idée, la Notion, dans une perspective scandaleuse et résolument hérétique, hors-norme, a partie liée avec l’invention sinthomatique joycienne de l’Un tout seul.

La jouissance de l’Autre en lien avec le Phallus, mais aussi la jouissance Autre, hors-phallique renvoie à deux réels superposables, donc disséminés, dont on ne peut pas dire que ceux-ci puissent être distingués. Derrida sur ce point précis est éclairant, dans la mesure où il me semble que ce dont il parle, c’est de cette jouissance féminine que Lacan a entrevue et qui ne se laisse pas domestiquer par la logique signifiante, du logos et du Phallus. Pour Lacan, il y aurait un réel issu de la division du sujet par la loi du Langage, à l’origine de la forclusion généralisée, mais il y aurait également un réel issu d’un pas-tout, plutôt derridien, joycien, issu de la dissémination et la divisibilité lié à l’inconscient réel, structuré comme une écriture. Alain Badiou en trace les contours dans ses différentes conférences et notamment plus précisément dans celle sur la soustraction. Son schéma qui part de l’indécidable, de l’évènement, du trauma, lié à S (A barré), propre à la jouissance féminine, parvient à la nomination d’un sujet comme manque à être, indiscernable, qui dans la chaine de représentation porte une vérité qui ne peut que se mi-dire, générique, et qui par un forçage rejoint finalement l’innommable, mais aussi « l’Idée » en référence à la prose joycienne mais aussi aux figures de styles rimbaldiennes que sont l’interruption ou la soustraction chez Mallarmé.

Aussi, alors qu’il semble qu’à l’instar de René Major qui dans son livre nous fait part de son intérêt pour Derrida pour dépasser la psychanalyse, au-delà de l’inconscient freudien repris par Lacan, dans une tentative de se passer de la nomination, du logo qui oriente la théorie et la clinique psychanalytique, nous voyons plutôt au premier abord un Derrida contre Lacan et la psychanalyse. Un Derrida qui critique la psychanalyse lacanienne, qui la met en question, plutôt que d’en faire un dogme, lui-même n’étant pas psychanalyste. A bien des égards, c’est un reproche qui lui est fait encore actuellement dans les communautés psychanalytiques. Seule l’expérience de la cure peut permettre à l’analyste de pratiquer la psychanalyse en extension, c’est-à-dire d’en parler, de la faire évoluer. Ce serait saisir que seuls ceux

21 Laurent E., « Qui parle, dans l’interprétation ? », p.87 22 Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome.

23 Ibid.

24 Lacan J., « Litturaterre », Autres écrits, Le Seuil, 2001, op.cit., p.18 25 Bourgain-Wattiau A., « Archéologie freudienne », Chemin de traverse, 2009, op.cit., p.22. 26 Badiou A., Que pense le poème ?, Nous, 2016.

27 Badiou A., Conditions, Le Seuil, Paris, 1992. qui font partie de l’ensemble, de la communauté des analystes reconnus comme tels sont à même d’en juger ? Ce serait ne pas tenir compte de ce qu’a dit Lacan lui-même lorsqu’il évoque la théorie des ensembles et le mathématicien Cantor, pour y démontrer que l’exception est ce qui permet à l’ensemble de tenir. L’analysant et au-delà, ceux qui n’ont pas l’expérience de la cure ont un rôle de premier ordre par leur position d’exception pour renseigner et faire évoluer la psychanalyse. Badiou lui-même philosophe et n’ayant pas d’expérience de la cure, a lui aussi défendu des concepts qui font écho à la psychanalyse : l’événement, l’acte créatif en lien avec la soustraction. Des travaux qui eux aussi comme ceux de Derrida peuvent intéresser la théorie et la clinique psychanalytique. La psychanalyse par son coté subversif, ayant pour origine l’envers du discours du maître a toujours dérangé le discours dominant, en particulier celui de la science et du capitalisme (d’où d’ailleurs elle provient). Le discours de l’analyste place l’objet a en position d’agent afin de tenter de recueillir des bouts de savoirs, comme semblants, en place de vérité.

