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La psychanalyse au risque du politique (textes du colloque du 11 mai 2019)

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Les lecteurs trouvera ici les textes du colloque du 11 mai 2019 organisé par l’@psychanalyse à Montpellier. Mille excuses pour la mise en page, notamment du texte de Marc Marti que j’ai eu bien du mal à cadrer. N’hésitez pas à passer les blancs pour poursuivre la lecture. ( Joseph ROUZEL)

La psychanalyse au risque du politique…

Joseph Rouzel

Quelle est le risque que courent les psychanalystes à se frotter au politique ?

Laissons dériver les mots.

La psychanalyse, autrement dit cette pratique singulière qui vise à (re)faire circuler dans le corps le souffle (ça se dit psukè en grec ancien) pris chez certains sujets dans des embolies psychiques. D’aucuns sont à bout de souffle, d’autres ont le souffle court. D’autres encore s’essoufflent… Ce souffle vital, point d’assemblage de la parole et du corps, lieu d’avènement du sujet, voilà l’objet de la psychanalyse.

Risque : (1578) vient de l’italien risco, attesté du XIVème au XVIIème siècles, devenu riscio en italien moderne. Il est issu du latin resecum (« ce qui coupe », puis « rocher escarpé, écueil » ensuite « risque encouru par une marchandise transportée par bateau »), dont l’origine semble être le verbe resecare qui signifie couper. Même origine que… sexe ! Le risque tranche, coupe, déchire.

Quant au politique, il renvoie au fait que ce qui se passe dans la cité ça nous regarde. Le mot est directement issu du polis grec, qui désigne, une cité, une citadelle (telle l’Acropole), une contrée autour d’une ville et plus largement toute région habitée. Mais aussi l’assemblée des citoyens et enfin la démocratie.

Prendre le risque du politique pour des psychanalystes c’est se laisser déchirer, toucher, entamer par ce qui se passe dans la cité.

Avec Jacques Cabassut nous avons eu du pif : en plein dans le mille. En effet ce qui se passe dans notre pays, et plus largement en Europe, et encore plus largement sur la planète, nous pousse à l’ouverture. Des mouvements populaires comme les Bonnets Rouges, Nuit Debout et le dernier en date, les Gilets Jaunes ne peuvent nous laisser indifférents. Nous ne pouvons rester calfeutrer dans nos cabinets. Ce d’autant moins que nos patients apportent avec eux les échos, les bruits et la fureur de ce qui s’y joue, dans la cité.

Freud en son temps avait ouvert la voie. Il suffit de relire ses œuvres de sociologie psychanalytique, entre autres : Psychologie collective et analyse du moi, Malaise dans la culture… Psychologie collective et psychologie individuelle fonctionnent en parallèle. Quant à Lacan on ressasse jusqu’à plus soif son fameux « L’inconscient c’est la politique » lancé le 10 mai 1967 dans son séminaire sur La logique du fantasme, sans toujours en mesurer toutes les conséquences. On pourrait citer moult textes de Lacan ou la question politique est avancée. Mais de Lacan je retiendrai surtout cette assertion qui peut nous servir de viatique pur cette journée : « « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel ». C’est dans une petite note, corrélée au texte de Freud sur la psychologie collective, à la fin de l’article sur Le temps logique. Un texte qui, en partant de la parabole des trois prisonniers donne toute sa mesure à l’insertion du sujet dans le collectif. Insertion frappée d’impossible, passant entre le Charybde de la dissolution communautariste du sujet dans le collectif et le Scylla de l’éclatement du collectif par l’individualisme. Il s’agit bien, dit à la manière de Winnicott, de réaliser d’être seul… parmi les autres.

On ne peut en effet penser l’espace de la cure sans se préoccuper de ce qui se passe à l’extérieur. La cure et la cité s’inscrivent sur une bande de Möbius dans une continuité.

La politique de notre association l’@psychanalyse, que ce soit dans les séminaires, les cartels, les colloques que nous organisons, les textes que nous publions, est orientée vers la production d’un savoir collectif et partagé où chacun y met du sien…

Jacques Cabassut

A cet effet, deux associations me viennent spontanément à l’écoute des mots introductifs prodigués par Joseph :

La question politique d’abord, que M-J Sauret ne cesse de nous poser : comment afin de préserver l’équilibre du groupe, ne pas noyer les singularités qui le compose dans un effet de masse ? Et simultanément : comment ne pas soumettre la loi du groupe à l’Un, à la jouissance de l’Un, très, trop souvent positionné comme « au moins Un » de la castration, alors nécessairement dans l’abus de pouvoir ?

Car, il faut dire que le sujet [et non l’individu ou la personne] est un grand démocrate, à définir la démocratie comme le lieu du conflit langagier, de la disputatio permanente, en lieu et place de l’affrontement guerrier intrinsèque à la logique de Marché et à sa guerre déclarée du « tous contre tous »1. Bref, le sujet de l’inconscient et le sujet de la démocratie sont dans en grande complicité, dans une forme de sensibilité partagée dans l’effort de désaliénation du rapport à l’Autre, à l’œuvre dans tout travail clinique, éducatif, pédagogique, socio-politique … : touchez l’un et l’autre réagit, peut-être d’ailleurs par le biais de l’éthique et de son incise … Ce en quoi cette journée nous intéresse, doit nous intéresser, et nous a intéressé, dans notre responsabilité à acquérir afin de le posséder2, l’héritage freudien mais aussi celui de la psychothérapie institutionnelle, et sa réinvention du politique (définissable comme l‘organisation du vivre ensemble associée à la dimension du pouvoir). Car, à dire vrai, j’entends quasi systématiquement dans les services ou les institutions où je vais œuvrer, trois choses :

1° La moitié de l’équipe est en arrêt maladie 2° Heureusement, qu’il ne me reste plus que trois ou quatre ans à tirer avant la retraite 3° Si je n’avais pas l’âge que j’ai, je changerais de boulot !

Du coup, dans la gouvernance actuelle comme dans le lien social, je me demande si nous n’assistons pas, comme le dit le politologue Vincent Martigny au « (Le) retour du Prince ».3 A l’instar du Prince de Machiavel, il est seul, sans contre-pouvoirs et ne se prive pas de les critiquer s’ils relèvent la tête.

Suivez mon regard : pour fêter son élection, Macron se fait filmer au Louvre au son de la neuvième symphonie de Beethoven, tout comme Mitterrand le 21 mai 1981 montant au Panthéon. A la différence près, que Mitterrand était poussé par la foule de ses partisans, peuple de gauche, militants, intellectuels, artistes. Au Louvre, Macron est seul et ne fait monter que sa femme sur scène : triomphe de l’homme privé. Comme le dit encore Vincent Martigny, La différence dans la manière de gouverner entre démocratie libérale et populisme autoritaire n’est pas si nette ...

Bref, un grand merci aux camarades de route ici présents, sur la tribune et dans la salle, comme dans leurs écrits. Ils sont venus discuter de la seconde association qui a été la mienne, celle du titre d’ouvrage de Jacques Rancière « la haine de la démocratie ».

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On y apprend qu’il s’agit d’une haine structurelle, car finalement, le génie de la démocratie athénienne est d’avoir restauré le réel, via le hasard, sous la forme de la loi du sort, du coup de dés par tirage au sort. Scandaleux pour les gens de bien, qui ne peuvent admettre que leur naissance, leur ancienneté ou leur science ait à s’incliner devant le fait que la supériorité soit fondée sur aucun autre principe que l’absence même de supériorité (Rancière, 2005, 47-48) Telle est l’exigence de la clinique analytique et le discours qui la sous-tend dans la Cité, celle d’une non supériorité des places, le lieu de la « parolisation » (le terme est de Michel Lapeyre) se confondant entre analyste et analysant.

Le territoire et l’immonde.

Jean-Bernard Paturet

« Quod licet Jovi, non licet bovi »

Préambule :

Chacun connaît la formule freudienne fameuse-trop peut-être-qui clôt la XXXIième des Nouvelles suites de leçons d’introduction à la psychanalyse. La décomposition de la personnalité psychique

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« Wo Es war, soll Ich werden », c’est là un travail culturel, à peu près comme l’assèchement du Zuiderzee ». Fort de l’image de l’assèchement du Lac, on pourrait, suivant en ce sens le chemin emprunté depuis longtemps par d’autres, transformer la citation du maître et énoncer « Là où il y avait de la mer (de l’eau), de la terre doit advenir »

  • 6. Voilà précisément

qui renvoie au concept de territoire, puisque « ters » cette racine indo-européenne, signifie très exactement, l’assèchement, le desséchement du marécage, grand combat historique de l’Occident chrétien conduit sous la férule des moines bénédictins, contre ce mélange indéterminé d’eau et de terre, de boue indéfinissable, floue et contingente, caligineuse et dangereuse, interlope et incertaine. Le « ters », la « terra » désignent le sec donc le solide et le ferme qui permet d'établir des points de références, de donner des indications et de construire des repères, des panneaux indicateurs sur lesquels s'appuyer, agencer, bâtir et habiter. Le territoire est donc un espace sans eau, ou mieux, un lieu où l'eau a été maîtrisée, canalisée.

Le poète Jean-Pierre Brisset dont la pensée consonantique et homophonique plaisait tant à Lacan, ne s’y est pas trompé dans sa formidable intuition du signifiant, lorsque dans Le Mystère de Dieu est accompli

7, il fait de la grenouille, la première mère. « On appelle, écrit-il,

les grenouilles raines ou reines. Il y a là une origine commune. Le mot marraine vaut mare reine et ma reine ». La mare est ainsi le lieu originaire où se constitue l‘humanité » dans son passage entre l’eau et la terre.

Le texte biblique opposait depuis la nuit des temps, à la Terre, le fameux Tohu-bohu. L’action inchoative de Dieu consiste alors à distinguer et à séparer par la parole, la terre ferme, des eaux :

8 « Dieu dit : « Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une seule

masse et qu’apparaisse le continent et il en fut ainsi. Dieu appela le continent « terre » et la masse des eaux « mers ». De même, au livre de l’Exode, Dieu assèche-t-il la Mer Rouge pour laisser passer les Hébreux « à pieds secs » sous la conduite de Moïse lorsqu’ils fuient pour leur délivrance, les chars égyptiens…

Or, la modernité contemporaine est probablement entrain d’inverser la proposition énoncée plus haut et de poser, voir d’imposer : « Là où il y a de la terre, de la mer doit advenir ». Voilà ce que peut désigner « l’im-monde ».

I L’im-monde liquide : une nouvelle logique.

« Rendre compte du monde…Simplement rendre compte du monde » Michel Houellebecq. La Carte et le territoire.

Les latins opposaient le « mundus » à « immundus » comme les Grecs le faisaient entre « Kosmos » et « Chaos ». Le Kosmos, monde organisé

9, structuré, construit par et sur des

lois, ordonnancé par le droit, métamorphose le regard sur l’univers, ce dernier n’est plus donné dans sa nature brute mais décoré par l’homme qui le parle, y projette la poésie des astres et l’habitat les dieux. Le « Kosmos » s’habille et s’orne de figures animales, humaines et divines. De surcroît, avec le Miracle grec et l’avancée philosophique des présocratiques, le « Kosmos » n’est plus soumis à l’arbitraire de jouissance des dieux mais à un tiers : la loi

  • 10. L’espace est partagé, séparé entre sacré et profane, verticalité et horizontalité etc.

Face au « mundus », « l’im-monde », le « sans loi », ni « droit » où règne l’arbitraire, l’aléatoire, le vague, l’absence de bornes et de limites, l’anarchie et où vole en éclat l’abri « réductionniste » de la Raison.

Le sociologue Zygmut Bauman qualifie notre modernité de « liquide ». Il l’oppose ainsi à la modernité « solide », classique des siècles précédents. Qu’entendre par ce terme ? Dans son livre, Le coût humain de la mondialisation,

11 Bauman montre les valeurs contradictoires

qui agitent notre monde partagé entre ces deux modernités mais fasciné par le rêve de s’arracher par tous les moyens, aux multiples formes de contraintes, de temporalité, de limites, de lois et peut-être de la mort elle-même (cf. le transhumanisme de la Silicone Valley étudie un support en silicium pour recevoir la conscience réduite d’ailleurs à un simple système informationnel pour que l’humain devienne immortel, face à l’aléatoire de notre corps, ce que l’on nomme le Mind up-loading ou téléchargement de la pensée). La modernité liquide cherche à se désengager des contraintes territoriales (délocalisation d’entreprises, paiement hors des Etats de l’impôt des grandes sociétés) ; à entrer dans des explorations illimitées, à vaincre l’espace (informations instantanées de tout évènement quelque soit le lieu sur la planète, de son advenue) et à supprimer le temps (mise en cause des généalogies et des filiations, une mère prêtant son utérus à sa fille carencée puis le récupérant par la grâce de la chirurgie après la naissance de l’enfant, vitesse sans cesse accrue des moyens de déplacement)...La liberté adossée à la science moderne est vécue comme grisante, sans limites, sans fin, possiblement hors temps et espace. La modernité contemporaine joue le mouvement et l’éphémère, le mouvant et le mobile contre le permanent, le fixe et le stable ; le réseau est privilégié à l’Etat (racine sta

12 : ce qui

tient debout, institution, établissement), la « toile » à la structure, les normes à la loi, le dispositif à l’établissement etc. La modernité liquide s’appuie donc sur la fluidité, la mobilité, la vitesse et le consumérisme. Elle fantasme un « renouvellement permanent » de toute chose d’où le risque d’ailleurs d’une incertitude généralisée. En politique, le rejet des doctrines du XVIIIème siècle relatives à l’émancipation de l’humain, l’abandon progressif de la pensée des Lumières qui voyaient dans l’histoire l’expression d’une téléologie rationnelle, la philosophie hégélienne qui cherchait à découvrir la manifestation et la formation de l’Esprit dans le monde, le marxisme et son règne des fins envisagé comme société sans classe, tombent en ruine. Les grands récits des messianismes et les idéologies du grand soir dont on peut mesurer les tragédies qu’ils ont entrainées, devenus obsolètes, sont laissés aux oubliettes de l’histoire au profit des rêves démagogiques et hypnagogiques du marché.

Au plan politique encore, la modernité fluide ou liquide vit sous le règne de « la dictature du cœur », comme dit Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être, de l’émotion et du sensationnel. Le politique et ses histrions au cynisme échevelé, sans possibilité d’une pensée d’avenir (sans doute est-ce là, le fondement de la tragédie du politique) , sans nouveaux grands récits ni projets novateurs et incapable d’aucune prise sur l’économie ou la finance, joue de l’affect, larme à l’œil et trémolo dans la voix, comme art de la preuve, (comme le démontre par exemple le Premier ministre canadien qui demande pardon aux Gays, Queers, lesbiennes, bi etc. ou encore le ministre de l’intérieur après le suicide d’une vingtaine de policiers, etc.). Sans doute pour répondre aux attendus de l’opinion publique ? Dans un registre voisin, Patrick Declerck, en quelques pages de son livre décapant Garanti sans moraline, démontre comment les media sont le symptôme de cette puissance nouvelle de l’opinion. Les réponses à certains jeux télévisés reposent uniquement sur la capacité à deviner l’opinion générale déterminée par un panel représentatif d’une population interrogée préalablement. La réponse la plus fréquente est retenue comme la meilleure.

« Peut-on imaginer plus radicale perversion de la raison. Plus triomphante tyrannie de la rue ? C’est là l’inouïe consécration de l’opinion grossière, instable et émotive de l’agora […] Et qu’est-ce que l’audimat, sinon la mesure statistique de la basse flatterie de la canaille »

  • 13. Le monde moderne est ainsi entrain de laisser entrer de plein pied la pensée

sophistique et de dérouler le tapis rouge à l’art de l’éristique, de l’épidéixis

14, de la

séduction, de l’intérêt immédiat et surtout de la corruption de la raison. Il voit advenir le pouvoir de la manipulation et l’empire de l’oxymore (le fameux « et en même temps », « la croissance négative », « la flexisécurité » « la moralisation du capitalisme »

15etc.). Triomphe

de Protagoras contre qui se battait déjà Platon en son temps…L’opinion devient ainsi « la mesure de toutes choses… »

16

A son époque, Michel Foucault, suivi sur ce point par Giorgio Agamben

17, mettait déjà en

garde contre le nouveau pouvoir de l’opinion et de la norme. Il montrait comment les conquêtes de nouveaux droits engendrent de plus en plus, le pouvoir coercitif de la norme et comment le monde moderne se dirige doucement vers le renversement de la référence à la loi au profit de celle, immédiate, de la norme. Surveiller et punir expose la substitution de l’une à l’autre, à la fois dans l’évaluation et dans la sanction des crimes. Selon Foucault, sous couvert d’assurer l’application de la loi, les mécanismes disciplinaires ont entraîné une « pénalité de la norme », « irréductible dans ses principes et son fonctionnement à celle de la loi

18 ».

La norme, comme on vient de le dire, repose sur une statistique, elle produit sans cesse du « même » et de « l’identique » et fonctionne comme un « lit de Procuste » instrument de mesure du tyran éponyme

19.

Le politique omniprésent dans sa volonté rarement démentie en démocratie de suivre et de répondre à l’opinion produit des sondages sur tout et à tout moment, il fabrique ainsi des textes législatifs à l’infini. La concaténation dans laquelle il s’inscrit, consiste à coller et s’appuyer sur l’évènement. Les « lois » perdent alors leurs fonctions mêmes de séparation, de distinction, de régulation, de prise de recul et de protection. Or ce n’est pas le rôle de la loi de répondre au coup par coup aux problèmes « sociaux ». Ainsi le palimpseste de la norme se substitue à la rigueur de la loi.

Quelle place alors pour le sujet humain dans ce monde liquide ? Ne risque-t-il pas à son tour de se voir « liquider », de « s’écouler » comme une simple marchandise ou comme un stock

20 ? Le « sujet » ne peut-il pas être liquidé comme on se débarrasse d’un témoin

gênant ? Le latin « liquidus » renvoie à l’idée de transparence et « lixa » signifie l’eau, racine du mot « prolixe » ou encore « lessive ». Le sujet ainsi nettoyé deviendra, transparent, ayant perdu toute énergie, toute résistance…

« Liquéfier » est le contraire de « pétrifier » produit du regard de la tête de Méduse personnage auquel Freud fût particulièrement sensible. Jean-Pierre Vernant écrit à propos de la figure grecque de « Méduse »-une des trois Gorgones -qu’elle donne à voir toutes les différences confondues, son masque « traduit l’extrême altérité, l’horreur terrifiante de ce qui est absolument autre, l’indicible, l’impensable, le pur chaos »

  • 21. La Chose !

Parenthèse : Michel-Ange avait peut-être suivi un chemin semblable dans l’évolution de ses piétas. La plus connue, celle de Saint-Pierre de Rome cisèle le corps du Christ mort encore souple mais qui déjà se rigidifie, se pétrifie dans les bras de sa mère, cette jeune femme si belle et délicate, si sensuelle dans la douleur de son visage et jusques dans les formes de son corps et les plis de ses vêtements. La dernière Mater Dolorosa du Musée Sforza à Milan, la piéta Rondanini, sculpte au contraire, le corps de Jésus glissant le long de celui sa mère qui ne peut le retenir parce que le Christ se liquéfie et devient une sorte de « Chiffe-molle ». La mère ne peut le retenir dans ses bras et cherche seulement à amortir la chute irrémédiable. Déréliction christique dans sa liquidation et par la suite dans son évaporation. On verra sans doute, -en guise de provocation- dans l’actualité brûlante des Rond points, une forme de ce monde liquide où l’organisation de la circulation se pratique selon la norme et non plus selon des feux régulateurs, produisant un flou certain dans les priorités. Ainsi en est-il du marécage moderne tant il est difficile de tracer une quelconque « thalassographie ».

