Textes

Texte de Julien Guillaume

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Ma Contribution

« How long shall they kill our prophets,while we stand aside and look ? » B. Marley

Le moment est choisi pour « contribuer » et transmettre. À l’heure de l’édification de la nécropole par les technocrates de la santé mentale, afin de désaffecter ce qui fait notre humanité, le lien social. Je suis le témoin d’une ère qui promeut la pulsion de mort et sa de-subjectivation.

Je suis encore abasourdi par la terrible nouvelle que Marc Ledoux nous annonce. Une fois par trimestre, Marc nous fait l’honneur de susciter en nous un questionnement. Le thème alors abordé est celui du Père et de sa fonction. Lacan en distingue 3, le père Réel, Imaginaire et Symbolique. C’est ce dernier qui nous intéresse alors plus particulièrement. Même si comme dit Michel Balat le père symbolique n’existe pas. Il appartient au registre de l’innommable et nous introduit à l’ordre du Symbolique. La Borde me fait figure de Nom du père par le prisme de ses figures tutélaires que sont Oury, Ledoux, Roulot, Guattari… Ces aïeux théoriques me permettent d’exister dans une pratique de la clinique du singulier. Ce texte a valeur de témoignage, une façon de payer ma dette. La Borde est un Réel car je m’y suis rendu pour le stage payant. J’étais à la recherche d’un oasis imaginaire dénué de toute conflictualité. J’observe l’engagement de certains à penser la psychose, à maintenir du vivant contre l’entropie ambiante de l’institution et de la maladie. Du lever des patients jusqu’à leur coucher, l’enjeu est de maintenir un lien aussi mince soit-il. Organiser un quotidien que les réunions ponctuent. Je « tombe » de ma chaise en lisant un petit fascicule de Oury, ou il déclare « le conflit c’est la vie ». Orchestrer et non dicter un précaire existentiel par le biais des conflictualités du transfert dissocié et des enjeux institutionnels.

Alors, on y est, les jeux sont faits. L’ARS décide de retirer l’agreement de psychiatrie à la clinique de La Borde. Est-il trop tard ? ou est-il encore temps ? de réagir, de participer à. Comment freiner cet effondrement. « On juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous », citation de Bonnafé maintes fois reprises et qui se réactualise.

Je suis infirmier en psychiatrie et psychanalyste. Je travaille dans un hôpital de jours. La journée, j’accueille les patients diagnostiqués psychotiques, borderline, Bipolaire. Et le soir, à mon cabinet j’écoute la parole de personnes dites névrosées. Il ne demeure pas entre ses deux lieux d’étanchéité, puisque des personnes en grande souffrance, que la psychiatrie a délaissé, viennent à ma rencontre à mon lieu de consultation.

Je ne ferai pas l’historique de la Psychothérapie institutionnelle car d’autres l’énoncent mieux que moi. Pour apporter mon soutien indéfectible à La Borde et ce mouvement, je parlerai de ma rencontre avec cette pratique.

Dans mon parcours, je suis vite « attiré » par la psychiatrie pour sans doute découvrir mon être au travers des sujets que j’aurai à prendre en « charge ». Lors de mes premiers stages, les malades sont en pyjama, enfermés et aux prises avec leur destructivité canalisé à grand coup de neuroleptiques. Le service est morne et mortifère.

La vie, pour ses patients, consiste à engloutir les repas et petits déjeuner. Les infirmiers se refusent de faire des ateliers car « on ne fait pas d’occupationnel ». Cette équipe soignante se cantonne à pérorer et gloser dans un bureau infirmier qui fait office de mirador. Ils ont vu sur la salle tv, les soignés sont affalés en salle tv, bavent, crient, déambulent. Que justifie cette haine, cette méprise à l’endroit des gens en souffrance ? Je terminais ce stage avec une note correcte. Qu’ai-je fait sinon rigoler aux blagues de mes homologues et de réussir une prise de sang. Car voilà bel et bien à quoi se réduit la formation IDE dans les années 2000. Peu de mentions du Transfert, Freud y est survolé. L’enseignement prodigué fait la panacée des injections retards. Je ne m’y résous pas et persiste dans cette voie car malgré l’ambiance délétère de ces lieux, je n’oublie pas l’accueil chaleureux de ces personnes que seul le port du pyjama différencie de moi.

Habitant Reims je demande un stage. On m’envoie dans le pavillon d’admission du Docteur Chemla. J’y découvre un dispositif afin de permettre les échanges symboliques via la parole, les ateliers et la bouffe. Un Club thérapeutique existe, il se nomme club MEID (médiation, imagination, expression, détente). Nom provocateur pour répondre aux railleries des autres services. Cette pratique s’appuie sur un étayage conceptuel en mouvement définit par Tosquelles et son pantalon a deux jambes. Une jambe est celle de l’aliénation sociale et son rôle, statut, fonction et l’autre jambe est l’aliénation psychopathologique. Ce club instille de la pulsion de vie au moyen de médiations. Il vise à « programmer le hasard » (Oury) et à générer une tablature des signifiants (Oury,Delion) afin qu’émerge le transfert et le désir inconscient. Le diplôme ne fait pas de moi un soignant. Pourquoi se cacher derrière une blouse ? Dans un bureau ? derrière des protocoles ? ses artifices ne sont que la marque d’une différenciation sociale mettant une distance aveu d’une résistance. C’est en tant que sujet que je m’adresse à un sujet. La pulsion Thérapeutique mise en évidence par Searles attribue à la personne psychotique le désir de soigner l’autre, sa maladie trouve son origine dans une culpabilité écrasante de ne pas y être arrivé. Le couple soignant-soigné est une co-construction s’éprouvant par le transfert.