Que nenni concernant, tous les autres discours dont les agents ou semblants sont représentés soit par le sujet barré pour l’hystérique, soit par le signifiant S1 dans le discours du maître, soit par le signifiant du savoir S2 dans le discours de l’Université28. A bien des égards, le courant psycho-thérapeutique issu des pratiques anglo-saxonnes que Lacan dénonce dès 1953 dans son rapport de Rome, à propos de la déviation de la psychanalyse lorsqu’elle cherche à adapter l’individu à la société, dans le cadre d’une psychanalyse du moi et de l’ego fort, mais aussi les TCC ainsi que toutes les pratiques thérapeutiques validées scientifiquement, répondent à cette volonté de normaliser le sujet. Mais la psychanalyse est une pratique sans valeur, et le désir de l’analyste y est un désir impur, ayant comme éthique de faire advenir une singularité : la différence absolue, à l’opposé du tous-pareil issu de la norme sociale. Autant que faire se peut, la psychanalyse est une pratique du « bien-dire » sa souffrance, surtout dans le premier enseignement de Lacan, même si son dernier enseignement tend plutôt vers une pratique plutôt du « bien-lire » son symptôme, afin non pas tant d’en dégager un savoir, mais plutôt de mieux savoir-y faire avec son symptôme.

Se désidentifier, crever l’écran et traverser la fenêtre du fantasme, déconstruire les identifications imaginaires et symboliques, s’en passer, tout en n’y restant pas là. Le « désêtre » consécutif au travail de la cure menée jusqu’à son terme, engage le sujet à se montrer responsable de son désir, au cas par cas, et à en assumer l’intranquillité, « plutôt maniaco-dépressivement 29». Mais par un usage immodéré de la voie royale accordée au sinthome, comme écriture singulière du parlêtre, un effort de poésie et d’hérésie est requis, qui ne passe pas que par les mots et l’écriture traditionnelle, mais par les vertus de pratiques artistiques hors les normes et où chacun doit pouvoir s’il le désire, dans la mesure où le dit-désir puisse advenir, faire œuvre de sa vie, afin d’y trouver son propre style, car le style c’est l’homme, selon l’expression consacrée de De Buffon. Mais comme le disait Lacan lui-même, « faites comme moi, ne m’imitez pas ». Précepte a bien des égards dont devraient tenir compte bien des communautés analytiques lacaniennes : alors pourquoi ne pas envisager un : pas sans Lacan et sa logique phallique, mais tout autant un : pas-tout Lacan dans sa version pas-toute-phallique, féminine, joycienne et pourquoi pas derridienne ?

Finissons par une citation de Deleuze : « Les gens n’ont de charme que par leur folie…on est tous un peu déments, et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme ». Et pour finir « Il n’y a que la poésie qui permette l’interprétation30 » où j’ajouterais : comme boussole clinique d’un « discours qui ne serait pas du semblant » (titre du Séminaire XVIII). Ce qui confirmerait la méthode soustractive de Mallarmé, son symbolisme mais aussi son hermétisme, en lien avec la déconstruction propre à Derrida. Notamment lorsque Mallarmé écrit « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de

28 Bregeron P., « a-prends-moi. Apprentissage sous transfert et logique de l’objet @ », Texte paru dans l’association l’@psychanalyse, mai 2020.

29 Lacan J., L’étourdit, scilicet n°4, p.44.

30 Lacan J., Ornicar, n°17-18, 1979, op.cit., p.22. leur inégalité mobilisée31 ». Comment mieux dire cette méthode de la soustraction du sujet de l’énonciation qui laisse en effet la part belle à l’énoncé pur pour faire résonner finalement la vacuité ou l’oracle, pris entre sens et jouissance ?

Aussi, terminons très simplement sur ces mots: « Qui parle, dans l’interprétation ? Plus-personne 32! » Une voie de transformation ré-créative pour la psychanalyse ?

Pascal BREGERON

31 Mallarmé S., « Crise de vers », Variations sur un sujet, Œuvres complètes, op.cit., p.366. 32 Laurent E., « Qui parle dans l’interprétation ? », op.cit., p.93.

Citer ce texte

Pascal Bregeron, « Derrida avec Lacan ? », L’@psychanalyse, 4 juillet 2021. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/pascal-bregeron-derrida-avec-lacan (consulté le JJ/MM/AAAA).

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