II De l’immonde à l’Anthropocène.

« Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous même » Etty Hillesum. Une vie bouleversée.

De surcroit, notre modernité met en cause le territoire par une extraterritorialité qui se généralise : « exosomatique » (organes du corps prolongés par la technique et ses outils), externalité de la mémoire (depuis l’écriture), externalité de l’autre humain, externalité de la guerre

22, prolongement par l’ordinateur, le portable, l’hologramme, le drone, etc.

Bernard Stiegler nomme cette nouvelle territorialité, « exosphère ». Le processus de sélection s’est porté sur le développement d’organes exosomatiques, beaucoup plus que sur les organes naturels, ou organes endosomatiques. Dans la biosphère, ou encore dans la technosphère, est apparue la possibilité de production d’organes exosomatiques qui générera finalement ce que nous appelons aujourd'hui l'Anthropocène, et que Pascal Picq

23 nomme

Le nouvel Age de l’humanité.

L’Anthropocène désigne « l’ère de l’humain » ou encore « l’âge de l’homme », l’époque de l’histoire de la terre qui débute avec les activités humaines ayant un impact significatif sur l’écosystème terrestre. En gros depuis la Révolution industrielle du XIX siècle et fait rupture de manière radicale avec l’Holocène que l’on fait remonter à 11000ans. Certes les humains ne cessent d’agir sur leur environnement et sur l’humain lui-même depuis « homo faber » et l’idée d’un «âge de l’homme » hante les esprits depuis la Préhistoire mais l’activité de ces groupes humains avait des conséquences limitées sur la nature, le climat et la biodiversité. L’Anthropocène correspond d’une part à l’expansion démographique de l’humanité et d’autre part à l’industrialisation exponentielle des sociétés occidentales et à ses effets désastreux sur l’environnement.

La technique chez l’être humain est depuis ses origines une forme de prolongement du corps pour agir sur le monde et le transformer à l’aide d’outil comme prolongation de la main. Le mythe platonicien de Prométhée au livre du Protagoras en a donné depuis longtemps un aperçu sous forme mythologique et philosophique. Quand l’inexorable Ananké eut fixé le moment de la création des hommes, elle demanda aux dieux de les sortir des entrailles de la terre et de les pourvoir en qualités appropriées. Ceux-ci chargèrent Prométhée et Epiméthée de cette redoutable mission. Mais Epiméthée (celui qui réfléchit après) demanda à Prométhée son frère, (celui qui réfléchit avant d’agir) de le laisser faire seul le partage. « Quand je l’aurai fini tu viendras l’examiner ». Puis Epiméthée distribue les qualités à chacun des êtres vivants, fabricant ainsi une sorte d’équilibre du monde entre les diverses espèces. Mais lorsqu’il arrive à l’homme, Epiméthée ne trouve plus rien à lui donner. Sur ces entrefaites, survient Prométhée philanthrope et indigné : « alors ne sachant qu’imaginer pour donner à l’homme le moyen de se conserver, (il) vole à Héphaïstos et à Athéna la connaissance des Arts avec le feu ; car sans le feu, la connaissance des arts étaient impossible et inutile et il en fait présent à l’homme ». Toutefois manque encore le politique sans lequel les hommes sont incapables de vivre ensemble. Il faudra un nouveau présent de Zeus, la pudeur, pour que la vie citoyenne devienne réalité Dans le mythe platonicien, l’homme en possession du feu, a entre les mains, une force qui ne lui appartient pas, une puissance dérobée aux dieux et un art et une connaissance qui vont faire de lui « l’homo faber » propriétaire d’outils, moyens pour lui de transformer le monde et l’environnement et non plus seulement de s’y adapter. La présence d’Athéna, déesse de l’intelligence, sortie toute armée de la tête de Zeus, son père, peut être interprétée comme figure de « l’homo sapiens », comprenant le monde, et lui donnant du sens. Première forme d’extraterritorialité des humains : l’outil et l’intelligence nécessaire à son utilisation et à sa finalisation et donc à son sens. Si nous faisons un immense saut dans le temps, l’Anthropocène est actuellement l’accomplissement de l’intelligence d’Héphaïstos qui trouve son expression dans la toute puissance (supposée) des NBIC

24 et dans

l’extropie

25 qui défend l’idée d’une évolution illimitée et progressive opposée à l’entropie

c’est-à-dire à la dégradation de l’énergie mais qui oublie la figure d’Athéna et de la problématique du sens.

L’homme moderne semble pouvoir augmenter à l’infini sa puissance, par l’extraterritorialité, fruit des sciences et des techniques, par rapport à lui-même d’abord, ce qui s’énonce sous le vocable de l’homme augmenté ou du body hacking, (expérimentation sur son propre corps) mais, du point de vue philosophique, est surtout entrain de naître une pensée de la « réparation », non seulement celle de l’humain blessé ou handicapé, malade ou affaibli mais celle du monde lui-même. Ainsi les ratages de la création divine, (La Bible et le péché) ou démiurgique (Le Timée et l’impossible reproduction du monde parfait des Idées) pourront être corrigés, révisés et rectifiés par la puissance de la technique puisque selon le mot de Gabor : « La technique peut tout et tout ce qui est possible doit dès lors être fait »

L’extraterritorialité s’applique aussi la sexualité et le mot de Freud adressé à Jones dans sa lettre du 17 mai 1914 « Quiconque promet à l’humanité de la libérer des épreuves du sexe sera accueilli en héros, on le laissera parler-quelque ânerie qu’il débite », est absolument pertinent. Délivré de la reproduction, affranchi des pratiques balbutiantes de GPA, de PMA, l’humain confiera à l’UA (l’utérus artificiel) la prise en charge de la continuation de l’espèce

26 avec un contrôle efficace et une maîtrise supposée totale de la génétique. En

échange, le transhumanisme promet la jouissance complète, sans fin d’où la castration sera bannie. Voilà en tous cas ce à quoi font rêver les techniques du whireheading, ces stimulations électriques de certaines zones cérébrales du plaisir avec implant dans le cerveau, pour atteindre le bien-être intégral

27, le fou-rire, l’enthousiasme, les sentiments

amoureux, les orgasmes prolongés

28 etc. Plus de tragédie dans un monde « simulé » :

seraient ainsi supprimés les dépressions, les suicides, les souffrances, les dépendances sexuelles, les addictions de toutes sortes et du même coup les questions que ses symptômes individuels et sociaux viennent poser à l’ordre établi. Si le rapport sexuel n’existe pas, ce sera de surcroît une sexualité sans contact. En un mot « L’amour liquide » pour reprendre une expression de Bauman, soumis au commandement « jouis », dans l’éclatement hédoniste et les délices de la satisfaction narcissique sans aucune forme de contraintes. Mais comme l’écrit Serge André : « No sex, no future ».

29

De surcroit, l’Anthropocène construit la liquidation programmée de la parole et du sujet. En effet, l’informatique réduit le « langage » à la binarité et à un système d’informations et de communication télégraphique où les signifiants sont restreints et contraints à un seul signifié. Descartes exprimait un rêve identique dans une lettre au révérend Père Mersenne écrite d’Amsterdam le 18 novembre 1629, affirmant qu’il espérait « une langue universelle, fort aisée à apprendre, à prononcer, à écrire, et ce qui est le principal, qui aiderait au jugement, lui représentant si distinctement toute chose, qu’il lui serait presque impossible de se tromper ; au lieu que, tout à rebours, les mots que nous avons, n’ont quasi que des significations confuses, auxquelles l’esprit des hommes s’étant accoutumé de longue main qu’on entend presque rien parfaitement ».

Mais ce rêve d’une langue parfaite qui permettrait de « parler » (ou plutôt de ne plus parler) et de « penser » (ou mieux de ne pas penser) sans se tromper ne pourrait être, toujours selon Descartes, que celle du Paradis d’Eden c’est-à-dire la langue originaire donnée par Dieu lui-même, celle qui produirait une adéquation entre les mots et les choses. Toutefois, il faudrait que ce créateur de la langue universelle et claire puisse inventer « une langue où il n’y ait qu’une façon de conjuguer, de décliner et de construire les mots » où, « des mots primitifs » permettraient par un système « d’affixes, ou avant ou après » que même « les esprits vulgaires apprennent en moins de six heures à composer en cette langue avec l’aide du dictionnaire » Or Descartes sait que cela est impossible : « mais n’espérez pas la voir jamais en usage ; cela présuppose de grands changements en l’ordre des choses, et il faudrait que tout le monde ne fut qu’un paradis terrestre, ce qui n’est bon à proposer que dans le pays des romans »

  • 30. Si le langage devenait l’accomplissement du rêve cartésien,

l’homme risquerait de perdre ainsi son activité fabulatrice qui permet à chaque être humain et à chaque communauté humaine de se libérer ou au moins de tenter de s’extraire des griffes mortifères du Destin. Voilà pourtant le rêve du transhumanisme : supprimer la parole comme ce qui est jeté à côté (Para bolé) et qui n’atteint jamais le Réel. Elle mérite donc d’être évincée au profit d’une maîtrise algorithmique et informatique. Le sujet humain pourrait alors devenir lisible dans un code barre ce qui conduirait à la perte absolue de son anonymat, de sa subjectivité, à la négation radicale de l’inconscient pour ne laisser place qu’à une totale transparence.

Les messages écrits de plus en plus fréquemment de manière « consonantique » font craindre progressivement une négation du champ sémantique et de l’histoire de la langue jusqu’à un retour et à une régression à l’in-fans. Le rêve posthumain

31 ou transhumain

étant de construire des algorithmes plus efficaces que le langage réduit à un simple système de transmission neuronale d’informations.

Quid tum ? Et alors ?

Les énoncés précédents contiennent une grande part de fantasmes, de rêves de toute puissance : sortir de la tragique condition humaine, refuser la mort et la sexualité, chercher à bâtir un être inentamé, un, causa sui, sphère absolue pour parvenir à une sorte de bonheur sûr et éternel comblant le désir humain, en le projetant à l’extérieur de lui-même sans au-delà et sans eschatologie, l’Eden sur terre. Ces fantasmes et ces rêves de toute puissance n’expriment-ils pas les stratégies occultes de l’Inconscient tel que Freud l’a décrit…et la modernité liquide et l’Anthropocène ne sont-ils pas son expression contemporaine ? Faut-il pour autant refuser toute cette avancée ? Dominique Lecourt

32, nous invite à

réfléchir au misonéisme spécifique qui surgit ou resurgit le plus souvent à chaque changement, à chaque invention et chaque mouvement social.

Cependant, la modernité liquide comme l’Anthropocène rencontrent de nombreux obstacles, et d’abord leurs propres contradictions car les produits de consommation paradoxalement ne doivent jamais satisfaire totalement. Le Désir étant structurellement impossible à combler, et la production devant poursuivre son erre inexorable. Prenons l’exemple de la santé : si elle repose sur la forme (« être en forme », « être bien dans sa peau »), elle peut toujours être améliorée d’où « incertitude », addiction et hypocondrie, angoisse de ne jamais être « au top », La psychanalyse a encore de beaux jours devant-elle ! Le contrôle nécessaire au bonheur et la généralisation du Panoptique réduisent considérablement le libre-arbitre des humains alors que le rêve est celui d’une absence totale de contraintes. Par exemple, on peut noter un renversement historique de la fonction des villes qui deviennent des bunkers (cf. caméra de surveillance, milice privée) construites sur une architecture de la peur, où les espaces des possibles se raréfient et où le commun devient une menace potentielle pour autrui.

Mais surtout, de Lamartine à Queneau ou de Schopenhauer à Simone Weil, la grande question demeure celle de l’ennui dans une société devenue parfaite, édénique. « Le risque, écrit l’auteur de L’enracinement, est un besoin essentiel de l’âme. L’absence de risque suscite une espèce d’ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presqu’autant »

  • 33. On connaît

le mot d’humour de Woody Allen, « l’éternité c’est long surtout vers la fin ». D’où la fascination pour le divertissement, interrogé en son temps par Pascal, et qui semble se déployer à l’infini dans nos sociétés occidentales.

Par ailleurs Aristote puis quelques siècles plus tard Rabelais ont fait du rire le propre de l’humain. Mieux encore, le sourire n’en serait-il pas la singularité ? Et en cette période où a brûlé la flèche de Notre Dame, l’Ange au sourire de la cathédrale de Reims interroge l’IA, intelligence artificielle. Le sourire qui est ce rapport subtil à soi-même parce qu’il touche à l’inconscient, au langage et au désir, apparaîtra-t-il un jour sur le visage, joyeux ou souffrant, du robot ou du Cyborg ? Seront-ils capables de sourire par eux-mêmes ? Rien n’est moins sûr. Le sourire comme le Witz, le Mot d’esprit dans son rapport avec l’inconscient

34 ont encore beaucoup d’avenir

Et puis au-delà des critiques souvent faciles, simplistes qui voudrait faire entrer dans le rang certain mouvement politique actuel- qui vient déchirer les voiles illusoires, et les menteries de politicards de tous poils, ce mouvement montre qu’envers et contre tout : « ça continue à parler », non sans quelques malices dont l’effet est de rouler le diable dans sa propre farine. La parole résiste.

Enfin nous vivons dans un univers de catastrophisme, de décadence, d’obsolescence, ou d’apocalypse et de nombreux groupes, survivalistes (réaction à l’anxiété ambiante), zadistes (zone à défendre), collapsonautes etc. se préparent à survivre à l’effondrement global ou partiel de notre système. Paul Valéry en son temps avait déjà lâché en guise de sagesse et d’avertissement : « Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles »

35

Les collapsonautes ou collapsniks qui développent une nouvelle philosophie, la collapsologie, parviendront-ils à la transformer en une véritable collapsosophie ? Pourrons-nous inventer une nouvelle civilisation ? Rien n’est gagné et la menace d’un désastre final plane comme l’épée de Damoclès sur notre monde.

Sans doute la psychanalyse qui n’est aucunement la gardienne du temple, doit cependant demeurer une voie subversive, sans cesse renouvelée qui rappelle la division structurelle du sujet humain comme être sexué et être parlant, mortel. Elle doit demeurer un soutien à la puissance de la civilisation et de la culture dans son combat infini contre la destruction et pour la vie. Eternel conflit en Thanatos et Eros pour que le premier ne finisse pas par l’emporter sur le second…

Le politique au risque de la psychanalyse

Joseph Mornet

Je commencerai en évoquant Jacques Lacan et Jean Paul Sartre. Ces deux hommes constituent deux matrices centrales de la pensée clinique et philosophique du XXe siècle. L’histoire les a souvent enfermés dans une rivalité binaire où l’on ne pourrait être que pour l’un ou pour l’autre. Michel Foucault a préféré les appeler les « contemporains alternés » (1), « alternité » qu’Elisabeth Roudinesco a su très bien résumer : « si le premier ne croyait à la liberté que sous la contrainte de la loi, alors que le second ne la regardait que sous l’aspect d’une transgression, tous deux avaient en commun … de ne jamais prôner la résignation à un quelconque ordre établi » (2). Les réactions engendrées par le mouvement des « Gilets jaunes » montrent que cette oscillation est encore à l’œuvre chez les psychanalystes. Certains ont choisi un retrait sceptique, voire teinté de pessimisme freudien, alors que d’autres ont opté pour un total soutien. C’est le cas de l’ALP (association pour la psychanalyse) : « nous pouvons, nous autres psychanalystes, avoir un rôle essentiel dans cette libération … nous pouvons soutenir cette parole retrouvée, … en l’acceptant, tout comme nous accueillons et acceptons le symptôme », Gérard Pommier poursuivant : « Finie et infinie, l’histoire avance sur un divan ! » (3).

J’ai toujours veillé, tout au long de ma pratique, à ce qu’elle soit marquée d’une alternance entre clinique individuelle et engagement social, se traduisant, entre autres, par divers engagements associatifs professionnels ou politiques. J’ai la charge actuellement du journal mensuel d’un « laboratoire d’idées » local dont je partage également la présidence. Mes textes rencontrent souvent la même remarque : « ce que tu dis (ou écrit) est très intéressant, mais c’est psy » … comme si le « psy » enlevait une certaine pertinence au contenu. Actuellement, le propos de n’importe quel économiste, sociologue, démographe, statisticien ou communiquant bénéficie immédiatement d’un crédit absolu d’expertise. Ce n’est jamais le cas des « psy ». La réserve qui nous est opposée n’est pas sans rappeler la décision des experts de la HAS de décréter "non-pertinentes" la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle dans le soin des autistes et des troubles de la sphère autistique. La psychanalyse vient visiblement gêner aux entournures l’ordre politique et social. En quoi peut-elle constituer un risque pour lui ? Existerait-il une pertinence spécifique de la psychanalyse qui expliquerait les précautions qu’elle suscite ? L’argument de la journée nous invite, en tout cas, à continuer de « penser, ou panser, tant en ce qui concerne le sujet de l’individuel que du collectif, celui de l’inconscient ou du social-politique ».

On raconte que, devant l’accueil que lui réservaient les américains lors de son arrivée à New York en 1909, Freud aurait dit : « ils ne savent pas que je leur apporte la peste » (4). Même si l’histoire a démontré, depuis, l’aptitude des américains à accommoder cette « peste » à leur sauce libérale, il n’en reste pas moins que le père de la psychanalyse était bien conscient du trouble subversif que contenaient ses théories. Il avait déjà mesuré les réactions qu’elles avaient déclenché dans la bonne société viennoise. Il y sera confronté de façon encore plus dramatique 17 ans plus tard lors de l’autodafé de ses livres décidé par le pouvoir du IIIe Reich le contraignant, in fine, à l’exil.

La psychanalyse apparait pourtant le plus souvent comme une simple technique thérapeutique se déroulant dans le cadre calfeutré de l’intimité d’un échange à deux. Comment peut-elle devenir une menace pour l’ordre social ? L’argument d’aujourd’hui nous en fournit une première réponse : « la psychanalyse ne saurait se cantonner à l’espace de la cure et de son colloque singulier … La pratique analytique ne peut se passer d’interroger les entours sociaux et politiques … Ce qui se passe dans la cité, ça nous regarde ! ».

Cette évidence du lien entre l’économie psychique individuelle et ses « entours sociaux » est apparue très vite à Freud. Dès ses Etudes sur l’hystérie (1895), il note le jeu des phénomènes de dépendance du psychisme individuel aux suggestions groupales. Il y puisera d’ailleurs le ressort de la dynamique transférentielle renommée fort justement « influences » par François Roustang (5). Freud est encore plus affirmatif dans Psychologie des foules et analyse du moi (1921) : « la psychologie individuelle est, aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale » (6). C’est ce que développera sur le plan pratique la psychothérapie institutionnelle à partir de la théorie de la double aliénation.

Freud avait écrit en 1912, Totem et tabou. Ce texte constituait, à ses yeux, « la première tentative que j’ai faite en vue d’appliquer à certains phénomènes obscurs de la psychologie collective les points de vue des données de la psychanalyse » (7). L’aboutissement de ce projet donnera naissance en 1930 à Malaise dans la culture. Il avait dans un premier temps présenté ce livre comme un dérivatif « tout à fait superflu », destiné à chasser l’ennui d’une période estival. Il prétendait n’y avoir découvert que « les vérités les plus banales » (8). L’intérêt est cependant immédiat : les 12000 livres de la première édition sont rapidement vendus. Il ajoute une interrogation finale dans la deuxième édition de 1931 qui va renverser la portée du texte. La première écriture concluait par la victoire d’un « Eros éternel » rassembleur : « les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier … et maintenant, il faut s’attendre à ce que l’autre des deux puissances célestes, l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel » (9). Il ajoute dans la nouvelle version une question qui vient renverser le bel optimisme de la première : « mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? » (10). Entre temps, le « politique » a surgi : Wall Street s’est effondré et les nazis sont entrés au Reichstag.