Je débute en 2005 dans cette unité, vierge de toute expérience et de théories. Mickael est un patient schizophrène. Nous avons le même âge. Il est sdf et séjourne de brefs moments dans le service. Il s’alcoolise, se drogue, préfère l’errance de la rue. Nous nous observons mutuellement, nous scrutons. Nos regards établissent un « contact ». « Ché Voy » le rêve de la mante religieuse de Lacan semble être écrit en palimpseste de cette relation. Les structures opérationnelles de l’institution sont des assises afin que se produise une rencontre aussi fortuite puisse-t-elle. Un dialogue se noue, M a un CAP de charpentier. Bâtissons ensemble ce qui pourrait être un refuge pour lui en errance et moi-même exilé de mon intime (Gori), à savoir un abri pour oiseaux. Le club le permet. La demande est faite au collectif, elle est validée, elle a valeur d’inscription. Pas de hiérarchie statutaire lors de cette réunion hebdomadaire qui écraserait ce désir fragile mais une hiérarchie subjectale (Delion). Après avoir franchi les pourparlers, le montant des travaux est chiffré et nous achetons le matériel pour confectionner une cabane à Oiseaux. S’en suit des séances où M m’explique les rudiments du bricolage. Scie et marteau sont manipulés avec une grande dextérité. Qu’en serait-il aujourd’hui ? Cette cabane servira aux moineaux à passer la tourmente de l’hiver. Édifice ayant pour valeur d’objet interne car M par la suite réussira à investir un appartement et moi, vingt ans plus tard, une maison.

Par la suite, je décide de quitter le service. Je m’imagine que cette pratique influence toute la psychiatrie. Pensée magique vite balayée, je redécouvre des lieux concentrationnaires, des enfermements abusifs de patients aphasiques de manières préventives. Les uns attachés et les autres en pyjama avec comme seule distraction la TV et l’équipe régnant en droit mais surtout en jouissance. « Un homme ça s’empêche » phrase de Camus, où se trouve alors les digues refrénant la pulsion d’emprise ?

Il y a quelques jours, notre supérieur hiérarchique nous donne l’ordre d’augmenter le rendement, d’accueillir un plus grand nombre de patients pour faire du « chiffre ». Les patients sont ainsi chosifiés, ils vont donc être entassés comme des parpaings pour fabriquer un mur lisse et droit. Ecrasement des singularités. Quantification des rapports humains, où le désastre s’arrêtera-t-il ? Que faire de ceux qui ne s’acclimateront pas de cet usinage ?

Ce texte a pour volonté l’indignation. Je suis porteur d’introjects du centre Artaud, de St Alban, de La Borde et d’un savoir-faire non figé. Marc déclare que cette politique managériale est une mangeuse d’âmes. Ne craignons plus de dire. La novlangue néo libérale serpente en nous, dans nos réflexions, nos méthodologies. Transfert (Freud), double aliénation (Oury), Désir inconscient sont effacés aux profits de portail qualité, CLIN, CLUD. Ces acronymes deviennent des signifiants maîtres au détriment d’une culture du soin transférentiel. Le soignant devient donc un sachant, il prodigue son savoir de DSM au moyen de psychoéducation pour une normalisation psychique. Serions-nous dès lors des « a-phages » ?

Dans le service de géronto psychiatrie adjacent au mien, une patiente psychotique fait une « fausse route ». Elle est réanimée mais ne reprend pas conscience. Les pompiers la prennent en charge. Un médecin du SMUR arrive par la suite et demande à mes collègues si le transfert en réanimation est souhaitable du fait de son âge avancé et de son diagnostic. Elle mourra dans la nuit. Comment ne pas se souvenir du programme T4 et des nazis mêmes si la méthode est moins directe ?

Il est temps de conclure, mettre un point. Ce texte pourrait se voir prolongé après l’annonce de l’amendement 159. Mais comment remplir le tonneau des danaïdes ? La clinique de la dignité (Fleury) s’effondre et si nous ne prenons pas garde ils nous jetteront avec l’eau du bain.

Julien GUILLAUME

Psychanalyste

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Citer ce texte

Julien Guillaume, « Texte de Julien Guillaume », L’@psychanalyse, 2 décembre 2025. En ligne : https://www.apsychanalyse.org/textes/julien-guillaume-texte-de-julien-guillaume (consulté le JJ/MM/AAAA).

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