Nos sociétés aiment l’ordre. Elles aiment les choses bien objectivables que l’on peut classer, gérer et prévoir. Le néo-libéralisme a construit son ordre sur le principe informatique de la binarité : une chose se définit par ce qu’elle n’est pas. L’« Être ou ne pas être » d’Hamlet n’est plus une question : on ne peut qu’être l’un ou l’autre. Il n’y a plus de passage entre les deux. Dans un tel paysage, la psychanalyse ne peut que déranger : non seulement elle passe gaiement de l’individuel au groupal, mais, de plus, elle fait régner dans chacun de ces ordres l’incertitude de l’inconscient où, par définition, le principe de contradiction n’existe pas. Elle demande d’accepter que l’individu, comme les groupes, ne soient jamais maîtres dans leur maison.

La psychanalyse, elle-même, n’est pas à l’abri de ces réductions binaires. Remontons au début des années 1970, celles qui auguraient la fin de l’EFP. Nous avons alors ouvert la clinique Saint Martin de Vignogoul près de Montpellier. Elle était destinée à accueillir de jeunes psychotiques avec le projet original de baser le soin sur la psychothérapie de groupe. Qu’avons-nous alors entendu comme critiques ! Les tenants d’une pensée structurale entendaient séparer radicalement névrose et psychose et déniaient toute possibilité d’accès au transfert pour les psychotiques, leur contestant même la capacité à l’échange groupal. Jacques Lacan avait pourtant travaillé cette possibilité dès les années 1955-1956 dans son Séminaire. Pour un « traitement possible des psychoses », il était nécessaire « de se former à la manœuvre du transfert » (11). Jean Oury ouvrait, à la même époque, la clinique de la Borde et offrait la possibilité d’un soin institutionnel des psychotiques. Sigmund Freud avait, d’ailleurs, anticipé dès 1918 l’ouverture de la psychanalyse à d’autres champs que celui du strict cabinet. Elle obligerait seulement à « adapter notre technique à ces conditions nouvelles ». « Nous serons obligés, continuait-il, de mêler à l’or pur de l’analyse une quantité considérable du plomb de la suggestion » (12). Certains rêveront toujours au mirage de « l’or pur » de leur pratique protégée de la contamination de l’engagement social. Une telle radicalisation prive la psychanalyse d’une source essentielle de sa vitalité.

La mission du « politique » est l’organisation de la Cité. Il a besoin d’un pouvoir centralisé pour contrôler et maîtriser son action. Ce pouvoir peut être plus ou moins délégué ou, au contraire, extrêmement concentré. Il appuie son exercice sur la clarté d’énonciations de règles et sur la formalisation de lois, le tout contenu dans une Constitution. Même si en démocratie le pouvoir s’exerce par le vote et la représentation, dans tous les cas l’individu doit cependant se soumettre à la loi constituée. En ce sens-là, la démocratie, lorsqu’elle déclare le peuple souverain, constitue une utopie. La psychanalyse se situe, d’emblée, dans un champ inverse. Elle est du côté de l’informalisable qui sous-tend toute organisation, le « méta » politique pourrait-on dire. Elle est à l’écoute de la singularité et non de l’uniformité, du subjectif et non de l’objectif. Son enjeu n’est pas celui du pouvoir : elle en interroge plutôt la jouissance. La psychanalyse sait que ce qui guide l’humain n’est pas du côté du conscient mais plutôt des dynamiques inconscientes. Elle interroge le côté implicite plutôt que de faire l’exégèse de l’explicite. Elle promeut une référence à une Loi se définissant comme échappant toujours à ses expressions formelles nécessairement contingentes. La psychanalyse ne nie pas pour autant la nécessité du politique : il est constitutif de toute société humaine. Elle-même, depuis ses origines avec Freud, s’est organisée en sociétés ou Ecoles. Mais, fondamentalement, elle se situe dans un autre ordre. C’est pour toutes ces raisons que sa relation avec le politique ne peut qu’être lourde de malentendus

Le député Fasquelles a déposé en 2016 un projet de loi pour y inscrire l’interdiction de la psychanalyse dans le soin des troubles de l’autisme et autoriser ainsi la possibilité de poursuite devant la justice les praticiens qui passaient outre les recommandations de la HAS. Une telle intrusion de l’Etat dans une politique de soin est très rare dans l’histoire de nos démocraties. On peut même s’étonner qu’elle n’ait pas, alors, soulevé plus d’indignations. Plus récemment on a pu observer de nouvelles intrusions du politique et de l’économique dans le traitement des TDAH privilégiant les abords médicamenteux et comportementalistes au détriment, une fois encore, des approches héritées des apports de la psychanalyse. Plus près de nous encore, nous voyons se préciser les menaces de faire disparaître la psychanalyse de l’enseignement de la psychologie.

La mise à l’écart de la psychothérapie institutionnelle conjointe à celle de la psychanalyse est, à cet égard, assez paradigmatique. Quel danger peut représenter la psychothérapie institutionnelle dans le traitement des autistes ? François Tosquelles et Jean Oury y ont inscrit, dès sa naissance, la référence à la psychanalyse, l’un des deux jambes de l’aliénation étant constituée par la référence au travail de Freud. Leur associé, Lucien Bonnafé, a énoncé que : « une société se mesure à la manière dont elle traite ses fous et ses marginaux ». Il désigne ainsi le point qui fait symptôme dans toute organisation sociale, c’est-à-dire ses exclus. La psychanalyse s’est engagée depuis son origine du côté de la folie qu’elle soit institutionnalisée ou qu’elle soit nichée au cœur de la vie de chaque humain, faisant sienne la phrase de Jacques Lacan : « l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui-même la folie comme la limite de sa liberté » (13).

La première préoccupation exprimée par les maires des communes de France est celle de la gestion des troubles mentaux. Le président Sarkozy, en décembre 2008, a voulu en régler l’organisation dans un discours prononcé à l’hôpital d’Anthony. Il y a réduit la folie à trois lieux : l’hôpital, la rue et la prison. On en mesure aujourd’hui les conséquences dans la dégradation programmée de l’hôpital psychiatrique. La folie, comme l’inconscient, se définit comme ce qui échappe à tous les enfermements. Elle prend des figures singulières suivant les organisations sociales et culturelles et y fait fonction de symptôme. La surenchère de stigmatisation créée par le discours d’Antony nous a donné l’idée localement de créer un lieu de débat public sur la folie à travers la projection de films. Nous avons ainsi déjà totalisé 45 rencontres « Filmer la folie » grâce à la coopération avec la salle Utopia de la ville de Montpellier, ce qui nous permet d’accueillir un public bien plus large que celui des seuls professionnels. A travers des documentaires ou des films de fiction nous abordons la folie instituée, repérable entre les murs d’établissements, mais aussi la folie quotidienne des humains et de leurs institutions. Nous avons proposé le Médée de Pasolini lors de notre dernière soirée.

Cette initiative est une action adressée aux politiques. Nos rencontres rappellent que les sociétés humaines courent de dangereux risques lorsqu’elles essaient de chasser d’elles-mêmes cette part intérieure « maudite » en s’efforçant de l’isoler sur certains individus ou groupes proscrits et traités dans l’inhumanité comme l’a encore montré récemment un documentaire sur France 3 (14). Depuis plus d’un siècle, la psychanalyse avec Freud d’abord et son écrit sur le Président Schreber, puis avec Jacques Lacan et sa thèse sur la psychose paranoïaque, a été la première à montrer avec évidence que la folie, loin d’être le fait d’un défaut de sens ou d’une infirmité intellectuelle, était à l’inverse une création d’être au monde, seule issue pour rester en vie lorsque l’on est en totale perte d’appui et en grave menace d’éclatement.

L’abandon de l’enseignement de la psychanalyse entamé depuis déjà plusieurs années dans la formation des professionnels, psychiatres d’abord, puis psychologues, infirmiers et bientôt travailleurs sociaux se fait au profit de nouveaux programmes basé sur des modèles d’approches du psychisme axés sur la réadaptation comportementale et cognitive. Ils privilégient les substrats organicistes. Ils sont en complète congruence avec les impositions de protocoles et procédures faites aux établissements dans les démarches d’accréditation. Dans leur volonté de déni de la folie, ils donnent paradoxalement naissance, avec le DSM ou le CIM, à une inflation de « troubles » venant classer les moindres comportements humains dans les rets d’un maillage de plus en plus serré. L’initiation des futurs praticiens à la psychanalyse ne peut être qu’extrêmement dérangeante dans ces impositions « politiques » de soin.

« Je ne dis même pas : la politique, c’est l’inconscient, énonçait Jacques Lacan dans son séminaire de 1966-1967, mais tout simplement : l’inconscient, c’est la politique » (15). La phrase a été prononcée à quelques mois du printemps 1968 qui allait proclamer que « tout est politique ». Elle revient en écho des écrits de Freud : la psychanalyse, contrairement aux idées reçues, ne peut se résumer en une psychologie d’un individu isolé du monde social, l’inconscient est d’emblée « transindividuel ». C’est ce que contient également la citation souvent répétée en refrain : l’inconscient est « le discours de l’Autre ». L’altérité est au cœur de l’homme et des sociétés. A oublier cette dimension on retombe dans les lourds aveuglements commis dans les temps anciens par d’éminents psychanalystes pensant pouvoir transmettre leurs savoirs dans d’indignes services psychiatriques.

L’enseignement freudien rappelle aux politiques les deux menaces principales qui pèsent sur tout groupe humain : le déferlement pulsionnel et la fascination pour des chefs. La dimension « acéphale » du capitalisme ne protège ni de l’un ni de l’autre. Nous assistons actuellement à une double sacralisation, celle des chefs à renfort de médias et celle des « peuples » à renfort de surenchère sacralisant leur expression comme si elles étaient d’emblée la manifestation d’une vérité pure énoncée par un esprit débarrassé de toute scorie d’aliénation sociale. Nombre de leaders savent en profiter pour se proclamer les représentants et garants de la parole de ce même peuple. Notre histoire encore récente nous a pourtant prévenu des dangers inhérents à la grégarité des masses. Freud nomme « pulsion grégaire » ce qui les mène et en énumère les mécanismes : « les signes d’affaiblissement du rendement intellectuel et de la désinhibition de l’affectivité, l’incapacité de se modérer et de temporiser, la tendance au dépassement de toutes limites dans l’expression des sentiments et à leur décharge totale dans l’action » (16). Dans Le malaise dans la culture, ses termes sont encore plus radicaux lorsqu’il évoque « la misère psychologique de la masse » (17).

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le philologue allemand, Victor Klemperer, a entrepris d’analyser le langage utilisé par le IIIe Reich pour influencer les masses : « la LTI est la langue du fanatisme de masse. Quand elle s’adresse à l’individu, et pas seulement à sa volonté mais aussi à sa pensée, quand elle est doctrine, elle enseigne les moyens de fanatiser et de pratiquer la suggestion de masse » (18). Les techniques de suggestion ont varié depuis les années 1930. Elles s’exercent aujourd’hui de façon plus subtile et anonyme à travers les médias et les réseaux numériques. Le résultat reste le même : il s’agit toujours « de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de le transformer en bétail, sans pensée ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, de faire de lui un atome dans une pierre qui roule » (19). Pour tous ceux d’entre nous qui travaillent en établissements, nous retrouvons là une image saisissante de l’emprise des protocoles et des procédures dans nos pratiques cliniques. Elle met en œuvre une même massification des esprits que celle qui s’opère de façon plus sournoise au quotidien à travers les médias et l’invasion des chiffrages de notre économie et de nos opinions. Elle nous condamne à la passivité de « la pierre qui roule » sans avoir la grandeur tragique du destin de Sisyphe.

Les psychanalystes ne peuvent rester indifférents au monde qui les entoure. On rapporte que, interrogé sur sa couleur politique, Freud aurait répondu : elle n’est ni rouge, ni blanche, mais « couleur chair » (20). La chair est ce qui résiste aussi bien au regard du médecin (21), qu’à l’oreille du psychanalyste ou à la main de l’artiste. La chair, c’est la vie. Pendant toute son existence, Alberto Giacometti s’est efforcé de ne répondre qu’à une seule question : comment représenter un corps ? Après avoir mesuré les impasses de la fidèle reproduction anatomique, de l’abstraction formelle ou de la retranscription imaginaire, il a décidé en 1935 de repartir à zéro en essayant de s’appuyer sur ce qui, dans le corps, « fait qu’il soit vivant » et que l’œuvre de représentation du corps ne soit pas « du faux semblant ». La réponse sera pour lui dans le regard (22). Pour d’autres ce sera différent : ce sera la bouche pour Francis Bacon.

C’est tout l’enjeu de la psychanalyse lorsqu’elle s’adresse au politique : derrière le faux-semblant des pratiques politiques, elle va chercher la chair qui les sous-tend. Toute réduction aux binarités explicites ou formelles est, inévitablement, du côté du faux semblant de vie. La psychanalyse choisit d’interroger le symptôme, c’est-à-dire ce qui apparait tout en cachant. Le symptôme est ce qui fait « tenir ensemble » tout en se dérobant sans cesse à la saisie. C’est le nouage final, proposé par Lacan dans Le sinthone. Il est ce qui donne « la possibilité de lier » Imaginaire, Symbolique et Réel (23). C’est ce qui rend ardu nos paroles et nos engagements car ils se situent immanquablement dans le point de fuite et de cécité du politique : là où ça se dérobe à la maîtrise et là où l’on interroge non le discours mais la jouissance. Les rares prises de position de Jacques Lacan sur le politique peuvent apparaître désabusées. On lui prête ainsi cette réponse lors d’un voyage aux Etats Unis en 1966 : « il n’y a pas de Progrès. Tout ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre » (24). Ces paroles peuvent sembler bien amères et désespérantes tout comme celles de Freud. Mais le doute se lève aussitôt, dès que nous considérons l’effet révolutionnaire de leur enseignement dans la pratique psychiatrique notamment. Il a servi de point d’appui à Françoise Dolto dans ses premiers pas en pédiatrie. Il a accompagné le travail de Jean Oury à la Borde. Il a soutenu celui de Maud Mannoni à Bonneuil.

La psychanalyse ne peut qu’être décevante pour le politique car elle se situera toujours en contrepied de ses efforts de totalisation aussi bien dogmatique que pratique. Lacan l’avait rappelé à l’ORTF en 1966 à l’occasion de la parution de ses Ecrits : « ainsi le fondement de l’histoire marxiste, à savoir l’aliénation que la production en tant que telle introduit dans le sujet, trouve-t-il ici un supplément … au sens où nulle et simple intentionnalité, nulle plus ou moins bonne intention ne peut, des effets de l’inconscient, surmonter les tours » (25).

En conclusion, je vous propose d’appliquer à la psychanalyse la phrase que Jean Oury adressait à la psychothérapie institutionnelle : « on pourrait la définir, là où elle se développe, comme un ensemble de méthodes destinées à résister à tout ce qui est concentrationnaire et ségrégatif » (26).

1 – Entretien réalisé par Didier Eribon en septembre 1981 au lendemain de la mort de Lacan et paru dans L’Ane, 37, janvier-mars 1989 2 – ROUDINESCO Elisabeth, 2009, Jacques Lacan in, Histoire de la psychanalyse en France, Paris, la pochothèque, p. 1917 3 - 14/02/19, [adresse protégée] 4 – Phrase rapportée par Jacques Lacan lors d’une conférence en 1955 à la Société Psychanalytique de Vienne. Il affirmait la tenir de Jung.

5 – ROUSTANG François, 1990, Influence, Paris, Les éditions de Minuit 6 – FREUD Sigmund, 1921, 2001, Psychologie des foules et analyse du moi in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, p. 137 7 – FREUD Sigmund, 1912, 1965, Totem et tabou, Paris, Petite bibliothèque Payot, p. 5 8 – FREUD Sigmund, lettre du 28 juillet à Lou Andrea-Salomé, in Correspondance, 1966, Paris, nrf Gallimard, p. 424 9 – FREUD Sigmund, 1931, 1995, Le malaise dans la culture, Paris, Quadrige PUF, p. 89 10 – ibid. p. 89 11 – LACAN Jacques, 1958, Du traitement possible de la psychose, in Ecrits, Paris, éditions du Seuil, 1966, p. 583 12 – FREUD S., 1918, Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique, Ve congrès de Budapest, in La technique psychanalytique, Paris, éd. PUF, 1972, p.140-141. 13 – LACAN Jacques, 1946, Propos sur la causalité psychique, in Ecrits, Paris, éditions du Seuil, 1966, p. 175 14 - « Psychiatrie : le grand naufrage » dans la série Pièces à conviction de France 3, 10 avril 2019 15 – LACAN Jacques, Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, séance du 10 mai 1967, inédit. Cité par Éric LAURENT in Lacan quotidien n° 518 16 – FREUD Sigmund, 1921, Psychologie des foules et analyse du moi, in Essais de psychanalyse, 2001, Paris, Petite bibliothèque Payot, p.203 17 – FREUD Sigmund, 1931, Le malaise dans la culture, 1995, Paris, Quadrige/Presses universitaires de France, p. 58 18 – KLEMPERER Victor, 1975, LTI, la langue du IIIe Reich, 2009, Paris, Agora Pocket, p. 50-51 19 – ibid. p. 50 20 - A. EASTMANN, cité par Wilhelm REICH in Reich parle de Freud, 2012, Paris, Payot,

  • p. 63.

Freud a abordé la question politique, non par son côté philosophique de son fondement, mais par son angle social. Pour Freud, il n’y a pas une sociabilité naturelle de l’homme. Il inscrit très clairement la phrase de Plaute, « homo homini lupus », dans Malaise dans la culture ajoutant : « qui donc, après toutes les expériences de la vie et de l’histoire, a le courage de contester cette maxime ? » (op. cit. p. 54). Nous pouvons citer encore : « « le prochain n’est pas seulement pour lui une aide ou un objet sexuel possibles, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer » (id ; P. 53-54). Ou encore : « il est toujours possible d’unir les uns aux autres par des liens d’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups ». L’homme, pour exister avec les autres sur terre, doit refouler une partie de ses pulsions, « céder sur son désir » comme dira Jacques Lacan. Ceci est vrai aussi bien au niveau individuel que social : « l’homme est un animal de horde » a écrit Freud. S’il y une pensés politique chez Freud, elle est sans doute davantage à chercher dans L’avenir d’une illusion, car, pour lui, la parole politique se rapproche de la parole religieuse. L’un comme l’autre prône l’égalité entre les humains et promettent la libération et l’accès aux richesses. Les deux s’établissent dans un certain déni de la réalité au profit de l’imaginaire dans les promesses d’immortalité notamment. Face aux duretés de la vie et aux renonciations qu’impose le vivre ensemble, l’homme s’invente un autre monde : il y exorcise la fatalité du destin mortel et dompte les forces naturelles hostiles en leur donnant une âme et un sens. Dieu garantit l’ensemble, résumant à la fois une figure hostile de crainte et une autre protectrice et maternelle.

21 – Il faut lire à ce sujet le toujours actuel livre de Michal FOUCAULT, Naissance de la clinique, 1963, Paris, éd. PUF 22 - cité par CHARBONNIER Georges, 1959, Le monologue du peintre, Paris, éd. Julliard. « Un jour, alors que je voulais dessiner une jeune fille, quelque chose m’a frappé, c’est à dire que, tout d’un coup, j’ai vu que la seule chose qui restait vivante, c’était le regard. Le reste, la tête qui se transformait en crâne, devenait à peu près l’équivalent du crâne du mort. Ce qui faisait la différence entre le mort et la personne : c’était le regard »

(p. 165-166) 23 – LACAN Jacques, 1975-1976, Le sinthone, publication hors commerce de l’Association Freudienne, p.13 24 - cité par Dominique GRISONI in Magazine littéraire n°121, février 1977 En 1969, Jacques Lacan avait été invité à l’université de Vincennes. Sa conférence, commencée dans le silence, est très vite submergée par des interventions d’étudiants gauchistes. Au final, Lacan leur répond ceci : « L’aspiration révolutionnaire, ça n’a qu’une chance d’aboutir, toujours, au discours du maître. C’est ce que l’expérience en a fait la preuve. Ce à quoi vous aspirez en tant que révolutionnaire, c’est un Maître. Vous l’aurez ». (Magazine littéraire, février 1977).

25 - Discours à l’ORTF, in texte non édité Présentation des « Ecrits » par Jacques Lacan 26 – OURY Jean, 1970, Conférence de Poitiers, texte non édité

Du bon usage du politique

Gérard Pommier

Je vais aborder le problème avec des travaux pratiques : où en sont les

psychanalystes par rapport au grand mouvement qui bouleverse notre société depuis vingt-six semaines ? Le premier résultat c’est que la parole s’est affranchie : c’est l’effet « Gilets jaunes », et la parole qui se libère, c’est aussi l’affaire des psychanalystes !

La psychanalyse fabrique des insoumis : en résolvant leur complexe d’Œdipe, les

analysants se libèrent, mais ils rencontrent alors dans la société une autre figure du père qui les opprime. Pour celui qui s’émancipe sur un divan de ses oppressions intimes, c’est comme s’il enfilait un gilet jaune dès qu’il se heurte à la réalité quotidienne. Elle opprime comme ses parents le faisaient. Que disent les gilets jaunes, sinon d’abord : liberté de la parole enfin prise, elle ouvre la porte de « Liberté, Egalité, Fraternité » pour une vie meilleure, pour en finir avec trop d’injustices et avec le mépris qui réduit chacun à sa solitude ! Depuis longtemps en France, il n’y eut jamais tant de débats. Car la démocratie n’est pas une mise en boîte institutionnelle, c’est l’affaire du peuple. Le pouvoir actuel lui-même - si arrogant – a été obligé de sortir des institutions habituelles du parlement, des partis, des syndicats. Hélas ! les cadres de son « débat » ont été fixés à l’avance : c’est non au rétablissement de l’ISF et à l’augmentation des salaires, oui au déballage sur l’immigration : c’est cela qui est le plus grand danger !

Le mépris invite le peuple à s’en prendre aux immigrés… Il pousse à se venger

d’avoir lui-même été humilié. Le mur qui sépare le pouvoir de la grande majorité est la source en cascade de toutes les ségrégations.

Les moyens employés pour briser le mouvement ont été multiples : accusation

d’antisémitisme, des enquêtes démontrant que ce mouvement est dirigé par l’extrême-droite. Une répression policière jamais vue. Des attaques ciblées contre des journalistes et pour le 1er mai l’accusation d’attaquer un hôpital, alors qu’une foule asphyxiée par les lacrymogènes cherchait un refuge.

Les écrits de Freud sur la Massenpsychologie donnent un moyen de comprendre ce

qu’il se passe. Dans toutes les sociétés la horde des frères est dirigée par un homme et un seul, qu’il soit élu ou non. C’est une sorte de « père » que l’inconscient collectif projette à la place du « père primitif » de la première enfance. Tous les jours, les hommes et les femmes pensent au moins une fois à la situation politique : ils projettent sur le chef de l’état ce qui ne s’est pas résolu dans leur enfance : ils sont « pour » ou bien « contre », et cela sans prendre en considération leurs intérêts économiques les plus vitaux. Leurs positions politiques ne sont jamais raisonnables ! Elle est orientée par leur inconscient : le politique est une formation de l’inconscient.

Celui qui occupe le lieu du pouvoir est l’objet comme un père, à la fois de la haine

et de l’amour, qui divisent le peuple et font alterner comme sur une balançoire des pouvoirs dits de droite ou de gauche. 1789-1848-1936-1946-1968-2000 et maintenant ? Cet amour et cette haine alternés divisent le même peuple qui est un jour révolutionnaire et l’autre fascisant. Cette division concerne également les psychanalystes, eux-aussi divisés. C’est la vatersensucht l’amour du père qui les anime eux aussi contre leurs propres idéaux.

Un représentant élu se comporte aussitôt sur le modèle du père de la horde

primitive et de « On bat un enfant » , et cela quels que soient les régimes, à peu d’exceptions près. Il faut faire souffrir, entendre couler les larmes, et c’est plus important que les bénéfices par ailleurs faramineux, engrangés dans les paradis fiscaux qui portent bien leur nom : c’est le nouvel éden promis par les Écritures.

Dès qu’un homme est élu et quelles que soient ses promesses, il change de place.

Ce n’est plus un frère demandant le suffrage de ses frères, il devient une sorte de père et il trahit. Le droit pour un élu de faire ce qu’il veut indépendamment de son programme est inscrit dans la constitution française. Du fait du changement de place post électoral, la trahison a toujours été de règle. Staline a renié le pouvoir des soviets. Léon Blum a oublié le Front Populaire et mis les républicains espagnols en camp de concentration. Le socialiste Guy Mollet est l’instigateur de la guerre d’Algérie. Mitterrand une fois élu a retourné sa veste au bout de deux ans. Hollande l’a retourné tout de suite et a mis Macron au pouvoir. La reine d’Angleterre, qui n’a besoin de rien, cache ses richesses dans des paradis fiscaux.

Cela plaît aux détenteurs du pouvoir de faire le mal. Car ils sont ainsi fidèles à leur

rôle de « père primitif », c’est une façon de dire qu’ils veulent ressembler au loup, à l’ogre, au monstre qui hanta les cauchemars des enfants. Ils pourraient si facilement faire le bien ! Mais non, ils préfèrent jouer un rôle sadique et demander aux citoyens des « sacrifices ». Le plus étonnant est que beaucoup de fils aiment ça : ils adorent se sacrifier pour le Souverain, comme pendant les périodes fascistes de l’histoire.

Sur le terrain de la vie politique dans la cité, Freud n’a pas du tout été « neutre »

spécialement entre 1918 et 1933. Pendant cette période, il a fait ouvrir des dispensaires de psychothérapies gratuits à Berlin, Vienne, Moscou et ailleurs. Son enthousiasme n’a pris fin qu’avec la montée du Stalinisme - et surtout du Nazisme lors de l’horrible dissolution de l’Institut de Berlin.

Environ la moitié de l’œuvre de Freud concerne l’organisation politique de la

société. Son principe de recherche est de mettre en parallèle la phylogénèse et de l’ontogénèse : le devenir psychique de chaque enfant est tracé par le complexe d’œdipe, qui a comme perspective le parricide, et cela pour l’avènement d’un homme libéré de son enfance. Il se heurte ensuite à la sorte de Père du pouvoir politique.

Si les psychanalystes étaient freudiens, si leur perspective pour le succès d’une cure

est bien la « dissolution du complexe d’œdipe », ils devraient donc avoir le même objectif sur le plan politique et ils devraient tous être progressistes - sans être forcément révolutionnaires. Ils devraient se féliciter chaque fois qu’un « père » est abattu – que ce soit l’Empereur, le roi, puis plus tard un président de la république.

Mais beaucoup d’entre eux prônent plutôt la soumission sous couvert de neutralité.

Ce mot de « Neutralité » est une mauvaise traduction de l’expression de Freud qui signifie : « Attention égale » GleichAufmerKsamkeit. La traduction en français par « Neutralité bienveillante » retourne son sens.

Il règne les mêmes problèmes dans les associations psychanalytiques que dans la

société. Dès que quelqu’un est au pouvoir d’une société de psychanalyse, il trahit le programme de libération de la psychanalyse. En France et dans l’ensemble, les directions d’associations de psychanalystes ont été hostiles à la chute du patriarcat. Ils ont été réticents ou se sont opposés à la libération des homosexuels et des femmes, en prétendant qu’il ne fallait pas toucher à la domination des pères et que sans eux, la civilisation allait s’écrouler, que la société allait régresser à l’état de matriarcat. A l’I.P.A., les homosexuels n’avaient pas le droit de s’installer comme psychanalystes, alors qu’Ana Freud était homosexuelle. De nombreux lacaniens ont prétendu que l’on allait tomber dans une « jouissance » sans limites avec une consommation effrénée : cela allait être l’Apocalypse ! De nouvelles pathologies furent annoncées. Je n’en ai pas vu la trace, car à chaque époque, l’enveloppe formelle du symptôme évolue. C’est toujours Névrose, psychose ou perversion.

Peut-être à cause de leur éducation, peut-être à cause des idées dominantes, un

certain nombre d’analystes s’imaginent qu’ils sont dans le camp des Elus. Ils ne mesurent pas qu’ils ne sont que des travailleurs à la chaîne, qui ne sont pas là pour adapter ceux qui souffrent à la société telle qu’elle est. Cela ne leur vient pas à l’idée qu’ils sont du côté des opprimés, des ouvriers, des juifs. Ils ne s’en rendent pas compte, alors que la société actuelle marginalise et rejette la psychanalyse.

Entre les idées franchement progressistes de la vision freudienne, et l’actualité où il

faut gagner sa vie, beaucoup de psychanalystes sont donc très coincés. C’est pourquoi ils préfèrent dire qu’ils sont « neutre ». Cette « neutralité » revient à déjà choisir son camp.

Cette « neutralité » a d’ailleurs des conséquences dans la conduite des cures elles-

mêmes ! Car que signifie les techniques de la cure enseignée dans les écoles ? Après la mort de Freud, l’IPA a institué des règles rigides, où le psychanalyste doit se taire. Il doit se garder pendant longtemps de faire des interprétations ou de donner de simples conseils dans des situations difficiles. Il doit se contenter de se faire aimer, comme si le transfert était adressé à sa personne, alors que l’analyste est seulement au service des transferts des formations de l’inconscient. Comme un chef politique, lui aussi joue au sadique avec son patient, en maintenant un silence qui dure pendant des années. Avec par exemple le prétexte de faire « semblant d’objet », en imposant la « frustration », supposée engendrer une « régression » identificatoire – qui est plus fidèle au bouddhisme qu’à la psychanalyse !

La « neutralité » reproduit - à l’échelle de la cure - une position de maîtrise de

l’analysant. Elle ne fait que copier le modèle social actuel.

Cette neutralité est contraire au message de Freud, de Lacan, de Dolto et de bien

d’autres, qui parlaient à leurs patients, qui les libéraient, à l’inverse d’une technique de soumission silencieuse.

C’est maintenant le moment de poser la question d’un engagement politique, dans

la confrontation violente entre des « dominants » et des « dominés ». La « lutte des classes » ne fut qu’un avatar très tardif. Ce fut l’erreur « économiste » de Marx de penser que son ressort était la possession des richesses – qui n’est que sa conséquence. Il a négligé le motif « inconscient » du mouvement de l’histoire.

Au fond, Freud a découvert le moteur inconscient de l’histoire, alors que Marx ne

s’est intéressé qu’à son résultat « économique ». Ce sont deux façons de lire l’histoire qui ne sont pas incompatibles, mais la découverte freudienne dévoile une vérité beaucoup plus profonde.

L’engagement politique de la psychanalyse est une perspective qu’il faut ouvrir

franchement. Mais de quelle « politique » s’agit-il ? Faut-il s’inscrire dans un parti, faut-il participer aux batailles électorales ? ou prendre les armes ? Non ! Il s’agit de la « politique de la psychanalyse », c’est-à-dire de ce que seuls les psychanalystes sont capables de dévoiler, en posant dans la société des actes ayant une valeur d’interprétation. Il s’agit de mettre en lumière ce que l’idéologie de la société est faite pour masquer.

Voici un exemple de lecture des symboles de l’histoire avec des lunettes freudiennes,

c’est-à-dire celles des répétitions.

Au moment même où le président Macron devait exposer les conclusions du "grand

débat", Notre Dame de Paris s'est enflammée et sa flèche est tombée. C'est un hasard sans doute, mais pour ceux qui ont vécu cet instant, c'est un symbole. Les symboles sont des énigmes qui figurent l'irreprésentable des moments historiques.

Sigmund Freud a écrit à propos de Notre Dame le 19 novembre 1885, dans une

lettre à Martha: "Ça c'est une église!... Je n'ai jamais rien vu d'aussi émouvant que cette cathédrale sans aucun ornement, son austérité et son absence de lumière"... Freud ignorait sans doute que la Cathédrale avait été dépouillée de ses ors et de ses parures par le peuple en colère après 1789. Ainsi mise à nu, elle était devenue notre Dame du peuple, qu'aucun Napoléon, aucun Louis XVIII ne tenta de redorer ensuite.

Dans une lettre du 3 décembre, Freud écrit que "Paris est un Sphinx gigantesque...

qu'il me suffise de te dire que cette ville et ses habitants n'ont rien qui me rassure, les gens m'ont tout l'air d'appartenir à une tout autre espèce que nous... je les entends crier "A la lanterne" et "à bas un tel" au lieu de Monsieur"... "C'est le peuple des épidémies psychiques, des convulsions historiques de masse"...

En ce sens on peut dire que l'inspiration des gilets jaunes est christique : c'est le

progrès vers un monde meilleur, mais sur terre...

Au lendemain de ce drame, des millions d’euros ont afflué de la part de puissants

milliardaires, si contents de la politique de M. Macron. Bolloré, Pinault, Bettencourt etc. le font pour se légitimer. Ils volent à leur profit l'Esprit sacré qui anime un peuple. L'argent est donc là, il est accumulé dans les banques. Les milliardaires pourraient au moins concéder de quoi vivre, un SMIC et des retraites décentes par exemple. Mais non, ils préfèrent entendre le peuple pleurer, lui souffler d'aller chasser les immigrés et les Roms avec leur marionnette Le Pen. Les cris du peuple les enchantent bien plus que leurs bénéfices. L'argent n'est rien du tout, s'il ne manque pas à quelqu'un qui se plaint. Freud dirait peut-être, mais en tout cas l'exemple est devant nos yeux : le sadisme prévaut sur toute autre considération. Le règne de la finance n'est que le moyen actuel de son exercice. C’est la mise en acte luthérienne de la "parabole du bon semeur" (Matthieu XIII 13-23).

Comment intervenir ? Il faut d’abord mesurer que notre époque est celle d’un

changement de société sans précédent depuis la naissance du Monothéisme. La lutte pour la libération des femmes et des homosexuels fait partie de notre programme, si nous sommes fidèles à la bisexualité découverte par Freud.

Les crimes commis contre les femmes et les homosexuels correspondent au

refoulement de la féminité des hommes dont ils ne veulent rien savoir. Leur féminité refoulée les rend violents.

Ces changements se sont produits sans aucune participation des Associations

psychanalytiques, et à dire vrai, dans leur silence le plus total.

La psychanalyse est aussi sur un deuxième front : c’est celui de la psychiatrisation

neuroscientifique du champ de la santé mentale. Sur ce terrain aussi, on peut montrer que les neurosciences démontrent la psychanalyse. Le psychisme ne se réduit à aucune matérialité organique. Par exemple, les neurosciences ne savent pas localiser le sujet dans le cerveau, ni délimiter l’aire de la conscience ou celle de l’inconscience.

La société libérale préfère faire croire que les exclus (c’est-à-dire la grande majorité)

ont des problèmes génétiques, neurodéveloppementaux, ou comportementaux. Elle soutient donc des théories qui s’appuient mensongèrement sur les neurosciences. C’est une justification de la ségrégation sociale grâce à cette nouvelle religion qu’est le scientisme.

L’une des conséquences de cette neuroscientifisation, c’est l’administration de

drogues aux enfants sous le couvert du faux diagnostic TDA/H correspond au fantasme découvert par Freud « On bat un enfant ». La défense de l’enfance est à notre programme.

Il y a plusieurs façons de prendre position mais c’est peut-être par rapport au

mouvement actuel qu’il faut se décider. Avec cent-quatre-vingt collègues, nous avons initié le mouvement « psychanalystes gilets jaunes ».

Dans une société qui considère les humains comme des sources de profits, la parole

n’est pas rentable. La psychanalyse ne se contente pas de proposer la solution de la parole, elle est désignée comme l’ennemie de ce système – que nous le voulions ou non. Le pouvoir actuel est l’ennemi de la découverte freudienne, partout il rejette la psychanalyse : il la rejette des lieux de soins, des universités, des études de médecine, des revues scientifiques, des commissions ministérielles. La parole ne permet pas de faire de profits. Et les patients sont rejetés des lieux de soins parce que ça coûte trop cher.

La seule existence de la psychanalyse est une critique en acte : c’est une critique d’un

monde où la parole est étouffée.

Il y a bien des façons d’agir, mais ceux qui, fidèles à la psychanalyse, veulent se faire

entendre, ne sont pas « Gilets jaunes » seulement pour apporter leur soutien : ils en sont !

Pour paraphraser Bourdieu : la psychanalyse est un sport de combat.

Effet révolutionnaire du symptôme ?

Marie-Jean Sauret

« Vous voyez que si l'on ose dire dans des endroits de fourvoiement forgés tout exprès à cette fin que la psychanalyse ne fait qu'ignorer la lutte des classes, ce n'est peut-être pas tout à fait sûr, et qu'elle peut même lui redonner son véritable sens »

(Jacques Lacan, Le Séminaire livre XVI : D’un Autre à l’autre, leçon du 29 juin 1969, document de travail de l’ALI).

A suivre Agamben, le contemporain n’est pas celui qui soutient le discours politiquement correct de son temps. Au contraire, hérétique de la bonne façon, il le subvertit, y introduit de l’impensé, il anticipe son époque. En ce sens, Sigmund Freud et Jacques Lacan sont toujours nos contemporains, même si l’époque a, depuis eux, changé plusieurs fois. Politiquement, ils transcendent l’opposition entre droite et gauche. Pas par éclectisme ou confusion : d’ailleurs l’un s’est tenu à distance du sionisme et rangé du côté du maire socialiste de Vienne, un juif, l’autre malgré sa fréquentation des maurassiens, a suspendu son travail intellectuel pendant la guerre, accompagné Lucien Bonnafé et d’autres, soutenu sa fille et son gendre militant de l’indépendance de l’Algérie, pris position en faveur de telle ou telle grève, défendu une psychiatrie qui ne diviserait pas biologistes et cliniciens... C’est que le Discours Analytique accueille le réel qui divise la société et l’oblige à se renouveler – à quoi même il pourrait contribuer, ce que l’exergue suggère.

Aussi ai-je choisi de faire valoir le titre de cette intervention en exploitant les ressources de doctrines que Sigmund Freud et ici surtout Jacques Lacan nous ont laissées. Lire Lacan, ne revient pas à chercher ce qu’il a voulu dire pour le promouvoir comme un dogme, mais à tenter de saisir ce réel avec lequel il n’a cessé de s’explique, et qu’il a lui-même à l’occasion repéré chez Marx. Quel est donc ce réel qu’il traquait et qui finalement lui échappe, mais dont il a forgé les instruments conceptuels pour le suivre à la trace ? Il n’est pas de théorie simple et univoque à la disposition de tous dans cette affaire. Plutôt avons-nous à tordre à notre tour les concepts et notions pour être au plus près de ce que la cure nous a permis d’extraire de ce que seul le symptôme sait. Et pour ce réaliser, là où d’autres n’y voient qu’une complexification inutile de Freud, l’affirmation de l’impossibilité du rapport sexuel, l’inexistence de La femme, la distinction du symptôme et du sinthome, la théorie du lien social en terme de discours, la formalisation du discours Cster fidèle à ce que j’ai appris de ma cure. , Et, à dire vrai, ces références me simplifient l’abord du champ ouvert par Freud. Simplification que j’espère contribuer à transmettre non pour elle-même, mais comme on transmet un outil opératoire...

Le syntagme proposé comme titre figure en effet dans les dernières pages du « Compte-rendu » que Lacan rédige lui-même de son séminaire1967-1968 : « L’acte psychanalytique ». Je le restitue sus sa forme intégrale et dans son contexte : « Pas de différence une fois le procès engagé entre le sujet qui se voue à la subversion jusqu’à produire l’incurable où l’acte trouve sa fin propre » – magnifique condensé de ce qu’est une cure menée à son terme – « et ce qui du symptôme prend effet révolutionnaire, seulement de ne plus marcher à la baguette marxiste ». Cette seconde partie de la citation mérite un brin d’attention puisqu’elle a l’air de récuser Marx que Lacan crédite pourtant d’avoir inventé le symptôme.

Ayant eu l’honneur de participer à l’Assemblée constitutive de votre association, j’y ai développé ce que je pense pouvoir être une politique de la psychanalyse (autour du symptôme), ce qui me dispense d’en reprendre le développement sur ce point. Je m’en tiendrais à ce qui peut donner du relief à la dimension révolutionnaire.

En fait, Lacan crédite Marx d’un changement de discours – et, ce, à plusieurs niveau. Or, chaque changement de discours est signalé par l’amour et est l’occasion d’une irruption du discours analytique, car il n’y a pas de changement de discours si le sujet ne rencontre pas un « impossible » à traiter par le discours qu’il habite : ce qui lui ouvre la possiblité, s’il y consent, de s’expliquer avec un réel mis en position d’agent – là est le Discours Analytique. C’est pourquoi, dans son Séminaire XX : Encore, Lacan récuse que le marxisme soit une représentation du monde car Marx ne prêche pas un nouvel évangile : s’expliquant avec le réel

  • je m’avance : celui qui fonde la lutte des classes –, il annonce un changement de discours –

la sortie de la philosophie Par ailleurs, Lacan prête à Marx d’avoir saisi que « le discours est lié aux intérêts du sujet », « ce que [ce dernier] appelle dans l’occasion l’économie, parce que ces intérêts sont, dans la société capitaliste, entièrement marchands ». Lacan avance que la marchandise est liée au signifiant-maître », ce qui semble inscrire l’économie dans le Discours du Maître. Du coup, il note qu’il ne sert à rien de la dénoncer car elle « n’est pas moins liée à ce signifiant après la révolution socialiste ». Sur ce point, il s’agit moins de changement que de perfectionement du discours, voire de son renforcement par la critique elle-même.

Dans le même séminaire, Lacan attribue à Marx d’avoir articulé « qu’il y a des événements historiques qui ne se jugent qu’en termes de symptômes » (difficile de ne pas songer aux Gilets Jaunes), et cette articulation n’a pris son sens qu’avec le Discours Histérique. Or, c’est l’hystérique qui a permis le passage au Discours Analytique. Le psychanalyste n’a eu qu’à l’écouter pour être mis sur la voix de la castration C’est par là qu’elle est susceptible de donner sens à la lutte des classes.

Lacan qualifie Freud de révolutionnaire, sans la restriction qu’il apporte habituellement à ce terme, de considérer, à l’instar de Marx, un certain nombre de faits comme des symptômes. Il revient souvent sur ce moment « où le capitalisme faisait des siennes ». Et il attribue à Marx finalement d’en avoir en quelque sorte finalisé la logique avec la conceptualisation de la « plus value », et de lui avoir « assuré ainsi une longue survie ».

Lacan caractérise ce moment par la disparition du rêve de la connaissance : je comprends cela comme la conséquence de la généralisation de la seule valeur marchande. Pour Freud, la seule chose qui mérite alors quelque intérêt, c’est le symptôme. Lacan martèle : « Le symptôme, c’est là-dessus que vous vous orientez, tous autant que vous êtes. La seule chose qui vous intéresse, et qui ne tombe pas à plat, qui ne soit pas simplement inepte comme information, c’est des choses qui ont l’apparence de symptôme c’est-à-dire, en principe, des choses qui vous font signe, mais à quoi on ne comprend rien. C’est la seule chose sûre, c’est qu’il y a des choses qui vous font signe à quoi on ne comprend rien ». Ce qu’il répètera.

L’année suivante, Lacan fera de la cure un synonyme du « bricolage du symptôme ». Je le cite : « Comment? A le répéter tout simplement, ce bricolage, de façon inlassable. C’est ce qu’on appelle le symptôme à un certain niveau. A un autre, l’automatisme, terme peu propre mais dont l’histoire peut rendre compte ». Il faudrait résumer les étapes. La psychanalyse accueille ce que le Discours Capitaliste forclot et que la science tente de saturer (le sujet) pour tendre à la généralisation de ses résultats et à l’objectivité. Mieux, le sujet de la science est le sujet de la psychanalyse, et la psychanalyse est le retour dans le réel de la castration.

La castration (au-delà de sa déduction à partir de l’impossibilité de disposer à la fois de deux anatomies interprétées comme différentes) est l’opération qui permet de symboliser qu’il y à un manque constitutif du sujet, lequel donne la raison du désir, un manque qui affecte définitivement le savoir : le sujet ne peut tenter de répondre à la question de ce qu’il est qu’en faisant l’épreuve du ratage de la Chose. La vérité désigne le rapport du sujet à la Chose. C’est au nom d’elle que l’analysant est invité à parler. Là où la situation se complique, c’est qu’à l’époque du Discours Capitaliste, l’économie (la valeur n’y est que marchande) interdit d’emprunter la voie de la vérité. Et, aujourd’jui, le scientisme profite de la numérisation pour effacer la question même de la vérité. Dès lors, comment comprendre que le symptôme soit le retour de la vérité dans les failles du savoir ? Certes, au temps de Freud, et dans les cures, nous voyons bien comment le réel cherche à se frayer un chemin pour être dit, subvertissant le discours d’un lapsus, faisant trébucher l’acte, nourrissant bien des rêves. Mais aujourd’hui, à l’époque des fake news, de la post-vérité, des vérités alternatives, du complotisme, des religions paranoïaques, le scientisme paraît avoir réussi à rejeter la vérité au point de nous confronter à ce qui se présente comme un « mensonge généralisé ». Je ratttache à ce contexte qui en tord le sens un propos de Lacan : « Voilà pour le symptôme, énonce-t-il dans Ou pire, en tant qu’il se rattache à la vérité qui n’a plus cours » - et sans doute n’est-ce pas pareil de ne plus avoir cours du fait du refoulement (qui permet de l’interroger) ou du fait de la forclusion (qui l’interdit). « A ce titre, poursuit-il, l’on peut dire que, comme n’importe qui, qui subsiste dans l’âge moderne, aucun de vous n’est étranger à ce mode de la réponse » – soit aux dits symptômes.

Lacan introduit une critique de Marx dont il annonce qu’elle ne plaira pas à tout le monde. Je m’en tiens, dans cet exposé, au Marx de Lacan. Et, de fait, au premier coup d’œil, la critique ressemble à un reproche machiste et patriarcal. Aux yeux de Lacan, en effet, ce qui fait la limite du discours de Marx, outre ce qui tourne autour de la confusion entre plus value et plus de jouir, résiderait dans l’incitation de ce dernier à faire exister la femme comme égale. Seulement, il ne faut pas comprendre trop vite. « Égale à quoi, interroge-t-il ? Personne ne le sait, puisqu’on peut très bien dire aussi que l’homme égale zéro puisqu’il lui faut l’existence de quelque chose qui le nie pour qu’il existe comme tous ! ».

J’entends cette remarque comme la dénonciation, par Lacan, de la poursuite de l’effort marxiste pour inscrire femmes et hommes dans le Discours du Maître, en ne prenant pas en compte la dimension du désir et de la castration. Cette égalité-là s’efforce de soumettre les individus au monde tout évaluable – avec forclusion des singularités. De la sorte, il y a comme une invitation non pas au retour vers l’éclectique freudomarxisme qui tentait de faire passer le Discours Psychanalytique lui-même au discours du Maître, mais justement à la culture de l’antipathie des discours susceptible de tirer partie de la portée révolutionnaire du symptôme.

Sans l’appui de la castration, il est difficile d’appréhender ce qui fait la singularité. Et sans singularité, le symptôme ne peut que marcher au pas de la baguette, marxiste ou non. En un sens, faire marcher le symptôme au pas, c’est ce que réussit le DSM qui le coule dans des formulations qui valent pour la machine : accident, baisse de régime, dépression, surpression, dysfonctionnement, surrégime, panne, etc. Tous les Burn out ou Etats de Stres Post-Traumatiques, même combat ! Nous sentons bien, que ces néo-diagnostics valent moins comme signfiants maîtres que le nom de Marx ou les slogans communistes.

D’ailleurs, tous les signifiants ne font pas un S1, ou, en tout cas, tous les S1 ne suffisent pas à installer le Discours du Maître (qui fournit aussi la structure du sujet et de l’inconscient). Lacan l’indique alors qu’il rappelle l’inexistence de « la femme » : l’aristocratie anglaise a néanmoins sélectionné une maîtresse femme, la Reine victoria, à laquelle il attribue un vagin denté – à rebours de la castration donc – en l’absence de Discours du Maître. Cette absence est notable si le Discours du Maître est bien la politique.

Isabelle Morin a rapporté la création d’un corps d’armée féminin par un empereur de Chine. Sans doute en raison du « pas tout » qui divise chacune, il fut d’abord incapable de les mettre au pas. Alors il coupa la tête de quelques-unes, et les autres, en s’inscrivant alors au pas dans le Discours du Maître, démontrèrent qu’il ne s’agissait pas d’inaptitude mais de position subjective. C’est en un sens le chemin inverse (du pas à la singularité) que la psychanalyse fait parcourir au symptôme. Je note en passant que les manifestations des Gilets Jaunes ne s’effectuent pas au pas, elles-non plus, sauf parfois, charge oblige, au pas de course.

Evoquant Mai 1968, Lacan relève que prise de parole n’avait pas le sens que le mot prise a dans prise de la Bastille : c’est la vérité qui se manifestait, une vérité collective. En réalité, le travail, même à la chaîne, n’est pas collectif. « La grève (…) soude le collectif au travail. (...). « Dans la grève la vérité collective du travail se manifeste ». De sorte qu’il peut affirmer qu’il s’agissait, en mai 68, d’une grève de la vérité.

Hormis cette interprétation de la grève, Lacan n’est pas tendre pour les slogans qui s’affichent même quand il s’agit d’un propos lacanien – forcément sorti de son contexte : la vérité est alors une connerie – d’où sa préférence pour un discours sans parole. Car dès lors, impossible d’être tenté par la prétention de dire la vérité toute ! Sans doute même le bonheur est à ce prix. Le verdict devrait nous retenir : « Qui n'en serait heureux, bien sûr; au poids qu'elle pèse sur nous à chaque instant de notre existence, nous pouvons nous rendre compte de ce que c'est que de n'avoir plus avec elle qu'un rapport collectif ». La vérité collective est la contrepartie du rejet du singulier. C’est pourquoi Lacan, revenant sur la grève des années plus tard, avancera : « (…) comme analyste, je ne peux tenir la grève que pour un symptôme, au sens où peut-être cette année, j’arriverai à vous en convaincre, que le symptôme c’est, pour se référer à une de mes trois catégories, c’est du Réel ». La suite interprète « la baguette marxiste », qui est une sorte de vérité collective : « L’ennuyeux — et c’est en ça que je fais mes réserves — c’est que [la grève] c’est un symptôme organisé ; c’est ça qui est mauvais, au moins du point de vue de l’analyste ». La résistance des gilets Jaunes à se structurer, à se donner des représentants, à uniformiser leurs revendications, bref, )à s’organiser justement, laisse sa chance au symptôme !

Il me semble que nous sommes en mesure de mieux lire ce qu’implique alors une formule de Lacan souvent rabâchée : « Il n’y a qu’un symptôme social, chaque individu est réellement un prolétaire c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social autrement dit semblant ». Marx, en effet, est le premier à avoir fait le lien entre le capitalisme et ses effets que Lacan qualifie d’ailleurs de bénéfiques : « (…) puisqu'il a l'avantage de réduire à rien l'homme prolétaire, grâce à quoi l'homme prolétaire réalise l'essence de l'homme. Et d'être dépouillé de tout, [il] est chargé d'être le messie du futur [je souligne]. Telle est la façon dont Marx analyse la notion de symptôme. Il donne bien sûr des foules d'autres symptômes, mais la relation de ceci avec une foi en l'homme est tout a fait incontestable ». Ailleurs, Lacan précise la place du dit prolétaire dans le Discours du Maître, celle de l’esclave : « Il ne peut être qu’à la place où il doit être, en haut et à droite. A la place du grand Autre, n’est-ce pas ? Très précisément, là ne pèse plus le savoir. Le prolétaire n’est pas simplement exploité, il est celui qui a été dépouillé de sa fonction de savoir ». Difficile dès lors pour le symptôme de demurer le retour de la vérité dans les failles du dit savoir. Un retour est-il possible qui s’opère sur fond d’absence de savoir ?

On oublie d’ailleurs que Lacan a pu prendre le prolétaire comme exemple de la fonction symbolique : « La fonction symbolique se présente comme un double mouvement dans le sujet : l'homme fait un objet de son action, mais pour rendre à celle-ci en temps voulu sa place fondatrice. Dans cette équivoque, opérante à tout instant, gît tout le progrès d'une fonction où alternent action et connaissance ». Il annonce alors un exemple historique emprunté « au plus vif de notre époque » : « premier temps, l'homme qui travaille à la production dans notre société, se compte au rang des prolétaires [connaissance], – deuxième temps, au nom de cette appartenance, il fait la grève générale [action] ».

Marx, en isolant le prolétaire comme symptôme situe le point où social et singularité se nouent : « Si nous faisons de l'homme, non plus quoique ce soit qui véhicule un futur idéal [en rupture donc avec le Marx du « messie du futur »], mais si nous le déterminons de la particularité dans chaque cas, de son inconscient et de la façon dont il en jouit, le symptôme reste à la même place où l'a mis Marx, mais il prend un autre sens, il n'est pas un symptôme social, il est un symptôme particulier. Sans doute, ces symptômes particuliers ont-ils des types, et le symptôme de l'obsessionnel n'est pas le symptôme de l'hystérique ».

Mais n’est-ce pas assez pour que nous ne nous détournions pas du symptôme social – et très concrètement, par exemple, pour que nous n’emboitions pas le pas de la critique qui crie haut et fort que les Gilets Jaunes sont un symptôme pour pouvoir mieux les disqualifier ? Symptôme d’une France fracturée (Le Monde, 28 novembre 2018), du malêtre d’une société liquide (le Figaro, 10 décembre 2018), d’une société qui se délite (L’Humanité, 30 novembre 2018)… Il est drôle de voir des psychanalystes y aller de leur condamnation du mouvement au nom d’une libération hystérique pré-analytique de la parole (ou autres arguments) et marcher à la baguette… psychanalytique ! Car au fond, la raison politique de la psychanalyse est simple : là où le symptôme social est, doit le symptôme singulier advenir. Disons tout de suite, pour éviter le malentendu, que ce n’est là que la première moitié du chemin à parcourir.

Par quelle voie, cette advenue ? La voie royale est bien sûr la névrose à restituer à l’individu, ou, en tout cas, sa division de sujet. « La névrose est-elle naturelle ? Elle n'est naturelle que pour autant que chez un homme, y a un Symbolique. Et le fait qu'il y ait un Symbolique implique qu'un signifiant nouveau émerge, un signifiant nouveau à quoi le moi, c'est-à-dire la conscience s'identifierait; mais ce qu'il y a de propre au signifiant, que j'ai appelé du nom d'S1, c'est qu'il n'y a qu'un rapport qui le définisse, le rapport qu'il a avec S2 : S1 S2. C'est en tant que le sujet est divisé entre cet SI et cet S2 qu'il se supporte, de sorte qu'on ne peut pas dire que ce soit un seul des deux signifiants qui le représente ». « Gilet Jaune » est sans doute un S1. Mais il ne se suffit pas à lui-même. C’est le mérite des femmes et des hommes qui l’endossent de porter ce signifiant, vivant, dans le réel : et de résister à la tentative de disqualification par les politiques qui en refusent l’adresse, et donc entravent le S2 auprès duquel il pourrait se faire entendre.

Pour ce réaliser il n’y a guère que la voie de l’analyse : non pas que chacun doive s’y coller, mais par ce que le Discours Analytique suppose la cure. Ce qui suppose encore que certains s’offrent dans notre monde comme semblant qui rouvre pour d’autres et soutienne pour tous la question de la vérité singulière.

La question de l’existence du Discours Analytique n’est pas simple. Lacan peut avancer ainsi que « tant qu'il n'y avait pas de discours analytique, il n'y avait pas du psychanalyste. C'est pour ça que j'ai énoncé qu'il y a du psychanalyste, dont par exemple, moi, j'étais le témoignage, mais ça ne peut pas vouloir dire pour autant qu'il y a un psychanalyste ». Puis préciser ailleurs que « Le discours analytique existe parce que c’est l’analysant qui le tient… heureusement. Il a l’heur (h-e-u-r), l’heur qui est quelques fois un bon-heur, d’avoir rencontré un analyste. Ça n’arrive pas toujours » . Etrange logique : pas d’analyste sans DA, pas de DA sans un analysant qui le tienne, et peut-il le tenir sans avoir rencontré un psychanalyste ? Une seule chose finalement de sûre, ainsi qu’il y invite son auditoire, « que chacun apporte sa pierre au discours analytique en témoignant de comment on y entre ». A dire vrai, si Lacan peut affirmer que la pratique analytique est une « pratique de discours », c’est précisément qu’il enseigne comme analysant, voire comme passant : ce que nous pouvons nous souhaiter de mieux Alors, « l’effet révolutionnaire du symptôme » ? N’est-il pas de fournir finalement le point d’appui pour que non seulement le sujet récupère son rapport à la vérité, mais qu’il fase le chemin inverse annoncé, qu’il contribue à un lien social (et à la lutte pour un lien social) viable en soutenant l’existence du Discours Analytique ? Peu de chance, sans cela pour que « la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c'est-à-dire de tous ceux qu'elle s'associe dans une œuvre humaine ». C’est pourtant à cette conjonction où le symptôme singulier rejoint le collectif d’où il est extrait, que s’évalue la « terminaison » de l’analyse.

complotistes, vous êtes dans le pathos et vous devez vous responsabiliser". En revenant du séminaire de l'Appel des Appels début mars, c'était à Menilmontant, quartier populaire, des affiches partout, noires et rouges, le poing dressé, j'ai pensé en voyant ça "ils doivent se dire voilà, des violents, des agressifs, des sujets fâchés, qui imputent leur échecs à la société et aux autres et fondent leur existence sur le reproche de préjudices supposément subis". En même temps, comme dirait l'autre, je pensais à eux, qui diraient cela, et qui le disaient en cet instant par ma propre voix intérieure, je pensais à la façon dont ils jouissent de la place qui leur est faite par la naissance, par la transmission, par les réseaux, au sein d'un capitalisme dont le ressort même est la domination, la confiscation des biens et des ressorts du débat public, le travail sur la torsion de la langue dans le discours courant, dans les médias, dans les formations... et je me demandais si la politique se résumait à une guerre entre pervers et névrosés. Voilà dans quelles impasses je me trouvais quand peu de temps après j'ai appelé Joseph Rouzel pour lui dire de me porter pale pour aujourd'hui. Il n'a pas trouvé mes arguments recevables, je me suis donc mise au travail. Au final, je percevais l'impasse de mes ruminations, car "de notre position de sujet nous sommes toujours responsables" (Le Sinthome, Leçon 4) aussi revenant au divan, changeant de voix, laissant la clameur dehors pour attraper le fil ténu du mi-dit sur le divan, je reviens vers cette parole qui cherchant abri se trouve une place en se déplaçant.

Mais revenons un instant à table, celle des repas familiaux: « Si on est dehors du matin au soir, c'est quand même bien à cause des mesures que votre gouvernement a pris, c'est celles qui ont fait déborder le vase, mais le vase était déjà plein, et le tout n'est pas de savoir qui a fait quoi ? C'est de savoir ce que vous, qui devriez nous servir, pas nous asservir vous faites pour nous. Nous, si on est dans la rue du matin au soir c'est parce que vos mesures là qu'on entend, on a l'impression que vous descendez de la lune. Les gens qui sont là et se battent sont à moins 30, moins 50, moins 500 tous les mois et on amène plus nos femmes au cinéma, on achète plus de fleurs, on va plus au restaurant, on achète plus de cadeau à nos enfants, toutes ces petites choses on les a supprimé depuis longtemps, on achète de la bouffe pour chien, on est au bout du rouleau et c'est pour ça qu'on est dans la rue. Méfiez-vous du peuple, vous l'avez mis dans la rue, vous arriverez peut-être pas à le faire rentrer. »

On n'honore plus nos femmes, on ne fait plus plaisir à nos enfants, et on mange comme des chiens, c'est l'humiliation.

« L'humiliation », est le titre de l'article que Gloria Orrigie, philosophe, a écrit dans l'ouvrage collectif Les passions sociales et qui vient de paraître. L'humiliation y est décrite comme une passion statutaire et sociale qui provoque la colère. Une société décente évite toute pratique d'humiliation vis-à-vis de ses citoyens. Pour autant ce signifiant a occupé plusieurs essais, dont celui de Bertrand Badie l'humiliation comme stratégie de rapport entre les États. Il y a des enjeux identitaires, septembre 178936 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

« La doctrine juridique parle souvent de « souveraineté nationale » pour qualifier l'idée de Sieyès de gouvernement représentatif en l'opposant à celle de « souveraineté populaire », celle de démocratie directe, soutenue par Rousseau. Pendant la Révolution française, ce débat se situait donc dans le cœur même de l'élan émancipateur de notre pays, et ce dol se retrouve bien évidemment dans la parole du sujet en analyse. Il y a dans tout sujet en analyse un enfant qui exige d'être entendu, et par là même d'être vu sur la place publique familiale, puis au-delà, et qui reproche aux aînés de confisquer toutes les places. L'inconscient c'est le politique, disait Lacan. Le travail en consultation, comme les luttes sociales, ne démarre pas dans le calme et le silence mais dans la plainte la douleur et la colère comme un affect du sujet.

Que dit celui ou celle qui démarre une analyse? Et cela peut durer... Beaucoup de choses, mais généralement il/elle se plaint aussi de pas avoir de place : son frère ou sa sœur la lui a généralement prise, il se trouve floué, on l'a pas écouté à table quand il était petit, il a subi un préjudice patrimonial ou moral, il n'a pas été désiré d'oppression dans le social, par les rues et par les places, alors même que les isoloirs se vident, ces essais tentent une lecture de cette colère. C'est l'affect colère qui met en route (avec Spinoza). L'affect de la honte ou de la douleur isole et pousse à disparaître du champ de l'autre. La colère pousse à l'action, est-ce un affect dissident ? (avec Colette Soler)

La psychanalyse quant à elle, si elle se dote d'un discours et d'un corpus théorique est avant tout une pratique. Quoiqu'elle aie à dire part du divan et revient au divan en temps qu'il est un lieu, ou qu'il convoque un lieu, par le transfert, où le sujet cherche une place par l'interlocution. Et ce qui se produit pour qui s'y soumet, c'est qu'à prendre place dans ce lieu, la parole déplace le sujet.

Il se trouve qu'une, parmi ceux et celles qui passent par chez moi, s'est trouvée engagée au point de disparaître des séances vers les ronds-points... pour revenir en parler puis se déplacer. J'ai eu beaucoup de scrupule à apporter ici cette situation, pour les raisons habituelles de confidentialité mais pas seulement, et en écrivant ça s'est imposé, nous pourrons en reparler.

Cette analysante, une jeune femme Algérienne, chanteuse et musicienne a quitté son pays pour la France sans se retourner voici plus de 15 ans, fuyant l'ordre, ou le désordre familial. Elle est arrivée en analyse en refusant d'aborder la question, qui était selon elle réglée, elle ne retournerait jamais en Algérie. La violence de sa des Gilets Jaunes ». C'était au moment des blocages, je ne comprenais pas, elle vit sur place... Elle me précise : « Je suis Gilet Jaune ». Donc, se tenir sur les ronds-point la soustrayait au divan. Quinze jours plus tard elle est revenue, et dit : « Ce qui me touche c'est quelque chose que je ne peux pas décrire, qui me vient de loin, depuis que je suis arrivée en France, que j'ai quitté l'Algérie, les autres ne comprennent pas, c'est quelque chose qui ne tourne pas rond dans le fonctionnement de la vie. Je l'ai mis sur le dos de mes différences, de mes difficultés personnelles, mais en fait c'est du réel, c'est lié à quelque chose qui se passe. Tout dans le capitalisme nous retire la perspective et nous pousse dans le mur. Ce qui me touche c'est quand les gens sur les ronds-points me disent que c'est pas la peine de vouloir rentrer dans ce système. Ils n'y trouvent pas de place. Ces dernières semaines j'ai vu et entendu les difficultés des gens, et il y en plus qu'on ne croit, et ces difficultés sont partagés, nous avons les mêmes. Ce que je veux vivre c'est pas la mise en place ou pas du RIC, mais cette prise de conscience. »

Dans ces journées là, je lis dans un article de L'Humanité du 7 janvier 2019 : Depuis « trop longtemps nous avons laissé notre conscience de côté, aujourd’hui on doit réparer, prendre notre avenir en main pour nos gosses, car tous les jours les choses s’aggravent ». Puis je lis sur un site local de Gilets Jaunes : « Nous souhaitons reprendre notre place de citoyens au sein de la République, être entendus et consultés dans les décisions qui nous concernent, dans une démocratie qui écouterait davantage notre voix. » sienne a calmé quelque chose par sa gravité. Depuis lors, appelons là Afaq, je choisis ce prénom parce qu'il paraît qu'il signifie Horizon, Afaq a perdu sa carte d'identité entre autre, l'émotion est à son comble, devant cette identité de chanteuse reconnue par les militantes locales, elle en perd ses papiers. Elle me demande en arrivant en séance un verre d'eau. Elle se dit assoiffée. Elle n'a plus rien pour signifier qui elle est et c'est l'effondrement. Elle dit entendre dans le mot voix, non seulement la voix qui parle et le chemin qui se dessine, mais aussi l'impératif vois ! Ce fut sa mère qui l'avait conduite, jeune fille, et soutenue à suivre des études musicales et qui l'avait encouragée à devenir chanteuse. Mais il s'agissait dans son projet qu'elle chante dans les mariages. Plusieurs fois dans les premières années de sa cure, Afaq a remis en question son désir de chanter. La nuit qui suit, elle rêve d'une corde qui passerait par chez elle, et dont elle ne veut pas, ce qui provoque l'agressivité d'un autre, se tenant en face. Elle l'interprète comme la corde vocale. Ces différents événements la plongent dans un effondrement qu'elle juge dépressif, ne parvenant plus à travailler, et pleurant constamment. Elle dit pourtant être parvenue à s'approprier un chant très ancien et très difficile en une heure de temps. La voix arrive alors que le moi s'effondre et qu'elle met en question cette corde qui l'entrave.

Revendiquer de prendre les places, sa place et de donner de la voix se noue donc pour elle à cette corde, cet organe vibratoire qui relie Afaq aux autres, à l'Autre, à ce chant très ancien qu'elle porte. Elle dit qu'il ne reste plus que le fil de l'analyse. prendre conscience, et c'est le lieu où d'autres femmes lui reconnaissent une voix, rassembleuse et fédératrice. Cet engagement lui a valu d'être absente à deux séances qu'elle a bien voulu payer, car elle a mis en question la façon dont elle a disparu si soudainement, et qui se répète dans sa vie. Ce paiement permet de faire repasser la corde du rond-point vers le divan. Si le rond-point est une place alors c'est qu'il est un vide autour duquel tourne un fil, une ficelle, un nœud borroméen ou autre, je ne sais pas. Et le divan est un rond-point.

La rupture amoureuse rencontre alors une autre étape, qui va venir déloger une parole au sujet de la collusion entre son désir de chanter et les attentes maternelles. La question de l'Algérie est revenue là, dans l'évocation du vœu de la mère. Le vide créé par la séparation avec son compagnon lui ramène la pensée de sa mère et son contentieux avec elle. Des rêves la conduisent du cabinet vers sa mère. Elle perçoit qu'il est temps maintenant. Elle se sent capable de lui parler, elle n'est plus son objet, sa marionnette. La levée de l'emprise du compagnon révèle la question même de l'emprise dans sa vie, à l'endroit de La Loi de la mère, selon le mot de Lacan, repris par le titre du livre de Geneviève Morel. Nommer le vœu de la mère la déplace et notamment par le moyen du rêve qui la transporte, par le transfert (c'est bien le sens du mot transfert) du cabinet vers sa mère, à qui elle va parler. Elle peut donner de la voix y compris devant sa mère, qui voulait, elle, qu'elle chante dans les mariages. Son désir de créer, de chanter dans des concerts, de faire des recherches où le peuple est dehors. Elle avec ce peuple, et c'est là-bas. C'est la hâte de la mise en acte qui m'étonne, c'est cela qui me donne l'impression qu'elle m'est ravie. Et je me questionne sur cette impression, pourquoi je le dis ainsi ? Sinon que cela paraît dire, dans le transfert, qu'elle a pu appartenir à l'autre et qu'elle doit s'y soustraire? Aussi je me demande : se soustraire à la jouissance de l'Autre, une éthique dirait-on, l'enjeu du désir, mais vu le contexte ici est-ce un acte politique ? La mère tombe, le chef de l'État tombe, le système au pouvoir est dénoncé. Afaq chante son chant fragile à l'unisson de son peuple.

Comment nommer ce lieu où le peuple chante, sinon la place, la place pour le faire. Divan ou places publiques, c'est le même lieu, me semble t-il. Un vide d'où émerge le désir de parler, de crier, de chanter, cherchant dans la colère devenue joyeuse par le fait de l'acte une interlocution. Mais un vide ce n'est pas rien, ce n'est pas une friche, un terrain vague cela résonne d'une histoire déjà, ce vide. « Les places ont donné leur nom aux événements qui s'y sont tenus qui se sont confondus avec eux et avec les revendications qui s'y sont exprimées. Les places ont alors marqué dans les villes une opération de séparation, … un espace critique : voilà précisément ce qui s'est avant tout formé sur ces esplanades »37

Afaq revient d'Algérie dans un doute renouvelé au sujet de ses choix artistiques, déplorant l'impasse de créativité dans laquelle elle se trouve. Au sujet des manifestations, elle dit refuser de se ranger sous la bannière du drapeau algérien. de l'évidage et de la destitution maternelle. Ce qui était derrière du passé, passe devant, ici la recherche musicale renouvelée traversant l'histoire ancienne, plus ancienne, celle d'avant elle, d'avant la religion, passé qui soudain par le travail subjectif devient un horizon, une voie.

Ce lieu des places où il y a un appel, et qui dit appel dit voix, une voix qui serait quelque part, dans l'Histoire, dans les moments de l'Histoire qui s'actualise, et le corps affecté de colère se met en route, va sur les places publiques, les rond-points, les rassemblements je suis Charlie, je suis Gilets Jaunes, je suis indigné, mais avec les autres, toujours avec les autres. Ces mouvements n'ont pas la même histoire, les mêmes ressorts, je cherche seulement à nommer ce qui met en route et pousse à l'acte d'être ensemble sous un signifiant qui rassemble, et qui est en soi par l'acte un moment politique. Et le divan est un rond-point, une place, dans la cure aussi une place au sein même du transfert doit-être maintenue, celle du vide qui ouvre à l'acte analytique de l'interprétation, de l'interruption de séance etc...tel que cela permet le déplacement du sujet. Et le déplacement c'est un mécanisme du rêve producteur de métaphore. C'est sans doute ici le point à suivre, ailleurs, entre le politique et l'acte créateur voire l'esthétique.

Ce point est attrapé par le film de Ruffin J'veux du soleil, où il amène le nouage entre rond-point, abri (fabrique de cabanes), fraternité et entraide autour du feu qui de ceci de différent de toute efficacité de guerre et qui s'appelle susciter un nouveau

désir.

« Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

Un pas de toi c'est la levée des nouveaux hommes et leur enmarche. Ta tête se détourne : le nouvel amour! Ta tête se retourne - le nouvel amour? »

Je pense qu'aucun de vous n'est sans entendre ce texte de Rimbaud que je n'achève pas et qui s'appelle A une raison.

C'est la formule de l'acte."

Prendre les places serait selon ce que j'en perçois et ce dont témoigne l'analyse de cette jeune femme ainsi que ce qui a pu se passer dans l'histoire des peuple qui prennent les places, un moment de réouverture, de destitution de ce qui est devenu une emprise humiliant l'humanité dans ce qu'elle porte de devenir et de dépassement nécessaire. L'homme qui ne peut plus honorer sa femme, faire plaisir à ses enfants, et qui mange comme un chien, n'a plus aucun possibilité d'ouvrir cet au-delà de qui fait de lui un humain en devenir, cet infini au sens de Badiou,

Pour Badiou, devenir sujet c'est toujours découvrir qu'on est capable de plus que ce dont on se croyait capable. C'est le risque ouvert de l'infini, risque que dans dans la géographie des périphéries urbaines, puis des villes, des places et des rues. Prendre les places, c'est recréer un vide pour trouer, par l'acte et la parole qui se nouent cet a-venir inconnu de moi, objet toujours au-delà et jamais atteignable et cela n'a rien à voir avec la satisfaction promise par la vision néolibérale. La politique ne devrait pas être autre chose que redonner cette perspective en trois dimensions de l'achitecture humaine, "susciter un nouveau désir".

Rire de la crise, plutôt que d’en pleurer : la fin des miracles et des mirages du capitalisme en Espagne (2008-2011)1

Marc MARTI, université de Nice Côte d’Azur, LIRCES EA 3159

Dans son ouvrage sur le sujet, Christian Salmon considère que le storytelling,

soit la communication narrative utilisée en politique, est une « machine à formater les esprits » en fabriquant des histoires2. Marc Lits revient sur cette conception3, En indiquant que le terme anglo-saxon ne serait qu’une nouvelle façon de nommer une pratique déjà perçue comme « autoritaire » depuis la naissance des médias. Dès 1957, les Mythologies de Roland Barthes dénonçaient la dimension aliénante que pouvaient avoir les récits médiatiques, dont la tendance était de naturaliser l’idéologie dominante.

De plus, l’analyse des fonctions sociales de la « communication narrative » a eu

tendance à minimiser le questionnement sur sa dimension ontologique. Derrière la question du storytelling telle que l’a définie Christian Salmon se profile celle, plus générale, des usages individuels et sociaux du récit, de tous les récits. La nature du storytelling, foncièrement narrative, doit être prise en compte pour comprendre son usage et sa subversion possible par d’autres formes narratives alternatives.

  • 1. De l’euphorie libérale à la crise immobilière espagnole : une faillite successive de storytellings

1.1. Notre postulat : les sociétés de l’instant

Christian Salmon écrit que la caractéristique des sociétés contemporaines est

celle de l’apologie du changement permanent5. Le concept repose sur l’éloge du développement technique, de la concurrence, ou du constat médiatique de l’accélération du monde. Cette évolution aurait mis à mal les grands récits structurants des périodes passées et aurait débouché sur une société où domineraient non plus les connaissances maîtrisées par la narration, mais uniquement des savoirs fragmentés6.

Ils seraient d’autant plus fragmentés que, pris dans un changement permanent, leur principale caractéristique serait l’instabilité.

Ce désordre supposé de l’information aurait paradoxalement favorisé le

« “tournant narratif” de la communication et de la politique et la venue d’une ère nouvelle », celle précisément du storytelling, dont Christian Salmon considère que la période d’apogée s’est étendue entre le début du millénaire et les années 2017-20187.

En réalité, le storytelling viendrait à la fois remplir le vide laissé par la disparition des grands récits et l’angoisse que pourraient provoquer les flux d’informations inorganisées. Le storytelling opérerait en quelque sorte une mise en ordre du flux, en créant du sens là où l’absence de grands récits fédérateurs, l’avalanche d’informations, d’images, de données quantitatives, d’indicateurs de taille « inhumaine » rend

Le storytelling économique, qui sera notre postulat de départ, relève de cette

forme de récit totalisateur, dont la véridicité se justifie par l’expertise. En effet, dans le domaine de l’économie, de la politique, des sciences, le storytelling est souvent un récit fabriqué par des experts ou des politiques. Son pouvoir repose sur deux ressorts :

  • 1. La forme narrative, qui articule les événements par des relations causales ; ce qui sous-entend une argumentation raisonnée, fondée sur un corpus d’idées considérées comme des vérités ;

2. La validation par l’argument d’autorité (celle de l’expertise), qui

constitue une façon de couper la « vérité » de l’expérience commune, celle-ci étant remplacée par le dire d’expert. L’expert joue ici une double fonction : il fait autorité car il est celui qui maîtrise les lois du domaine (corpus d’idées) et parce qu’il parle depuis un lieu qui est autorité (grand média national ou international par exemple)

La période de l’essor économique espagnol entre 1996 et 2008, suivi d’une crise

immobilière, puis financière entre 2008 et 2011, répond en grande partie à ce schéma d’une mise en récit prospective rassurante, que la suite des événements est venue mettre en défaut.

Il est assez difficile de proposer la synthèse de ce flux narratif, mais quelques

exemples montrent assez bien comment les choses se sont déroulées.

1.2. De l’euphorie à la crise

D’abord, si on remonte en amont de la crise, ce qui domine, c’est un récit

euphorique sur le développement immobilier espagnol.

Les inquiétudes commencèrent cependant à pointer au moment où s’initiait, de

l’autre côté de l’Atlantique, la crise des subprimes, qui initie l’arrivée d’un nouveau storytelling, celui de la solidité de l’économie espagnole.

La crise des subprimes, bien que majeure, s’initia lentement aux États-Unis. Ses

premiers effets notables furent observés au printemps 2007, en particulier une baisse des prix de l’immobilier qui avait débuté l’année précédente.

La situation espagnole commença à présenter quelques similitudes avec ce qui

se passait aux Etats-Unis, sans que cela soit visible médiatiquement9.

En 2008, le premier ministre espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, faisait

preuve d’un optimisme à toute épreuve. Lors d’une visite à New-York pour rencontrer des hommes d’affaires nord-américains, il affirmait à la presse le 24 septembre 2008 que « le système financier espagnol était peut-être le plus solide de la communauté internationale » et que son objectif était de « dépasser le revenu par habitant de la France dans trois ou quatre ans »10.

Le plus invraisemblable est que l’économie espagnole était déjà entrée en

récession à la date de cette déclaration. Les chiffres publiés par Eurostat le 20 août 2008 indiquaient que le secteur de la construction avait connu une baisse brutale de 15,6% entre mai et juin de la même année11 ; et il y avait 900 000 logements vacants à la fin du mois d’août12.

L’expertise économique produisit des récits dans le même registre. Le 16 octobre

2008, alors que la crise des subprimes faisait craindre le pire pour le système bancaire espagnol, Emilio Botín, président de la Banque Santander (la plus grande du pays)

participation [financière] du gouvernement »13. Cependant, quelques semaines plus tard, le plan de sauvetage du gouvernement espagnol était approuvé par Bruxelles14.

Au cours de l’année 2010, toutes les petites banques et une bonne partie des caisses d’épargne faisaient faillite et étaient absorbées par les grandes entités. En mars 2011, le journal conservateur ABC annonçait la fermeture de 11% des agences espagnoles (soit 5 000 officines), dernière conséquence de l’effondrement du système bancaire espagnol.

Ces récits de la fin de vie du « miracle espagnol » et du début de la double crise

(immobilière puis bancaire) allaient provoquer la défiance de l’opinion publique vis-à-vis de l’expertise économique et du discours politique.

  • 2. Rire de la crise plutôt que d’en pleurer : des slogans au contre-récit

L’événement le plus visible de la défiance fut sans doute ce que les espagnols

nommèrent le 15M, pour désigner la date du dimanche 15 mai 2011.

À cette date se sont tenues des manifestations importantes dans les grandes

villes espagnoles. Dès le dimanche soir, elles débouchaient sur l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid et de la Plaza de Catalunya à Barcelone15. Le mouvement, en plus des discussions politiques animées, produisit une grande quantité de slogans, dénonçant à la fois le système politique et le système bancaire, les deux pôles producteurs du storytelling euphorique d’avant crise. Les manifestations furent le lieu de libération d’une parole contestataire, qui forgea ses propres slogans économiques no os dejaremos dormir (Vous ne nous laissez par rêver, nous ne vous laisserons pas dormir) ; Manos arriba, estás contratada (Les mains en l’air, tu es embauchée).

Dans le même temps, le 25 mai 2011, le jeune caricaturiste Aleix Saló postait la

vidéo Españistán sur YouTube (https://www.youtube.com/watch?v=N7P2ExRF3GQ)

pour faire la publicité de son album de bande dessinée qui sortait en librairie. Le succès de ce film d’animation humoristique fut très rapide et repris par les médias traditionnels. Dès le mois de juin, le film avait été vu pratiquement par 3,5 millions d’internautes16. En fin de compte, le 20 décembre 2011, le site Intereconomía signalait que ce film d’animation était au second rang des vidéos « nationales » les plus regardées par les internautes espagnols au cours de l’année 201117.

La performance était d’autant plus remarquable que la vidéo, postée en mai,

n’avait été accessible que durant la seconde partie de l’année. Reproduite de façon totale ou partielle, comptait en février 2014 près de neuf millions de vues, ce qui représente un score élevé pour une vidéo de niveau « national ».

En parallèle, la bande dessinée a bénéficié très rapidement de ce succès. Le

premier tirage a été épuisé en moins d’un mois et l’album atteignait les 10.000 exemplaires vendus dès novembre 201118. En mai 2012, lors du 30e Salon de la Bande Dessinée de Barcelone, Españistán a été l’album le plus vendu par Glénat et son auteur a été récompensé par le prix du meilleur auteur.

Dans l’intention du créateur, il s’agissait de proposer deux récits qui se

complétaient. Le film était le pendant de la BD et non sa publicité ou sa bande annonce.

Il développait un récit explicatif de la crise au niveau national, alors que la BD

  • 3. Deux contre-récits de la crise

3.1. Deux œuvres, deux stratégies ?

La BD offre une vision de la crise moins explicative et plus humoristique. Elle

organise par ailleurs son récit autour d’une expérience individuelle. Partageant son titre avec le film, elle participait cependant comme lui au processus de révélation de la brutale pauvreté de l’Espagne. « Españistán » c’est le nom d’un pays imaginaire, un hybride entre l’Espagne et l’un de ces pays lointains (pour un occidental) dont le nom se termine en « -istán ». Dans le stéréotype, le suffixe renvoie surtout à la pauvreté.

Dans la BD, la réalité économique et sociale d’une l’Espagne parodique sert avant tout de décor au récit et de prétexte à un humour parfois provocateur, parfois irrévérencieux, parfois potache, souvent cruel et irrésistible20.

La vidéo postée sur Youtube va ainsi apparaître bien plus comme un

complément de la BD, avec laquelle elle partage le titre et l’univers graphique. Son contenu est plus didactique quoique toujours humoristique.

Le récit d’animation proposé raconte une période assez longue, et relève

principalement du récit historique sommaire, dix années sont racontées en moins de sept minutes. Par sa citation de chiffres, graphiques et schémas, de textes de loi, le film s’apparente, en quelque sorte, au récit historique tel que le définit Roger Chartier, c’est-à-dire un récit où les renvois à des données montrent qu’il s’agit d’un savoir vérifiable21.

Le bref récit filmique se caractérise aussi par sa volonté explicative, avec une

structuration assez forte autour de la causalité, reprenant la triade classique :

En cela il renvoie à une « contre-expertise », mais sur un ton comique, de la

situation tout en se démarquant de « l’inhumanité » des indicateurs. En effet, les chiffres présentés dans le court-métrage le sont de façon ludique, voire scatologique comme le « salaire de merde » que gagne la majorité des espagnols.

Españistán, photogramme, 2’42”

Illustration du document original, page 53

L’auteur utilise aussi des données à taille humaine et individuelle comme le

chiffre des salaires moyens, contrairement aux chiffres les plus utilisés à l’époque (chiffres de la dette, de la comptabilité nationale) qui se caractérisaient par leur grande taille. Les chiffres de grande taille, ceux des experts, sont souvent moins accessibles22.

Cette remarque est pertinente, dans la mesure où le chiffre de la dette nationale,

exprimé en valeur absolue, n’a pas grand sens, si ce n’est celui d’aligner les zéros (ou les milliards d’euros) de façon spectaculaire.

Le paradoxe ultime fut que, alors que ce film, dans sa forme (mais pas par les

données utilisées), était tout sauf un discours d’expert, l’interview la plus longue qu’Aleix Saló ait donnée à la télévision se déroulait dans le cadre de la page « économie » !

On peut aussi considérer que le paradoxe n’était pas si grand que cela. En effet,

les « experts », les vrais, en costume et sur le ton le plus sérieux du monde, avaient été de grands comiques (bien malgré eux), prédisant, comme nous l’avons vu, que l’immobilier ne baisserait pas ou que l’Espagne continuerait à s’enrichir. Ces propos résonnent comme de cruels échos dans la vidéo. On retrouve en effet le slogan « Et souvenez-vous, l’immobilier ne baisse jamais » (4’42”). La phrase qui clôture le court-métrage indique : « Et nous découvrîmes que nous étions pauvres et que nous n’avions jamais cessé de l’être » (6’18”).

Au bout du compte, la force du court-métrage d’animation repose tout autant

sur une vérité des chiffres qu’une humanisation de l’économie par l’humour.

3.2. La fonction sociale des récits

Au moment où Aleix Saló publie ses œuvres, la situation de l’Espagne est déjà

très inquiétante. La crise, par la complexité des mécanismes économiques qui entrent en jeu, est difficile à comprendre pour la majorité de la population. Si celle-ci ne peut que constater les dégâts qui l’affectent quotidiennement, la crise finit par être considérée pratiquement comme un phénomène « inhumain », dans le sens où elle est difficilement explicable à une échelle individuelle. Le risque était que, devenue

Au contraire, le court métrage de Saló finit mal tout en évitant le ton sérieux. Il

ne contient aucune projection optimiste, puisque l’espagnol moyen qui y est représenté perd d’un coup tous les objets de consommation dont il était entouré, et découvre qu’il est pauvre et qu’en réalité, il l’avait toujours été, comme dans les deux photogrammes suivants où la voiture de luxe et sont conducteur disparaissent pour laisser place à un mendiant.

Españistán, photogramme n°5, 6’16”

Españistán, photogramme n°6, 6’17”

Illustration du document original, page 55
Illustration du document original, page 55

Cette conclusion fataliste est soulignée graphiquement par un taureau Osborne, Españistán, photogramme n°7, 6’23”

Illustration du document original, page 56

Españistán, photogramme n°8, 6’25”

Illustration du document original, page 56

Dans la bande dessinée, la fin est plus ambivalente. En effet, l’élément Le double succès du court-métrage et de la bande dessinée s’explique sans doute

par le fait qu’ils viennent remplir le vide explicatif laissé par les discours techniques et parcellaires que servent ou qu’ont servi la majorité des médias à la même époque. Par ailleurs, le discrédit dont souffrent les discours d’expertise économique, dont les scénarios se sont avérés totalement erronés, a favorisé l’émergence de ces contre-récits qui s’en démarquent par leur ton sarcastique, tout en offrant une analyse de chiffres et un scénario dont le dénouement est à rebours des prévisions faites précédemment.

L’humour, présent à des degrés divers dans les deux récits, remplit une fonction

sociale majeure, celle d’une catharsis par le rire. Il vient soulager l’impression d’impuissance face à la crise.

  • 4. En forme de conclusion provisoire : Españistán, un moment de prise de conscience politique ?

L’ensemble analysé se pose comme un contre-récit de la crise économique, qui

était un événement non prévu dans le storytelling de l’expertise. Cependant, il ne revendique pas une contre-expertise exactement symétrique à celle de l’analyse économique et financière. Ce n’est pas au départ une alternative au discours dominant, comme peuvent par exemple l’être en France les « économistes atterrés » qui produisent une contre-expertise sur le même registre que celui de l’expertise (références aux sciences économiques, analyse des chiffres, etc.). Se situant clairement dans le champ de la fiction, de la caricature et de l’humour, c’est un objet qui, par sa comble en 2011 : les expulsions de propriétaires immobiliers qui ne peuvent plus payer, le chômage de masse et la faillite d’un grand nombre d’entités bancaires.

Paradoxalement, très loin des attentes de son auteur, ce récit est venu remplir

le vide laissé par la faillite du storytelling des experts. La crise, en actualisant des faits qui, jusque-là, étaient considérés comme impossibles, a provoqué l’effondrement des significations imaginaires de l’ensemble du pays, qui ancraient le présent dans une vision euphorique, celle de l’idée que le pays était entré dans le cercle des pays riches.

Le premier ministre Zapatero osera même la métaphore d’une entrée de l’Espagne dans la Champions league.

Ce présent euphorique reposait sur la dénégation ou le refoulement fondateur

dans un passé révolu de trois moments cruciaux de l’histoire économique du pays.

  • 1. Celui de l’après-guerre civile, fait de privations et de pauvreté, exacerbée par l’autarcie économique et politique
  • 2. Celui de la période franquiste, marquée par une émigration massive, symptôme d’un développement économique en trompe-l’œil, d’un pays considéré par ses voisins européens comme un fournisseur de main-d’œuvre bon marché.
  • 3. Celui de la Transition, qui, à la fin des années 80, comme conséquence des restructurations industrielles pour entrer dans la CE, vit le chiffre du chômage augmenter jusqu’à atteindre des taux supérieurs à 20%.

D’une certaine façon, le rire venait montrer que le roi était nu, que ce qui avait fait

consensus : « nous sommes totalement européens donc nous sommes riches » était une illusion (une proposition réversible d’ailleurs).

Notes

  1. Illustration de Geneviève Dindart « Soyons les plus, soyons les plus beaux » - 2010 (Série Les Quatre Eléments)- Collage et peinture à l’huile sur toile- 98cm x 78 cm.
  2. Cabassut, J. (2019). Mourir vivant : de l’institution du Désir. In Revue VST, A paraître, second semestre 2019. Numéro spécial « L’institution vivante », dirigé par J-F Gomez.
  3. Dans son célèbre Faust, Goethe prête ces mots à ce dernier : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le afin de le posséder ».
  4. Martigny, V. (2019). Le retour du Prince. Paris : Editions Flammarion. Se reporter à Télérama 3617, 08/05/19, Chronique « Penser Autrement », Propos recueillis par Michel Abescat, Dossier « L’effet du Prince », pp 35-37.
  5. Rancière, J. (2005). La haine de la démocratie. Paris : La Fabrique Editions.
  6. Freud, Nouvelle suite de leçons d’introduction à la psychanalyse, La décomposition de la personnalité psychique, OP XIX, PUF, 1995, p.163
  7. Conrad Stein, Jacques André…
  8. Jean-Pierre Brisset, Le mystère de Dieu est accompli, Navarin éditeur, Analytica, volume 31, 1983, p.59 et suivantes
  9. Genèse, I, 1-10, Bible de Jérusalem, Editions du Cerf, 1955,p ;15.
  10. Kosméô : orner, mettre en ordre, Le kosmétès était à Athènes, le surveillant chargé du service d’ordre dans les gymnases.
  11. Voir Anaxagore de Clazomènes que Platon reconnait comme le penseur qui a introduit l’idée de lois physiques dans l’univers et le rende ainsi compréhensible en évacuant l’explication de la Phusis par l’intervention divine
  12. Zygmunt Bauman, Le coût humain de la mondialisation, Fayard, 2011, ou encore La vie liquide, Fayard, 2013.
  13. Guy Chambrier et Jean-Bernard Paturet, Faut-il brûler les institutions ?, Presses de l’EHESP, 2014.
  14. Patrick DECLERCK, Garanti sans moraline, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2004, p. 200-201. Voir aussi Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, Le Nouveau pouvoir statistique. Ou quand le contrôle s’exerce sur un réel normé, docile et sans évènement car constitué de corps « numériques », Multitudes, n° 40, hiver 2010, p. 88-103. Voir également Bernard Steigler, L’emploi est mort, vive le travail, Mille et une nuits, 2015.
  15. Éristique : art de la controverse ; Épideixis : art de l’exhibition.
  16. Bertrand Méheust, La politique de l’oxymore, La Découverte, poche, 2014.
  17. Pour plagier la citation de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses, des choses qui sont, il est la mesure de leur être, des choses qui ne sont pas, il est la mesure de leur non-être » in Platon, Théétète, 152 a. 17Giorgio Agamben Homo Sacer Le pouvoir souverain et la vie nue, Seuil, 1997 p.131 et Michel Foucault L’histoire de la sexualité I, Tel Gallimard p. 191.
  18. M. FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 185
  19. Sous couvert d’hospitalité, l’odieux personnage attachait ses victimes invitées, sur un lit trop grand pour les petits et trop petit pour les grands. Puis il rectifiait les dimensions du corps soit en coupant les pieds soit en étirant les membres (Procuste signifie en grec celui qui martèle pour allonger)…On pourrait analyser bien des normes à l’empan de cette légende !
  20. Pas très loin des « Stücke » des SS dans les camps qui désignaient les juifs en particulier.
  21. Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux, Hachette, 1985, p.12 et 79.
  22. Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La Fabrique Editions, 2013.
  23. Pascal Picq, Le nouvel âge de l’humanité, Les défis du transhumanisme expliqués à une lycéenne, Allary Editions, 2018.
  24. Nanotechnologies, biotechnologies, informatiques et sciences cognitives
  25. Entropie dans la thermodynamique (deuxième loi) énonce que tout système physique évolue par la dégradation de la qualité de son énergie. D’où l’idée du déploiement de la néguentropie
  26. Didier Coeurnelle et Marc Roux, Technoprog, le transhumanisme au service du progrès social, FYP Editions, 2016.
  27. Il est intéressant de renvoyer à la définition de la santé de l’OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »
  28. Déjà Calypso proposait à Ulysse une sorte de « shoot de compulsion maniaque » sans mort, sans castration, sans flétrissement. En un mot la vie et la jeunesse éternelles, car la magicienne Calypso a le pouvoir d’arrêter le temps et donc l’histoire. Mais Ulysse résistera préférant poursuivre sa quête vers son île à lui, Ithaque et non demeurer dans cette île de Nulle Part, Ile d’Ogygie, ile du bout du monde selon l’Odyssée V, 59-73
  29. Serge André, No sex, no future, La Muette Le bord de l’eau, 2011.
  30. Descartes, Lettre au Père Mersenne, 18 novembre 1629, Œuvres philosophiques, Tome 1, Classiques Garnier,1963, p.225 et suivantes.
  31. Jean-Michel Besnier, demain les posthumains, Le futur a-t-il encore besoin de nous, 2017.
  32. Dominique Lecourt, Humain, posthumain, PUF, 2003.
  33. Simone Weil, L’enracinement (1949) In Œuvres, Gallimard, Quarto, 1999, p.1047.
  34. Freud, (1905) Le trait d’esprit et sa relation à l’inconscient, OC tome VII PUF, 2014.
  35. Paul Valéry, Variétés I, La crise de l’esprit, première lettre, folio essais, 1924, p.13.
  36. Prendre les places et prendre place. Agnès Benedetti Au repas, dans les familles par le passé, on n'écoutait pas les petits, et j'étais la dernière de la famille. Un jour tentant de balbutier je ne sais quoi, je lance dans le brouhaha général : mais je parle ! C'est ma grand-mère qui interrompit le flux, moqueuse, elle parle dit-elle à tous, la petite parle. On se moque, on entend pas, on reprend le flux bruyant des échanges, autour de cette place publique du repas de famille où les petits ne comptent pas. Ceux qui sont en place toujours disent à ceux qui sont sur les places "vous êtes jaloux, coléreux, névrosés, vous revendiquez, vous êtes simplistes, populistes,
  37. Ce fut la même chose mais là de façon inversée pour ma fille la dernière, à 5 ans, à table, effacée par le brouhaha des conversations dominées par le frère aîné, elle lance: et à moi on me parle pas ! Mais à ma demande elle précisa vous me regardez pas quand vous parlez. Entre temps la psychanalyse était passée par là, je prends donc la petite dans les échanges, je la regarde en parlant, je reconnais sa place, à elle maintenant de savoir la prendre. On ne m'écoute pas, on ne me regarde pas. Rappelons que le Gilet Jaune sert à être visible en cas de détresse sur la route. Propos de Gilet Jaune :
  38. pour les pays sortis de la domination coloniale il s'agit de déconstruire ce qui a été construit par le pays dominant. Cet affect repose sur un désir d'égalité qui aurait été bafoué, sur des intérêts confisqués par un petit nombre de ceux qui sont en place sur ceux qui prennent les places. La représentation n'aurait-elle d'autres effets que capter les voix des électeurs pour les intérêts des représentants du peuple ? Ceux-là qui ont séduit les forces économiques et financières qui les soutiennent, et une partie du peuple qui s'y reconnaît en charge de donner sa voix dans l'isoloir, se trouve une fois élu libre d'agir comme il le souhaite. A ce sujet la célèbre phrase de l'Abbé Sieyes, — Discours du 7
  39. par ses parents, les promesses faites qui aurait soutenu de son désir de vivre n'ont pas été tenues, l'autre est abusif ou décevant, et, au fond, que ce soit au cabinet du psychanalyste ou dans la rue, les gens se plaignent et luttent pour les places, selon le titre du livre de Vincent de Gaulejac : la lutte des places. Le dernier livre de François Dubet quant à lui pose la question de l'aggravation des inégalités dans un pays qui a tant œuvré rappelle t-il pour leur réduction. On voit donc à travers ces essais qui paraissent sur ces questions d'inégalités, de domination, d'humiliation, un effort fait pour tenter de lire ce qui monte de plainte et
  40. Archives parlementaires de 1787 à 1860, Librairie administrative de Paul Dupont, 1875, Gallica (pages 594 et
  41. fermeture m'avait alors impressionnée. Le travail s'est engagé à partir de sa question amoureuse, se plaignant de relations sous emprise qui se répètent. Elle a déménagé l'été dernier pour se séparer de son compagnon et a vu émerger là, dans le vide ainsi constitué un souvenir de la petite enfance où sa mère l'a menacée de mort alors qu'elle l'avait surprise à se masturber. La sœur aîné fut charger de la surveiller et lui répétait régulièrement : tu n'as pas honte ? Ce qui en se souvenant, en séance de ces moments là, vint nommer ce sentiment de honte permanent chez elle, et cette certitude que seule elle n'arriverait à rien. Mais le lien avec le compagnon demeure, et celui-ci finit par s'installer chez elle. Le corps développe divers symptômes. Récemment, en novembre dernier, voilà qu'elle m'a été "ravie" par les ronds-points. Elle m'a poliment avertie par sms qu'elle ne pouvait pas venir à ses séances « à cause
  42. De quelle prise de conscience parle t-elle là à l'unisson du corps social? Elle est là en séance, pas en réunion militante. Elle aurait pu trouver sa solution pour son symptôme dans l'engagement, elle revient pourtant au divan. Quelques semaines plus tard elle est reconnue par des GJ comme chanteuse. Une première femme s'en émeut, faisant le lien avec sa grand-mère qui l'était également. Puis une autre femme, présente à la dernière réunion, vient la remercier d'avoir pris la parole, parce que sa voix aurait un effet, dit-elle, mais elle a oublié le mot que la femme emploi, et qui la fait pleurer. Apaisement en est le sens qui lui reste, devant des prises de paroles féminines aux voix souvent très haut perchées, la
  43. Ce fil ce n'est alors plus la corde qui étrangle la voix, c'est plus fragile, ineffable. En outre cela désigne que ce qui la lie à l'analyse de la sorte c'est démontrer que ce fil, cette voix, cette voie, consiste par la parole en acte, n'est d'ailleurs rien d'autre que cela, un mouvement où vacille le sujet, une voix de fin silence, une brise, comme la rencontre le prophète Isaïe dans les Écritures, alors qu'il cherchait où se tenait Dieu. L'inconscient n'est pas Dieu mais peut-être une trouvaille, par bribes, par brise... Ce fil qui la relie à l'autre par la voix et le chant, elle cherche tour à tour à s'en défaire où à s'y accrocher, elle paraît être identifiée à son organe phonatoire, à ses cordes vocales. La perte de ses papiers alors qu'elle est reconnue sur le lieu où elle milite pour recueillir des signatures pour le RIC n'est pas sans effet et paraît la décoller de cette position. Elle reconnaît dans le mouvement des Gilets Jaunes un espace où
  44. musicales, faisait transgression et l'avait poussée en France. Et voilà que ces dernières semaines le peuple Algérien est dehors, prend les places les rues et tout espace disponible pour se faire entendre. Le chef de l'État tombe, la temporalité de l'actualité rencontre l'Histoire, et son histoire à elle. Le système d'emprise étatique est entamé alors même qu'elle destitue au même moment sa mère sur le rond-point-divan. Elle m'appelle et m'annonce qu'elle ne viendra pas à la prochaine séance car elle part en Algérie dès le surlendemain « avec ce qui se passe là-bas » me dit-elle au téléphone. Ce qui se passe pour elle est donc là-bas soudain. Elle repart, de nouveau, du divan vers les places. Voilà de nouveau qu'elle m'est « ravie » par la nécessité de poser cet acte du retour en Algérie, de retisser à partir de l'accroc de la rupture, à ce moment précis de l'Histoire de son pays
  45. Deux drapeaux sont brandis dans les manifestations : le Berbère et l'Algérien. Elle choisit de se référer au drapeau Berbère, civilisation antérieure à l'islamisation de l'Algérie. Dans l'impasse des identifications qui l'aliènent elle invente un déplacement qui la déporte vers des racines plus anciennes que celles qui contraignant son peuple contraignent les sujets. Elle l'annonce à sa famille, qui bien sûr ne la comprend pas. Ce retour devient émancipateur et source de nouvelles recherches artistiques historiques et de civilisation. C'est sans aucun doute un horizon, ce qui, dans le symptôme, fait invention. Ce qui était derrière du passé contraignant et poussant le sujet en analyse par la honte, puis la colère et la revendication, se déplace par l'effet
  46. Collectif, Le livre des places, ed.Inculte, page 7
  47. passe par le partage d'une parole de l'intime, souvent douloureux (les gens se rencontrent et se racontent) et qui produit la recherche d'une esthétique (icônes quasi sacrées de personnages Gilets Jaunes marquants, collecte d'objets, chants, et par le film de Ruffin, nous offrant de beaux portraits) dans ces lieux périphériques désertés par la politique et par la beauté. C'est une des questions majeures que ce film apporte, le lien entre esthétique et politique. Et comme Ruffin le démontre à la fin du film avec la rencontre de Marie, l'amour est au coeur de cet acte, tout comme dans les vers de Rimbaud cités par Lacan. Séminaire Acte analytique 10 janvier 1968 "Il y a dans la façon dont je vais m'avancer sur le terrain de l'acte, aussi un certain franchissement d'évoquer cette dimension de l'acte révolutionnaire et de l'épingler
  48. l'existence on soit saisi par quelque chose qui n'est pas dans le champ bordé de ce dont on se croyait capable. C'est la rencontre qui le permet, en ce sens la rencontre est un mot extrèmement fort, qui parle de la réorientation de l'existence, par l'amour, la politique, l'art. L'ouverture d'infini de l'existence est un espace de conquête pour le sujet. Or notre monde exalte le bon usage des capacités, celles dont on se sait dotés, les compétences qu'on évalue, ce qui pour Badiou est l'ultime opression.38 Le père de famille qui part sur les ronds-points et tient ces propos, ce faisant découvre une dimension qui le fait sortir de ce fait même de cet état de finitude et qui recrée un horizon, celle des agoras qu'il s'invente avec la rencontre des autres,
  49. Propos issus du dernier séminaire d'Alain Badiou le 17 janvier 2017 à La Commune.
  50. La particularité du storytelling serait de mettre en forme et en ordre non seulement le passé immédiat mais aussi le futur proche. A notre avis, il serait réducteur de n’y voir qu’un instrument possible d’une manipulation des masses qui ne dirait pas son nom4. En effet, la crédibilité des récits repose aussi sur les dispositions favorables d’un public, qui est prêt à se laisser porter ou convaincre par ce qui se raconte.
  51. Le texte de la présentation est une version remaniée qui reprend une grande partie de l’article publié en 2016 : « Littérature et histoire, antidotes au storytelling? Españistán d’Aleix Saló » Comparatismes en Sorbonne, n°7, URL : http://www.crlc.paris-sorbonne.fr/FR/Page_revue_num.php?P1=7
  52. Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2007.
  53. Marc Lits, « Storytelling, réévaluation d’un succès éditorial », dans Marc Marti et Nicolas Pélissier (dir.), Le storytelling, succès des histoires, histoire d’un succès, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 23-38.
  54. Fabrice D’Almeida, La Manipulation, Paris, PUF, 2003, p. 92.
  55. impossible l’émergence du sens. Le storytelling, au sens où l’entend Christian Salmon, viendrait organiser principalement le passé récent et le futur immédiat, une façon de s’ancrer dans le présent. Essentiellement médiatique, il serait bien plus éphémère qu’un récit fondateur. En effet, il n’est souvent accepté que comme une solution provisoire pour comprendre l’événement contemporain et se projeter dans un futur proche. Il relèverait ainsi de la scénarisation (maîtrise du présent et du futur) plutôt que de la narrativisation (compréhension du passé), deux termes que l’on pourrait distinguer pour les besoins de la cause.
  56. Christian Salmon, op. cit., p. 91.
  57. Ibid., p. 130.
  58. Christian Salmon, op.cit., p. 130.
  59. Par exemple en 2004, dans une émission de la TVE (la télévision nationale espagnole), en pleine folie des prix en hausse constante, la majorité des invités (chefs d’entreprises, économistes, analystes financiers) indiquait que le prix de l’immobilier ne baisserait pas, certains se fondant même sur une « vérité générale » qui ressemblait à une loi économique dans sa formulation et qui était que « l’immobilier ne baisse jamais »8. Cette assertation, proférée par des experts, prenaient valeur de vérité sur laquelle se fondait une narration prospective euphorique, qui plaçait l’Espagne dans un futur de croissance infinie. 8Voir l’émission entière. URL : https://www.youtube.com/watch?v=eF007oIk-Fw
  60. affirmait que les « entités [bancaires] espagnoles n’avaient pas besoin de la 9Des documents déclassifiés du FMI attestent en effet que le 16 mai 2007, alors que l’organisme international s’inquiétait de la spéculation immobilière en Espagne, le gouvernement espagnol, dans un entretien confidentiel, avait invoqué des « hypothèses catastrophiques infondées », expliquant aux experts internationaux que la hausse des prix était due à la pression migratoire sur le logement et au changement du modèle familial espagnolDocuments publiés en annexe de l’article sur le sujet par le journal El País, le 31 mars 2014, « España llamaba catastrofistas ante el FMI a los que alertaban de la burbuja »,. URL :http://economia.elpais.com/economia/2014/03/30/actualidad/1396204695_042116.html 10Propos reproduits par le journal El Mundo, mercredi 24 septembre 2008, URL : http://www.elmundo.es/elmundo/2008/09/24/espana/1222271012.html 11Document consultable sur URL : http://europa.eu/rapid/press-release_STAT-08-117_en.pdf 12Information publiée par El confidencial, le 28 août 2008, « Más de 900.000 viviendas construidas en los años del ‘boom’ inmobiliario están vacías », URL : http://www.elconfidencial.com/mercados/finanzas-personales/2008-08-28/mas-de-900-000-viviendas-construidas-en-los-anos-del-boom-inmobiliario-estan-vacias_804724/
  61. en plus des slogans politiques : Otro mundo es posible, seremos invencibles (Un autre monde est possible, nous serons invincibles) ; El progreso de unos pocos termina en el progreso de nadie (Le progrès de quelques-uns débouchent sur le progrès pour personne) ; No somos mercancía en manos de políticos y banqueros (Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des banquiers et des politiques) ; No nos dejáis soñar, 13Propos reproduits par le journal ABC, 16 octobre 2008, URL : http://www.abc.es/20081016/economia-empresas-banca/botin-asegura-entidades-espanolas-200810161214.html 14Voir ABC, édition du 4/11/2008, « Europa aprueba el plan de rescate espagnol ». URL : http://www.abc.es/hemeroteca/historico-04-11-2008/abc/Economia/europa-aprueba-el-plan-de-rescate-espa%C3%B1ol_911022818548.html 15Le campement madrilène restera jusqu’au 12 juin et libèrera les lieux de lui-même pour faire évoluer les modes d’action et de réflexion. À Barcelone, c’est une violente charge de police, ordonnée le
  62. mai par le ministre de l’intérieur du gouvernement régional Felip Puig, Membre du parti majoritaire de l’époque, Convergència Democràtica de Catalunya, qui provoquera l’évacuation brutale de la place (121 blessés), sous prétexte de salubrité publique.
  63. engageait une aventure picaresque, rocambolesque et parodique dans une Espagne en crise. Il s’agissait, au bout du compte, du même grand récit général, celui de la crise immobilière espagnole, puis de la crise bancaire et économique, mais racontés de façon différente et sur deux supports différents19. 16Site de l’éditeur Glénat Comics, article daté du 21/12/2011, consulté le 12 novembre 2012. URL : http://www.edicionesglenat.es/noticia.aspx?pId=956 Le site a actuellement disparu (octobre 2015). Les informations que nous citons ont été cependant reprise sur un site non commercial, consulté le 28 octobre 2015, URL : http://www.guiadelcomic.es/s/aleix-salo.htm 17Consulté le 19 octobre 2012, URL : http://www.intereconomia.com/noticias-/intereconomia/los-videos-mas-vistos-you-tube-2011-espana-20111220 Actuellement (octobre 2015) la page n’existe plus. Ces informations sont cependant reprise par d’autres sites de medias. Voir par exemple, consulté le 28 octobre 2015, URL : http://www.elcorreo.com/videos/ultima-hora/cultura/1337734682001-videos-vistos-2011-aleix-salo-espanistan-burbuja-inmobiliaria-crisis.html 18Site de l’éditeur Glénat, cité plus haut. 19Selon une stratégie transmedia empirique. Le terme de transmedia renvoie à la culture de masse et serait apparu dans le monde académique en 1991 pour décrire des systèmes de stratégies
  64. cause/action/résultat. publicitaires. Selon Mélanie Bourdaa, (« Le transmédia : entre narration augmentée et logiques immersive », INA, 13/06/2012, URL : http://www.inaglobal.fr/numerique/article/le-transmedia-entre-narration-augmentee-et-logiques-immersives?tq=7) le syntagme avec association du mot storytelling a été proposé en 2003 par Henry Jenkins, « recentrant ainsi la notion sur la narration. Le Transmedia Storytelling va donc être une façon particulière de raconter des histoires Selon le chercheur américain, il s’agit d’un « processus dans lequel les éléments d’une fiction sont dispersés sur diverses plateformes médiatiques dans le but de créer une expérience de divertissement coordonnée et unifiée ». Le transmedia se caractérisera par des histoires, qui auront entre elles une relation thématique. 20Quant au récit graphique, il adopte la forme de la quête, en offrant une référence parodique au Seigneur des anneaux. Fredo est ruiné, à l’instar de tous les habitants du « País de los curritos » (Pays de ceux qui bossent) et il doit rembourser un énorme crédit immobilier. Il décide de se rendre au Ministère des Finances pour le faire annuler. Accompagné de son fidèle ami Samu et d’un magicien nommé Gandolfo, il s’engage dans ce que le livre décrit comme une odyssée au cours de laquelle il va traverser d’inquiétantes contrées comme « la Ciudad Burocrática » (la Ville bureaucratique), « Las Tierras Muertas » (Les Terres Mortes, refuge d’ex-vedettes de télé et d’universitaires au chômage), La Aldea Santa (la Ville Sainte), El Districto Financiero (Le District Financier) et finalement La Moncloa (siège du gouvernement). 21Roger Chartier, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, (1998), Albin Michel, 2009, p. 120.
  65. Finalement, le film se démarque de l’expertise non pas par son contenu, puisqu’il manie un nombre assez conséquent de graphiques et de chiffres, mais par un contenu « sérieux » présenté de façon comique. Les passages argumentés par les chiffres sont immédiatement suivis par des séquences humoristiques et une caricature quasi-constante. Il y a ainsi un décalage constant, la voix-off expose les données d’expertises, qui sont figurées par le dessin. Juste après, souvent en surimpression, l’élément comique apparaît. 22Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, 2005, p. 95 : Dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Normand Baillargeon faisait remarquer que la majorité des citoyens est souvent frappée d’innumérisme face à certains indicateurs : « Ce qui est frappant, c’est à quel point la capacité qu’ont bien des gens à comprendre et à se représenter des nombres aussi énormes semble très limitée ».
  66. « inhumaine », comme le sont les catastrophes naturelles, la question des responsabilités ne se pose plus. Cependant, la faillite du storytelling des experts économiques a créé, sans doute inconsciemment, l’attente d’une « autre histoire » de la crise. En effet, l’expertise officielle était entièrement fondée sur des récits aux dénouement euphoriques : enrichissement de l’Espagne, minimisation de la crise, prédiction d’une sortie de crise rapide. Non seulement l’opinion publique s’est détournée à ce moment-là de ceux qui racontaient des histoires dans les médias traditionnels, mais elle n’a plus adhéré aux histoires économiques qui finissaient bien. De plus, ce qui marque le discours d’expertise, c’est le ton utilisé, toujours sérieux car il représente l’autorité du Savoir.
  67. souvent identifié comme un emblème du pays et qui devient alors une vache décharnée, soulignant la transformation de l’Espagne en Españistán.
  68. déclencheur de la quête (l’annulation d’un crédit immobilier) est résolu d’une façon inattendue par le personnage central, Fredo. Ses soucis seront réglés grâce à une union avec une femme très riche. Cette résolution respecte ironiquement le fonctionnement d’une société dégradée, où les expédients tiennent lieu de valeur morale et dans laquelle les culpabilités sont partagées L’exemplarité est absente de ce récit, où les victimes des banquiers n’ont pas plus de valeurs morales que leurs bourreaux. Comme l’annonce l’épilogue écrit par l’auteur, la crise ne fait que révéler une énorme tromperie, un jeu de miroirs (engaño) dans lequel le pays entier a vécu pendant une dizaine d’années et où chacun a sa part de responsabilité : les Espagnols ont aussi été abusés par leur propre crédulité.
  69. forme décalée, ne prétend pas à la scientificité mais s’en démarque pour la dénoncer en quelque sorte : l’expertise, sur laquelle reposait le développement économique, a failli. Ce choix formel le situe clairement comme un contre-récit subversif, qui use d’autres moyens (l’humour, le dessin) et passe par d’autres canaux (YouTube, bande dessinée), tout en reprenant cependant les données de l’analyse économique. En creux, les saillies humoristiques qui ponctuent tout le film, suggèrent que le « sérieux » de la forme de l’expertise n’a servi qu’à dissimuler la réalité. Ce n’était pas une histoire heureuse que l’Espagne avait vécue pendant une dizaine d’années, mais une aventure hasardeuse fondée sur la libéralisation totale de l’immobilier, du marché du travail et du crédit bancaire. Celle-ci se termine brutalement et dans la douleur, combinant un double traumatisme social qui est à son
  70. Le refoulé du XXe siècle revint brutalement à la surface au moment de la crise. Celle-ci vint rappeler aux Espagnols qu’ils faisaient partie des « pays du Sud », avec tous les clichés liés à cette représentation fabriquée par l’Europe septentrionale. Comme l’écrit Christian Salmon dans son dernier ouvrage, L’ére du clash, la fin des illusions de la mondialisation heureuse trouve sans aucun doute son origine dans la crise de 2008. « La crise de 2008 n’est pas seulement une crise financière, c’est une crise de la narration. Elle fait éclater la bulle financière, et aussi la bulle du storytelling et ses récits utiles. Le décrochage des récits officiels par rapport à l’expérience des hommes a miné leur crédibilité. La dérégulation du monde, dont la dérégulation financière n’est qu’un élément, entraine la fin des médiations politiques (médias, partis, assemblées) et des régulateurs sociaux (syndicats, Droit du travail, négociation collective) ».
Citer ce texte

L’@psychanalyse, « La psychanalyse au risque du politique (textes du colloque du 11 mai 2019) », L’@psychanalyse, 21 février 2020. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/la-psychanalyse-au-risque-du-politique-textes-du-colloque-du-11-mai-2019 (consulté le JJ/MM/AAAA).

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